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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

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Posté le: Ven Nov 07, 2025 19:33 Sujet du message: Les Armées (rouges) de Chars |
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Cette annexe est due à… Le Chat, mais oui, qui s'intéresse ici à de très grosses souris (et en plus elles ne sont pas vertes, mais rouges). Ce, avec les conseils éclairés de Le Poireau.
Merci Messieurs !
Les Armées de chars, poings d’acier de l’Armée Rouge
L’Armée “de chars”, ou Armée “de tanks” (1), telle qu’elle se présente en 1944, vers la fin de la guerre en Europe, est la traduction d’un effort doctrinal prolongé. Celui-ci a vu l’Armée Rouge, historiquement pionnière dans les réflexions sur la guerre mécanisée, atteindre son nadir quelques mois avant le déclenchement de Barbarossa (2), puis réapprendre dans la douleur, au fil des opérations de 1942 et 1943, la grammaire du combat interarmes moderne.
1 – Quatre marraines fées autour d’un berceau blindé :
Svetchine, Toukhatchevski, la Stavka… et la Wehrmacht
Comprendre la genèse de l’Armée de chars nécessite de retracer brièvement l’immense effort doctrinal lancé dès sa création par la jeune Armée Rouge.
Il est indispensable ici de mentionner le nom d’Alexandre Svetchine, sans doute le plus important des “spécialistes militaires” (voenspetsy), ces officiers de l’armée tsariste plus ou moins contrains de s’engager dans l’Armée Rouge pour fournir à cette dernière l’encadrement indispensable à une armée de masse. Ayant occupé de hautes fonctions dans l’armée impériale russe (3), il va poser les bases de l’enseignement qui doit, selon le mot de Benoist Bihan (4), « doter le haut commandement rouge de la Seconde Guerre mondiale d’une saine compréhension de la guerre mécanisée moderne ». Cet enseignement, théorisé dans son maître ouvrage “Stratégie” sous le nom d’Art opératif, va irriguer en profondeur la façon dont l’Armée Rouge concevra et mènera ses opérations. L’objet de ce texte n’étant pas de décrire cette doctrine, mais de voir en quoi elle a influencé la forme et l’action des Armées de chars, on se contentera d’en rappeler les maximes fondamentales.
Selon Svetchine, la guerre moderne n’est pas simplement un affrontement entre armées, c’est un « choc de systèmes » (un système étant pensé comme l’association organique entre une armée, un pouvoir politique et une population, qui est à la fois un réservoir démographique, une force morale, un potentiel économique et industriel…). La “bataille décisive” s’avère une recherche illusoire dans ce contexte, le système militaire étant par essence résilient et ne pouvant être abattu en un seul coup. La brique élémentaire de la stratégie devient l’opération, d’où le nom d’Art opératif ou Opératique. L’opération est conçue comme une suite planifiée de combats et de manœuvres sur le champ de bataille, articulés dans l’espace et dans le temps et qui visent un but déterminé. Gagner la guerre consiste à conduire une série d’opérations de manière coordonnée dans la largeur et dans la profondeur du front, ces opérations visant à conduire le système adverse à son point de rupture, par épuisement et désorganisation plus que par les destructions provoquées.
………
Le second acteur essentiel pour comprendre la genèse des armées de chars, et plus généralement de l’arme blindée soviétique, est le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski. Après une ascension météorique (5), celui qui allait s’imposer comme le premier commandant de l’Armée Rouge allait rapidement manifester un tempérament de bâtisseur d’empire en modelant l’appareil militaire soviétique d’après ses vues et son expérience de la « Guerre révolutionnaire ».
Bien que d’accord avec Svetchine sur le primat à accorder à la politique et sur l’impossibilité de la “bataille décisive”, il porte cependant une conception beaucoup plus radicale que celle de l’ancien général tsariste, car imprégnée des thèses volontaristes des leaders bolcheviques (6). Cette conception peut se résumer en deux mots : gigantisme et primat absolu accordé à l’offensive. Sous l’égide de Toukhatchevski, les premiers plans quinquennaux incluent un colossal programme d’armement, censé permettre la mécanisation complète d’un énorme appareil militaire. Sont ainsi étudiés la création de corps mécanisés forts d’un millier de chars, conçus comme les « poings » de l’opération en profondeur… mais à peu près dépourvus des moyens qui permettraient de soutenir et d’organiser l’avance de ces géants aussi patauds que massifs.
………
A la fin des années 1930, les purges menées dans le cadre de la Terreur stalinienne décapitèrent l’encadrement supérieur de l’Armée Rouge. A la suite de Toukhatchevski, près de la moitié de l’appareil de commandement militaire (7) finit sous les balles de la Guépéou ou dans les camps du Goulag (8). Cependant, l’impulsion donnée à la mécanisation et le tropisme offensif survécurent à leurs initiateurs, au moins jusqu’à la première année de la guerre. A partir de 1937-1938 furent ainsi mis en place les premiers “Corps mécanisés”, suivant, sans trop le dire, les recommandations de Toukhatchevski. Ces formations énormes, impossibles à commander et à coordonner convenablement (qui plus est par un corps des officiers décimé), mais aussi extrêmement déséquilibrées parce que beaucoup trop lourdes en chars, n’obéissaient à aucune doctrine claire, si ce n’est à une focalisation encore plus offensive qu’avant !
Néanmoins, les Kriegspiele menés début 1941 permirent à Joukov et à Vassilevski, les “têtes” de la future Stavka, de démontrer à Staline que l’Armée Rouge n’était absolument pas prête à la confrontation avec la Wehrmacht et que des réformes urgentes étaient nécessaires. Celles-ci furent entamées dès le second trimestre 1941. Cependant, beaucoup restait à faire lors du déclenchement de Barbarossa : en particulier, les réformes initiées par Joukov n’avaient, somme toute, que peu touché à la structure même des unités blindées. Si leur entraînement et leur équipement s’étaient améliorés, elles restaient toujours aussi difficiles à manœuvrer, alors que leur doctrine demeurait toujours aussi focalisée sur l’offensive à outrance. Leur engagement dans les premières semaines de la guerre contre l’Allemagne se révéla donc catastrophique.
………
Comme dans le conte de Perrault, il manquait une invitée pour que la nouvelle formation fût complètement baptisée… La quatrième fée à se pencher sur le berceau des futures Armées de chars, comme dans l’histoire, n’avait pas été conviée au banquet et n’était pas forcément bienveillante ! Ce fut paradoxalement la Wehrmacht.
Avec les chevauchées des Panzerdivisionen en Europe entre 1939 et 1941, l’armée du Reich fit d’abord la preuve aux yeux de la Stavka (et aux yeux du monde entier !) de l’efficacité de formations mécanisées… à condition qu’elles soient entièrement construites sur le principe du combat interarmes. Ensuite, elle démontra sans équivoque possible, y compris aux yeux des thuriféraires les plus acharnées de l’offensive (9), que les formations soviétiques conçues dans les années d’avant-guerre étaient en pratique incapables de mener à bien les “opérations dans la profondeur” pour lesquelles elles avaient été conçues.
Ainsi, l’armée allemande joua un rôle important dans la refonte de l’arme blindée soviétique, qui devrait aboutir, 18 mois plus tard, à la création des Armées de chars.
2 – L’arme blindée soviétique,
de Barbarossa à Roumantiev-TBT
Confrontée à une Wehrmacht au sommet de son art, et malgré une résistance opiniâtre qui allait consumer, dès les premières semaines du printemps 1942, la fine fleur des équipages de la Panzerwaffe, l’Armée Rouge dut constater l’échec de ses formations blindées. Elle en tira alors des conclusions pertinentes et une solution radicale. Pour peser dans les combats, il était indispensable de fragmenter l’arme blindée, afin de permettre son utilisation efficace malgré un encadrement intermédiaire manifestement inférieur à son homologue germanique.
Aux énormes corps mécanisés succédèrent donc de nombreuses petites unités de format brigade, beaucoup plus faciles à commander et à manier, et mieux adaptées aux capacités manœuvrières et à l’expérience tactique encore limitées des commandants des formations blindées soviétiques. Elles s’inscrivaient, sans que ce soit explicitement affirmé, dans un glissement général de l’Armée Rouge vers une stratégie beaucoup plus défensive. Cette dernière ne fut que rarement assumée comme telle, sauf peut-être par des personnalités du calibre de Joukov et de Vassilevski, Staline lui-même ne l’ayant acceptée qu’à contrecœur et restant focalisé sur des perspectives beaucoup plus offensives, qu’il ne manquerait d’ailleurs pas d’imposer à la première occasion.
Ces brigades n’étaient évidemment pas de taille à affronter frontalement les Panzerdivisionen. Contre ces dernières, elles utilisaient plutôt des tactiques de harcèlement en nombre plutôt que de confrontation individuelle. Sur le terrain, les brigades blindées agirent principalement en soutien de plus grosses formations d’infanterie, surtout en défense, où elles ne contribuèrent pas peu à freiner, voire à enrayer, les attaques de la Wehrmacht. Il arriva néanmoins que les brigades blindées soient utilisées dans le cadre d’opérations plus offensives, bien qu’elles fussent mal adaptées à cet usage et pâtissent encore de leurs performances tactiques limitées. Cet emploi donna des résultats quelque peu mitigés : pour un succès opérationnel majeur (Uranus), il faut compter nombre de demi-échecs, voire de francs revers ! En revanche, les brigades blindées soviétiques jouèrent un rôle décisif dans les opérations défensives qui devaient mettre en échec l’invasion allemande du second semestre 42 au premier trimestre 43. Elles durent cependant, pour y parvenir, payer un tribut très élevé en hommes comme en matériels.
………
La mise en place des brigades blindées n’en restait pas moins une solution d’urgence imposée par les circonstances. Les Soviétiques, gagnant en assurance et en expérience dans le maniement des unités blindées, avaient rapidement reconstitué des formations blindées de grande taille, destinées à se mesurer aux divisions panzers allemandes sur un pied d’égalité. Ce furent les “Corps blindés”, dont les premiers apparurent à l’automne 1942 avant de se généraliser début 1943.
De manière pragmatique, la création de ces nouvelles formations blindées partit de l’existant, tout simplement en associant plusieurs brigades blindées déjà rodées autour d’une structure unique de commandement et de quelques moyens organiques. Les Corps blindés étaient explicitement conçus pour “casser” de la Panzerdivision, ce qui les rendait particulièrement aptes aux actions de contre-attaque, voire offensives (à la différence des brigades blindées isolées, bien plus défensives). Puissantes et relativement endurantes, ces formations firent merveilles lors des grandes opérations du printemps et de l’été 43, qui virent l’initiative stratégique basculer définitivement du côté de l’Armée Rouge.
Cependant, bien que redoutables, les Corps blindés soviétiques n’étaient pas sans défauts : encore “lourds en chars” et manquant d’infanterie d’accompagnement, ils avaient du mal à maintenir une capacité prolongée de combat en pleine autonomie dans les opérations d’exploitation dans la profondeur.
Ces quelques limitations devaient conduire à la création d’un autre modèle d’unité, destiné à compléter plus qu’à remplacer les Corps blindés. Ces “Corps mécanisés” nouveau format, apparus à l’automne 1943, conservaient un nombre très respectable de blindés, mais ils bénéficiaient d’une dotation plus généreuse en infanterie, artillerie et génie motorisés que les corps blindés. Les Corps mécanisés étaient donc d’authentiques unités interarmes, à l’image des Panzerdivisionen ou des divisions blindées franco-américaines, expressément conçues pour la fonction d’exploitation. Avec ces nouvelles formations, l’Armée Rouge possédait enfin toute la gamme des unités blindées, aptes à répondre à toutes les situations et à mener tous les types de missions.
(à suivre, demain)
Notes
1-La nomenclature soviétique employait indifféremment l’expression “Armée de chars” ou “Armée de tanks” pour désigner ces formations. Ce n’est que par simplicité que nous employons surtout la première appellation.
2- Comme devait le rappeler le maréchal Joukov dès le début de l’invasion, le Sursaut français, en ayant occupé la Wehrmacht en Méditerranée au printemps et au début de l’été 1941, avait évité le pire en évitant une attaque au printemps 1941. L’Armée Rouge avait pu entamer des réformes, notamment sur l’entraînement des unités, réformes qui commençaient à porter leurs fruits lors de l’attaque allemande de mai 1942.
3- Il est notamment chef d’état-major de la 5e Armée à partir de 1916.
4- Benoist Bihan et Jean Lopez, Conduire la Guerre – Entretiens sur l’Art Opératif, Perrin, 2023.
5- Sous-lieutenant dans l’armée du tsar en 1914, il commande un groupe d’armées de l’Armée Rouge en 1920 !
6- La controverse trouvera d’ailleurs une fin radicale avec l’arrestation en 1931 de Svetchine, suivie par sa déportation en camps de travail, mise à l’écart à laquelle Toukhatchevski n’était sans doute pas étranger.
7- Dont Svetchine !
8- Jean Lopez a cependant remis quelque peu en perspective l’impact des purges sur l’appareil militaire stalinien. Sans nier leur coût terrifiant et l’impact qu’elles ont eu sur les hommes qui les ont subies, il considère que les purges ont aussi ouvert l’accès aux grands commandements de l’Armée Rouge à une nouvelle génération de « commandants rouges » : « Les immenses efforts doctrinaux consentis par l’Armée Rouge à l’initiative du maréchal Toukhatchevski et leurs premières réalisations pratiques avaient subi un coup d’arrêt lors de la Grande Terreur. Celle-ci avait en pratique décapité l’Armée Rouge en éliminant les héros de la Guerre Civile… tout en ouvrant la voie à une nouvelle génération de « commandants rouges » bien mieux formés par les académies militaires animées par Svetchine, père de l’art opératif. » (Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Barbarossa, 1941 – La Guerre absolue, 2022)
9- Parmi lesquels on comptait notamment un certain Géorgien grand fumeur de pipe, dont l’avis revêtait, sur cette question comme sur toutes les autres, une importance qu’il était prudent de ne pas négliger dans la Patrie des Travailleurs… |
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John92
Inscrit le: 27 Nov 2021 Messages: 1544 Localisation: Ile de France
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:19 Sujet du message: |
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Bon relecture TRES TRES compliquée car :
1. C’est dredi soir donc apéro …
2. Ca touche à un sujet où je m’estime/me sent très compétent (je relis Lopez en boucle depuis 5 ans donc …)
Conclusion : Le Chat et Le Poireau, vous allez, si vous me relisez, avoir l’impression d’en prendre « plein la gueule ». Mauvaise impression, il faut plutôt y voir un hommage à la qualité de votre travail.
C’est splendie mais critiquable, après comme c’est dredi, je n’ai pas eu le temps d’être bienveillant.
J’ai été « cash ». Mais on peut en parler en MP si le cœur vous en dit.
TRES TRES cordialement, John. Même si mes remarques ne sont pas cordiales par manque de temps.
...
AVERTISSEMENTS : je vais être HYPER mais vraiment HYPER chiant , surtout que Le Chat s’appuye sur les écrits de J. Lopez que j’estime, pour le relire en boucle depuis 5 ans, relativement bien. Donc Le chat, ne le prend pas pour toi. Ton travail est de qualité mais il est relu par un spécialiste. Un peu comme les écrits relus par nos marins …. ( )
Les Armées de chars, poings d’acier de l’Armée Rouge
L’Armée “de chars”, ou Armée “de tanks” (1), telle qu’elle se présente en 1944, vers la fin de la guerre en Europe, est la traduction d’un effort doctrinal prolongé. Celui-ci a vu l’Armée Rouge, historiquement pionnière dans les réflexions sur la guerre mécanisée, atteindre son nadir (alors oui mais non. Nadir n’est pas adapté. C’est trop positif. J. Lopez utilise « gigantomanie » pour décrire ces armées. Contexte : suite au retex de la guerre d’Espagne, les armées de tank ont été supprimées ; suite aux campagnes de Pologne et de France, les Soviets paniquent et récréent les armées de tank mais en plus gros. Source : Barbarossa de J. Lopez. Mais sans le côté interarmes et transmissions. Conséquence : ces armées modèle 1941 (trop de chars et pas assez du reste) sont annihilées par les pz divisions au moment de Barbarossa.) quelques mois avant le déclenchement de Barbarossa (2), puis réapprendre dans la douleur, au fil des opérations de 1942 et 1943, la grammaire du combat interarmes moderne (là je suis d’accord).
1 – Quatre marraines fées autour d’un berceau blindé :
Svetchine, Toukhatchevski, la Stavka… et la Wehrmacht
Comprendre la genèse de l’Armée de chars nécessite de retracer brièvement l’immense effort doctrinal lancé dès sa création par la jeune Armée Rouge.
Il est indispensable ici de mentionner le nom d’Alexandre Svetchine, sans doute le plus important des “spécialistes militaires” (voenspetsy), ces officiers de l’armée tsariste plus ou moins contrains de s’engager dans l’Armée Rouge pour fournir à cette dernière l’encadrement indispensable à une armée de masse. Ayant occupé de hautes fonctions dans l’armée impériale russe (3), il va poser les bases de l’enseignement qui doit, selon le mot de Benoist Bihan (4), « doter le haut commandement rouge de la Seconde Guerre mondiale d’une saine compréhension de la guerre mécanisée moderne ». Cet enseignement, théorisé dans son maître ouvrage “Stratégie” sous le nom d’Art opératif, va irriguer en profondeur la façon dont l’Armée Rouge concevra et mènera ses opérations. L’objet de ce texte n’étant pas de décrire cette doctrine, mais de voir en quoi elle a influencé la forme et l’action des Armées de chars, on se contentera d’en rappeler les maximes fondamentales.
Selon Svetchine, la guerre moderne n’est pas simplement un affrontement entre armées, c’est un « choc de systèmes » (un système étant pensé comme l’association organique entre une armée, un pouvoir politique et une population, qui est à la fois un réservoir démographique, une force morale, un potentiel économique et industriel…). La “bataille décisive” s’avère une recherche illusoire dans ce contexte, le système militaire étant par essence résilient et ne pouvant être abattu en un seul coup. La brique élémentaire de la stratégie (Le maillon, le maillon. Dans l’art opératif soviet, les opérations sont enchaînées pour que le résultat de 1 opération plus 1 autre opération de donne pas 2 mais plus que 2. C’est, pour moi, l’essence même de l’art opératif. C’est ce que J. Lopez démontre dans ses ouvrages : à chaque fois il traite de plusieurs opérations en simultané : exemple : Bagration ne peut être comprise sans penser à sa suite Lvov/Sandomir ni celle de maskirvoka – secondaire dont j’ai oublié le nom – qui attire les réserves pz sur un mauvais axe. C’est l’art opératif, il faut que 1+1 >2) ) devient l’opération, d’où le nom d’Art opératif ou Opératique. L’opération est conçue comme une suite planifiée de combats et de manœuvres sur le champ de bataille, articulés dans l’espace et dans le temps et qui visent un but déterminé. Gagner la guerre consiste à conduire une série d’opérations de manière coordonnée dans la largeur et dans la profondeur du front, ces opérations visant à conduire le système adverse à son point de rupture, par épuisement et désorganisation plus que par les destructions provoquées (Mais pas que, voir ma remarque précédente. Dsl, je suis chiant).
………
Le second acteur essentiel pour comprendre la genèse des armées de chars, et plus généralement de l’arme blindée soviétique, est le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski. Après une ascension météorique (5), celui qui allait s’imposer comme le premier commandant de l’Armée Rouge allait rapidement manifester un tempérament de bâtisseur d’empire en modelant l’appareil militaire soviétique d’après ses vues et son expérience de la « Guerre révolutionnaire ».
Bien que d’accord avec Svetchine sur le primat à accorder à la politique et sur l’impossibilité de la “bataille décisive”, il porte cependant une conception beaucoup plus radicale que celle de l’ancien général tsariste (peut être dire que Tout a eu la peau de Svet ET/CAR Svet a théorisé un art opératif DEFENSIF qui a hérissé le poil de Tout/du reste de l’armée rouge … uchronie, et si et si en 41 , les Soviets avaient appliqué les préceptes de Svet … Kursk … ), car imprégnée des thèses volontaristes des leaders bolcheviques (6). Cette conception peut se résumer en deux mots : gigantisme et primat absolu accordé à l’offensive. Sous l’égide de Toukhatchevski, les premiers plans quinquennaux incluent un colossal programme d’armement, censé permettre la mécanisation complète d’un énorme appareil militaire. Sont ainsi étudiés la création de corps mécanisés forts d’un millier de chars, conçus comme les « poings » de l’opération en profondeur… mais à peu près dépourvus des moyens qui permettraient de soutenir et d’organiser l’avance de ces géants aussi patauds que massifs (parfait ).
………
A la fin des années 1930, les purges menées dans le cadre de la Terreur stalinienne décapitèrent l’encadrement supérieur de l’Armée Rouge. A la suite de Toukhatchevski, près de la moitié de l’appareil de commandement militaire (7) finit sous les balles de la Guépéou ou dans les camps du Goulag (8). Cependant, l’impulsion donnée à la mécanisation et le tropisme offensif survécurent à leurs initiateurs, au moins jusqu’à la première année de la guerre. A partir de 1937-1938 furent ainsi mis en place les premiers “Corps mécanisés”, suivant, sans trop le dire, les recommandations de Toukhatchevski. Ces formations énormes, impossibles à commander et à coordonner convenablement (qui plus est par un corps des officiers décimé), mais aussi extrêmement déséquilibrées parce que beaucoup trop lourdes en chars, n’obéissaient à aucune doctrine claire, si ce n’est à une focalisation encore plus offensive qu’avant (OK mais tu oublies le souci principal : les transmissions. Pour du combat inter-armes et l’exploitation dans la profondeur, il faut des transmissions efficaces. A l’époque le T34-76 n’ont pas de radio, personne n’a de radios à la différence des pz et du coup tout par en couille. Cf le Kharkov 1942 qui ouvre un boulevard pour les Friedrieckus du plan Blau)!
Néanmoins, les Kriegspiele menés début 1941 permirent à Joukov et à Vassilevski, les “têtes” de la future Stavka, de démontrer à Staline que l’Armée Rouge n’était absolument pas prête à la confrontation avec la Wehrmacht et que des réformes urgentes étaient nécessaires. Celles-ci furent entamées dès le second trimestre 1941. Cependant, beaucoup restait à faire lors du déclenchement de Barbarossa : en particulier, les réformes initiées par Joukov (Ma mémoire flanche, d’après Lopez ; les réformes c’est pas que Joukov, c’est un autre dont le nom m’échappe …) n’avaient, somme toute, que peu touché à la structure même des unités blindées. Si leur entraînement et leur équipement s’étaient améliorés, elles restaient toujours aussi difficiles à manœuvrer, alors que leur doctrine demeurait toujours aussi focalisée sur l’offensive à outrance. Leur engagement dans les premières semaines de la guerre contre l’Allemagne se révéla donc catastrophique.
………
Comme dans le conte de Perrault, il manquait une invitée pour que la nouvelle formation fût complètement baptisée… La quatrième fée à se pencher sur le berceau des futures Armées de chars, comme dans l’histoire, n’avait pas été conviée au banquet et n’était pas forcément bienveillante ! Ce fut paradoxalement la Wehrmacht.
Avec les chevauchées des Panzerdivisionen en Europe entre 1939 et 1941, l’armée du Reich fit d’abord la preuve aux yeux de la Stavka (et aux yeux du monde entier !) de l’efficacité de formations mécanisées… à condition qu’elles soient entièrement construites sur le principe du combat interarmes. Ensuite, elle démontra sans équivoque possible, y compris aux yeux des thuriféraires les plus acharnées de l’offensive (9), que les formations soviétiques conçues dans les années d’avant-guerre étaient en pratique incapables de mener à bien les “opérations dans la profondeur” pour lesquelles elles avaient été conçues.
Ainsi, l’armée allemande joua un rôle important dans la refonte de l’arme blindée soviétique, qui devrait aboutir, 18 mois plus tard, à la création des Armées de chars.
(les transmissions ; les transmissions … Vive le Lend Lease et les radios US, CF Lopez + les Studbeaker en 6x6 pour la mobilité tout terrain des fusiliers et des Katouchias = artillerie spéciale de la garde)
2 – L’arme blindée soviétique,
de Barbarossa à Roumantiev-TBT
Confrontée à une Wehrmacht au sommet de son art, et malgré une résistance opiniâtre qui allait consumer (c’est exagéré, cf les tableaux de pertes de Lopez ), dès les premières semaines du printemps 1942, la fine fleur des équipages de la Panzerwaffe, l’Armée Rouge dut constater l’échec de ses formations blindées. Elle en tira alors des conclusions pertinentes et une solution radicale. Pour peser dans les combats, il était indispensable de fragmenter l’arme blindée, afin de permettre son utilisation efficace malgré un encadrement intermédiaire manifestement inférieur à son homologue germanique.
Aux énormes corps mécanisés succédèrent donc de nombreuses petites unités de format brigade, beaucoup plus faciles à commander et à manier, et mieux adaptées aux capacités manœuvrières et à l’expérience tactique encore limitées des commandants des formations blindées soviétiques. Elles s’inscrivaient, sans que ce soit explicitement affirmé, dans un glissement général de l’Armée Rouge vers une stratégie beaucoup plus défensive. Cette dernière ne fut que rarement assumée comme telle, sauf peut-être par des personnalités du calibre de Joukov et de Vassilevski, Staline lui-même ne l’ayant acceptée qu’à contrecœur et restant focalisé sur des perspectives beaucoup plus offensives, qu’il ne manquerait d’ailleurs pas d’imposer à la première occasion. (OK )
Ces brigades n’étaient évidemment pas de taille à affronter frontalement les Panzerdivisionen. Contre ces dernières, elles utilisaient plutôt des tactiques de harcèlement en nombre plutôt que de confrontation individuelle. Sur le terrain, les brigades blindées agirent principalement en soutien de plus grosses formations d’infanterie, surtout en défense, où elles ne contribuèrent pas peu à freiner, voire à enrayer, les attaques de la Wehrmacht. Il arriva néanmoins que les brigades blindées soient utilisées dans le cadre d’opérations plus offensives, bien qu’elles fussent mal adaptées à cet usage et pâtissent encore de leurs performances tactiques limitées. Cet emploi donna des résultats quelque peu mitigés : pour un succès opérationnel majeur (Uranus) (Faux, URANUS ce sont des corps et non des brigades. Tatzikaya, 2eme corps de la garde, remember ! Hurra), il faut compter nombre de demi-échecs, voire de francs revers ! En revanche, les brigades blindées soviétiques jouèrent un rôle décisif dans les opérations défensives qui devaient mettre en échec l’invasion allemande du second semestre 42 au premier trimestre 43 (Idem, Kursk, le « sacrifice » à Prokhorovka de la 5eme ARMEE de tank de la garde – la plus grand bataille de char de tous les temps – gros fake). Elles durent cependant, pour y parvenir, payer un tribut très élevé en hommes comme en matériels.
………
La mise en place des brigades blindées n’en restait pas moins une solution d’urgence imposée par les circonstances. Les Soviétiques, gagnant en assurance et en expérience dans le maniement des unités blindées, avaient rapidement reconstitué des formations blindées de grande taille, destinées à se mesurer aux divisions panzers allemandes sur un pied d’égalité. Ce furent les “Corps blindés”, dont les premiers apparurent à l’automne 1942 avant de se généraliser début 1943.
De manière pragmatique, la création de ces nouvelles formations blindées partit de l’existant, tout simplement en associant plusieurs brigades blindées déjà rodées autour d’une structure unique de commandement et de quelques moyens organiques. Cependant, bien que redoutables, les Corps blindés soviétiques n’étaient pas sans défauts : encore “lourds en chars” et manquant d’infanterie d’accompagnement, ils avaient du mal à maintenir une capacité prolongée de combat en pleine autonomie dans les opérations d’exploitation dans la profondeur.
Ces quelques limitations devaient conduire à la création d’un autre modèle d’unité, destiné à compléter plus qu’à remplacer les Corps blindés. Ces “Corps mécanisés” nouveau format, apparus à l’automne 1943, conservaient un nombre très respectable de blindés, mais ils bénéficiaient d’une dotation plus généreuse en infanterie, artillerie et génie motorisés que les corps blindés. Les Corps mécanisés étaient donc d’authentiques unités interarmes, à l’image des Panzerdivisionen ou des divisions blindées franco-américaines, expressément conçues pour la fonction d’exploitation. Avec ces nouvelles formations, l’Armée Rouge possédait enfin toute la gamme des unités blindées, aptes à répondre à toutes les situations et à mener tous les types de missions.
(ARF non, non. Corps différents de Armées et Mécanisés différents de Blindés ET percée différent de exploitation. Là y a un gros soucis. Autant avant j’ai chipoté, autant ici c’est faux -bon après c’est dredi soir après l’apéro donc … )
(à suivre, demain)
Notes
1-La nomenclature soviétique employait indifféremment l’expression “Armée de chars” ou “Armée de tanks” pour désigner ces formations. Ce n’est que par simplicité que nous employons surtout la première appellation.
2- Comme devait le rappeler le maréchal Joukov dès le début de l’invasion, le Sursaut français, en ayant occupé la Wehrmacht en Méditerranée au printemps et au début de l’été 1941, avait évité le pire en évitant une attaque au printemps 1941. L’Armée Rouge avait pu entamer des réformes, notamment sur l’entraînement des unités, réformes qui commençaient à porter leurs fruits lors de l’attaque allemande de mai 1942.
3- Il est notamment chef d’état-major de la 5e Armée à partir de 1916.
4- Benoist Bihan et Jean Lopez, Conduire la Guerre – Entretiens sur l’Art Opératif, Perrin, 2023.
5- Sous-lieutenant dans l’armée du tsar en 1914, il commande un groupe d’armées de l’Armée Rouge en 1920 !
6- La controverse trouvera d’ailleurs une fin radicale avec l’arrestation en 1931 de Svetchine, suivie par sa déportation en camps de travail, mise à l’écart à laquelle Toukhatchevski n’était sans doute pas étranger.
7- Dont Svetchine !
8- Jean Lopez a cependant remis quelque peu en perspective l’impact des purges sur l’appareil militaire stalinien. Sans nier leur coût terrifiant et l’impact qu’elles ont eu sur les hommes qui les ont subies, il considère que les purges ont aussi ouvert l’accès aux grands commandements de l’Armée Rouge à une nouvelle génération de « commandants rouges » : « Les immenses efforts doctrinaux consentis par l’Armée Rouge à l’initiative du maréchal Toukhatchevski et leurs premières réalisations pratiques avaient subi un coup d’arrêt lors de la Grande Terreur. Celle-ci avait en pratique décapité l’Armée Rouge en éliminant les héros de la Guerre Civile… tout en ouvrant la voie à une nouvelle génération de « commandants rouges » bien mieux formés par les académies militaires animées par Svetchine, père de l’art opératif. » (Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Barbarossa, 1941 – La Guerre absolue, 2022)
9- Parmi lesquels on comptait notamment un certain Géorgien grand fumeur de pipe, dont l’avis revêtait, sur cette question comme sur toutes les autres, une importance qu’il était prudent de ne pas négliger dans la Patrie des Travailleurs…[/quote] _________________ Ne pas confondre facilité et simplicité |
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demolitiondan

Inscrit le: 19 Sep 2016 Messages: 12754 Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:23 Sujet du message: |
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| Citation: | | Sont ainsi étudiés la création de corps mécanisés forts d’un millier de chars, conçus comme les « poings » de l’opération en profondeur… mais à peu près dépourvus des moyens qui permettraient de soutenir et d’organiser l’avance de ces géants aussi patauds que massifs. |
Juste un point de détail. Ce cher Toukhatchevski imaginait un concept de soulèvement continu, où l'armée rouge se régénérerait en quelque sorte sur le terrain en délivrant le prolétariat opprimé et les moyens de production au fil de son avance irrésistible. Réelle illusion ou lubie idéologique pour complaire ? Enfin, ca n'a pas eu lieu en Pologne en 1921. _________________ Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste |
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demolitiondan

Inscrit le: 19 Sep 2016 Messages: 12754 Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:26 Sujet du message: |
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John as tu intégré que ce que l'on raconte diverge sensiblement d'OTL ? Beaucoup de tes questions trouvent ainsi réponse. _________________ Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste |
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John92
Inscrit le: 27 Nov 2021 Messages: 1544 Localisation: Ile de France
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:36 Sujet du message: |
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| demolitiondan a écrit: | | John as tu intégré que ce que l'on raconte diverge sensiblement d'OTL ? Beaucoup de tes questions trouvent ainsi réponse. |
ARF, c'est pas faux. Je suis resté OTL.
Je vais donc relire à tête reposée et plus froide en tenant compte de ta remarque.
Même si, à cette heure, je ne vois pas de différence entre OTL et FTL du moins jusqu'au point de divergence qui est une grosse partie de la publication.
A réfléchir à tête reposée, donc.
Sinon, pour info et lien intéressant:
Un épisode du Collimateur (abonnez-vous^^) avec J. Lopez comme intervenant et qui concerne le sujet; le lien est pour youtube mais je peux vous donner pour un podcast:
you tube:
https://www.youtube.com/watch?v=HTFiWPvgLY4
Pour Le chat et Le poireau, vous allez comprendre pourquoi j'insiste sur les transmissions et, plus tard, sur la liaison inter-armées et non pas inter-armes encore une grosse différence entre la Wermacht et l'armée rouge.
Et la démo c'est pas OTL vs FTL.
Encore une fois, on peut en discuter, je ne prétend pas détenir la vérité. Juste, je donne mon avis. Pour une fois, j'estime être compétent dans ce domaine. _________________ Ne pas confondre facilité et simplicité |
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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 15370 Localisation: Paris
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:50 Sujet du message: |
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Je dois à mon tour préciser ce qu'a indiqué Demo Dan : il s'agit ici de la genèse des Armées de tanks FTL. Autrement dit, à partir du printemps 41 (où l'URSS n'est PAS attaquée) des changements existent.
Et forcément, les livres de J. Lopez 50 ou 60 ans plus tard FTL seront différents… Surtout avec le concours d'un co-auteur FTL absent OTL. _________________ Casus Frankie
"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire) |
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demolitiondan

Inscrit le: 19 Sep 2016 Messages: 12754 Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris
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Posté le: Ven Nov 07, 2025 22:57 Sujet du message: |
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Tous les débats sont les bienvenus John enfin si bien cadrés ! En l'espèce, il est difficile de parler de vérité ici. Parlons de plus grande probabilité, voire plausibilité.
La FTL s'attache à conserver ce qu'elle estime le plus plausible. Un travers qui n'en est pas un, mais la fait parfois un peu trop collé à l'OTL pour certains ce qui lui a déjà été reproché. Parti pris parfaitement assumé !
Sinon effectivement, le souci est aussi à notre présent stade du projet de conserver la cohérence globale de l'édifice. Tâche délicate ! Enfin, puisqu'il parait qu'une pointure est mentionnée dans les sources (Humour british). _________________ Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste |
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le poireau

Inscrit le: 15 Déc 2015 Messages: 1669 Localisation: Paris
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 02:15 Sujet du message: |
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@John92
Aucun problème pour les relectures et les suggestions, le forum est là pour cela... mais attention quant même à ne pas dégainer trop vite !
Nous sommes sur le site de la FTL, donc il va de soi que les textes postés par l’intermédiaire de Casus concernent strictement la FTL, il ne nous semblait pas nécessaire de le préciser !
Par rapport à certaines remarques :
Svietchine a en effet théorisé une conception plus défensive de l’art operatif, on en parlait dans une version antérieure mais c’était un peu hors sujet, on peut de nouveau le préciser, peut-être dans la note de bas de page.
Sur l’art operatif je préfère la métaphore de la brique à celle du maillon, car pour construire un mur on ne contente pas d’empiler des briques les unes au-dessus des autres, on les place aussi les unes à côté des autres, et certaines se chevauchent. Bref il n’y a pas que la hauteur/profondeur qui compte, mais aussi la largeur ! Ainsi il peut y avoir (et dans les faits il y a) plusieurs opérations plus ou moins concomittantes dans différents secteurs du front.
Les problèmes de transmissions (tout comme la logistique) sont un enjeu majeur. Le Chat l’evoque plus loin dans le texte mais on peut en effet insister davantage sur ce point.
Il est vrai que l’on a un peu survolé Barbarossa sans évoquer les Armées blindées ancien modèle et leur échec. Le sujet était centré sur les nouvelles armées de chars et on a quelque peu fait l’impasse sur les anciennes. Je pense qu’en effet elles mériteraient qu’on en fasse mention. FTL elles sont composées de deux corps mécanisés (ancien modèle), deux divisions motorisées et une brigade blindée lourde. FTL au moment de Barbarossa il y en a pas moins de 10 (1re, 3e, 6e, 10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 17e, 20e) ; absolument impossibles à manœuvrer elles vont éclater au premier choc avec les Panzerdivisionnen.
Pas compris ta dernière remarque : oui blindé et mécanisé, percée et exploitation ne sont pas les mêmes choses et les Soviétiques les distinguent soigneusement : et ...?
La suite du texte répondra peut-être à certaines interrogations. _________________ “Il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit” (Napoléon) |
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Le Chat

Inscrit le: 12 Jan 2020 Messages: 612
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 06:38 Sujet du message: |
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Bonjour,
Je pensais être le premier à répondre... je ne rajouterais rien à ce qui vient d'être dit, sous peine de donner l'impression d'un tir de barrage ! Je suis tout à fait ouvert aux remarques et suggestions (le forum est là pour ça), je me contenterai donc, cher John, de souligner de nouveau deux points :
Le texte s'inspire en effet des évènements FTL, qui diffèrent sensiblement sur le front est de la trame OTL. A l'origine, ce texte consistait en une sorte de plaquette explicative sur l'organigramme de l'armée de chars réalisé avec Frégaton : il s'est ensuite transformé, sous l'effet des échanges avec Le Poireau, en un essai sur la place de ses armées de chars dans l'art de la guerre soviétique tel qu'il se constitue FTL entre 1942 et 1945... avec un "bref" retour sur la période antérieure. Attention également : les effets FTL apparaissent plutôt que tu ne le crois ici, en fait, dès lors que je parle de l'action de la STAVKA en 1941 (dans les premeirs textes de la chrono sur Barbarossa Tag! de mai 1942, Joukov mentionne les Kriegspiele menés au début de l'année... et les résultats de leur mise en oeuvre dans la période de paix armée du second semestre 1941).
Casus n'a posté qu'une partie du texte. Je reviens effectivement sur les problèmes de transmission dont tu parles dans la suite du texte. Quant aux mentions de Jean Lopez, auteur dont j'apprécie également beaucoup les livres, il s'agit de mentions "FTLisées" (tu le verras par la suite ), ce qui peut expliquer certaines divergences. Par contre, tes remarques montrent qu'il faudrait sans doute expliciter cela, en indiquant les divergences avec OTL lorsqu'il y en a ? C'est une possibilité, même si je crains que cela n'alourdisse aussi un appareil de note déjà assez touffu !
Un dernier point pour éviter les problèmes d'interprétation : je le redis, mais ce texte a vocation à décrire l'armée rouge FTL, à partir des textes déjà produits sur le forum, en particulier l'annexe EY1 sur la montée en puissance de l'Armée Rouge. Il est donc normal que tu trouves des divergences avec OTL, même si certaines font un peu "best case". Ce dernier problème avait déjà été relevé par un membre du forum, qui, à propos de l'opération URANUS FTL, disait "qu'il lui semblait que l'armée allemande de mai 1942 affrontait l'armée soviétique OTL de 1944". Ce reproche me semble cependant s'être largement estompé, les Sovs ayant commis plus que leur part d'erreur entre URANUS et ODER (et cette dernière opération montrant de plus en plus, je trouve l'Armée rouge sous un jour peu reluisant, sans même parler des viols et du traitement de la population!)
Belle journée à tous ! _________________ "Tout fout le camp, je vous dis : la preuve : Shakespeare a réussi à écrire Henri VIII. Stallone, lui, n'est pas allé au delà de Rocky VI". (Le Chat, P. Geluck) |
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John92
Inscrit le: 27 Nov 2021 Messages: 1544 Localisation: Ile de France
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 08:45 Sujet du message: |
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Bonjour à tous
Merci pour les remarques et mises au point.
Petite précision :
| le poireau a écrit: |
Pas compris ta dernière remarque : oui blindé et mécanisé, percée et exploitation ne sont pas les mêmes choses et les Soviétiques les distinguent soigneusement : et ...? |
Les armées mécanisées (ou mixtes ou combinées) sont des armées d’infanterie chargées de percer le front adverse donc d’agir sur une profondeur tactico-opérationnel (à savoir quelques dizaines de km dans le dispositif ennemi). Pour obtenir cette percée, elles sont appuyées par des corps blindés.
Pendant ce temps de percée, les armées de tank attendent en deuxième d’échelon. Leur rôle n’est pas de percer mais d’exploiter.
La percée étant obtenue, les armées de tank (elles agissent généralement par deux) sont introduites dans la percée (moment et planning - elles doivent traverser les armées combinées - très délicat, il faudrait développer) pour aller ravager les arrières ennemis sur une profondeur opérationnel-stratégique donc plusieurs centaines de km.
Remarque : ne pas confondre l’art opératif (ou opératique) avec le niveau/échelon opérationnel qui est juste une profondeur intermédiaire entre la profondeur tactique (qq km) et la profondeur stratégique (centaine de km) dans le dispositif ennemi.
C'est du moins ce que j'ai compris de l'art opératif soviétique. Evidemment, tout ce que je viens d'écrire est OTL mais je ne vois ce qui empêcherait de l'appliquer en FTL.
Une autre remarque :
L'appui aérien qui est fondamental et très différent entre la Wermacht et l'armée rouge :
Côté allemand : la luftwaffe est une armée indépendante et 100% motorisé avec un appui feu, initialement, réalisé par des bombardiers en piqué (donc très précis) avec guidage depuis le sol par des flivos.
Côté soviétique : les VVS ne sont pas indépendantes et l'appui est plutôt réalisé en vol horizontal/semi-piqué à basse/moyenne altitude. Il a fallu très longtemps aux soviets pour avoir un guidage et une boucle de décision efficace.
(Le texte de Le Chat et Le Poireau étant, déjà, copieux et roboratif, je pense qu'ils ont choisi, avec raison, de ne pas aborder ce point ou alors plus tard).
Bonne journée _________________ Ne pas confondre facilité et simplicité |
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Le Chat

Inscrit le: 12 Jan 2020 Messages: 612
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 09:36 Sujet du message: |
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| John92 a écrit: | Bonjour à tous
Merci pour les remarques et mises au point.
Petite précision :
| le poireau a écrit: |
Pas compris ta dernière remarque : oui blindé et mécanisé, percée et exploitation ne sont pas les mêmes choses et les Soviétiques les distinguent soigneusement : et ...? |
Les armées mécanisées (ou mixtes ou combinées) sont des armées d’infanterie chargées de percer le front adverse donc d’agir sur une profondeur tactico-opérationnel (à savoir quelques dizaines de km dans le dispositif ennemi). Pour obtenir cette percée, elles sont appuyées par des corps blindés.
Pendant ce temps de percée, les armées de tank attendent en deuxième d’échelon. Leur rôle n’est pas de percer mais d’exploiter.
La percée étant obtenue, les armées de tank (elles agissent généralement par deux) sont introduites dans la percée (moment et planning - elles doivent traverser les armées combinées - très délicat, il faudrait développer) pour aller ravager les arrières ennemis sur une profondeur opérationnel-stratégique donc plusieurs centaines de km.
Remarque : ne pas confondre l’art opératif (ou opératique) avec le niveau/échelon opérationnel qui est juste une profondeur intermédiaire entre la profondeur tactique (qq km) et la profondeur stratégique (centaine de km) dans le dispositif ennemi.
C'est du moins ce que j'ai compris de l'art opératif soviétique. Evidemment, tout ce que je viens d'écrire est OTL mais je ne vois ce qui empêcherait de l'appliquer en FTL.
Une autre remarque :
L'appui aérien qui est fondamental et très différent entre la Wermacht et l'armée rouge :
Côté allemand : la luftwaffe est une armée indépendante et 100% motorisé avec un appui feu, initialement, réalisé par des bombardiers en piqué (donc très précis) avec guidage depuis le sol par des flivos.
Côté soviétique : les VVS ne sont pas indépendantes et l'appui est plutôt réalisé en vol horizontal/semi-piqué à basse/moyenne altitude. Il a fallu très longtemps aux soviets pour avoir un guidage et une boucle de décision efficace.
(Le texte de Le Chat et Le Poireau étant, déjà, copieux et roboratif, je pense qu'ils ont choisi, avec raison, de ne pas aborder ce point ou alors plus tard).
Bonne journée |
Re bonjour,
Comme je te l'ai dit, attends la suite ! _________________ "Tout fout le camp, je vous dis : la preuve : Shakespeare a réussi à écrire Henri VIII. Stallone, lui, n'est pas allé au delà de Rocky VI". (Le Chat, P. Geluck) |
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Le Chat

Inscrit le: 12 Jan 2020 Messages: 612
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 09:40 Sujet du message: |
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| demolitiondan a écrit: | | Citation: | | Sont ainsi étudiés la création de corps mécanisés forts d’un millier de chars, conçus comme les « poings » de l’opération en profondeur… mais à peu près dépourvus des moyens qui permettraient de soutenir et d’organiser l’avance de ces géants aussi patauds que massifs. |
Juste un point de détail. Ce cher Toukhatchevski imaginait un concept de soulèvement continu, où l'armée rouge se régénérerait en quelque sorte sur le terrain en délivrant le prolétariat opprimé et les moyens de production au fil de son avance irrésistible. Réelle illusion ou lubie idéologique pour complaire ? Enfin, ca n'a pas eu lieu en Pologne en 1921. |
Si tu veux creuser la question, Benoist Bihan fait un point intéressant sur cette question dans son livre "Conduire la Guerre. Entretiens sur l'Art Opératif". _________________ "Tout fout le camp, je vous dis : la preuve : Shakespeare a réussi à écrire Henri VIII. Stallone, lui, n'est pas allé au delà de Rocky VI". (Le Chat, P. Geluck) |
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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 15370 Localisation: Paris
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 10:31 Sujet du message: |
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3 – Les Armées de chars :
des outils forgés pour les “opérations dans la profondeur”
Dans les mois qui suivirent l’opération Citadelle, le haut commandement soviétique, tenant compte des enseignements des combats contre la Panzerwaffe, décida la création de cinq “Armées de chars”. En effet, les combats en Ukraine centrale avaient montré que les corps blindés soviétiques, efficaces en défense, manquaient encore du punch nécessaire pour mener des opérations dans la profondeur stratégique ennemie. Ce fait était notamment lié au manque d’infanterie mécanisée et d’artillerie automotrice, mais aussi à la relative rareté des moyens de communication modernes, empêchant la mise en œuvre d’un appui aérien au plus près des formations de pointe (10). La création des Corps mécanisés avait été une première réponse à cette situation. Toutefois, des formations plus importantes, capables d’exploiter les percées jusque dans la profondeur stratégique du dispositif ennemi, devenaient à la fois indispensables et à la portée des officiers soviétiques les plus brillants, aguerris par plus d’un an de combats d’une extrême violence contre un adversaire redoutable.
Créées en quelques mois à partir de la fin de l’été à partir des corps blindés et mécanisés qui s’étaient distingués dans les combats de 1943, ces “Armées de chars” furent, dans l’ordre de leur création :
– la 1ère Armée de chars (Lt-général Mikhaïl Katukov) ;
– la 2e Armée de chars (Lt-général Semyon Bogdanov) ;
– la 3e Armée de chars (Lt-général Pawel Rybalko) ;
– la 4e Armée de chars (Lt-général Dimitri Lelioushenko) ;
– la 5e Armée de chars (Lt-général Andrei Kravchenko).
Après les opérations géantes de l’été 1944 – Bagration, Vistule-Varsovie, Lvov-Kovel, Cluj-Debrecen et Oder – ces formations, désormais bien rodées, confiées à des chefs expérimentés et possédant à fond leur métier, allaient constituer la pointe de diamant de l’Armée Rouge, en tête de toutes les offensives finales de la guerre orchestrées par la Stavka.
………
Du point de vue organisationnel, les cinq Armées de tanks étaient bâties sur le même modèle. En effet, chacune regroupait deux Corps blindés, dont un Corps blindé de la Garde, et un Corps mécanisé. La mission principale de ce dernier était de fournir à l’Armée de chars une infanterie et une artillerie capables de suivre le rythme d’une offensive motorisée.
Cependant, l’Armée de chars “modèle fin 43” n’était pas qu’une juxtaposition de corps d’armée. Capitalisant sur l’expérience de l’échec des Corps mécanisés première formule lors de la Bataille des Frontières, le commandement de l’Armée Rouge et l’Inspection de l’Arme blindée dirigée par le général Fedorenko avaient en effet pris des mesures pour faire de ces formations des ensembles aussi puissants que maniables.
Ainsi, pour permettre à ces grandes unités de fonctionner efficacement, des formations annexes, de taille régimentaire, étaient directement subordonnées au commandement de l’Armée de chars. Il s’agissait principalement d’unités de reconnaissance, d’artillerie ou du génie, ainsi que de régiments “lourds” : soit de chars, équipés à partir de l’été 1944 des monstrueux JS 1 et 2, soit de canons d’assaut, équipés des derniers-nés de la prolifique famille des SU, SU 122 et SU 152. Mais on trouvait également de fortes unités de maintenance et de transmissions, deux éléments dont l’Armée Rouge avait appris, dans la douleur, à quel point ils étaient indispensables au fonctionnement de grandes unités mécanisées (11). Notons que les Armées de chars étaient dotées dès l’origine d’un bataillon de “communications aviation”, ce qui témoignait d’un renforcement de la coopération avec les Ailes rouges (12).
………
Du point de vue du commandement, les Tables d’Organisation et d’Équipement (TOE) de l’Armée de chars mettaient en évidence une particularité soviétique qui pourrait dérouter des Occidentaux, et qui était liée à l’histoire de l’Armée Rouge. Dans cette dernière en effet, les grandes formations n’étaient pas dirigées par un officier supérieur assisté d’un état-major, mais par un “conseil militaire” (voensov) d’au moins trois membres, incluant au minimum l’officier commandant, son chef d’état-major… et un commissaire politique. Cette structure ternaire, héritée de la Révolution, avait été mise en place par Trotsky dès mars 1918 (13), afin de surveiller l’encadrement militaire de la toute nouvelle Armée Rouge, presqu’exclusivement composé d’anciens officiers tsaristes, dont la loyauté au nouveau régime pouvait être, pour le moins, sujette à caution… En conséquence, tout ordre de l’officier commandant devait être contresigné par le conseil militaire pour être validé. Cependant, au cours de la guerre, le poids des commissaires politiques a pu varier au gré de la confiance que Staline souhaitait témoigner à son encadrement militaire (14).
………
En dépit du nombre d’unités, les Armées de chars se caractérisaient par une relative homogénéité des matériels employés… surtout si on les comparait aux inventaires à la Prévert qui caractérisaient de plus en plus les parcs de matériel des Panzerdivisionen au fur et à mesure de l’évolution des combats ! Cette homogénéité s’expliquait par les choix soviétiques, remarquablement rationnels d’un point de vue industriel : limiter au maximum le nombre de modèles différents produits pour faciliter leur production en série et leur maintenance sur le front (15), quitte à les faire évoluer. Ainsi de l’ubiquitaire T-34, devenu, avec l’adaptation d’une tourelle abritant un excellent canon de 85 mm, le cheval de bataille de l’arme blindée soviétique, ou recyclé à toutes les sauces pour fournir au génie des véhicules permettant d’intervenir avec une relative sécurité sur le champ de bataille.
Cela n’empêchait pas l’adoption de matériaux originaux, à des fins d’évaluation ou par un véritable « opportunisme tactico-mécanique » (16). Ainsi, dans le cadre de l’opération Oder, les commandants des Armées de chars engagées virent les compagnies de reconnaissance de leurs corps blindés, fortes d’une dizaine d’engins, dotées de chars amphibies PT-60. Ces engins, avec leur coque amphibie greffée sur le châssis du SU-57/76 et leur tourelle armée d’un canon de 45 mm montée à l’arrière, étaient manifestement inspirés par les camions amphibies DUKW obtenus par Prêt-Bail. Même si ces engins ne passeraient au stade de la production en série qu’à l’été 1944, pour être inscrits dans les TOE des unités blindées à l’automne, le Lt-général Fedorenko, patron des services de l’Arme blindée, vit dans l’opération Oder, qui devait comporter le franchissement de nombreux cours d’eau, une très bonne occasion de tester leurs engins en condition réelle (17).
………
Autre élément qui pourrait étonner un Occidental : l’absence de l’échelon divisionnaire dans les TOE de l’Arme blindée.
Ce fait s’explique par la conception soviétique du combat, dans laquelle la brigade était devenue, du fait des hécatombes des premiers mois de la guerre, la “brique” tactique élémentaire. C’est à ce niveau qu’étaient décidés et exécutés la manœuvre et les feux. Du fait du relatif manque de sous-officiers et d’officiers subalternes compétents (18), les niveaux “bataillon” et “compagnie” étaient surtout vus dans l’Armée Rouge comme des organes d’exécution et des courroies de transmission (19). De ce fait, jusqu’à mi-1944, une Armée de chars soviétique put sembler plus pataude qu’une Panzerdivision bien commandée ou qu’une division blindée américaine, française… ou belge ! Toutefois, cela ne l’empêchait pas d’être un adversaire extrêmement dangereux. La formation “opérative” des officiers supérieurs soviétiques, d’excellente qualité, leur permettait en effet d’utiliser à fond leur supériorité numérique et une culture interarmes de plus en plus développée pour prendre le meilleur sur les forces allemandes, par ailleurs en pleine déliquescence à ce moment (20).
………
Analyser la composition et l’action des Armées de chars tant vantées par la propagande soviétique, qui en a fait, à raison, les instruments essentiels de la victoire militaire de l’URSS, permet aussi de mettre en évidence un élément fondamental, souvent minoré par cette même propagande. Il s’agit du rôle déterminant pour la motorisation de l’Armée rouge de l’aide occidentale, et notamment de l’industrie américaine. En effet, même si la mémoire officielle de la Grande Guerre Patriotique le néglige, jamais les Armées de chars n’auraient pu avoir leur mobilité et leur efficacité sans l’aide considérable apportée par les Etats-Unis (21). Dans leur magistrale biographie de Joukov, Lopez, Otkhmezuri et Pratsky (22) citent un chiffre qui suffit à montrer l’importance de cette aide : de 1942 à 1945, les Etats-Unis ont livré en tout à l’URSS 300 000 camions, soit presque une fois et demie la production automobile soviétique totale de 1940 (23). Ces camions Dodge et Studebaker (prononcez “Stioudebakerrr”) ont laissé un souvenir plein de nostalgie aux frontoviki. Fiables, rustiques, tout-terrain, acceptant des carburants diesel de mauvaise qualité, ils furent les indispensables bêtes de somme des offensives soviétiques, sans lesquelles l’Armée rouge serait tombée en panne bien avant Berlin.
………
Le statut de l’infanterie dans l’Armée de chars mérite un développement particulier. En effet, si ses brigades sont dites “d’infanterie mécanisée”, il s’agit d’une motorisation plutôt que d’une mécanisation. Dans les faits, les fantassins étaient transportés jusqu’à la zone des combats dans les camions dont les Armées de chars étaient copieusement munis, en tout cas selon les standards soviétiques. Mais ils n’avaient ni les véhicules, ni la formation de l’Armored Infantry US et des Dragons portés français, et moins encore des Panzergrenadiere allemands. En particulier, jusqu’à la fin de la guerre, l’infanterie d’accompagnement (ou Tankodesantniki, littéralement “dragons de chars” (24) ) souffrira de l’absence d’un véhicule lui permettant d’évoluer et de combattre dans de meilleures conditions sur le champ de bataille (25). Ainsi, les attaques se faisaient le plus souvent en “dragons sur chars”, c’est à dire à quelques dizaines de malheureux fantassins s’accrochant comme ils pouvaient aux tourelles des T-34, hurlant “Na Stalinou” (26) et exposés à toute la mitraille du champ de bataille. On imagine sans peine l’effroyable taux de pertes de ces pauvres fantassins dans ces conditions (27).
………
Pour conclure cette analyse, attirons l’attention du lecteur sur une dernière originalité de la conduite des opérations par l’Armée Rouge durant la Seconde Guerre mondiale : il n’était pas rare que les armées soviétiques, dans le cadre d’une offensive, disposent d’une série d’unités ad hoc, qui leur étaient rattachées spécialement par la Stavka pour faciliter la réalisation de la mission confiée par le Front.
Dans le cadre de l’opération fort bien nommée Vistule-Oder, les Armées de chars se virent ainsi renforcées par des moyens de franchissements spéciaux, tirés des réserves stratégiques de la Stavka. En effet, un simple coup d’œil sur la carte suffisait à voir que l’une des principales difficultés rencontrées serait la présence de multiples cours d’eau orientés nord-sud, donc barrant les axes d’attaque. D’où la nécessité de disposer de moyens de franchissement lourds, afin de conserver aux opérations un tempo interdisant aux Allemands de rameuter les réserves qui leur auraient permis de monter l’une des redoutables contre-attaques dont ils garderont le secret jusqu’aux derniers jours de l’été 1944 au moins (28).
Notes
10- Cet appui aérien, sous l’impulsion des réformes du maréchal Novikov, se révélait, en cette deuxième année de la guerre germano-soviétique, de plus en plus efficace et de mieux en mieux intégré à la préparation des grandes offensives planifiées pour l’année 1944.
11- Les régiments de transmissions comptaient aussi une compagnie de propagande, utilisée pour diffuser aux fascistes des extraits de discours du Petit Père des Peuples, certes, mais aussi des bruits de moteurs fantômes, dans le cadre de la stratégie de diversion, ou maskirovka, qui constituait un pan essentiel de toute offensive soviétique. Les formations engagées dans la diversion du “Parapet de la Mort”, avant le lancement de l’offensive Roumantsviev–Ternopol-Brody-Tchernogovgrad, avaient ainsi largement fait usage de ce stratagème pour crédibiliser la diversion précédent l’attaque des formations de Konstantin Rokossovski à Lavivtsi, qui devaient mener l’Armée Rouge à la frontière polono-ukrainienne à la fin de l’automne 1943.
12- Ces compagnies se voyaient également dotées de camions chargés de plaques Marston, ces treillis métalliques livrés par centaines de kilomètres (!) par les convois venus d’Amérique, et qui permettaient de créer en quelques heures un terrain d’atterrissage, faculté inappréciable sur les sols infects de Biélorussie ou de Pologne orientale.
13- On écoutera avec profit à ce sujet l’épisode de mai 2025 de l’excellent podcast Le Fil de l’Epée, “L’Armée Rouge sous toutes ses coutures”. Alexandre Jubelin et André Loez y ont invité Jean Lopez, Lasha Okhtremzuri et Robert Stan Pratsky à expliquer les caractéristiques de l’Armée Rouge et les liens de ces dernières avec la naissance du régime soviétique dans un contexte de guerre civile.
14- Une autre conséquence, moins reluisante, de cette organisation, était la délégation des compétences en matière de discipline au département “politique” des formations soviétiques. Couplé avec le faible nombre d’unités de services et de police dans des formations qui privilégiaient le “tout pour l’avant”, et du fait de leur position souvent en pointe, les Armées de chars étaient souvent les premières en contact avec les populations civiles ennemies… avec des conséquences malheureusement désastreuses pour celles-ci, avant-même l’entrée en Allemagne. Les Armées de chars se rendront ainsi tristement célèbres par le nombre de pillages et de viols commis par leurs membres, même au sein d’une Armée Rouge déjà trop connue pour les sévices exercés sur les non-combattants, tous très souvent traités en ennemis une fois passées les frontières de l’URSS.
15- La grande communauté de pièces entre les différentes machines utilisées par les formations blindées limitait les risques de pénurie de pièces détachées et facilitait grandement la tâche des mécaniciens. A l’inverse, bien que d’une excellence reconnue même par leurs adversaires, les ateliers mobiles de la Panzerwaffe devraient affronter au fil des combats un véritable cauchemar logistique, aggravé par la multiplication des matériels de prise. Il n’était pas rare qu’une même formation allemande voie cohabiter deux ou trois types de blindés, quatre ou cinq types de pièces d’artillerie, et trois ou quatre types de camions différents.
16- Pour pallier la très forte attrition liée aux combats, les responsables de la maintenance des Armées de chars se muèrent progressivement en spécialistes de la récupération des engins endommagés sur le champ de bataille… qu’il s’agisse des leurs ou de ceux de leurs adversaires, quitte à modifier ces derniers ! Ainsi, pour muscler et rendre plus mobile son artillerie antichar, le chef du 2e Corps mécanisé, le général Volsky, fit modifier par ses services des carcasses de Panzer III récupérées à la fin de Citadelle en leur greffant une tourelle dotée du redoutable “Ratsch-boum”, l’ubiquitaire canon antichar de 76,2 mm de l’Armée Rouge. Le véhicule ainsi modifié fut intégré à l’ordre de bataille de l’unité sous le nom de SU-76 (i).
17- Pratique largement employée par l’Armée Rouge, pour qui le front constituait le meilleur terrain d’expérimentation pour décider de la valeur réelle des prototypes. On se souviendra des tests comparatifs de différentes versions et évolutions du T-34, T-34/57, T-43 et T-34-85, réalisés par la “Compagnie d’évaluation 100” en Lettonie, entre le 15 mars et le 15 avril 1943.
18- Cette différence fondamentale avec les armées occidentales, en particulier l’armée allemande, a été relevée par tous les observateurs. Elle s’explique fondamentalement par l’absence, dans la société tsariste puis soviétique, d’une petite bourgeoisie éduquée assez nombreuse, qui constitue la source de recrutement par excellence de ces « colonnes vertébrales de l’armée ». Historiquement, cette différence se retrouve aujourd’hui quand on compare les structures de force de l’armée russe, qui poursuit la tradition soviétique, et de l’armée ukrainienne qui, tout en héritant du même modèle, a consenti un très gros effort de formation de ses sous-officiers.
19- Il est conseillé au lecteur familier des armées occidentales de ne pas trop se fier aux noms des formations soviétiques : en moyenne, celles-ci étaient 30 % plus petites que les formations occidentales de même nom, du fait de l’insuffisance de l’encadrement intermédiaire. Mieux vaut les considérer comme des unités occidentales “N-1” un peu surdimensionnées. Ainsi, un bataillon blindé soviétique correspond à une grosse compagnie allemande ou anglo-saxonne, une brigade, à un gros bataillon… De même, la dotation d’un Corps blindé ou mécanisé est peu ou prou celle d’une Armored Division ou d’une Panzerdivision à plein effectif : 18 000 à 20 000 soldats et 150 à 200 machines, 250 avec les pièces d’artillerie autopropulsées. L’Armée de chars, quant à elle, équivaut à un très gros Panzerkorps de 1943. La vraie force des Soviétiques ne résidait pas dans les “masses innombrables” brocardées à l’envi par les mémoires des généraux allemands ou les prétendus historiens qui les ont suivis. L’avantage soviétique a moins joué sur le nombre d’unités en ligne sur le front que sur l’importance des réserves et la faculté de génération ou régénération d’unités… même si cela s’est payé par une pression effroyable sur la société et l’économie, littéralement sous perfusion de l’aide américaine à partir de fin 1942 !
20- L’Imposture Panzer, tribune parue en 2018 dans le magazine Guerres, Blindés et Matériels, a bien mis en évidence ce phénomène. En étudiant les combats ayant opposé la 5. Panzer et la 4. Panzer au 2e Corps blindé de la Garde de Pawel Rybalko lors des combats autour de Korosten dans les derniers jours d’août 1943, les auteurs ont montré la dégradation rapide de la qualité de la Panzerwaffe, dès avant Zitadelle. Ils imputent cette perte globale d’efficacité au choix calamiteux (mais y en avait-il vraiment un autre à ce stade du conflit ?) de confier aux recrues inexpérimentées et de plus en plus rapidement formées qui arrivaient sur le front des chars certes redoutables pour l’ennemi par leur armement… mais aussi difficiles à utiliser pour leur équipage du fait de la complexité et de la fragilité de leur mécanique !
21- Parmi l’extraordinaire quantité de sources dépouillées, les auteurs ont exhumé des archives soviétiques un enregistrement d’après-guerre récemment retrouvé du maréchal Joukov, soigneusement ignoré par la propagande soviétique. Dans ce document, on peut entendre le grand soldat affirmer que « sans l’aide de l’industrie américaine, [l’Armée Rouge] aurait dû affronter une situation extrêmement difficile dès la mi-1943, compromettant même ses chances de victoire contre l’Allemagne ».
22- Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri et Robert Stan Pratsky : Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, 2013.
23- Cependant, la résistance soviétique au cours du second semestre de 1942 a permis de préserver les grands centres de construction automobile, notamment les immenses usines de Kharkov. Tournant à plein régime, elles alimenteront également les formations blindées soviétiques en camions GAZ ou ZIS. Si l’attaque allemande avait commencé un an plus tôt, au début de l’été 1941, elle aurait cueilli à froid une Armée Rouge encore moins bien remise des effets de la purge de 1937. La Wehrmacht, en meilleure forme qu’en 1942, avec notamment une Luftwaffe n’ayant pas subi l’usure de deux ans de très durs combats en France, en Angleterre et en Méditerranée, aurait pu pousser bien plus loin qu’elle ne l’a fait, allant peut-être jusqu’à menacer les centres industriels ukrainiens. La motorisation de l’Armée Rouge aurait alors dû se reposer encore plus sur l’aide industrielle américaine, qui aurait eu à livrer des volumes de matériels encore plus importants.
24- Le mot dragon, comme pour les Français, fait référence à la cavalerie d’antan et non à l’animal fabuleux…
25- Il faudra attendre pour cela le véritable bond technologico-tactique représenté par la mise au point du BMP-1 à la fin des années 1960, ancêtre de tous les véhicules de combat d’infanterie modernes. Voir l’excellent article de Pierre Grumberg : BMP, la réinvention du blindé d’infanterie, Guerres et Histoire n° 40, nov.-déc. 2017.
26- Ou « Yob T’voyou Mat! » (on dirait en français d’aujourd’hui “Nique ta mère”), interjection beaucoup plus répandue d’après les témoignages des combattants, mais nettement moins… idéologiquement correcte, donc souvent expurgée des mémoires des combattants du front, qui écrivaient sous l’œil d’une censure rigoureuse et moralisatrice. Certains lecteurs connaisseurs du Front de l’Est se souviendront peut-être avec affection du « Blin ! » (« Crêpe ! ») prétendument lancé par le futur capitaine Bessonov lors de sa rencontre impromptue avec un “T-6” durant l’opération Bagration, narrée avec une verve incontestable par cet ancien tankiste du 10e Corps blindé dans son autobiographie, Tankiste ! Jusqu’au cœur du Reich. La bonne conscience des censeurs y gagnait ce que l’exactitude historique y perdait, l’expression originale ayant sans doute été beaucoup plus vigoureuse…
27- Ce qui explique que l’infanterie “mécanisée” ait été l’une des « affectations en bataillon disciplinaire » les plus redoutées du frontoviki accusé de lâcheté ou de l’officier taxé de mollesse : face aux 88 et aux MG42, la survie d’une section de fantassins prise sous le feu dans ces conditions se mesurait souvent en brèves minutes…
28- Ainsi, lors de Vistule-Varsovie, la Stavka avait prévu l’attribution au 3e Front Ukrainien de Rodion Malinovski de plus de trente bataillons de pontonniers, afin de faciliter les opérations de franchissement de ce qui apparaissait comme le dernier obstacle naturel d’envergure avant Berlin. Ce qui n’empêcherait pas les corps blindés de Malinovski, arrivés en bout de course, de se casser les dents sur les Panzerdivisionen rameutées en catastrophe pour contrer l’avancée soviétique dans la plaine polonaise…
Dernière édition par Casus Frankie le Sam Nov 08, 2025 11:24; édité 1 fois |
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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 15370 Localisation: Paris
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 10:33 Sujet du message: |
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| Suite et fin demain. |
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John92
Inscrit le: 27 Nov 2021 Messages: 1544 Localisation: Ile de France
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Posté le: Sam Nov 08, 2025 11:03 Sujet du message: |
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Je n'aurai qu'un mot:
Parfait
Félicitations aux auteurs, excellente synthèse.
Mais avec votre faux épisode du collimateur, vous m'avez fait perdre 10 min de recherche sur le site. Je pensais l'avoir manqué. _________________ Ne pas confondre facilité et simplicité |
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