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La Pologne, d'une "libération" à l'autre
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Aoû 12, 2025 18:51    Sujet du message: La Pologne, d'une "libération" à l'autre Répondre en citant

Ce "feuilleton d'été" est une exception. D'habitude, la FTL ne se lance pas dans des développements allant loin dans l'après-guerre.
Mais la passion polonaise de Demo Dan étant ce qu'elle est…
Donc, voici !
Ce premier épisode est bref, n'en concluez pas que les suivants le seront aussi !


Le nouveau martyre de la Pologne

(D’après L’espoir et la misère – Une histoire de la Pologne de 1939 à 1989, par Robert Stan Pratsky, Belin 2005)

« Au moment de refermer le chapitre de la libération de la Pologne – par l’Armée Rouge et par personne d’autre – que pouvait-on prévoir après cet interminable tunnel, ces cinq années de mort et de souffrance ? Sans doute n’y avait-il que les niais ou les imbéciles pour ne pas se douter du sort que l’URSS réservait à son éternelle et gênante voisine. Pourtant, au-delà des Alliés occidentaux – aveuglés car se voilant pudiquement les yeux – il faut bien admettre aujourd’hui que la chute de la Deuxième République polonaise surprit beaucoup de Polonais, tant il leur semblait évident que le pays, brisé mais victorieux, allait se redresser avec l’appui du monde entier.
Bien sûr, Staline avait son projet – celui de l’URSS depuis 1921, sinon celui de la Russie impériale de toute éternité : faire de la Pologne un glacis en forme d’état croupion, entièrement inféodé à Moscou et exploitable à merci. Puisque, finalement, il n’avait pas été possible de la partager avec l’Allemagne hitlérienne ! C’était l’évidence, et l’Ours devait donc réclamer de l’Orzel, l’aigle héraldique polonaise, une capitulation totale. Oui mais, dès lors, comment l’obtenir ?
Car, mise à part une brutalité parfaitement assumée et même si en 1944, l’URSS disposait de moyens militaires largement assez puissants pour imposer sa volonté, Staline ne souhaitait pas se lancer, au moins pour le moment, dans une véritable campagne d’annexion du pays. Le modèle allemand était là, c’est vrai, mais – outre les considérables dégâts d’image vis-à-vis de ce qui était encore l’Internationale – la Patrie des Travailleurs ne pouvait pas se permettre pareil effort. Pas après deux années et demie de guerre l’ayant elle aussi largement éprouvé – en tout cas, bien davantage qu’elle ne l’admettrait jamais. C’était une chose de mettre au pas des séides des nazis tels que la Roumanie ou la Bulgarie. C’en était une autre d'asservir un pays dit allié et globalement admiré pour son héroïsme – au moins des publics informés.

Après la guerre, le chaos
Pour parvenir à ses fins, Moscou en revint donc dans un premier temps, sous le double effet d’un réflexe pavlovien et d’une certaine naïveté, à une vieille recette – vieille mais politiquement tout à fait cohérente : le soulèvement des masses laborieuses. Une tentative qui aurait sans doute fait rire le fantôme de Toukhatchevski, lui qui mettait en garde dès les années Trente, et dans le cadre d’une analyse a posteriori de la débâcle de la Vistule, contre le « nationalisme étroit » du caractère des indigènes. Mais en 1945, il s’agissait sans doute, dans l’esprit du Vojd, de la dernière chance offerte aux Polonais de prendre eux-mêmes en main leur nouveau destin.
Le Parti ouvrier polonais, PPR – avec sa nouvelle annexe destinée aux paysans, le Parti populaire “La volonté du peuple” [Stronnictwo Ludowe “Wola Ludu”, SL] – était une composante bien connue et notoirement “radicale” du nouveau gouvernement. Il ne faisait pas grand mystère de son alignement total sur Moscou, mais le camouflait adroitement sous sa propagande sociale et l’ostensible souci du bien-être de chacun. Dès mars 1943, il avait publié un premier programme, “Pourquoi luttons-nous ?”. Ce programme se bornait à réclamer un gouvernement d’union nationale et quelques réformes sociales. Des promesses tenues ou en passe de l’être à la fin de 1944.
Pourtant, sitôt actée la capitulation allemande, ce même PPR publia en décembre 1944 un second opuscule qui changeait radicalement de ton ! Celui-ci précisait les frontières “naturelles” du pays (globalement celles voulues par l’URSS), appelait à une démocratie populaire, à la liquidation des classes possédantes, à la nationalisation de l’industrie, à l’élimination du capital étranger et à l’émergence – à la faveur d’une réforme agraire – d’une nouvelle société, milice et armée comprises, en attribuant le rôle directeur de cette transformation à la classe ouvrière. Il s’agissait bien sûr d’un ballon d’essai – le PPS, Parti socialiste polonais d’Edward Bolesław Osóbka-Morawski restait prudemment en retrait et regardait les excités passer devant. Ce document fut reçu fort mal, et même avec virulence, par les partis traditionnels (en perte de vitesse), bien sûr, mais surtout par une part notable de la population. L’URSS en prit bonne note : la Pologne n’était décidément pas mûre pour le soulèvement des masses populaires ! Et dans l’ombre, le NKVD continuait de compléter ses listes.
L’hiver 44-45 ne pouvait qu’être terrible, en dépit de la paix revenue. Dans un pays détruit à 65 %, sans récoltes, avec peu d’abris et de nourriture, une capitale transformée en cimetière en ruines (12 tonnes de restes humains seraient extraits de ses décombres), épidémies et famine ne tardèrent pas à sévir… et le mécontentement à gronder. Occupés à sauvegarder avant toute chose les institutions – donc, par une association malhonnête, leurs propres postes – les membres de l’ancien gouvernement en exil ne voyaient pas à quelle vitesse leur position se fragilisait. Certains conteurs font dire au Lion de l’Arche de Noé, coincé parmi tant de proies quarante jours durant : “C’est la faim qui crée des révolutions”. La faim, la misère et la mort.
Dans une atmosphère politique délétère, alors que le reste du monde était en train de fêter la victoire et que l’URSS retardait inexplicablement le versement d’importants prêts pourtant promis dans le cadre de son nouveau “traité d’amitié”, le pays retomba dans ses pires travers. On conspuait les traîtres de Varsovie, qui avaient vendu aux Rouges le pays dans son malheur – alors que c’était l’inverse qui se jouait. On en voulait aux responsables de l’immense défaite de 1939, aux fuyards de Londres, aux amis de Piłsudski… ou aux ennemis du vieux légionnaire – car, ne l’oublions pas, le maréchal, en son temps, avait signé un pacte de non-agression avec les Soviets et repoussé la perspective trompeuse d’une alliance germano-polonaise contre Moscou – pour finalement conclure un pacte équivalent avec Berlin (1).
Bref, chacun ne retenait jamais que ce qu’il voulait des errements de la difficile période de l’entre-deux-guerres… Le tout dans un climat de profonde pénurie et de misère absolue, observé avec attention par le grand voisin – lequel, en réalité, contrôlait déjà tout, attendant simplement que chacun constate « l’inaptitude des autochtones » dont il s’était déjà prévalu lors de son agression de 1939. Factions, fractionnement, perte de vue de l’intérêt général. Le chaos polonais, comme en 1750 – aggravé, bien sûr, par un certain nombre d’actions politiques bien choisies, à défaut d’être subtiles. Le chaos polonais : après moi le Déluge !
Et pourtant, à cette date, la Pologne était toujours nominalement indépendante. Et pourtant, à cette date, cette même Pologne avait toujours des élections démocratiques à organiser – des élections dont, à Moscou, on attendait fraternellement la tenue, et avec un grand intérêt !
C’est à ce pire moment que l’Ours choisit de frapper. Il le fit en deux temps, au printemps et à l’été 1945.

Note
1- Non que Piłsudski ait eu beaucoup d’illusions sur ce qu’il signait : « Avec ces pactes, nous sommes à cheval sur deux chaises. Cela ne peut durer longtemps. Il faut savoir de quelle chaise nous tomberons en premier, et quand. ».
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demolitiondan



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MessagePosté le: Mar Aoû 12, 2025 21:15    Sujet du message: Répondre en citant

Oh Casus, j'ai quand même fait la Roumanie Smile et ferais sûrement la,Hongrie.
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Hendryk



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MessagePosté le: Mar Aoû 12, 2025 21:18    Sujet du message: Répondre en citant

L'entrée en matière est passionnante, on attend avec impatience la suite!
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demolitiondan



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MessagePosté le: Mar Aoû 12, 2025 22:16    Sujet du message: Répondre en citant

Que le lecteur se rappelle la chrono.

Citation:
La Pologne est libre. A quel prix exactement ?


Hé bien nous allons y répondre. Vous vous doutez que ca ne sera pas donné.
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JPBWEB



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 05:15    Sujet du message: Répondre en citant

Comme disait (je crois) François Cavanna: "Il ne faut pas simplement dire "la Pologne". Il faut dire "la malheureuse Pologne", sans quoi on passerait pour un salopard sans cœur."
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"L'histoire est le total des choses qui auraient pu être évitées"
Konrad Adenauer
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Anaxagore



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 08:22    Sujet du message: Répondre en citant

Demo, tu as un lecteur captivé qui attend la suite avec impatience..; quoi.. qu'est-ce que tu fais là? T'as pas un truc à écire? * sors le fouet* besoin d'une aide à la motivation? Laughing Twisted Evil
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 08:38    Sujet du message: Répondre en citant

demolitiondan a écrit:
Oh Casus, j'ai quand même fait la Roumanie Smile et ferais sûrement la,Hongrie.

Oh Demo, la Roumanie c'était rien par rapport à la Pologne !…

@ Anaxagore = Demo Dan a fini d'écrire, c'est moi qui diffuse goutte à goutte.
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Casus Frankie

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Anaxagore



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 08:49    Sujet du message: Répondre en citant

Casus? *fais claquer le fouet*
Hors plaisanterie, Demo tu dors deux heures par nuit?
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 08:53    Sujet du message: Répondre en citant

L’assassinat de la République
D’abord, en juin 1945, un coup de tonnerre secoua le pays : l’arrestation de la grande majorité des cadres des partis “non socialistes”, dont plusieurs ministres ou gradés, parmi lesquels Jan Stańczyk et aussi le général Léopold Okulicki (2). Selon les accusations, tous étaient coupables d’avoir maintenu des contacts avec les Forces armées nationales du colonel Spirydion Koiszewski “Topor”. Cette troupe était effectivement d’inspiration néo-fasciste, mais se contentait surtout, à cette date, de maintenir une modeste (quoiqu’irritante) guérilla « terroriste » contre l’Armée Rouge dans les environs de Łódź.
Dénonciations et rafles s’enchaînèrent ensuite sur la base d’investigations extrêmement efficaces, à tel point qu’on aurait pu les croire préparées. Les milieux nationalistes furent muselés, les composantes “traditionnelles” de l’armée dûment nettoyées. Évidemment, en ces circonstances, les organisations touchées explosèrent : Ludwik Grosfeld et les autres membres du Parti socialiste polonais issu de la faction “en exil” se hâtèrent de désavouer leurs camarades. Rentrés dans le rang des moscovites d’Edward Bolesław Osóbka-Morawski, ils fusionnèrent vite avec le PPR sous l’étiquette PZPR (Parti ouvrier “unifié” polonais), ce qui éliminait élégamment de la scène politique un concurrent de gauche réputé modéré. In fine, après la “suspension” d’une bonne partie des mouvements centristes ou de droite (comme le Stronnictwo Pracy – Parti travailliste), il ne subsistait plus que le Parti populaire (PSL) de Stanisław Mikołajczyk, d’obédience chrétienne et agraire. Celui-ci et ses 800 000 membres portaient désormais les derniers espoirs de bien des citoyens… et pourtant, il se scindait déjà en un canal historique et un mouvement dissident, le PSL “Nouvelle Libération” d’Edward Bertold. Ce dernier était opposé personnellement à Mikołajczyk, à qui il reprochait une politique jugée trop conciliante avec l’URSS, et notamment sa condamnation totale des actions du colonel Koiszewski.
Puis ce furent les élections législatives du 14 août 1945, organisées dans un climat des plus incertains, voire des plus tendus. Mikołajczyk espérait encore malgré tout pouvoir peser, voire gagner ces élections. Toutefois, entre bastonnades de militants, disparitions opportunes de responsables, campagnes de désinformation et autres refus d’enregistrement de candidats sous des prétextes divers (3), le PSL ne réussit à obtenir que 37 sièges sur 444. En face, le Bloc démocratique, groupé autour du PPR, faisait bien sûr passer qui il voulait… Globalement, on peut estimer aujourd’hui que les élections du 14 août 1945 furent truquées à pratiquement tous les niveaux, des commissions électorales (4) jusqu’au choix de la date, juste avant l’Assomption, pour compter sur le manque de motivation des paysans chrétiens, supposés réticents à se déplacer pour voter la veille d’un jour saint ! Quant à Edward Bertold, le dissident du PSL, son parti ne gagna aucun siège, mais, curieusement, lui-même fut nommé directeur de la Banque agricole d’État à Varsovie peu après le scrutin (5)…
Puis survint l’attentat du 2 septembre 1945. Bolesław Bierut, du PZPR – qui venait de se faire “élire”, comme bien d’autres, à la Diète dans une circonscription où il était certain de gagner, faute d’opposant (6) – fut la cible d’une tentative de meurtre à l’Hôtel Français de Cracovie par un faux agent du NKVD. L’attaque fit un mort – le secrétaire personnel de Bierut, d’un physique proche du sien.
Aujourd’hui encore, les circonstances de cet événement étonnent. D’abord, parce que Bierut lui-même n’était pas présent à ce moment : il se trouvait chez son camarade Stanisław Skrzeszewski, ministre de l’Éducation et de l’Ordre public. Ensuite parce que, s’il est avéré que l’AK envisagea sérieusement d’assassiner Bierut (au point de faire engager un de ses membres, Witold Młyniak “Waldek”, comme chauffeur au comité de Lublin), aucune tentative de ce genre ne fut jamais organisée par l’Armée Secrète, faute de temps, puis de raison, puis d’opportunité – les archives et témoignages faisant foi – et surtout devant l’importance du dispositif de sécurité mis en place autour de la cible. De fait, l’homme-lige de Moscou – théoriquement si proche de peuple, et recevant partout où il allait un accueil enthousiaste – vivait en réalité sous une protection policière colossale, fournie notamment par les Soviétiques et commandée par le colonel Faustyna Grzybowski (7). Selon les témoins – et même d’après les photographies d’époque – Beirut se trouvait en permanence entouré par « plusieurs dizaines d’hommes en tenue sombre, les mains dans les poches ». Dès lors, le fait qu’un tireur, visiblement amateur et irresponsable, mais étonnamment bien équipé et renseigné (sauf sur une donnée essentielle : la présence de sa cible !), ait pu s’approcher si près de l’entourage de Bierut paraît extrêmement étonnant. Hélas, l’homme – qui aurait sans doute eu des choses à dire – devait décéder en prison très rapidement, après un court interrogatoire mené par les services de sécurité qui n’avait pas donné grand-chose, hormis des aveux circonstanciés. A tel point que, même aujourd’hui, son véritable nom n’est pas certain ! Quant à l’organisation qui l’aurait soutenu, elle n’a jamais été identifiée.
Cet événement, qui choqua évidemment ceux qui attendaient de l’être (8), déclencha une nouvelle vague de répression massive, cette fois sous le prétexte de l’état d’urgence et de la protection de la Nation, et grâce notamment au nouveau décret sur la protection de l’État (9). On touchait au sommet du cynisme : détruire ce qu’il restait de la République en prétendant la protéger. Un message venu de très haut fut ensuite martelé : « Il faut changer de système pour un nouveau départ ! ». Car la Pologne désormais mise au pas ne suffisait pas à Staline – il fallait l’enchaîner complétement, en lui donnant une nouvelle Constitution taillée sur mesures. Du moins, sur les mesures prises par les tailleurs soviétiques.
Sous la férule de la nouvelle Diète dominée par le PPR, trois questions mêlant habilement plusieurs sujets furent ainsi soumises à l’enthousiaste approbation de la population par le référendum du 12 octobre 1945.
1. Êtes-vous favorable à la suppression du Sénat (10) ?
2. Souhaitez-vous qu’un système économique introduit par une réforme agraire et par la nationalisation des branches fondamentales de l’économie nationale soit institué par une future Constitution, tout en maintenant les droits statutaires de l’initiative privée ?
3. Voulez-vous consolider les frontières occidentales de l’État polonais sur la mer Baltique, l’Oder et la Neisse de Lusace ?
Le lecteur remarquera que ces questions aux énoncés alambiqués avaient été formulées de manière que la réponse intuitive à chacune d’elles soit Oui. Ainsi, ceux qui étaient d’accord avec la frontière sur l’Oder et la Neisse lusacienne étaient implicitement obligés d’accepter la perte des territoires de l’Est (en Biélorussie et Ukraine). De même, être pour la réforme agraire revenait à être favorable à une nouvelle constitution au contenu fort peu clair…
Les réformes socio-économiques dans un pays affamé et ravagé par la guerre jouissaient d’une grande popularité, nous l’avons vu, tandis que la question de la liquidation du Sénat ne suscitait pas grand intérêt. Orienté de pareille manière, le résultat du référendum ne pouvait que démontrer l’unité de la société et son soutien au nouveau gouvernement… Toutefois, cela n’empêcha pas Bolesław Bierut de solliciter du ministère de la Sécurité d’État de l’URSS l’envoi d’une équipe spécialisée dans la rédaction et la falsification de documents, dirigée par le colonel Aron Pałkin.
La dernière étape de la prise de contrôle du pays fut ainsi accomplie avec succès : coincé dans ses contradictions, affaiblis par de constants assauts de l’extérieur et tiraillé par ses propres divisions (Non à la suppression du Sénat, Oui à la réforme agraire – pour ne pas contrarier l’électorat paysan – mais en étant contre la Nationalisation, Oui à la rectification des frontières, faute de mieux…), le PSL devint inaudible. De son côté, l’Église catholique – toujours puissante mais prudente – ne se prononça auprès de ses ouailles que pour la troisième question, à laquelle il fallait répondre Oui dans le souci de préserver la paix.
Bien entendu, le Oui triompha en tout et partout. Au prix des plus grossières manipulations – des opinions (11), des faits (12) et des chiffres. Après le référendum, 5 994 procès-verbaux de votes comptés avaient été réécrits selon de « nouveaux protocoles » et environ 40 000 signatures de membres de commissions de district falsifiées. Selon un rapport adressé à Staline, le pourcentage de Polonais ayant donné une réponse affirmative à la première question était ainsi monté, selon la province, de 1 à 15 % jusqu’à 50 à 60 %. Bien entendu, les réponses affirmatives aux deuxième et troisième questions avaient autant augmenté. Ces travaux furent achevés dès le 14 octobre 1945, deux jours après le référendum. Le lendemain, les experts soviétiques purent repartir vers Moscou, mission accomplie. Pour cette belle réussite, Aron Pałkin et Semyon Davydov reçurent l’Ordre du Drapeau Rouge, et tous les membres de leur groupe d’importantes récompenses.
Le résultat annoncé fut sans appel !
1ère question : Oui à 72 % ; 2e question : Oui à 84 % ; 3e question : Oui à 91 %.
Et la République tomba.
Stanisław Mikołajczyk, encore député – jusqu’à la prochaine Constitution – eut le culot de se plaindre auprès de son confrère communiste Władysław Gomułka. La réponse fut transparente : « Retournez à Londres vous plaindre à Churchill ! ». Et les timides protestations des capitales ouest-européennes ne purent rien changer (13). Stanisław Mikołajczyk suivit donc le conseil de Gomułka et s’enfuit vers la Grande-Bretagne, avec nombre de ses soutiens. Quant au pauvre Président de la République, Władysław Raczkiewicz, désormais dépourvu du moindre pouvoir, il resta dans son bureau, ignoré de tous, jusqu’à sa mort le 6 juin 1947 d’une forme de leucémie (diagnostiquée avant la guerre). En enterrant ce dernier symbole, on enterrait l’ancien régime. Et Bolesław Bierut prit sa place.
Ainsi disparaissait la démocratie, pour de nombreuses années. La république polonaise était certes un régime éminemment imparfait, à tendance impériale voire carrément dictatoriale sous certains aspects. Mais elle aurait pu s’améliorer, avec le temps… et une classe politique de bonne volonté. La nouvelle république, dite “populaire”, n’aurait jamais cette modeste prétention.

Notes
2- Jan Stańczyk, condamné à 15 ans de détention, mourra en prison en 1953. Leopold Okulicki aurait été fusillé à Lublin en 1947 hors de tout cadre pseudo-légal.
3- Le PSL, déjà incapable de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions, ne put avoir de représentants que dans 1 300 des 5 500 bureaux de vote. Évidemment, hors de ceux-ci, sa défaite fut totale.
4- Le souci du détail était allé fort loin : les listes du PSL étaient systématiquement en troisième position sur les bulletins, donc au verso de ceux-ci. Et puis, les feuilles volantes, ça se perd !
5- Par la suite, Bertold devint vice-voïvode de Poznań, avant de finir à de hauts postes du futur parti unique…
6- Gouvernement d’union nationale oblige, l’ensemble des partis du “Bloc démocratique” s’étaient réparti les sièges par le simple jeu des candidatures – condition sine qua non du maintien du soutien de Moscou, sous prétexte d’assurer “la pluralité des opinions”, favorisant ainsi ses meilleurs éléments et renforçant encore la désaffection de la masse pour un jeu politique corrompu…
7- Lequel devait terminer sa carrière à de très hauts postes de responsabilité en matière de répression policière.
8- Éditorial d’un journal “engagé” : « Est-ce la récompense du militant ? En tant que communistes, nous exigeons que la réponse du gouvernement soit à la hauteur de ce sacrifice. Longue vie à l’Union Soviétique ! Longue vie à la Révolution ! Longue vie au gouvernement soviétique de la République de Pologne ! ».
9- Ce décret introduisait la peine de mort dans 11 articles, avec une liberté presque totale laissée au juge dans l’interprétation des actes punissables, et ses dispositions avaient en sus un effet rétroactif !
10- La chambre haute du Parlement, qui renvoyait constamment à plus tard ses propres élections…
11- Ainsi par cette affiche où un membre des Forces armées nationales (anti-soviétiques), revêtu d’un uniforme nazi, menace le passant de son fusil pour lui ordonner de voter Non !
12- Le scrutin fut étroitement contrôlé par des officiers du ministère de la Sécurité publique et des Forces armées, présents dans chaque bureau de vote et qui gardaient les urnes pour… en changer ensuite le contenu lors de leur transfert vers le centre de décompte. Quant au vote dans l’armée, il se déroula sur ordre, au vu et au su de tous. Enfin, les présidents des commissions de district devaient carrément interdire aux membres de ces commissions de rendre publics les résultats de leurs propres décomptes, sous peine des sanctions les plus sévères !
13- A Paris, l’ambassadeur soviétique invoqua des affaires internes à la Pologne. De Gaulle aurait commenté, fataliste : « J’ai toujours su que Staline avait le sens de l’humour. ».
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Hendryk



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 09:36    Sujet du message: Répondre en citant

Sans surprise, la mise au pas idéologique de la Pologne est menée avec le plus parfait cynisme. On en attendait pas moins de Staline.
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Joukov6



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 09:57    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
Le lecteur remarquera que ces questions aux énoncés alambiqués avaient été formulées de manière que la réponse intuitive à chacune d’elles soit Oui.

Et c'est précisément pour ça qu'un référendum n'a rien de démocratique.
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Archibald



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 09:58    Sujet du message: Répondre en citant

Totalement écoeurant.

Citation:
Bierut


Ce biroute porte bien son nom... entre suivre le sens du vent, et l'autre sens du mot, quelque peu grossier...
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Anaxagore



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 13:51    Sujet du message: Répondre en citant

Le plus ironique c'est que le faux attentat est une méthode... des Nazis, souvenez-vous de l'incendie du Reichstag, pour utiliser l'état d'urgence afin de détruire la démocratie. Comme quoi rien ne se ressemble plus que les extrêmes. Crying or Very sad
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Wings



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 15:21    Sujet du message: Répondre en citant

Tout cela est OTL, non?
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demolitiondan



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MessagePosté le: Mer Aoû 13, 2025 15:43    Sujet du message: Répondre en citant

Inspiré d'OTL ! Méthodes différentes. Attentat plus important. Misère plus noir. UrSS plus vorace. Et surtout pas de gouvernement à renverser dans notre univers.
@ Anaxagore : je Bosse 8 à 20 h par semaine sur la FTL depuis 8 ans. Tout n'est pas parfait. C'est parfois sans doute long. Mais je ne puis faire plus sinon apprécier ton aimable compliment Smile
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