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"Fabrice à Waterloo", Février 1944

 
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Auteur Message
Casus Frankie
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Messages: 11860
Localisation: Paris

MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 11:00    Sujet du message: "Fabrice à Waterloo", Février 1944 Répondre en citant

Le plus gros de ce chapitre est de Demo Dan, mais on notera les contributions de LADC (9/2) et de Houps (fin du mois).


1er février
De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Repos forcé
Aranđelovac
– « Comme il fallait s’y attendre, ma petite scène de la veille avait causé un peu de remous. Pas assez pour se débarrasser de moi, évidemment – les torts entre Lazović et ma personne semblaient plus que partagés. De surcroît, personne n’avait intérêt à ce que l’on évoque les méthodes des milices serbes – pas même mon commandement !
La conclusion vint, logiquement, par un coup de fil personnel du commandant Dumaire : « Capitaine Percay, vous êtes visiblement surmené. La situation sur le front est calme… Prenez du champ, allez faire un tour, quittez Belgrade. C’est un ordre, au cas où vous ne l’auriez pas compris ! » On avait certainement peur que je me “grille” tout seul.
Je laissai donc mes lépreux sous le commandement d’Augagneur pour prendre ma Jeep et partir rouler un peu au hasard vers le sud – espérant ainsi m’éloigner de Vranješević, Lazović et plus globalement de toute la misère de cette fichue ville. C’est ainsi que j’ai finalement atterri à Aranđelovac (la ville de l’Archange), une petite cité au pied de la montagne de Venčac et désormais sur les arrières de la 6th Armoured.
La ville n’était pas énorme, mais pittoresque – on la disait habitée depuis l’époque romaine. Mais cela ne faisait guère mes affaires, je n’allais tout de même pas dormir dans les tombes des patriciens. J’errai donc un long moment au hasard des rues, traînant ma mine fatiguée et mon uniforme exotique sous la pluie, offert au regard d’une population curieuse et qui devait sans doute me trouver pitoyable.
Une main sur mon épaule, puis le visage souriant d’une femme dans la cinquantaine, qui s’exprimait dans un français parfait : « Vous, vous avez faim et vous ne savez pas où loger, je me trompe ? » Il n’y avait donc pas que des barbares dans ce pays ! Avant même que j’accepte de m’installer pour la nuit, elle m’avait déjà offert de partager sa modeste pitance. Un peu de vin rouge, un reste de rôti de porcelet et un poivron farci… Un vrai festin, que je lui paierais bien sûr dès le lendemain.
Oui, le lendemain… Car le lit de sa chambre d’ami était bien trop confortable pour que je reste éveillé après le repas – j’étais plus que las de mes aventures. »


2 février
De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Une forme de tourisme
Aranđelovac
– « Au matin, je me sentis reposé – pour la première fois depuis longtemps en vérité. L’odeur du pogaca me fit descendre instinctivement vers la cuisine, où mon hôtesse préparait déjà le déjeuner. Apparemment, j’avais dormi tout mon soûl.
Une assiette de pain et de fromage frais plus tard, je liai enfin conversation avec ma bienfaitrice. « Il n’est pas fréquent d’avoir des chambres d’amis en Yougoslavie, ou peut-être me trompé-je ? » La réponse fut douce et amère à la fois : « C’est celle de mon fils, il est mort il y a six mois à peine, tué par ces chiens d’Allemands. »
– Navré, je ne voulais pas…
– Ce n’est rien, je suis loin d’être la seule ici à avoir perdu un fils, et il voulait suivre l’exemple de son père. Mon époux était Français, il avait également fait la guerre – l’Autre, comme on dit. C’était dans une unité de l’Armée d’Orient, sous les ordres d’un capitaine dont il parlait souvent avec émotion, en disant qu’il était devenu fou et qu’il était parti en Crimée pour continuer à se battre – parce qu’il ne savait plus rien faire d’autre et ne pourrait jamais retrouver une vie normale… Bref, c’est le passé tout cela.

Je me voulus réconfortant : « Votre fils et votre mari étaient très courageux, Madame. »
Elle eut un sourire doux : « Si vous le dites. Je ne sais pas si mon mari aurait aimé voir ce que le Royaume devient, de toute façon. A l’époque, on jasait déjà – pensez donc, un Français qui épouse une Croate ! »
Ainsi donc cette dame n’était pas Serbe. Je commençais à comprendre mon invitation de la veille – était-ce de la bienveillance… ou la recherche d’une protection par les temps difficiles qui couraient ? Un instant plus tard, la réponse me vint : c’était sans importance. La maîtresse de maison n’était certainement pas une espionne oustachie, et je n’étais pas là pour arbitrer les différends entre les ethnies yougoslaves.
– Vous regrettez le temps d’avant la guerre ?
– Pas exactement, mais je suis un peu lasse, capitaine – c’est bien votre grade ? On a tué tant de monde ici : les Turcs, les Macédoniens, les Serbes… Et toute l’Europe s’en moque. Le sang cessera-t-il un jour d’inonder cette terre ? Avez-vous vu où va le Roi ?

Je m’empressai de préciser que je n’aurais su juger la politique intérieure d’un pays que je ne connaissais – dans le fond – que fort peu. Mais j’ajoutai : « Il est vrai que les derniers événements sont dramatiques et ne sont pas fait pour calmer des esprits simples comme certains que je côtoie tous les matins, à mon poste. Mais la haine cessera inévitablement un jour, c’est certain. »
– Je comprends. Les forces du Roi ont certainement leur vision des choses, notamment sur les Croates. Vous, vous ne risquez rien – du moins tant que vous restez à l’écart.

Je me gardai bien de répondre…
Dans l’après-midi, je sortis faire quelques courses à mes frais pour Madame Horvat – il était convenu que je resterais autant que je le souhaiterais, moyennant quelques services. Un peu de simplicité dans ma vie me ferait du bien. Et j’avais envie de découvrir la région – on parlait d’une grotte avec des peintures rupestres située non loin d’ici , de sources thermales à Bukovik, du parc de Bukovička Banja avec l’hôtel Staro Zdanje et le pavillon du Prince Miloš (que j’espérais pouvoir observer de l’extérieur), du mémorial du soulèvement serbe à Orašac… En me débrouillant bien, je pourrais peut-être même trouver une canne et pêcher du poisson au lac Garaši – qui sait ?
J’allais avec ces pensées simples et réconfortantes sous la neige – quand la lumière intérieure qui m’égayait vacilla et s’éteignit. Je passai devant un rassemblement de miliciens et d’autres bruyants patriotes. Ils écoutaient, indifférents au climat et aux circonstances, la harangue d’un idéologue. Deux mots ressortaient, repris par la foule, le poing levé : « Slava ! Slovenski ! »


3 au 5 février


6 février

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Prophétie ou avertissement ?
Aranđelovac
– « C’était mon dernier jour avant de retourner à Belgrade – et c’est peu dire que j’appréhendais ce moment ! Avec une tristesse résignée, j’arpentais de nouveau les rues de la ville de l’Archange, cherchant vaguement un éclair d’espoir sur le parvis de l’église de la Repentance de Vrbica.
Toutefois, ce n’est pas l’Archange Gabriel qui m’apparut, mais une femme étrange, aux allures mystérieuses de Bohémienne mais à l’allure bizarrement élégante et dont la voix calmée et posée incitait à l’écoute. Elle paraissait m’attendre et me dit en souriant : « Bonjour, capitaine, je suis venu de loin pour te voir. »
Encore une quelconque mendiante, ou une femme de mauvaise vie… Je tentai donc de m’en débarrasser au plus vite. Pourtant, à force d’insistance, de sourires, de discours dans un français teinté d’un accent que je ne reconnaissais pas, et surtout grâce à une main ferme accrochée à mon poignet comme une serre, elle réussit finalement à m’attirer sur le banc d’une gargote quelconque. Là, elle entreprit de me tirer les cartes. Je me rappelle lui avoir dit, sur le ton irrité qui m’était alors habituel : « On ne dira pas que vous n’êtes pas énergique avec vos clients, vous ! »
– Oh, capitaine, je te l’ai dit – c’est parce que je suis venue de très loin pour te voir. De beaucoup plus loin… et de beaucoup plus beau que ce que tu imagines. Oui… oui, oui.

Tout en parlant, elle semblait considérer le décor avec dégoût, comme si elle ne l’avait pas découvert en entrant.
J’aurais dû me lever et partir… évidemment. Mais quelque chose en elle me subjuguait – et ce n’était certainement pas ses atours ! Il y avait dans sa bouche, dans ses yeux dorés, un charme envoûtant, qui allait chercher mes pensées au plus profond de mon âme. Je détournai vite le regard – elle entreprit de mélanger un jeu de cartes – des tarots.
– Je vais te tirer les cartes, capitaine. Elles ne te mentiront pas.
Je refusai sans conviction, déjà piégé : « Arrêtez ces bêtises, cela ne m’intéresse pas. »
Mais elle ne me regardait même plus, restant concentrée sur ses cartes qu’elle battait et rebattait avec application : « Oui, c’est vrai. Et pourtant tu vas rester. Oui… oui, oui. Parce que tu sais que je vais te dire des choses que je ne devrais pas te dire. Mais il le faut pourtant. Car ta vie est précieuse dans le grand jeu qui se déroule. Oui… oui, oui. »
– Oui… oui, oui ! Vraiment ? Vous m’agacez, vous savez !

J’hésitai de nouveau à partir… mais elle me fascinait, troublante image de sérénité dans un pays en guerre. Elle prenait son temps, on aurait dit qu’elle avait tout son temps, comme si elle avait toujours été là.
– Tu me fais penser à un homme que j’ai bien connu, capitaine. Oui… oui, oui. Républicain espagnol, marin britannique, aventurier maltais… et bien d’autres choses encore.
– Tout cela ensemble ? Un homme sans aucune conviction !
– C’est vrai. Mais en même temps, il les avait toutes à la fois. Oui… oui, oui. Tu l’aurais détesté. C’était le fils d’un marin anglais et de la Nina de Gibraltar.
– Vous voulez dire d’une fille de rien ?
– Ce n’est pas gentil de dire du mal de gens que tu n’as pas connu, Pierre. D’ailleurs, les filles comme elles vivent longtemps. Car elles rendent les gens heureux. Oui… oui, oui.

Elle arrêta finalement de battre ses cartes et me considéra de nouveau.
– Mais pourquoi est-ce que je te raconte cela ? Tu ne peux pas comprendre, il faudrait que tu le veuilles… Montre-moi plutôt ta main.
Elle se saisit avec énergie de mon poignet et se mit à monologuer sur ma paume : « Ta ligne de chance… Elle est courte, presque épuisée. Pourtant tu en auras besoin. Oui… oui, oui. »
– Laissez ma main… Vous avez mélangé vos cartes assez longtemps, alors allez-y, que voyez-vous ?
– C’est vrai, j’ai mélangé longtemps, mais il le fallait, car dans ce pays tout est déjà mélangé. Tu ne crois pas ? Oui… oui, oui.

Elle tira une carte, qu’elle me présenta : « La Tour ! Que d’autres appellent la Maison-Dieu. C’est toi, Pierre. Tu abats les masques et défais les montages fallacieux. Mais cette tâche peut être douloureuse. Elle pourrait même te détruire ! Tu as une personnalité affirmée, peut-être trop… mais cela peut être une bonne chose si elle est bien utilisée. C’est le cas ici, vois – la carte est à l’envers. Oui… oui, oui. Je vais donc t’aider. A toi de tirer une carte ! »
Je retournai la première carte de la pile – le Diable. Elle commenta : « C’est ton adversaire, tu le connais n’est-ce pas ? C’est celui qui va trop loin. Celui qui fait le mal par goût, pour satisfaire ses passions. Tu sais qui c’est j’en suis sûre. Oui… oui, oui. »
Vranješević, évidemment… Je n’avais pas besoin d’elle pour le savoir.
Sans attendre ma réponse, comme si elle la connaissait déjà, elle entreprit de tirer six autres cartes, qu’elle disposa devant moi par groupes de deux, faces cachées. Pendant sa tâche, elle monologuait : « Il y en a un autre. Beaucoup plus dangereux. Tu le connais sans le connaître, et pourtant il t’a déjà fait du mal. Oui… oui, oui. Démasque-le ! » conclut-elle en m’invitant à désigner un paquet.
Je ne voyais pas trop où menait ce petit jeu, mais il devenait intriguant. Cependant, je n’ai jamais aimé les devinettes. Mon esprit est chrétien mais cartésien – les miracles relèvent de la Foi, par de médiocres tours de passe-passe avec au fond d’un cabane en Yougoslavie. Je désignai avec agacement le paquet du milieu. Elle fit discrètement la moue, pour me dire : « Perdu, capitaine. Il était ici. » Elle piqua du doigt le paquet à ma gauche, qu’elle retourna devant moi.
– Voilà ton plus redoutable ennemi : le Pendu. Sa force est grande. Oui… oui, oui. Mais plus que ses muscles, c’est son âme qui est terrible, car elle a dépassé la phase de l’initiation pour sombrer dans la connaissance. Mais aussi dans le désespoir – comme tu le vois, le Pendu est tête en bas. Oui… oui, oui.
– Et la carte qui l’accompagne ?
– Oui. Derrière le Pendu, il y a la Force. La Force de la lionne qui tire les ficelles et anime le Pendu. Prends garde à toi. Oui … oui, oui.

Elle saisit les deux cartes que j’avais désignées et retourna la première : « Car toi, tu as choisi… la Mort, évidemment. Tu veux aller trop vite et tu te fais du mal. Tu dois être plus prudent, Pierre. Sauf bien sûr si tu écoutes ton intuition : dans ce cas, tu te transformeras – car la Mort, c’est aussi le changement ! Surtout si la carte est inversée, comme c’est le cas ici… Oui… oui, oui. »
– Que peuvent m’apporter vos divagations sur un champ de bataille ? Et que peut bien signifier mon Destin pour vous ?

Elle rassemblait désormais ses cartes, sans me regarder : « Ton Destin m’importe, car tu n’es pas comme l’autre Pierre. Tu n’es pas que colère. Tu es buté comme lui, oui, mais juste. Et puis tu réfléchis. Oui… oui, oui. Un peu hypocrite, c’est vrai – surtout avec les femmes. Mais tu peux m’être utile. Regarde la dernière carte… »
Elle me montra la carte restée sur la table, celle qui avait accompagné la Mort : le Jugement.
J’en avais assez de ses pauvres tours et je décidai de partir, en laissant une pièce ou deux sur la table, pour ses efforts. Elle ne chercha pas à me retenir, mais alors que je passais la porte, j’entendis sa voix me dire avec douceur : « Adieu, capitaine Pierre Percay. Ma maison te sera toujours ouverte. »
Ce ne fut que de retour chez Madame Horvat que je réalisai que je ne lui avais jamais donné ni mon nom ni mon prénom… »


7 février
De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Retour au quotidien
Belgrade
– « Je quittais Aranđelovac, patrie du soulèvement serbe de 1804, avec bien davantage que des regrets. Car c’était désormais de l’inquiétude que j’éprouvais pour Madame Horvat, pauvre veuve esseulée parmi une population d’humeur changeante et volontiers haineuse. Je m’étais donc attaché à lui laisser des indications pour qu’elle puisse éventuellement me joindre en cas de nécessité. Au fond de moi, je n’avais guère d’illusions sur l’utilité de ma démarche – mais elle soulageait ma conscience, à défaut de bien d’autres choses. Je n’oublierai jamais son regard triste mais digne alors que, sur son perron, elle me regardait monter dans ma Jeep pour m’en retourner vers le front.
Je retrouvais donc Belgrade : bruyante, sale et humide comme lorsque je l’avais quittée. Parvenant finalement au camp de base, sans avoir prévenu mes “lépreux” (et pourquoi faire d’ailleurs ?), je découvris Achraf sous sa tente, peu bavard mais de toute évidence en plein trafic d’alcools et de munitions ! Sur ces entrefaites, alors que je tentais d’y voir plus clair, je surpris à son tour Dennoyeur, qui arrivait une liasse de dinars à la main comme le renard retournant vers le poulailler. Le caporal fut plus prolixe : il nia avec véhémence sa complicité pourtant patente, en se comparant carrément au Lesurques de la fameuse affaire du Courrier de Lyon !
Mon premier mouvement fut bien sûr de sévir et de renvoyer cette engeance dans les geôles de la République, au fin fond du Sahara. Pourtant – était-ce l’influence de la prophétie de la veille ? – je m’abstins de toute décision hâtive, car ces crapules étaient mon seul appui au sein d’une armée yougoslave toujours plus hostile.
Je préférai donc attendre le retour du sergent Augagneur pour statuer. Ce dernier, avec un sourire hâlé toujours aussi irréel, ne cacha ni sa connaissance des “affaires” de Dennoyeur, ni son opposition à tout renvoi de ses deux subordonnés ! Avec son accent de titi parisien, il argumenta : « Nous sommes dans une sale guerre, mon capitaine. Et dans un pays tout aussi sale. Bien plus que la plus dégueulasse des ruelles de Courbevoie. Nous ne nous en sortirons pas en jouant les vierges effarouchées – et pas davantage sans un minimum d’argent ou de matériel. Alger ne nous aide pas – alors, système D, mon capitaine ! »
Je ne pouvais nier que ce raisonnement avait une certaine logique. Certes, cela écornait singulièrement la notion que je me faisais de l’honneur de l’Armée française. Quel dilemme (que je n’osais pas appeler cornélien) : renvoyer toute mon “unité” ou fermer les yeux. Je me pinçai le nez dans une grimace : « Je préférerais encore devoir aller réciter des poèmes aux nazis pour les attendrir… Je suis sûr que ce serait plus facile ! »
Mais Augagneur ne se laissa pas démonter pour autant : « On vous demande des tours de magie, mon capitaine. Juste de laisser faire les artistes ! »
Dennoyeur, avec son esprit cultivé, quitta prudemment son garde-à-vous pour exprimer la même pensée – mais avec davantage de finesse : « Un tour de magie comprend trois étapes : la promesse – qui attire le public, le prodige – amusant, mais qui seul ne peut contenter ce dernier, et enfin le prestige – l’apothéose inattendue, qui conquiert les cœurs et déchaîne les acclamations. La promesse, c’est que nous nous sortirons de ce bourbier – et tous ensemble, car nous n’avons pas vraiment le choix. Le prodige, c’est que nous contribuerons, d’une façon ou d’une autre, à la fin de cette maudite guerre. Et le prestige, c’est que nous deviendrons des héros pour ça ! »
– Vous allez un peu vite en besogne, caporal ! J’ai eu mon compte de tours de magie, alors trouvez mieux que ces âneries pour vendre de l’héroïsme.

De retour au garde-à-vous, l’intéressé répliqua sans hésiter : « Si je puis me permettre, mon capitaine, lors de la Première Croisade, Tancrède de Hauteville trouva les poutres nécessaires à la fabrication des engins de siège indispensables à la prise de Jérusalem en allant déféquer dans une cave. La dysenterie, vous comprenez… Alors… Ad augusta per angusta, mon capitaine. »
Cet ahuri à lunettes avait décidément du bagou et de la culture – d’où venait-il, en vérité ? Je me posais la question à chaque fois, sans jamais prendre le temps d’y répondre. Profitant de mon hésitation, Augagneur porta le coup de grâce : « Notre faute, mon capitaine, c’est de ne pas vous avoir informé – faites excuse, je ferai les corrections nécessaires. Et comptez sur moi pour les appliquer de vive force si nécessaire. D’ailleurs, Achraf, Dennoyeur – corvées de bois et de latrine, hop ! »
Je sortis à mon tour de la tente, suivi par le sergent. Cette punition ridicule n’avait évidemment d’autre but que de maintenir un semblant de règlement dans ma “léproserie”. Mon subordonné conclut : « L’argent récolté par notre petit trafic ne va pas dans nos poches, mon capitaine – il alimente une caisse noire utile à plein de choses. Ces miliciens sont des enfants de salaud, c’est vrai. Mais comme leurs mères, ils sont achetables. Alors, préparons le prochain coup ensemble, mon capitaine. Parce que mon petit doigt me dit que ce qui s’annonce, ce n’est pas une baston de poivrots devant un comptoir. C’est les mauvais jours qui reviennent nous casser la gueule ! »
Je ne pouvais mieux dire – en langage moins fleuri évidemment. Mais pour ce qui me concernait, mon seul souhait était désormais de trouver un comptoir pour y engloutir une bière – et même plusieurs. Plus rien d’autre aujourd’hui. »


8 février
De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Précautions
Belgrade
– « J’avais renoncé à beaucoup de choses depuis que j’étais arrivé en Yougoslavie. Notamment (mais sans être exhaustif) à l’estime de mes camarades yougoslaves, à la Gloire du combat et à ma conception du métier de soldat. De Saint-Cyr à Belgrade, j’étais passé de fringant officier en gants blancs voué à délivrer la Patrie à chef de gang trempant dans des affaires louches et pataugeant dans le sang, chargé de surveiller des alliés rétifs.
Je fis donc finalement mon deuil de mes rêves. Il le fallait bien. Et puis – même si je me gardais bien, à l’époque, de me l’avouer – les mots de la voyante d’Aranđelovac résonnaient encore à mes oreilles. A continuer d’agir dans la précipitation, je risquais de prendre un mauvais coup définitif. Je devais accepter ma condition pour avoir une chance de m’en sortir.
C’est donc avec beaucoup moins de manières et d’illusions que je contactai – de ma propre initiative et en toute discrétion – le commandant Dumaire, pour m’excuser de mon (très compréhensible) coup de sang d’il y a peu et solliciter des instructions. Mon “honorable correspondant”, puisqu’il se présentait ainsi, parut surpris : « Capitaine ! Vous d’habitude plus droit qu’un hoplite ! La sagesse des Anciens vous aurait-elle touché ? »
– Pas exactement. La folie des Modernes, plutôt… A propos, avez-vous des nouvelles de mon soldat hongrois ?
– Je regrette, il est mort à l’hôpital. Septicémie – je me suis discrètement assuré qu’on ne l’avait pas aidé.
– Vu l’endroit où je l’ai repêché, cela n’a rien d’étonnant. Bien, que fait-on, à présent ?
– Vous continuez à observer et à me faire des rapports réguliers sur le 1er CA yougoslave. Je crois avoir compris que leurs méthodes vous… déplaisent à présent. Cependant, prévenez, témoignez, documentez… mais plus de coup de cornet malavisé, compris ? Vos hommes sont là pour votre protection, par pour soutenir votre envie de jouer les justiciers !
– A propos de mes hommes, un peu de renfort ne serait pas de refus…
– Voilà qui est mieux ! Je savais que vous changeriez d’avis – telle la pythie de Delphes, je vois bien des choses avant ceux qui viennent me consulter. Je vous envoie un petit complément. Ce sera tout. A bientôt, capitaine.

A bientôt ? Au train où allaient les choses, Dumaire allait finir par me manquer ! »


9 février
Des lettres pour les Pyrénées
Près de Thetford (Norfolk, Angleterre)

Cher Papa, chère Maman
Je ne peux pas commencer cette lettre sans souhaiter un excellent premier anniversaire à ma petite sœur ! Un an déjà… Il me tarde de revenir à la maison et de pouvoir l’embrasser. J’espère que l’hiver n’est pas trop rude, qu’elle est en bonne santé et qu’elle grandit bien. J’espère aussi que vous allez tous bien, que vous avez ce qu’il faut pour vous nourrir et vous chauffer.
Depuis ma dernière lettre, nous avons fini de nous installer dans notre camp, au cœur de la forêt anglaise. La zone de vie du camp était parfaitement préparée, et nous n’avons eu qu’à découvrir tous ses aménagements – luxueux, à nos yeux – pour en profiter. La zone d’entraînement était par contre un peu limitée par rapport à nos habitudes – il y a moins d’espace en Angleterre que dans le Sud algérien ! Nous avons travaillé dur pour ouvrir dans la forêt d’autres parcours d’exercice pour les fusiliers, et surtout pour les véhicules ; nous avons aussi remodelé les champs de tirs pour entrainer fusiliers et mitrailleurs au tir à moyenne portée dans des environnements de couverts, sans réelle vue dégagée… Après quatre ans de combats et d’entraînement dans des paysages méditerranéens plus ou moins arides, l’apprentissage du combat en forêt repose sur les souvenirs des plus anciens, qui, comme moi, ont combattu dans le nord et l’est de la France à l’été 1940.
Au rythme des permissions, nous avons commencé à découvrir les alentours de notre camp. La campagne anglaise est magnifique : tout est vert, fertile, bien organisé. Notre région est légèrement vallonnée, les forêts profondes (qui camouflent facilement les grands camps des différentes unités de nos armées) alternant avec les champs et les cultures. Le temps est froid et humide, les jours sans pluie ni brouillard sont rares, mais c’est l’hiver, et nos habits neufs et chauds nous protègent bien.
Nous avons peu de contacts avec la population locale. La guerre a clairsemé les populations des villages voisins : la plupart des hommes sont à l’armée, restent seulement les femmes, les anciens et les enfants. Ils sont trop peu nombreux, ils ont trop de travail dans leurs champs pour avoir du temps à nous consacrer ; en plus, la plupart d’entre eux ne parlent pas français, la plupart d’entre nous ne parlent pas anglais. De temps en temps, une permission nous permet de nous rendre dans un des cafés des villages voisins ; d’ailleurs on ne dit pas « café » ni même « bar », on dit « pub » : chaque village a le sien, on peut aussi bien y manger qu’y boire une bière, discuter, chanter, jouer aux cartes, au billard ou aux fléchettes. Ce sont des endroits très agréables, mais avec des habitudes assez bizarres pour des Français : si vous vous asseyez à table, personne ne viendra prendre votre commande ou vous servir, il faut se rendre au comptoir pour passer commande ! Et quand sonne la cloche, il faut se dépêcher de passer une dernière commande, car le « service » est terminé. De temps en temps, nous rencontrons un villageois qui parle français – souvent un ancien, qui s’est battu chez nous en 14-18 – et avec qui nous pouvons discuter. Ils sont en général très fiers du rôle de leur pays dans la lutte contre la tyrannie nazie, très reconnaissants envers les Français qui ne les ont pas laissé tomber en 40, et envers les Américains, qui sont venus les aider, « peut-être un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais ! » Avec flegme et patience, ils attendent la fin du conflit, sûrs de son issue.
Nous avons aussi croisé parfois dans ces pubs des soldats américains : ils semblent tous si jeunes, insouciants, naïfs et inexpérimentés ! C’est la première fois qu’ils sortent de leur pays, ils sont surpris de trouver dans des pays étrangers des traces de civilisation aussi avancée que chez eux (l’électricité par exemple), et malgré leur inexpérience du combat, ils sont certains d’être les plus forts. Il faut dire que leur matériel semble inépuisable.
Nous vivons ainsi dans une ambiance très particulière. D’une part nous sommes bien loin de la guerre, dans cette paisible campagne anglaise. Il n’y a presque plus eu d’attaque aérienne ici depuis l’été 41 et rien ne rappelle les combats. Et pourtant nous devons nous entraîner, et pourtant les dangers nous entourent : ces dernières semaines, notre bataillon a encore eu plusieurs blessés (et un mort, hélas) dans des exercices de tir et des accidents de la route (il faut dire que la conduite à gauche sur ces routes étroites, sinueuses et sans visibilité, est bien dangereuse).
La semaine dernière, la division est entrée en ébullition : nous avons reçu la visite des généraux Blanc et Giraud, venus en inspection. Ils étaient entourés d’une nuée de photographes et de caméras des actualités cinématographiques. Après leur départ, les plus folles rumeurs ont commencé à courir : on dit maintenant que notre armée va débarquer sur les côtes de la Mer du Nord pour foncer directement vers le cœur de l’Allemagne et finir la guerre au plus tôt ! Les plus jeunes de mes hommes sont impatients, moi je sais que dans tous les cas, il faudra attendre la belle saison pour débarquer, et que d’ici là il faut s’entraîner.
J’espère que cette lettre vous parviendra vite et que j’aurai en retour de vos nouvelles.
Je vous embrasse,
Votre fils, Bertin.


10 février
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demolitiondan



Inscrit le: 19 Sep 2016
Messages: 5231
Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris

MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 13:21    Sujet du message: Répondre en citant

Toutes influences Hugo Prattesques et Torretonnistes mises à part (je n'ai pas de mots assez forts pour recommander 'Capitaine Conan'), je tiens à signaler ici que tous les plats mentionnés existent bel et bien.

Citation:
Vous, vous ne risquez rien – du moins tant que vous restez à l’écart.


Ca aussi, c'est prophétique.

Citation:
« Un tour de magie comprend trois étapes : la promesse – qui attire le public, le prodige – amusant, mais qui seul ne peut contenter ce dernier, et enfin le prestige – l’apothéose inattendue, qui conquiert les cœurs et déchaîne les acclamations. La promesse, c’est que nous nous sortirons de ce bourbier – et tous ensemble, car nous n’avons pas vraiment le choix. Le prodige, c’est que nous contribuerons, d’une façon ou d’une autre, à la fin de cette maudite guerre. Et le prestige, c’est que nous deviendrons des héros pour ça ! »


Film inégal, trop long qui s'embarque dans bien trop de choses, mais avec d'authentiques fulgurances.

https://en.wikipedia.org/wiki/The_Prestige_(film)

Citation:
« Si je puis me permettre, mon capitaine, lors de la Première Croisade, Tancrède de Hauteville trouva les poutres nécessaires à la fabrication des engins de siège indispensables à la prise de Jérusalem en allant déféquer dans une cave. La dysenterie, vous comprenez… Alors… Ad augusta per angusta, mon capitaine. »


Et j'en profite pour faire un bisou sur la joue à la chaine Youtube Herodot.com que je vous recommande chaudement pour tout ceux qui aime le médiéval.

Citation:
Parce que mon petit doigt me dit que ce qui s’annonce, ce n’est pas une baston de poivrots devant un comptoir. C’est les mauvais jours qui reviennent nous casser la gueule ! »


J'ai honte ... Droite City, les guignols de l'Info, le Baron De Sellière en 2006.

Citation:
j’étais passé de fringant officier en gants blancs


https://fr.shopping.rakuten.com/offer/buy/1500307465/les-saint-cyriens-en-gants-blancs-paroles-de-dominique-bonnaud-de-marinier-p.html

Chanson de la 14-18.
_________________
Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Bob Zoran



Inscrit le: 19 Nov 2017
Messages: 207

MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 13:37    Sujet du message: Répondre en citant

Le 06 Février :

Citation:
Mon esprit est chrétien mais cartésien – les miracles relèvent de la Foi, pas de médiocres tours de passe-passe au fond d’une cabane en Yougoslavie

Ce serait mieux comme ça?

Et le 07 Février :
Citation:
Mais Augagneur ne se laissa pas démonter pour autant : « On vous demande pas des tours de magie, mon capitaine. Juste de laisser faire les artistes ! »


Mieux ainsi?
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Etienne



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MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 15:21    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Bohémienne mais à l’allure bizarrement élégante et dont la voix calmée et posée incitait à l’écoute.


calme ?
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Dieu est une femme. La preuve : On dit toujours qu’il vaut mieux voir le Bon Dieu que ses seins.
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requesens



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MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 16:12    Sujet du message: Répondre en citant

demolitiondan a écrit:
(je n'ai pas de mots assez forts pour recommander 'Capitaine Conan'),


Tu as raison le racoon !
Capitaine Connan est un grand morceau de littérature bien superieur à son adaptation cinematographique mais pourquoi dis-tu que Connan est fou ?
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"- Tous les allemands ne sont pas nazis, monsieur !
- Oui, je connais cette théorie, oui."
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Pendjari



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MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 16:55    Sujet du message: Répondre en citant

Le film n'est pas un Chef d'Oeuvre mais Torreton est bon dans son rôle estimado Señor Requesens.
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"J'ai glissé Chef !"
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requesens



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MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 17:00    Sujet du message: Répondre en citant

Pendjari a écrit:
Le film n'est pas un Chef d'Oeuvre mais Torreton est bon dans son rôle estimado Señor Requesens.


Certes mais le bouquin est quand bien mieux. Tout le problème des adaptations cinematographiques !
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demolitiondan



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MessagePosté le: Ven Sep 17, 2021 20:55    Sujet du message: Répondre en citant

J'aurai toujours l'image du capitaine, les yeux exorbités, l'uniforme trempé et une baïonnette sanglante à la main, en train de s'acharner sur un bolchévique déjà mort au beau milieu d'un marais paumé de Crimée, en gueulant "ALLEZ ! ON LES AURA ! A MORT !"
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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Sep 18, 2021 12:24    Sujet du message: Répondre en citant

Vous pensiez que Pierre Percay était sombre ? Vous aviez oublié Dennis Kolte ! Heureusement qu'il y a les gars de Houps…


11 février
L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
En chasse
Ljukovo (Serbie)
– « Le front était calme, très calme même. Les irréguliers yougoslaves que nous avions croisé ces derniers jours – sous le commandement d’un certain capitaine Lazović s’il en fallait croire un blessé charitablement achevé – évitaient désormais le secteur. Le commandement paraissait donc rassuré : les Anglais et leurs alliés avaient bien stoppé leur avance et nous étions tranquilles pour l’hiver.
Toutefois, ce qui valait pour les Anglais ne valait pas forcément pour les terroristes. Et depuis certains redéploiements que je n’avais pas franchement cherché à comprendre, il semblait que les Croates fussent partis faire régner l’ordre ailleurs.
On nous réaffecta donc à des patrouilles menées loin sur nos arrières, dans la région de Šid. Une nouveauté pour Olaf, qui trouvait apparemment que nous autres soldats d’élite étions bien au-dessus de ces médiocres missions. S’il savait de quoi notre quotidien avait été fait avant l’été 1943 ! Alors que nous remballions nos affaires et que “Doris” chauffait, prête à partir, Wilfried lui lança : « Surtout, n’oublie pas d’abattre tous les chiens que tu verras ! »
Le blondinet écarquilla les yeux : « Les chiens ? ». Kurt eut la bonté de lui expliquer : « Oui, les chiens. Ils pullulent dans la région, avec la guerre. C’est normal : un homme, ça se tue, une femme, ça se viole, un enfant, ça se terrorise. Mais un chien, ça prendra au pire un coup de pied. Alors, les chiens se regroupent en bandes. Excités par la faim, ils deviennent dangereux, sanguinaires, imprévisibles – comme les hommes en fait ! »
Avec une grimace méprisante, j’ajoutai : « Donc, tu oublies le toutou de ta grand-mère – ici, les meilleurs amis de l’homme sont ses armes ! » Puis je fis claquer le couvercle du coffre de “Doris” et nous partîmes vers l’ouest. »


12 février


13 février

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Premier rapport
Belgrade
– « Alors que la pesante inaction de Belgrade croulait de nouveau sur mes épaules, je fis mon premier rapport officiel à destination du commandant Dumaire, relatif à la tenue de nos “alliés” yougoslaves. Je le voulais inquiétant : bien que nous fussions désormais notoirement ostracisés par mes homologues serbes, ni moi, ni mes lépreux n’étions aveugles ! Or, depuis la veille et le retour du roi Pierre II à Belgrade après son entrevue avec Monsieur Churchill, les préparatifs des unités irrégulières semblaient s’intensifier. Transport de munitions, regroupement de camions, groupes de miliciens patibulaires parcourant les rues juchés sur des véhicules de réquisition… Augagneur résumait bien mon sentiment : « Ils attendaient un ordre – maintenant, ils attendent le bon moment ! »
Je n’avais hélas plus besoin qu’on m’explique de quoi il s’agissait… Mais quel bon moment ? Celui où il n’y aurait plus de témoins ? Sur cette note anxieuse, je réclamai à nouveau qu’on m’envoie d’urgence quelques renforts. Et puis on verrait bien… »


14 février
L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Ma cabane au fond des bois
Douze kilomètres au sud de Šid (Serbie)
– « La pluie assombrissait la forêt et notre humeur, alors que nous pataugions dans la neige au milieu des bois. Rien à voir, rien à faire – et c’était peut-être mieux vu notre état. Ces foutus terroristes n’étaient pas assez stupides pour sortir, ils restaient au chaud, eux ! Et nous, soldats d’élite du Reich, étions pourtant là comme des idiots à traîner nos vêtements trempés et nos armes au milieu des chênes. Quelle fumisterie !
Après plus de deux heures de marche (nous utilisions “Doris” aussi peu que possible pour que son moteur ne donne pas l’éveil à des ennemis éventuels), nous arrivâmes finalement à une maison. Une simple bâtisse sur deux niveaux, abandonnée depuis longtemps, oubliée par la guerre… intacte ! Probablement pillée par un quelconque groupe de miliciens, cependant – mais peu importait. Volets et portes étaient cloués. Nous allions donc passer notre chemin avec lassitude, quand Oskar s’exclama : « Quelqu’un, à la fenêtre de gauche en bas ! »
Forcément un ennemi ! Nous donnons l’assaut avec la vigueur de ceux qui n’ont pas connu d’action depuis trop longtemps. Wilfried lance une grenade qui souffle la porte. Kurt lâche une longue rafale dans l’ouverture avant qu’Oskar et moi-même n’entrions en force, arme au poing et le mors aux dents. Nous retrouvons nos souvenirs d’entrainement et de bataille, nous courons comme des enfants sans rencontrer aucune opposition. Chaque pièce reçoit une grenade, chaque coin sa mitraille. La tension accumulée ces dernières semaines se libère et nous rions follement, comme des enfants, tout en déchaînant un véritable ouragan de destruction.
Les plumes des oreillers éventrés par les balles et les dentelles des draps déchiquetés étaient retombées depuis longtemps avant que nous nous rendions à l’évidence : la maison était vide… et même jamais pillée. Nous venions de ravager le plus gratuitement du monde un bien miraculeusement épargné par la guerre, pour satisfaire nos instincts virils. Et sans même être efficaces, en fait : alors que nous reprenions notre souffle après cette orgie de dévastation, une porte grinça. C’était celle de la cave, dans un recoin et que nous n’avions même pas aperçu durant notre razzia ! Une silhouette âgée et émaciée en sortit, les deux mains tremblantes levées bien haut, et balbutiant dans un allemand fortement teinté d’accent slovène : « Prisonnier N°25741 – évadé du camp de Sombor. Je viens au rapport, Messieurs les Allemands ! » Voilà qui était imprévu… Que faire ?
Deux heures plus tard, alors que la nuit tombait, nous avions trouvé la réponse : rien du tout. Ce vieillard maladif s’était évadé d’une prison croate, pas d’une prison du Reich. Et nous n’avions ni le temps, ni les moyens, ni les griefs pour nous occuper de lui. Avant de repartir pour regagner notre camp de base, nous dinâmes dans la bâtisse ravagée – la cave contenait une bonne provision de Plajac et d’Unicum, qui égaierait notre quotidien dans les jours à venir. Le vieil homme restait dans un coin de la pièce, incertain, terrorisé… Je crois bien avoir vu Kurt oublier un bout de saucisson alors que nous embarquions dans “Doris”, qui nous avait rejoints, pour filer dans la nuit.
Nous n’allions pas aller bien loin, hélas.
Nous étions partis depuis moins d’une demi-heure quand nous croisâmes une patrouille de miliciens croates vêtus d’un uniforme noir et aux manières hostiles (mais qui changèrent toutefois très rapidement quand ses membres comprirent à qui ils avaient à faire). Morgue, agressivité… mais aussi tenue hasardeuse et matériel mal entretenu… Ces individus étaient des caricatures de Schutzstaffel – lesquels sont pourtant déjà loin d’être tous des soldats !
Apparemment, ils avaient été attirés ici par le bruit d’explosions, si on en croyait leurs gestes expressifs et leurs onomatopées. Nous eûmes nous aussi des gestes… expressifs – je n’aimais pas à être mis en joue en pleine nuit par n’importe quel lampiste. Quelques exclamations hostiles plus tard, nous passions notre chemin.
Il fallut plus de dix minutes avant qu’Olaf risque une remarque innocente : « Euh, Herr Obergefreiter ? Les “Boums” que les Oustachis ont entendus, c’était pas nos grenades, des fois ? » Un regard avec Wilfried, puis Kurt… Et Scheisse ! Nous faisons demi-tour en dérapant dans la boue.
Nous avons su que c’était trop tard alors que nous étions encore à des centaines de mètres de la bâtisse. Des cris de douleur inhumains – ceux du vieillard évidemment. Je fis descendre le groupe à 300 mètres environ. Il était inutile de se faire tirer dessus dans la confusion, avec un peu de chance, nous arriverions à temps pour…
Pour rien du tout. Au détour du sentier, je vis les Croates assis à quatre sur un pauvre pantin humain, alors qu’un cinquième, dont on ne voyait que l’ombre, tirait un long couteau de son fourreau. Un éclat métallique, un hurlement terrible. L’ombre arracha quelque chose d’entre les jambes du pantin et le jeta au loin. Je restai bouche bée et bras ballants : depuis mon engagement en 1940, j’avais fait un certain nombre de choses dont je n’étais pas forcément fier, et j’avais vu faire pire. Mais ça… c’était de la barbarie pure et simple. Et gratuite, qui plus est ! Olaf eut un haut-le-cœur, Oskar était consterné. Wilfried préféra aller faire un tour – jamais expressif notre chauffeur, mais je pressentais déjà que sa conduite serait brusque. Quant à Kurt, il commenta simplement : « Je crois qu’on aurait mieux fait de l’emmener, le vieux… »
C’était sans doute vrai. Mais pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Et la nuit fut évidemment très mauvaise. »


15 février
L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Douloureux réalisme
A proximité de Lipovac (Serbie)
– « Olaf me donne un coup de coude, alors que je suis encore occupé à observer à la jumelle. « Alors, Herr Obergefreiter ? On se les fait ou pas ? »
Devant moi, parfaitement visible dans mes oculaires, la colonne de légionnaires croates avance sur le chemin en beuglant un chant guerrier quelconque. Je sais qu’à environ 150 mètres sur ma gauche, il y a Kurt et Oskar avec la MG-42, qui n’attendent que mon signal. Wilfried couvre seul le flanc droit. Tout le monde est parfaitement camouflé. Les Oustachis ont beau être six fois plus nombreux que nous, ils n’ont pas l’ombre d’une chance : d’abord, j’abats l’officier d’une balle en plein front. Puis notre mitrailleuse en couche sans difficulté une douzaine avant que les survivants aient la moindre possibilité de se mettre à couvert… et ils sont ensuite pris entre mon feu et celui de Wilfried. A ce moment, ils devraient en toute logique commencer à lâcher prise et à se débander – mais ils n’ont nulle part où courir ! La prochaine haie est à 400 mètres au moins. Ils seront morts bien avant de l’atteindre… Le reste sera une question de nettoyage – achever les blessés. Sale et efficace : en vérité, les Partisans n’auraient pas fait mieux !
Pourtant, sous le regard consterné de mon observateur, je laisse passer la colonne, qui continue de remonter vers le nord. Fidèles et disciplinés, mes camarades ne tirent pas – la rigueur des Brandenburgers ! Je vois défiler les assassins, puis je les entends encore chanter pendant dix longues minutes avant que leur nuisance ne s’évanouisse dans le matin.
Je me relève – Olaf est furieux, mais semble garder son calme. Il progresse, apparemment. Il articule juste une simple question : « Pourquoi ? »
Je me veux professoral, pour mieux cacher ma propre déception : « Oberschütze, comme d’habitude, vous ne réfléchissez pas. Nous aurions certes pu massacrer ces abrutis, nous venger et nous donner bonne conscience à peu de frais. Allez, on aurait même pu s’imaginer vaguement du côté de la Justice, pour cette fois. Et on se serait surtout prouvé que nous sommes des soldats et pas des assassins. Mais dites-moi, que se serait-il passé après ? »
– Rien du tout, Herr Obergefreiter ! Il n’y aurait eu aucun témoin. Tout le monde aurait cru à une attaque terroriste et…
– Exactement. Tout le monde aurait cru à une attaque terroriste ! Et alors ?
– Je ne comprends pas, Herr Obergefreiter.
– Je sais. Je vais donc vous expliquer. Si nous couchons cette patrouille de Croates, la région grouillera demain de miliciens avides de venger leurs camarades. Ils tueront tous ceux sur lesquels ils pourront mettre la main, brûleront tous les villages à vingt kilomètres à la ronde et mettrons les arrières de notre division à feu et à sang. Ce qui, par ricochet, rendra les Partisans enragés et mettra nos camarades en danger. C’est cela que vous souhaitez, Oberschütze ?

Le blondinet pâlit : « Euh, non pas vraiment. »
– Eh bien moi non plus. Et vos copains de la section non plus, je pense. Je ne laisserai pas notre unité mettre en péril tous nos camarades dans cette région, pour le simple plaisir de jouer les justiciers.

Je range mon arme et passe devant lui sans un regard, pour aller expliquer ma décision aux autres. Olaf reste en haut de la colline – je devine sans même avoir besoin de me retourner qu’il a les larmes aux yeux devant la cruauté de la situation. Il trépigne, alors que je suis déjà loin : « Alors pourquoi nous avoir donné un espoir, si c’était pour nous l’enlever aussitôt ? »
– J’AI FAIT UNE ERREUR !

Pour me faire entendre, j’ai dû hurler dans le vent glacé, qui me brûle les yeux au point de me faire larmoyer. »


16-17 février


18 février

L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
L’appel du sang
Près d’Ilinci (Serbie)
– « Deux jours avaient passé depuis les désagréables événements de Šid. Notre groupe traînait à présent sa mauvaise humeur une quinzaine de kilomètres plus au nord, sans rencontrer grand monde, quand la Dame me sourit de nouveau, ainsi qu’à mon escouade.
C’est à coup sûr grâce à Elle que nous sommes tombés sur un petit groupe de Croates en uniforme noir – le même que lors de cette infâme nuit au fond des bois. Mais cette fois, il s’agissait de déserteurs. Aussi agressifs que leurs congénères loyalistes, ils n’attendirent même pas que nous leur enjoignions de rejoindre le gros de leur troupe : dès qu’ils découvrirent notre présence, ils se mirent à nous tirer dessus !
Je crois que ces imbéciles n’ont même pas eu le temps de comprendre à qui ils avaient affaire. Sur cette petite dizaine d’individus, Wilfried et notre duo de mitrailleurs en couche la moitié dès la première minute d’engagement. Le chef de la troupe hurle des choses en croate – je n’écoute pas et l’aligne d’une balle en plein front. Pas de pitié pour les assassins, pas de pitié pour les lâches ! Finalement, il n’en reste plus que deux, qui s’enfuient chacun de son côté parmi les pins.
Je choisis celui de droite pour lui offrir une fin rapide d’une balle dans le dos, quand une voix familière me murmure à l’oreille « Non ! Chasse-le, Dennis ! » Pris d’une excitation que je ne me connaissais pas, je sors mon poignard argenté et me lance à sa poursuite.
Je ne saurais dire combien de temps nous avons couru dans les bois, en soulevant de grosses mottes de neiges humides à chaque fois que nous levions les genoux. Mon sang bat sur mes tempes, ma respiration se fait saccadée et je ne sens que la chaleur de mon corps, de mes expirations, alors que la forme noire se rapproche toujours un peu plus, si visible sur le gris-blanc du sol…
Le Croate fait mine de tourner vers un ravin – un coup de feu soulève la neige devant lui. J’entends Olaf qui rit : « On va le rabattre comme un lapin en Bavière ! » La course reprend, ma proie panique. Je sens sa peur d’ici, alors qu’une chaleur rouge me monte à la gorge. Finalement, il trébuche sur une racine et s’étale de tout son long – c’est la mise à mort. Dans ma course, je m’élance et saute la lame en avant. Lui a roulé sur le sol et s’est retourné vers moi. Et alors que son regard terrifié croise le mien et que son visage déformé grandit dans mes yeux, il me semble voir la neige devenir rouge avant que je perde le souvenir de mes actes. »


19 février
L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Bascule
Berkasovo (Serbie)
– « Misérable et seul : c’était précisément ainsi que je me sentais devant mon pauvre feu, alors que nous nous préparions à retourner à la division pour notre rapport hebdomadaire. A quoi bon le nier ? J’étais en train de perdre la tête dans ce maudit pays. Ma petite troupe se rapprochait toujours plus dangereusement de la bande armée, et ma propre personne de l’animal sauvage.
Après ce que j'avais fait subir à ce Croate, le groupe s'était divisé en deux. Les jeunes, Olaf et Oskar, voyaient dans mon geste une juste colère teintée de vengeance – ils me gardaient leur respect, peut-être même en avais-je gagné. Par contre, les anciens, Kurt et Wilfried, me regardaient de l’œil méfiant du renard qui cherche à s'écarter d’un chien devenu fou. Je ne leur en voulais pas – à vrai dire, je penchais même nettement de leur côté. Que faire d’un caporal-chef qui massacre des fuyards et qui entend des voix ? Ce soir encore, alors que la nuit tombait, j’avais failli tirer sur Wilfried : dans l’obscurité, j’avais cru voir une sorte de revenant décharné.
J’en étais donc là de mes réflexions, observant quelques rongeurs se risquer non loin de notre foyer pour tenter de chaparder ça et là quelques miettes dans une espèce de farandole grotesque, quand une silhouette bien connue m'apparut, à la limite de la zone éclairée par les flammes et de l’ombre de la nuit.
– Je ne te connaissais pas si mélancolique, Dennis.
– Comment ? Euh, pourquoi êtes-vous ici ?
– C’est toi qui m’as appelée, sans même t’en rendre compte.
– Peut-être. Je crois bien que toute ma vie part en morceaux. Je n’y arrive plus… Je ne suis pas assez fort pour ce que vous me demandez.
– Oh !

Elle eut un soupir de lassitude ou de surprise avant de s’avancer vers le feu et de tendre sa main droite au-dessus des flammes, qui s’élancèrent vers elle sans paraître la brûler. « Alors tout est de ma faute. »
C'était inattendu. Je bafouillai : « Je n’ai pas dit ça. »
– Si, si. Tout est de ma faute. Tu le penses et tu n’oses pas me le dire. C'est toujours comme cela depuis… trois mille cinq cents de vos années. Un troupeau s’est perdu dans le désert et a été dévoré par le sable brûlant ? Ma faute. Un empereur qui s’est pris pour notre égal meurt sans désigner d’héritier, lançant le monde dans une guerre sans fin ? Ma faute. Une bande de lionnes dévore un enfant nubien au fond de la savane, déclenchant une immense battue ? Ma faute encore. Un inconnu abat un archiduc insignifiant et déclenche le plus grand massacre jamais connu avant celui qui t’occupe ? Encore et toujours ma faute.

Un long silence suivit – elle paraissait profiter de la chaleur des braises, entourant les flammes de ses mains comme une espèce d'enchanteresse.
– C’est pour cela que j’existe, conclut-elle.
J’osais la contredire en partie : « Sans vouloir vous offenser, les hommes y sont aussi pour quelque chose. C’est leur responsabilité, ce sont leurs choix. »
– Tu as raison. Alors, disons que je suis un peu la personnification de leur Folie. Une part de leur nature qu’ils ne veulent pas voir, et préfèrent rejeter sur autrui. Mais tu parles de choix - je t’ai choisi. Es-tu en train de me dire que je me suis trompée ?
– Je ne saurais dire…
– Tant mieux. Parce que ce n’est pas à toi d’en décider. D’ailleurs, je ne t’ai pas vraiment choisi – je t’ai déplacé, comme un pion.

Elle se retourna soudain vers moi, avec une détermination coléreuse.
– Je t’ai déplacé parce que tu avais déjà presque tout ce qu’il fallait pour devenir un pion important. Je t’ai offert la seule chose qui te manquait – mais tu es trop sot pour t’en rendre compte.
– Je ne comprends pas.
– Evidemment, tu ne comprends pas !

Elle éclata de son rire rugissant de lionne : « Je t’ai donné ce qu’ont nombre des tiens, mais qui leur tient souvent lieu d’intelligence. » Un sourire carnassier suivit. « La foi en toi-même, la certitude de ta force. »
Elle voulait donc que j’aie foi en elle, puis en moi. Que j’aie en elle une confiance plus aveugle et plus brûlante que la foi en Hitler du plus fou des fanatiques de la Schutzstaffel. Elle le voulait, et même elle me l’ordonnait !
– Dois-je te gifler de nouveau, ou cela te suffira-t-il ?
– Je préférerais éviter.
– Tant mieux. Car j’ai mieux à faire que consoler tes plaintes. Et j’ai de grands projets pour toi. Alors rallie tes hommes et fais ton devoir. Ton devoir envers moi et à mon service.

Le soleil se levait. L’ombre disparut dans les lueurs pâles du matin. Sorti de je ne sais où au tréfonds de mon esprit, un verset me vint aux lèvres : « Tu te reposeras de la Vie, comme le Soleil se couche à l’Ouest. Mais tu t’élèveras de nouveau à l’Est, quand les premiers rayons d’Amon-Râ disperseront les ténèbres. » L’astre céleste me parut alors un beau visage bienveillant accompagnant une voûte étoilée féminine vers son repos.
Les choses étaient désormais claires. A moi de remettre mes affaires d’équerre. En redescendant de ma colline pour une tournée d’inspection (qui me permettrait notamment de jeter toutes les bouteilles d’alcool entassées dans “Doris”), je soupirai doucement. J’avais rencontré bien des femmes étranges dans ma vie, mais cette créature définissait le terme même d’étrange.


20 au 22 février


23 février

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Renforts inattendus
Belgrade
– « Neige à Belgrade, douceur du foyer. J’étais une fois encore condamné à l’inaction, observant d’un œil d’entomologiste les francs-tireurs serbes qui s’organisaient. Mes lépreux me faisaient désormais un rapport quotidien sur leur “commerce”, puisque c’est ainsi que nous l’appelions pudiquement. Il prenait, je dois l’avouer, une ampleur considérable : nous amassions un montant substantiel de dinars dans notre caisse noire.
Achraf semblait avoir trouvé une nouvelle combine très rémunératrice : récupérer, par divers biais, une fraction de l’abondant matériel fourni aux forces régulières yougoslaves par nos alliés pour les revendre ensuite aux milices infestant la ville. « C’est que de l’Américain mon capitaine ! Donc on ne vole personne – en tout cas pas la France ! » m’expliqua-t-il. Je n’avais rien à répondre à cette forme de logique – après tout, moins j’en savais, moins j’étais mouillé dans cette sinistre affaire…
Tandis que je m’efforçais de penser à autre chose, je fus tout surpris de voir débarquer dans la lumière blafarde du matin trois silhouettes en uniformes français – mais deux d’entre elles avaient un aspect typiquement asiatique ! L’Européen du groupe s’avança le premier vers moi et salua – un salut immédiatement imité par ses compagnons. Puis il se présenta : « Soldat de première classe Mathieu Piveteau, à vos ordres mon capitaine. Sur l’instruction du commandant Dumaire, et conformément à mes ordres de mission, je me présente avec les soldats de seconde classe Garifullina et Gaspirali pour rejoindre votre unité. »
Mon regard alla de ce Piveteau aux deux individus derrière lui. Pas de doute, Dumaire s’était débrouillé pour m’envoyer ses Tatars ! Un coup de téléphone plus tard, j’avais confirmation que ceux-ci étaient bel et bien des déserteurs de l’Armée allemande, capturés en Albanie et ayant depuis rejoint l’Armée française. Quant à mon compatriote, un Vendéen – j’avais donc un vague espoir à son sujet – s’il était ici, c’était avant tout pour une sombre histoire de bagarre mortelle face à des Espagnols de la Légion Etrangère.
Bon… il me faudrait une fois encore faire contre mauvaise fortune bon cœur, avec deux Turcs parlant à peine français. Et quand je présentai la chose au sergent Augagneur, ce dernier ne put s’empêcher de commenter qu’ils pourraient faire leurs prières avec Achraf.
La nouvelle fut bien sûr très vite connue – les Serbes n’aiment déjà guère les musulmans bosniaques, et encore moins les autres musulmans. Un peu plus tard, lors d’une réunion de travail, Vranješević se permit de persifler : « Cher capitaine, l’armée française intègre des traîtres et de criminels, à présent ? » Je lui aurai volontiers répondu une variante à ma façon du mot de Surcouf, voire de Cambronne. Mais je préférai lui dire avec un sourire que la République se nourrissait de l’apport de tous ses amis… juste avant de préciser que, de ce point de vue, l’expérience yougoslave était éloquente ! Après tout, diplomatie et perfidie sont deux demoiselles de la même famille. »


24 au 28 février


29 février

Sur le terrain
Médecine légale
Combovin (Drôme)
– Ça puait. Ça, c’était une certitude. Il flottait encore dans l’air des relents d’éther, de sang, de merde, de vomi et d’urine. Un mélange détonant. Ce n’était pas les quatre pauvres violettes qui pointaient leur nez à l’angle du bâtiment qui allaient prendre le dessus.
Et cette tente était à… quoi ?… une vingtaine de mètres de “l’hôpital” ?
Comment pouvait-on finir par ne même plus y faire attention ?
Dermeyer fournit un élément de réponse. Ayant jeté un œil aux environs avant de pénétrer sous la toile, il se dirigea vers une armoire métallique fermée à clef. Qu’il ouvrit – il n’en émanait qu’une discrète odeur médicamenteuse.
Il en sortit le flacon, étiqueté “Dichlorohydroxoatodiméthyl de potassium” en grosses lettres manuscrites noires, qui trônait au milieu d’autres flacons et fioles en sus de boîtes métalliques et de divers ustensiles à l’air louche. Ayant par la même saisi deux verres placés dans le fond, il déboucha le flacon et gratifia les deux récipients d’une bonne dose du produit.
– Dichloro… Dichlorohydro… Dichlorohydroato… Dichlorohydroxo… Dichorohydroxo… atodiméthyl de potassium ? finit par énoncer le capitaine Roumilly, qui venait de récupérer le flacon. Il le tournait et le retournait en tordant le nez. « Qu’est-ce que c’est que cette mixture ? J’aurais parié sur de l’alcool à 90… Vous voulez m’empoisonner ? »
– Je ne sais même pas si ça existe, mais comme c’est un mot compliqué de plus de vingt lettres avec au moins deux “y”, ça éloigne les curieux… Le quatre-vingt-dix, en usage externe seulement, capitaine. En usage externe… Faites-moi confiance. Ça…
(Il plaça d’autorité l’un des verres dans la main de son vis-à-vis et leva l’autre.) … C’est un excellent médicament… Cognac… Santé !
– Ah… d’accord… Fameux ! Je devrais vous rendre visite plus souvent !
– Heu… sauf votre respect, malgré les exploits de vos gars et la “visite” de nos voisins avant-hier, je ne suis pas fâché qu’on tourne au ralenti, alors si vous aviez la bonté d’éviter de le faire en tant que… patient… hein…
– Je suis de votre avis. Et tant qu’à parler d’avis… Je vous écoute, major…
– Eh bien… Rien que vous ne sachiez déjà. Un mort, et un transfusé. Qui ne coupera pas à une amputation. On a une idée de ce qui s’est passé ? C’était quoi ? Je nous croyais pourtant à l’abri de leur artillerie ? Une mine ? Mais vu les blessures…
– Une mine ? Une mine ! Un jeu de cons, oui ! Vous en avez terminé ?
– Oh oui, la paperasse est presque finie. Presque, parce que j’ai un doute sur l’identité du mort.
– Comment ça, “un doute” ?
– Ha! C’est que…

Dermeyer reposa son verre.
– D’habitude, ces saloperies, ça ne me donne pas trop de travail de ce côté, vous voyez… Si vous voulez bien me suivre… Il n’est pas encore parti.
Le capitaine tiqua, contempla son récipient, fit cul-sec et emboîta le pas du major.
Sur… une table ? une planche ? des caisses ? un corps, enveloppé d’un linceul de fortune. Dermeyer soupira et appela un infirmier pour l’aider et écarter les pans de la toile de tente souillée. En découvrant le tableau, Roumilly eut un hoquet.
– Oh… merde ! Evidemment… Bon, là, ça se complique…
– Voilà. Et plus de plaque d’identité, hein, ce serait trop beau… On ne l’a toujours pas retrouvée ?

L’infirmier secoua la tête.
– Race blanche… Je ne vous apprends rien… Il doit faire dans les un quarante, en gros, non ? Donc, on va dire, allez… il devait friser les un soixante-dix, un soixante-quinze… Vous voyez, pas de galon de vot’ côté. On allait procéder par élimination, mais puisque vous êtes là, si vous le reconnaissiez, ça aiderait… Et… Un jeu de cons ? Vous pouvez préciser ?
– Vous savez, il y en a toujours pour se croire plus fortiche que les autres. Dans ma compagnie, il y a le première classe Clochu… Il a commencé par démonter des grenades, “pour voir comment c’est fait”. Aux dernières nouvelles, l’avait récupéré une mine, justement.

Le major siffla et enchaîna :
– Eh bien voilà ! On l’a, not’ gars !
– Faudrait en être sûr. C… comme il est, il pourrait s’être fait remplacer ! Ce gus pourrait être n’importe quel troufion !
– Pas un Sénégalais.
– Bon, pas un Sénégalais. D’accord. Avouez que ça laisse quand même pas mal de candidats ! Et comme on a du monde un peu partout…
– D’accord. Remarquez, déjà, et de un, c’est pas un civil, et de deux, il est de sexe masculin. Ça, c’est sûr. Mais, dites-moi, votre candidat au concours Lépine, là, il n’aurait pas un signe distinctif ? Ça aiderait.
– Un signe distinctif ?
– Du genre les deux yeux pas de la même couleur, une cicatrice…
– Pour les yeux, ça va être coton… mais pour la cicatrice… le première classe Clochu se vantait d’être… non, de s’être tatoué…
– Tatoué ? Il se croyait à la Légion ? Eh bien, voilà, on progresse !
– Tatoué… tatoué… C’est Clochu : faut pas vous attendre à la Joconde, ni à la cueillette des olives en Basse-Provence…
– D’accord. Je vois. Pas de prise de la smala d’Abd-el-Kader par le duc d’Aumale non plus ! Mais une petite rose ? Non ? Un cœur ? Non plus ? Une femme à poil ?

A chaque nouvelle proposition, la moue du capitaine s’allongeait.
– Tatouage… L’était droitier… tatouage… droitier… tatouage…
Tout en soliloquant, le major dénudait ce qui restait d’un bras gauche. « Là ! J’me disais bien aussi que j’avais remarqué… Tenez, le v’là, votre tatouage ! »
– Quoi, ça ?
– Nettoyez-moi ça un peu mieux, sergent, voulez-vous ?… Voilà… Merci… Vu la description que vous faites de vot’ zozo, mon capitaine, “ça”, c’est un tatouage de sa force ! Vous v’nez bien d’me dire qu’on ne devait pas s’attendre à un Vernet, non ? L’a dû se faire ça un soir de beuverie. Ça pourrait expliquer le côté artistique de la chose. Mmmh… et aussi qu’il ait échappé à la septicémie…
– Oh, et puis zut ! C’est bon, vot’ macchab’ est identifié ! Va pour le première classe Clochu !
– Je ne veux pas vous forcer la main, capitaine.
– Non, non ! Complétez, signez, transmettez…

Il se mit à faire les cent pas en agitant les bras.
– Les emmerdes sont pour ma pomme. Parce que, à cause de ce c…, qui va se faire remonter les bretelles, hein ? On l’sait bien que la bleusaille inactive s’emmerde, et qu’une bleusaille qui s’emmerde, ça fait des conneries. Et vu qu’il n’y a plus un bistrot debout dans l’secteur, que nos voisins d’en face nous la jouent pépère…
Voyant le major lever les sourcils, il tempéra : « Bon, presque pépère… et que les horizontales sont pas censées monter en première ligne, voilà à quoi on en arrive ! Z’auraient mieux fait de les garder à continuer à défiler en caserne et à astiquer leurs godillots, tiens, plutôt que de les envoyer nous faire ch… ici ! »
Il interrompit sa diatribe pour continuer sur un ton plus calme : « Il ne vous resterait pas un peu de votre médicament, là ? A titre préventif, parce que maintenant, je dois y aller, et Ser… le commandant… le commandant ne va pas apprécier… »
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Capu Rossu



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MessagePosté le: Sam Sep 18, 2021 14:47    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour,

L'épisode du vieillard épargné par Kolte et massacré par les miliciens, ça me rappelle un passage d'un des romans de Sven Hassel après une adaptation au contexte FTL (miliciens croates au lieu d'un détachement SS).

@+
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demolitiondan



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MessagePosté le: Sam Sep 18, 2021 15:22    Sujet du message: Répondre en citant

Où l' on voit la qualité du lectorat FTL. D'autres "hints" viendront.
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Etienne



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MessagePosté le: Sam Sep 18, 2021 15:25    Sujet du message: Répondre en citant

Je n'ai jamais su finir le seul roman de Sven Hassel que j'avais commencé à lire... Silenced
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demolitiondan



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MessagePosté le: Sam Sep 18, 2021 20:05    Sujet du message: Répondre en citant

Alors, qu'est ce qu'on peut dire en commentaire audio ? Laughing

Le déploiement de Brandebourgeois en petit groupe n'est pas forcément stricte signe d'une déchéance disciplinaire, mais aussi et surtout conforme à la doctrine des petits groupes de reconnaissance-chasse conforme à la doctrine anti-guérilla mise au point en Grèce. Comme quoi, la Hongrie est une terre alliée du Reich ..

Citation:
« Surtout, n’oublie pas d’abattre tous les chiens que tu verras ! »


Considération très juste mais aussi très Witchérienne - c'est un sujet récurrent dans les jeux et romans, que les hordes de chiens sauvages errants sur les champs de bataille. Ceci étant, n'en déplaise à Wilfried, Olaf n'est peut-être pas aussi niais qu'il le croit ...

Je ne reviens pas sur le roman justement cité par Capu (c'est souvent juste, mais très violent). Par contre, j'ai longtemps eu projet de faire mon diorama brandebourgeois sur ce sujet. Trop sinistre, pas de bonnes figurines ... bref. Je puis pointer sur Google Earth le lieu avorté de l'embuscade. Quant à la chasse au lapin, elle m'est très inspirée de certaines musiques écoutées adolescent. See you at the bitter end ... Toujours sur la Yougoslavie, la scène finale de En territoire ennemi (médiocre film), dans la neige. Et qui n'a jamais fait de la chasse au chien en hiver contre des cerfs ...

Je recommande par contre chaleureusement le vin rouge croate Plajac (porteur d'un dessin d'âne, cher à ma belle-mère !). L'Unicum est une liqueur d'herbes hongroise un peu plus âpre et sucrée (flacon porteur de la croix rouge ...). N'oubliez pas non plus le jugement de Dennis envers les SS, il ne risque pas de s'améliorer.

Plus généralement notre pauvre caporal a vraiment un moral comme une santé mentale en dent-de-scie. En situation de grand stress, il perd vite le contact avec la terre (ou pas ... Rolling Eyes ). Et la réaction non unitaire de son groupe n'est sans doute que le signe de la dégringolade du niveau des recrues dans le régiment.

Ce soir encore, alors que la nuit tombait, j’avais failli tirer sur Wilfried : dans l’obscurité, j’avais cru voir une sorte de revenant décharné.

Il y a une scène comme ca dans Metro 2033. Lequel pour le coup, contient d'excellentes scènes d'horreur que je me garde sous le coude. Sauf que dans ce livre, le type tire et massacre ses copains.

Si, si. Tout est de ma faute. Tu le penses et tu n’oses pas me le dire. C'est toujours comme cela depuis… trois mille cinq cents de vos années. Un troupeau s’est perdu dans le désert et a été dévoré par le sable brûlant ? Ma faute. Un empereur qui s’est pris pour notre égal meurt sans désigner d’héritier, lançant le monde dans une guerre sans fin ? Ma faute. Une bande de lionnes dévore un enfant nubien au fond de la savane, déclenchant une immense battue ? Ma faute encore. Un inconnu abat un archiduc insignifiant et déclenche le plus grand massacre jamais connu avant celui qui t’occupe ? Encore et toujours ma faute

Hellsing, autre sujet régulier d'inspiration chez moi. Mais c'est Dracula qui sors cette tirade dans ma source. Sekhmet, déesse de la guerre, du carnage et de la Mort.

« Tu te reposeras de la Vie, comme le Soleil se couche à l’Ouest. Mais tu t’élèveras de nouveau à l’Est, quand les premiers rayons d’Amon-Râ disperseront les ténèbres. » L’astre céleste me parut alors un beau visage bienveillant accompagnant une voûte étoilée féminine vers son repos.

Dennis a de la bonne mémoire. C'est de 'La Momie' en 1938. Quant à Amon, son nom signifie 'Beau visage' et la voute féminine du ciel, c'est évidemment Knout, qui étend son ventre sur le monde la nuit.

J’avais rencontré bien des femmes étranges dans ma vie, mais cette créature définissait le terme même d’étrange.

Citation d'un Comics en forme d'inspiration majeure sur Dennis - je me le garde sous le coude.

Vous aurez compris que les Tatars de Percay sont des anciens de la 162.ID, récupérés en Albanie.
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