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1943 - La Relève politique
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Casus Frankie
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Inscrit le: 17 Oct 2006
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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 15:50    Sujet du message: 1943 - La Relève politique Répondre en citant

Les textes qui suivent (et que je vais distiller en plusieurs épisodes) ont été écrits par Tyler (qui a fait le gros du boulot) et par moi-même (je me suis beaucoup investi dans ces chapitres pivots).
Ils ont déjà été relus par Fantasque et par Loïc.
Vous comprenez que je considère ces chapitres comme très importants, même si, alors que ce récit se situe toujours en plein guerre, il n'y a pas de morts (enfin presque pas).
J'espère que vous apprécierez.


Premier épisode.

1943

Rappel : l’attentat des Douanes d’Oran a eu lieu le 7 janvier. J+27 = 3 février.
mercredi

3 février
Assemblée des Elus de la République, Alger
– C’est un Edouard Herriot empourpré et usant énergiquement de son marteau qui se force à hausser le ton pour interrompre la séance des questions au gouvernement.
Comme chaque mercredi depuis l’attentat contre Reynaud et son remplacement provisoire à la tête du gouvernement par le tandem Blum-Mandel, les attaques sont venues de tous les bancs de l’hémicycle (on continue de surnommer ainsi la salle de réunion des Elus de la République, bien que le refuge algérois des représentants du peuple ne soit pas semi-circulaire).
Les conservateurs sont les plus ouvertement virulents. Conservateurs : ce nom générique est l’appellation polie (il en existe bien d’autres, nettement moins neutres) de la cinquantaine de parlementaires plus ou moins liés à Becquart et Taittinger, qui siègent à l’extrême droite. Ceux-ci voient carrément dans cet intérim « une offense contre la démocratie », offense prévisible selon eux, « étant donné les curieux colocataires que l’Assemblée abrite depuis peu dans ses murs ». Cette allusion fort claire au groupe communiste récemment reconstitué se double de propos bien plus discrets, car moins avouables, évoquant les origines similaires de Georges Mandel et Léon Blum, que leurs réelles divergences politiques ne parviennent pas à faire oublier à certains.
A l’opposé, quelques communistes (inspirés peut-être par un discours de Thorez prononcé sur Radio-Moscou dans une langue de bois sibylline) n’hésitent pas à affirmer que le gouvernement devrait immédiatement démissionner ! Il faut, disent-il, « mettre fin à cette mascarade qui n’a que trop duré et qui a permis que le Conseil soit présidé depuis près de trois ans pas un homme de droite, alors que les partisans du Socialisme sous toutes ses formes sont majoritaires au sein de l’Assemblée ». Le « Socialisme sous toutes ses formes » est une formule creuse mais commode censée rassembler communistes, SFIO et même radicaux ayant le cœur à gauche.
A la SFIO, de jeunes députés aux dents longues mènent leur barque sans trop se soucier de donner le mal de mer à Léon Blum. Ce n’est un secret pour personne : nombre de socialistes veulent à toute force faire rentrer à la maison-mère les petits partis idéologiquement proches de la SFIO, comme l’USR, la Gauche démocratique ou l’Union Démocratique et Républicaine. Ainsi renforcée, la SFIO pourrait exiger une refonte du gouvernement qui lui soit bien plus favorable. Dans ce but, certains n’hésitent pas à déjà distribuer des portefeuilles…
Chez les Radicaux, les ambitieux ne manquent pas, surtout depuis que le basculement de l’Italie et les nouvelles de la défaite allemande en Ukraine ont pleinement rassuré la plupart quant à l’issue de la guerre. Les ambitieux en question se sont en effet avisés qu’en récupérant les représentants des partis de sénateurs proche du Parti Radical, on pourrait constituer une force d’environ 200 parlementaires capables d’en remontrer à la SFIO.
A droite enfin, on n’est pas en reste. Le PSF, où Charles Vallin se prend de plus en plus pour le colonel de La Rocque, s’efforce de montrer son indépendance tant des radicaux les moins à gauche que des conservateurs les moins à droite, tout en s’étendant sur ses deux ailes – figure stratégique pourtant risquée.
Bref, la situation rappelle les belles heures de la Troisième d’avant la réforme constitutionnelle. Blum et Mandel, en vieux routiers, encaissent – mais le plus agacé (quoiqu’il ne soit pas le plus visé par les amabilités qui volent bas dans tout Alger) est le ministre de la Défense et de la Guerre. Pour montrer sa désapprobation profonde devant ces manœuvres d’appareil, le Connétable se fait remplacer aussi souvent que possible (et les excuses ne manquent pas) par le sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale, Philippe Serre (PDP), ou par le sous-secrétaire d’État aux Approvisionnements Militaires, Pierre Cot. Mais pendant ce temps, le benjamin de son cabinet, le jeune Michel Debré, rencontre discrètement un certain nombre de parlementaires, notamment ceux qui, lors de l’enquête menée au début de 1941, avaient renié toute appartenance partisane jusqu’à la Libération. L’auteur de l’enquête, Jacques Delmas, est à ce moment en mission dans la région de Bordeaux, où il va réussir à fédérer toutes les organisations résistantes.
………
Les interruptions de séance se multiplient depuis le début de l’intérim du tandem Blum-Mandel. La dernière a été provoquée par une sortie d’un parlementaire étiqueté FR (mais qui s’est débrouillé, courage fuyons, pour ne pas être reconnu), qui a interpellé Georges Mandel en le qualifiant de « Planqué Rothschild ». Il mélangeait ainsi deux reproches fallacieux souvent faits à Mandel : l’insultant « Planqué » vient du fait qu’il a été réformé pendant l’Autre Guerre, tandis que le tendancieux « Rothschild » prétend le relier à la richissime famille de banquiers – mais si une branche de la famille de Mandel porte bien ce nom, il s’agit d’une simple homonymie. Mandel est resté imperturbable, mais il convient avec Blum, qu’il retrouve dans un couloir de l’Assemblée, qu’il faut rapidement trouver une solution à cette situation explosive...


dimanche
7 février
Présidence de la République, Alger
– En ce dimanche, Blum et Mandel s’entretiennent avec le président Lebrun, comme Reynaud avait l’habitude de le faire en marge du Conseil des ministres, et bien qu’aucun Conseil extraordinaire ne soit prévu. Les deux vice-présidents du Conseil ont bien besoin de la sagesse du Président de la République. En effet, si officiellement Reynaud se remet « à merveille », Blum, Mandel et quelques autres savent qu’en réalité, le poids des responsabilités et des tensions accumulé pendant trois ans semble avoir attendu l’occasion de l’attentat pour se faire sentir. Le Président du Conseil n’a jamais paru très robuste, mais il semble à présent réellement épuisé – lui-même, en privé, le reconnaît. Or, la tâche qui l’attend n’a fait que grandir. La Victoire que l’on peut enfin distinguer au bout d’un long chemin n’est pas encore là, alors que les relations avec les Alliés sont de plus en plus délicates : les Soviétiques ne sont pas des partenaires commodes et les Américains supportent de plus en plus mal, au fur et à mesure que leur puissance militaire grandit, qu’on ne soit pas d’accord avec eux. A côté, le volcanique Churchill apparaît comme un vieux complice amical.
En politique intérieure, ce n’est guère mieux. Comment garder les communistes hors d’un gouvernement d’union nationale (Charles Tillon est encore officiellement non inscrit) ? Mais comment faire tolérer leur entrée à la droite ? Il faudrait pour cela un homme d’une autre stature, et en tout cas en meilleure santé.
Pourtant, alors que son remplacement apparaît raisonnable – Blum et Mandel préfèrent parler de sa « relève » – Reynaud n’envisage pas de démissionner purement et simplement. On l’aurait entendu soupirer « Hélène n’aurait pas voulu… » Mais aller chercher des médecins pour décréter son inaptitude pour raisons de santé serait humiliant pour lui, et sûrement mauvais pour le moral du pays, ce malheureux pays occupé qui pourrait craindre, après la Victoire, d’être traité de la même façon par les Américains et les Russes.
Lebrun hoche la tête. Il comprend. Et soudain, il se redresse : « Messieurs, la loi et plus encore la coutume de la République n’ont pas laissé à son président de bien grands pouvoirs. J’en ai un, cependant, dont je n’hésiterai pas à user, quoi qu’il m’en coûte, pour rendre service à mon pays. »
Blum et Mandel se regardent, étonnés. Alors Lebrun : « Je vais démissionner. »
Un instant de stupéfaction plus tard, les deux ministres se lèvent d’un même élan. Ils ont compris. Blum a les larmes aux yeux, Mandel, sans le montrer, est tout aussi ému. Tous deux serrent avec effusion la main du Président. Celui-ci a un petit sourire : « Une drôle de façon d’entrer dans l’Histoire, n’est-ce pas… »

(à suivre)
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ladc51



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 16:55    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour,

c'est excellent, bravo ! et ça donne très envie de lire la suite...

Vite !

Amitiés,
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Laurent
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folc



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 20:02    Sujet du message: Répondre en citant

J'opine dans le sens de Laurent : on s'y croirait Exclamation
_________________
Folc

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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 20:09    Sujet du message: Répondre en citant

Merci. Un épisode par jour jusqu'à mardi.
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Casus Frankie

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Anaxagore



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 20:22    Sujet du message: Répondre en citant

En tout cas, un sens de l'écriture vraiment incontestable. Tyler réussit à rendre intéressant... non passionnant les discussions de l'assemblée de la Troisième République. Autant dire le niveau de son talent.

Tyler tu devrais écrire les scénarios du dessin animé "Les Simpsons" tu pourrais presque rendre intéressant ce néant cosmique. Il resterait plus qu'à trouver un dessinateur qui sache dessiner.
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patrikev



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 20:48    Sujet du message: Répondre en citant

Excellent. Une belle façon de sortir d'une crise politique par en haut (alors qu'un certain 6 février, c'était plutôt une sortie par en bas). Mais le coup de barre à gauche au gouvernement devrait entraîner quelques réactions à droite, et pas seulement à la Chambre. A bientôt pour la suite.
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Hendryk



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 21:08    Sujet du message: Répondre en citant

Autant l'accent est souvent mis, par la force des choses, sur la dimension militaire de FTL (pour notre plus grand plaisir), autant les questions politiques sont elles aussi passionnantes. On attend avec impatience de connaître la suite.
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With Iron and Fire disponible en livre!
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ladc51



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MessagePosté le: Jeu Oct 25, 2012 21:12    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
Merci. Un épisode par jour jusqu'à mardi.


Casus, tu te prends pour Balzac ? Shocked

Ne peut-on pas avoir double ration le week-end ? Confused
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Laurent
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 00:14    Sujet du message: Répondre en citant

ladc51 a écrit:
Casus, tu te prends pour Balzac ? Shocked


Ponson du Terrail, à la rigueur !! Laughing

ladc51 a écrit:
Ne peut-on pas avoir double ration le week-end ? Confused


Les épisodes du week-end seront, disons, marquants ! Very Happy
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Casus Frankie

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ladc51



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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 06:45    Sujet du message: Répondre en citant

Ponson du Terrail... Je ne connaissais pas.... Une découverte de plus, merci Casus, merci la FTL...

Mais un Ponson du Terrail qui gagnera sa guerre contre les Allemands !

PS : on est un autre jour, la suite stp !
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Laurent
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Archibald



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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 09:12    Sujet du message: Répondre en citant

C'est passionnant en effet ! La suite !
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« Je ne crois pas que les Allemands aient jamais l’idée d’attaquer dans la région de Sedan. » Huntziger, 7/05/1940.

"Weygand c'est un mur, Gamelin un édredon" (Daladier)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 11:16    Sujet du message: Répondre en citant

Deuxième épisode : un débat démocratique !


Samedi 13 février
Hôtel des Cèdres, Chréa (à une cinquantaine de kilomètres d’Alger, sur les hauteurs), 16h00
– C’est dans cet établissement charmant et discret, dont les clients ont été informés qu'il fermait exceptionnellement pour trois jours, que Léon Blum et Georges Mandel ont réuni d’importants responsables politiques représentant les partis engagés dans le gouvernement.
– La SFIO est évidemment représentée par Blum lui-même. Mais celui-ci n’a pu réussir à tenir à l’écart Paul Faure, secrétaire général du parti, dont les jours à ce poste sont cependant comptés (Faure a affirmé en 1939 que la déclaration de guerre était illégale et il n’a pas changé d’avis, bien qu’il ne soit suivi que par une petite vingtaine de députés SFIO surnommés les “paulfauristes”).
– Les Indépendants Républicains sont représentés par Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, et Henry de Kérillis, ministre de la Marine (marchande).
– Les Radicaux sont représentés par deux de leurs figures de proue, Jean Zay, ministre de l’Information, et Edouard Herriot, président du Parlement.
– Gaston Monnerville, député de la Guyane, représente la Gauche démocratique.
– Charles Tillon, ministre de l’Air, représente plus ou moins officieusement le PCF (où il n’est pas forcément en odeur de sainteté).
– Louis Marin, ministre chargé des relations avec le Parlement, représente la Fédération Républicaine.
– Auguste Champetier de Ribes, sénateur des Basses-Pyrénées, représente le Parti Démocrate Populaire.
– Joseph Laniel, député du Calvados, représente l’ARGRI (Alliance des Républicains de Gauche et des Radicaux Indépendants).
Quelques autres députés et sénateurs d’influence complètent cette phalange.
De plus, si Paul Reynaud est absent, il est représenté par son chef de cabinet, Dominique Leca. Quant à De Gaulle, invité, il a expliqué fort courtoisement que sa présence lui semblait inopportune, s’agissant d’une réunion de hauts responsables de partis politiques, ce qu’il n’est pas. Son fidèle Geoffroy de Courcel est cependant présent, il saura écouter, regarder et… ne rien oublier.
Le thème de la réunion (censé rester secret) : comment éviter une crise parlementaire et préserver le gouvernement (et l’esprit) d’Union Sacrée alors qu’il va falloir remplacer Paul Reynaud à la Présidence du Conseil ? En effet, depuis quelques jours, c’est un secret de Polichinelle : Reynaud va démissionner, sans doute dans quelques jours, pour raisons de santé. Un moment, il a été envisagé d’attendre mars-avril et les élections prévues dans « tous les territoires français libres » pour procéder à sa « relève », mais il semble préférable de ne pas laisser la pénible situation actuelle s’envenimer. Tous les politiques bien informés (donc tous les participants à la réunion) savent qu’il a remis à Lebrun sa lettre de démission antidatée il y a quelques jours, alors que le Président de la République lui avait rendu visite en personne dans la résidence de Sidi-Ferruch où il se repose.
Après un long préambule un peu alambiqué et alors que tout le monde songe qu’il commence, comme parfois, à s’emmêler un peu dans son discours, Léon Blum en vient à la question essentielle : qui allons nous investir pour remplacer Paul Reynaud à la tête du gouvernement ?
Charles Tillon prend un air faussement outragé : « Nous, nous… Monsieur le vice-président du Conseil, vous vous doutez que le Parti Communiste Français n’accepterait pas que cette investiture se fasse par d’autres que les représentants du PEUPLE ! » Jusque là, beaucoup approuvent autour de la table. « Cela dit, continue Tillon, il est indéniable que leur choix ne saurait se porter que sur un homme de gauche… »
Là, forcément, l’unanimité n’est plus à l’ordre du jour. Il y a des « mouvements divers », comme dit le Journal Officiel.
Paul Faure, qui rongeait son frein depuis un moment, intervient : « Ce n’est pas parce que nous pataugeons dans l’illégalité depuis ce fatal 3 septembre 1939 que nous allons choisir le prochain Président du Conseil en petit comité et par acclamations, comme les curetons du Vatican ! Je trouve que ce serait un peu fort de café ! »
Les plus cléricaux présents protestent vivement et quelques invectives volent.
Au bout de quelques instants de cacophonie, Georges Mandel intervient, et dès ses premiers mots, le silence revient dans la salle : « Eh bien voyez-vous, Messieurs, c’est pour cela que nous sommes réunis. A cause de ces chamailleries indignes de la situation du pays. Vous êtes bien placés pour le savoir, l’ambiance à l’Assemblée empire chaque jour. Si encore j’étais la seule cible de certains quolibets bien déplaisants [il lance un coup d’œil bref mais appuyé en direction de Louis Marin, qui représente la Fédération Républicaine et ne peut que lever les bras au ciel d’un air navré], j’ai le cuir solide… Mais il y a aussi les propos scandaleux tenus par certains à l’égard de mon éminent collègue Monsieur Blum – les insinuations sur sa religion sont une insulte à notre démocratie et aux principes que nous défendons dans notre lutte contre l’hitlérisme, je suis sûr que nos collègues justement ou injustement dénommés “conservateurs” le comprendront. J’en suis d’autant plus sûr que leur seule présence ici, de ce côté de la Méditerranée, suffit à démontrer leur patriotisme. Cela n’a pas empêché certains d’entre eux d’être visés par des accusations d’accointances avec ceux de nos ex-collègues qui se sont fourvoyés dans la fange de la Collaboration. Ce genre d’accusation est insupportable. De même, je tiens à faire remarquer que les… camarades, c’est le mot juste, de nos collègues communistes sont depuis près d’un an au premier rang de la lutte contre l’ennemi nazi, et qu’ils n’épargnent ni leur peine ni leur sang. Mais je suis sûr que tout le Parti Communiste est bien conscient que cette lutte a commencé en septembre 1939, et qu’elle s’est trop longtemps déroulée sans lui… »
Chacun en a pris pour son grade et l’assistance semble matée, pour l’instant.
Mandel : « Nous ne prétendons évidemment pas remettre en cause le jeu démocratique ! Les élections qui vont avoir lieu sous peu dans les territoires de l’Empire, qui ont trop longtemps souffert d’un manque de reconnaissance démocratique, sont là pour le prouver. Mais, comme vous l’avez tous appris d’une façon ou d’une autre, le président Reynaud… [Quelqu’un commence à applaudir et très vite toute la salle en fait autant. Mandel attend que les bravos se soient calmés pour reprendre.] Le président Reynaud a su reconnaître qu’il n’était physiquement plus en état d’assumer les responsabilités écrasantes qui sont les siennes, à la suite du tragique attentat que nous savons. Nous sommes réunis ici pour éviter le chaos qui risque de se déclencher lors de l’annonce officielle de sa démission. C’est dire que nous sommes réunis pour mettre fin aux médiocres luttes intestines qui salissent notre démocratie. En cette heure difficile, alors que nos compatriotes de Métropole subissent chaque jour le joug conjugué de l’Allemagne nazie et des quelques Français égarés par leurs obsessions qui se sont mis corps et âmes à leur service, quelle image allons-nous leur donner ? Celle de la dignité républicaine ou celle de mesquines disputes ? »
Il souffle quelques secondes avant d’affirmer : « Je sais que ce mot a été galvaudé, mais il est capital de faire naître entre nous tous, représentants du Peuple français, une véritable Union Sacrée. »
Comme à l’époque du Tigre ? demande d’une voix faussement innocente Joseph Laniel, qui connaît – comme tous les présents – la fidélité de Mandel au souvenir de Clemenceau.
Exactement. Et ce sera un exploit encore plus grand. Car nous avons eu l’échine brisée. Nous avons quitté notre territoire national et nous avons commencé à reconquérir notre Mère Patrie à partir des terres de notre Empire. En ces circonstances inouïes, nous ne pouvons nous permettre de nous abaisser à des querelles politiciennes. [Mandel a un sourire, ou une grimace.] Je vous rassure messieurs, quand nous serons de retour à Paris – non pas si, mais quand – nous pourrons nous amuser à recommencer ce que nous savons faire de mieux depuis les Gaulois. [Beaucoup esquissent un sourire, pensant que Mandel fait un trait d’esprit, mais cette fois, son visage s’est figé en une vraie grimace.] Mais d’ici là, nous ne pouvons offrir au peuple français... Nous ne pouvons offrir au monde le spectacle désolant que nous lui infligeons depuis trois semaines et qui est de plus en plus difficile à dissimuler. Chamailleries, disputes, ralliements, trahisons ! Chacun brigue une place dans un gouvernement qui risquerait fort, hélas de ne même pas survivre jusqu’à la Libération !
Non, messieurs, je ne propose ni un coup d’État, ni la mise en place d’un pouvoir autoritaire, comme d’aucuns nous ont prétendu que le gouvernement le souhaitait lors de la réforme constitutionnelle de décembre 1940. Je vous propose de désigner comme Président du Conseil un homme qui soit au dessus des querelles politiciennes. Qui, le temps que la Victoire nous soit acquise, personnifie l’Union Sacrée pour rassembler autour de lui tous les Français ! »

Herriot lance, mi-amusé, mi-agacé : « Et cet oiseau rare a un nom, je suppose ? »
Charles Tillon, dans ses mémoires, racontera avoir ironisé tout bas : « Dommage que Pétain soit mort, le rôle lui irait bien ! »
Dominique Leca ouvre la bouche, mais il a à peine le temps d’articuler : « Vous avez raison… » que Georges Mandel le coupe avec passion : « Oui, messieurs. Il a un nom. Un nom associé à l’un des plus glorieux Français. Un nom associé à celui de Georges Clemenceau, le père de la Victoire durant l’Autre Guerre. Un nom associé au Tigre ! Cet homme, Messieurs, ce grand Français… »
Quelqu’un chuchote, de façon pourtant très audible : « Allons bon, il parle de lui à la troisième personne, maintenant ! »
Mandel : « Cet homme, c’est le général Henri Mordacq, directeur du cabinet de Monsieur Clemenceau au ministère de la Guerre [Mandel a dirigé le cabinet de Clemenceau à la Présidence du Conseil]. Le général Mordacq a une intelligence brillante, nullement affaiblie par les années. Depuis plus de quinze ans, il lutte contre les faiblesses que nous avons montrées, et je dis bien nous tous ! Il voyait déjà clair en 1929, quand il présidait un Comité contre l’évacuation de la Rhénanie et de la Sarre ! »
Des murmures étonnés courent dans toute la salle.
Mordacq ? Mais que connaît-il à la politique ? s’exclame Jean Zay. Il ne pourra pas se contenter de présider le Conseil comme une potiche !
Je l’ai vu à l’œuvre et je puis vous assurer qu’il a su guider Clemenceau au milieu des écueils de la politique en bien des circonstances périlleuses qui sont restées et resteront inconnues du plus grand nombre. Et puis, un militaire énergique, quel symbole au moment où nos Armées retrouvées s’apprêtent pour la Libération !
Cette fois, Dominique Leca s’est bien préparé, et Mandel, un peu essoufflé au demeurant, ne le coupera pas : « Mon cher ami, vous avez parfaitement raison ! Il faut à la Présidence du Conseil un homme indépendant des partis tout en ayant l’expérience des luttes politiques, un homme à la stature nationale incontestable en même temps qu’un soldat ayant une solide carrière militaire ! Mais permettez-moi d’ajouter : il faut un homme déjà connu du plus grand nombre de nos compatriotes, un homme dont la voix leur a montré sans défaillir, depuis les premiers jours, le chemin de la Victoire ! Et un homme associé depuis les premières heures au refus de l’abdication, du renoncement, de l’abaissement du pays.
Le Président Reynaud, informé de la situation à l’Assemblée et dont je suis ici le porte-parole, a suggéré un nom qui a rencontré l’assentiment chaleureux de Monsieur Blum
[Leca se tourne vers Léon Blum, qui hoche vigoureusement la tête ; il n’a pas besoin de le souligner : Reynaud plus Blum entraîneront presque à coup sûr la majorité de l’Assemblée.]. Son choix, j’en suis sûr, paraîtra naturel à tous nos concitoyens, qui le connaissent déjà fort bien: il s'agit du général Charles de Gaulle, ministre de la Défense et de La Guerre ! »
Ce discours déclenche un brouhaha général. Dominant murmures et exclamations, Paul Faure proteste : « Alors que le maréchal Pétain, il y a trois ans, avait une certaine légitimité pour arrêter le cataclysme qui frappait le pays… »
Jean Zay se dresse, électrisé : « Sans doute parce qu’il n’était pas pour rien dans cette catastrophe, n’est-ce pas Monsieur Faure ? »
Faure bredouille une protestation avant de poursuivre, coûte que coûte : « Enfin, est-ce vraiment un colonel aux étoiles temporaires qui va prendre la tête du pays ? Sommes nous encore dans une démocratie ? Sommes nous chez les seigneurs de la guerre en Chine ? Les discours de De Gaulle que vous appréciez tant ne prouvent qu’une chose : son ambition effrénée ! Ce personnage n’est autre qu’un apprenti dictateur ! Et je pèse mes mots : De Gaulle, dictateur! »
Kérillis le coupe : « Ne soyez pas ridicule ! Cela fait trois ans que tous les membres du cabinet le rencontrent chaque semaine et souvent davantage ! Franchement, qui d’un tant soit peu honnête et sérieux pourrait oser dire ce genre d’absurdité ! Le Général a bon nombre de défauts, mais c’est évidemment un démocrate ! »
Peut-être soucieux de ne pas laisser le champ libre à la droite, Gaston Monnerville prend la parole avec l’autorité que lui donne sa tenue d’officier de la Marine Nationale : « Il est vrai que, civil en uniforme, je n’apprécie pas beaucoup les militaires qui se mêlent de politique. Mais s’il en faut un – et, en ces circonstances exceptionnelles, j’incline à penser que c’est le cas – De Gaulle est sans doute le meilleur. Soyons justes, Messieurs : il n’a derrière lui aucun parti susceptible de lui permettre de se prendre pour un dictateur et, n’étant que général de brigade, je n’imagine pas qu’il puisse nous préparer un coup d’état de prétoriens ! »
Alors que tout le monde commence à parler à la fois, Léon Blum intervient et ramène le calme : « Messieurs, il ne s’agit pas de ressusciter le cabinet Clemenceau tel qu’il fut perçu à l’époque par les parlementaires. Le Tigre s’appuyait sur sa popularité pour prendre les décisions qu’il estimait nécessaires en contournant bien souvent l’Assemblée. Comme mon collègue Georges Mandel, je suis favorable à un nouveau Président du Conseil extérieur au sérail de la politique et, dans la situation actuelle du pays, le choix d’un militaire me semble être une bonne idée. Mais ce militaire sera quoi qu’il arrive solidement encadré par les autres ministres – au reste, dans ces conditions, même le ministère de la Guerre serait confié à un civil. »
Mais Paul Faure se lève à nouveau et n’hésite pas à s’opposer à son camarade de parti : « Messieurs, vous me connaissez tous [Trop bien ! crient plusieurs voix.]. Vous connaissez mes convictions. Chercher à faire l’Union Sacrée, pourquoi pas. Mais vous semblez oublier quelque chose. Il n’y aura pas de nouveau Président du Conseil sans un vote de l’Assemblée et je ne laisserai personne m’obliger à voter pour un candidat qui ne me conviendrait pas. C’est pourquoi j’annonce que MON parti présentera un candidat à la succession de Monsieur Reynaud. »
Blum tente de le raisonner : « Allons Paul, tu ne peux pas faire ça ! Je te rappelle que c’est mon parti aussi ! Nous n’allons pas soutenir deux candidats différents ! »
Mais Faure a brûlé ses vaisseaux. Il s’oppose davantage à Blum qu’il ne conteste la candidature de De Gaulle : « Je sais que toi et tes amis avez déjà prévu de me remplacer, parce que je suis depuis le tout début opposé à cette guerre. Vous trouverez sans mal quelqu’un de plus souple ! Mais je suis encore à la tête du Parti. Veux-tu revivre un deuxième Montrouge ? Veux-tu que mon successeur ne règne que sur des décombres ? J’exige qu’un candidat de la SFIO puisse se présenter. Que la mascarade que vous nous préparez laisse quand même une porte ouverte aux vrais démocrates, aux vrais socialistes ! »
L’éclat suicidaire de Paul Faure semble calmer les esprits en montrant à tous les risques qu’ils courent. Dans un rare élan de solidarité républicaine, la plupart des participants tombent d’accord sur la nécessité d’élire un Président du Conseil indépendant de tous les partis… Ce qui veut aussi dire qu’il n’en privilégiera aucun et qu’il ne sera véritablement soutenu par aucune formation, ce qui devrait permettre de l’écarter sans mal le jour où les Gaulois pourront sans risque recommencer à se quereller.


Dimanche
14 février
Hôtel des Cèdres, Chréa
– La journée est consacrée à une redistribution des portefeuilles au sein du futur gouvernement d’Union Sacrée. On ne prévoit finalement qu’assez peu de changements, puisqu’il est prévu que Blum et Mandel conservent leurs portefeuilles (Affaires Etrangères et Intérieur) et leur titre de Vice-président du Conseil.
Gêné par la défection de Faure, Blum se rapproche des Radicaux et des petits partis qui leur sont rattachés ; il accepte notamment la nomination de Monnerville à la Justice. Parmi les autres accords conclus en cette fin de semaine, beaucoup n’entreront en vigueur qu’une fois la Libération accomplie – d’ici là, comme l’eût dit Clemenceau, on fera la guerre !
Un sujet reste tabou : De Gaulle ou Mordacq ? La question est évidemment abordée lors d’entretiens particuliers, mais jamais en public, façon d’éviter que les paulfauristes (et quelques autres) ne puissent crier à la république bananière ou à la dictature militaire.

(à suivre)
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Anaxagore



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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 11:45    Sujet du message: Répondre en citant

ladc51 a écrit:
Ponson du Terrail... Je ne connaissais pas....

Tu n'as rien perdu... la moitié des phrases pondues P du T n'ont pas le moindre sens. Il était payé à la ligne et faisait les phrases les plus alambiquées possibles.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 11:51    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
ladc51 a écrit:
Ponson du Terrail... Je ne connaissais pas....

Tu n'as rien perdu... la moitié des phrases pondues P du T n'ont pas le moindre sens. Il était payé à la ligne et faisait les phrases les plus alambiquées possibles.

Il a quand même été à l'origine d'un mot que j'aime beaucoup, "rocambolesque" !
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Joukov6



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MessagePosté le: Ven Oct 26, 2012 12:07    Sujet du message: Répondre en citant

Excellent, j'apprécie toujours les "mouvements divers" des assemblées, que ce soit en séance pleinière ou en petit comité ("Vous me connaissez tous", "Trop bien!").

J'ai pu aussi découvrir le personnage de Mordacq, et son destin OTL.
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