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dak69
Inscrit le: 24 Oct 2006 Messages: 345 Localisation: lyon
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Posté le: Mar Jan 24, 2012 07:18 Sujet du message: Résistance en région lyonnaise |
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Bonjour à tous
Je commence ici une nouvelle "série", consacrée à la Résistance en région lyonnaise. A l'occasion, l'action s'éloignera de la capitale des Gaules, qui n'était pas seulement peuplée par des irréductibles...
Voici en tout cas le premier épisode, comme à l'accoutumée peaufiné par Casus
Bien amicalement |
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dak69
Inscrit le: 24 Oct 2006 Messages: 345 Localisation: lyon
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Posté le: Mar Jan 24, 2012 07:28 Sujet du message: Radio-Lyon ment, Radio-Lyon ment, sauf une fois ! |
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Radio-Lyon ment, Radio-Lyon ment, sauf une fois !
I – Lyon, 31 décembre 1942 : un réveillon chez le préfet
Il était 18h30 quand le préfet, Alexandre Angeli, entra dans le petit salon de la Préfecture, où se trouvaient ses invités, conviés – d’aucuns auraient dit convoqués – à un réveillon “privé” qui s’annonçait aussi frugal qu’il était précoce, la rigueur des temps se combinant au couvre-feu, qui n’avait été repoussé que d’une heure ce jour-là. Outre son chef de cabinet, Angeli avait recruté, entre autres, le commandant de la défense passive, qu’il était de bon ton d’appeler « mon colonel », grade qu’il portait en 1939 avant d’être mis à la retraite, le commissaire de police principal, le directeur des Hospices Civils, sans oublier le procureur de l’Etat Français, qui n’était plus de la République (s’il l’avait été un jour !), et bien sûr Mgr Bornet, qui représentait l’Archevêché. Point d’Allemands, qui attendraient les vœux officiels, car ils étaient peu appréciés par le maître des lieux, ce qui ne l’empêchait pas de se plier avec diligence à toutes leurs requêtes, car sa haine pour « les traîtres d’Alger » était encore plus virulente. Pas non plus de membres du conseil municipal, qu’il nommait et remplaçait à sa guise, et qu’il traitait au mieux comme des domestiques. Le journaliste du Nouvelliste, aux ordres bien entendu, était également présent – c’était le seul (outre l’évêque !) à ne pas être accompagné d’une personne du beau sexe. Comme on était entre personnes de bonne compagnie, ou au moins qu’il fallait le faire croire, aucun membre des diverses polices du régime – SONEF, Garde, Croisés de la Reconstruction et autres Contrôleurs Economiques – n’était présent. La Force de Sécurité du Territoire brillait aussi par son absence, mais il s’agissait plutôt d’éviter le ridicule attaché à cette imitation d’armée.
Le préfet sortit une feuille de papier de sa poche, avant de s’éclaircir la gorge avec autorité et de prendre la parole : « Bonsoir, Mesdames et Messieurs. Merci de vous être rendus à mon invitation. Je vais avoir l’honneur de vous faire lecture du discours du Président Laval qui sera diffusé à 19 heures sur les ondes de toutes les radios du Nouvel Etat Français, à l’occasion de la nouvelle année. Vous aurez ainsi sa primeur. »
A cette grande nouvelle, les invités prirent l’attitude qui leur semblait s’imposer, qui au garde-à-vous, qui dans une posture plus civile, mais non moins respectueuse, voire dévote… Le texte exprimait la volonté toujours plus prégnante de faire preuve vis-à-vis de l’occupant d’une obéissance servile allant jusqu’à devancer ses désirs sous couleur de démontrer qu’il restait au NEF une parcelle d’indépendance. Ne défendait-on pas, ce faisant, les valeurs de l’Europe de Charlemagne face à la marée bolchevique et à la mainmise sur le monde de la ploutocratie judéo-anglo-saxonne ?
Lecture faite et couronnée d’applaudissements émus, Angeli invita d’un large geste les invités à se tourner vers une table où deux serveurs en veste blanche veillaient sur quelques bouteilles de Mâcon blanc. Quand les convives eurent trempé les lèvres dans le breuvage, leur mine exprima qu’il était fort aigrelet, ce que l’un d’eux résuma avec une hypocrisie délicatement polie en s’exclamant : « Une cuvée fort appropriée aux circonstances, ma foi ! »
A 19 heures, les portes à double battant de la salle à manger s’ouvrirent, et tout le monde s’y précipita, car elle était chauffée… Personne ne s’attendait à un festin, pas même à une honnête cuisine lyonnaise telle qu’elle était de mise en pareilles circonstances du temps où Edouard Herriot était le premier magistrat de la cité. Mais Herriot avait passé la Méditerranée… Tout son monde installé, le représentant du Nouvel Etat déclara en amuse-bouche : « Comme vous avez pu le constater par vous-mêmes, les étals des marchands étaient copieusement garnis en cette fin d’année, et leurs prix raisonnables. Nous le devons au Président Laval, qui a obtenu que la ration des Français soit substantiellement améliorée afin que cette période de fêtes apporte de la joie à tous les bons citoyens ! Monseigneur, veuillez prononcer le bénédicité. »
Quand l’évêque eut terminé, son voisin, le directeur des Hospices civils, lui glissa : « Savez-vous, Monseigneur, à quoi nous devons cette abondance de viandes ? Point du tout à un miracle digne de Cana, mais au fait que les paysans ont fait abattre une grande partie de leur cheptel, n’ayant pas assez de fourrage pour le nourrir cet hiver ! »
L’ecclésiastique soupira avec componction : « Au moins vos malades en profitent-ils ! » Mais le directeur des Hospices reprit : « Il est vrai que la soupe de mes malades est un peu plus grasse, mais celle des malheureux pensionnaires de mon collègue du Vinatier est encore moins épaisse que l’an dernier, ce n’est presque plus que de l’eau ! Ce n’est pourtant pas parce qu’on est déclaré fou et enfermé qu’on doit crever de faim ! »
Alors que l’évêque s’apprêtait à lui répondre, des coups violents furent frappés à la porte donnant dans le hall, qui s’ouvrit brutalement. Bousculant l’huissier, un individu portant l’uniforme noir du Service d’Ordre du Nouvel Etat Français (que chacun appelait la Milice bien que son créateur, Darnand, détestât cette appellation peu élogieuse à son goût), entra en vociférant : « Trahison ! Sabotage ! Trahison ! »
II – Lyon, mai-juin 1942 : une idée téméraire
Assis à une table d’un café du quartier des Facultés, deux étudiants accablaient de lazzis le discours du Président Laval que la radio venait de diffuser. Le chef du NEF s’y réjouissait des éblouissants succès de l’armée allemande face à la « populace armée » de l’Union soviétique.
– Y en marre, toujours les mêmes salades !
– On aimerait bien en manger, des salades, au fait !
– Oui, mais il les donne aux Boches.
– Et nous, il nous vend ! Deux ouvriers en bonne santé pour un prisonnier malade, c’est pas cher !
– Et bientôt, il vendra de la chair à canon…
– Si seulement cette satanée radio pouvait passer autre chose…
– Un discours d’Alger, par exemple ! Ce serait mieux que sur Radio Alger, avec le brouillage des Boches.
– Tu as un texte sous la main ? Avec la voix qui va avec ?
– On trouvera bien un acteur aux Célestins pour ça !
– Tu parles, tous les bons sont partis en Suisse…
– Alors je le ferai moi-même ! Je suis bon pour les imitations, tu sais. Pas trop la petite voix de Reynaud, mais la grosse voix du Général, tu sais : « La flamme de la Résistance française… ! »
– Monsieur Gérard, chansonnier imitateur ! Pas mal… Mais tu vas faire comment pour brancher un microphone sur la radio ?
– J’en sais rien, je suis étudiant en droit, moi !
– Ah ! Je me demande bien ce que tu étudies, alors, parce que du droit dans ce pays, il n’y en a plus !
– Justement, je prépare l’avenir !… Mais attends, j’ai mon copain Pascal qui est à Centrale, lui saura comment faire.
– On peut lui faire confiance ?
– Oui, il était au monument aux morts de Perrache le 11 novembre.
– Et il ne s’est pas fait attraper ?
– Oh non, il court vite !
– Bon, amène-le, on verra.
………
Huit jours plus tard, à deux rues de là, dans un établissement de même nature, le nommé Gérard recevait de son ami Pascal une leçon de radiodiffusion en temps de guerre.
– Oui, en principe, ce n’est pas compliqué. Mais dans la pratique… Bon, déjà, inutile de chercher à faire passer ça sur la radio nationale…
– Même sur l’émetteur de Lyon ?
– Bon, je commence par le début. A Lyon, il y a trois émetteurs. Celui de la Doua est dans les pattes de la marine allemande depuis 40, on peut l’oublier. Reste celui de la radio nationale et celui de Radio-Lyon. Les programmes ne sont pas faits sur place, mais dans un studio ici en ville, et c’est transmis par câble vers l’émetteur. D’ailleurs, depuis 40, le studio lyonnais de la radio nationale ne sert presque plus, ils ne font que reprendre les programmes de Paris qui arrivent directement à l’émetteur, on l’oublie aussi.
Reste Radio-Lyon, qui tourne quelques heures par jour à partir du studio de la rue de Marseille, où ils passent beaucoup de disques. Ils en ont une collection, mon vieux, même du jazz ! En plus, ils ont de quoi en enregistrer, car toutes les émissions sont faites d’avance : ils les mettent sur disque et les passent ensuite. Comme ça, ils peuvent les repasser aussi souvent qu’ils veulent. Sauf les informations, bien sûr.
– Bon, alors c’est facile ! On entre à l’heure des nouvelles, on neutralise tout le monde, on prend la place du speaker et on lit le discours qu’on veut au micro !
– Tu crois-ça ? Viens, on prend nos vélos, c’est à deux pas, on passe devant et tu vas voir !
Effectivement, Gérard put se rendre compte par lui-même… Le studio était gardé par une douzaine d’individus qui auraient fait bonne figure dans un film de gangsters d’avant-guerre. Tout y était : la gueule, la carrure, les chapeaux et les gabardines, et même les grosses bagnoles, pourtant rarissimes en raison du manque d’essence. Une copieuse artillerie faisait sans doute aussi partie de la panoplie. Les deux étudiants s’arrêtèrent au bord du Rhône et s’assirent sur un banc, gardant l’œil sur leurs vélos, objets de toutes les convoitises en ces temps-là.
– Merde, merde et remerde ! C’est une armée ! Comment ça se fait ?
– Tu ne sais pas ? Le propriétaire de la station, c’est Laval lui-même !
– P… ! Il l’a volée ou quoi ?
– Non, ça fait des années que ça lui appartient. Et bien sûr, il s’est bien gardé de “nouvel étatiser” sa propriété privée !
– Quand je pense que tout le monde écoute ça !
– Que veux-tu, les programmes sont bien moins chiants que ceux de la radio officielle… Malin, le Président : il sait que sa propagande passe mieux comme ça !
– Bon, comment faire, alors ? Du côté de l’émetteur, c’est pareil ?
– Déjà, c’est à la campagne, et c’est entouré de murs et d’une grosse grille. C’est bouclé la plupart du temps. Il y a aussi des gardiens, même s’ils s’emmerdent à longueur de journée.
– Oui, pas de bistrots et de pépées dans le quartier, là-bas !
– Tu as tout compris. Que des choux et des patates.
– C’est donc là-bas qu’il faut faire notre coup !
– Non, ça n’ira pas non plus. Il n’y a pas de studio, pas de micro, il n’y a que l’émetteur et le monde pour le faire marcher. On pourrait bien bricoler de quoi faire sur place, mais le temps de comprendre comment ça marche là-bas, ce sera trop tard.
– Ils sont nombreux pour faire tourner ça ?
– Comme ça ne fonctionne que de l’après-midi au couvre-feu, pas besoin de plusieurs équipes. Mais ils sont quand même une bonne dizaine…
– Alors, il n’y a pas de solution ?
– Attends, j’ai une idée… Mais bon, on en reparlera dans une semaine, là j’ai un cours dans 10 minutes. Electricité, justement !
………
Pourtant, à la mi-juin, l’affaire semblait avoir fait long feu.
– Alors, Gérard, ton copain, qu’est-ce qu’il devient ? Il y a un mois, tu nous disais que c’était dans la poche !
– Non, c’est définitivement raté. Il m’a expliqué, c’est trop compliqué et trop risqué !
– Tu parles, c’est encore un dégonflé ! Enfin, on a toujours les tracts.
III – Lyon, juin 1942 : un allié inattendu
En fait, si Pascal n’avait pas donné suite, c’était pour une autre raison. Après la discussion initiale avec son copain Gérard, il s’était rendu compte qu’il manquait sérieusement de connaissances approfondies sur le sujet. Il avait donc commencé à se documenter, le plus naturellement du monde, à la bibliothèque de son école… Un après-midi de début juin, alors qu’il était plongé dans un épais manuel, il se rendit compte qu’un personnage à la silhouette familière, professorale et quelque peu redoutée, venait de s’arrêter près de sa table et l’observait avec attention : « Alors, jeune homme, on a enfin décidé de s’intéresser à ma matière, enfin au moins à quelque chose qui s’en approche ? C’est tout à votre honneur, mais vous partez de loin ! “Traité pratique de radio-électricité”, rien que ça !… Vous comptez construire un émetteur, ou vous avez une autre idée stupide ? »
Pascal devint écarlate et se mit à bafouiller : « Heu, non, enfin, c’est à dire, je… »
– Mais c’est qu’il a une idée stupide ! Bon, pas ici, mon garçon ! Ce soir, 19 heures, à la brasserie Georges. Vous m’attendrez. N’oubliez pas vos tickets !
………
Pascal fit les cent pas devant la brasserie dès 18h45. Il n’attirait guère l’attention, vu le flux incessant de personnes qui entraient et sortaient de ce célèbre établissement situé à deux pas de la gare de Perrache et plus vaste, disait-on, que le hall de la gare lui-même. A Lyon, les priorités sont bien respectées… Le professeur demanda au garçon, qu’il connaissait visiblement, une table discrète, derrière un pilier, et passa rapidement la commande. De toute manière, le choix était restreint !
– Bien, en attendant les mets délicieux qu’on va nous apporter, si nous reprenions la conversation que nous avons commencée tantôt ! Que voulez-vous faire ?
Pascal rougit à nouveau, s’étrangla derechef et se dit que le plus simple était de jouer cartes sur table. Après tout, depuis deux années universitaires, il commençait à connaître les opinions politiques des différents professeurs. Celui-ci choisissait des journées précises, comme le 11 novembre ou le les lendemains de victoires alliées, pour arborer à la boutonnière une décoration dont les connaisseurs disaient qu’elle venait sûrement de l’Autre Guerre…
– Je voudrais passer un message sur Radio Lyon.
– C’est simple, ils acceptent toutes les réclames, ils vous feront peut-être même un prix, par les temps qui courent !
– Ce n’est pas vraiment une réclame, c’est un message, heu… politique.
– Et pas vraiment de la politique officielle ? Enfin, pas de celle de Paris ?
– Pour ne rien vous cacher… C’est ça.
– Et vous pensiez faire comment ?
– Interrompre le câble qui relie le studio à l’émetteur, placer un phonographe électrique qui passerait le message enregistré sur un disque, et rebrancher ensuite !
– Et vous enfuir en courant… L’idée est bonne, mais il va falloir creuser un peu. Ah, voici notre suprême de rutabagas ! Bon appétit, je crains qu’il vous en faille une bonne dose pour avaler ça. Garçon, apportez-nous donc un pot de Côtes pour accompagner dignement la saveur de ce plat !
– Monsieur, si je puis me permettre, c’est injurier notre sommelier ! Ainsi que notre cuisinier. Ce ne sont pas des rutabagas, mais de jeunes navets !
– Pourtant, à l’odeur… Je ne vais quand même pas vous demander de l’eau de vaisselle pour être en accord ! Faites au mieux, surtout mieux que ce que vous mettez dans les assiettes.
Une fois le garçon parti : « Bien, reprenons notre affaire. Vous savez où vous allez commettre votre méfait ? »
– Oui !
– En d’autres termes, vous savez par où passe le câble…. Un problème de résolu, vous m’en direz davantage une autre fois. Et comment allez-vous faire pour que ce qui sortira de votre phonographe soit assez fort pour être entendu ? Vous avez une idée de ce qui est nécessaire ?
– Euh, pas vraiment.
– Deuxième problème, à résoudre celui-là ! Quand j’y pense, ce serait un travail instructif dans le cadre de vos études… Bon, en plus, il ne faudra pas que ce soit déformé, autre problème ! Et comment allez-vous couper votre câble, puis le rebrancher ?
– Là, j’y ai pensé. En fait, il faudrait plutôt un commutateur sur lequel on pourrait brancher le phonographe et qui permettrait de faire passer le courant en direct ou depuis le phono.
– Bien, de ce côté-là, c’est mieux, mais il y a encore un effort à faire… Ah, vous nous apportez quoi, là ?
– Brouilly 1938, Monsieur
– En tickets ?
– Vous n’y pensez pas, la maison vous l’offre ! C’est un de ces Messieurs de la nouvelle administration qui n’a pas jugé utile de finir la bouteille.
– C’est là son moindre tort ! Merci, cher ami !
Le garçon eut un petit sourire, remplit les verres et repartit.
– Reprenons. Et le discours, vous allez l’avoir comment ? Vous le demandez par la poste à Alger ? Parce qu’il faut quelque chose d’adapté, pas un vieux discours !
– Ah…
– Bien, ça, je m’en charge. Maintenant, vous serez Blaise – ça vous va bien, avec votre prénom. Moi, je serai André. Compris ?
– Oui, Monsieur.
– Ah, dernière question pour aujourd’hui. Vous voyez ça pour quand ?
– Pour le 14 juillet, bien entendu !
– Et ambitieux avec ça ! Bien, pas un mot de tout ça à quiconque, bien sûr. Pas plus votre mère que votre petite copine ou votre plus vieil ami ! Vous le jurez !
– Je le jure !
– Bon, videz votre assiette, maintenant, même si ça vous coûte !
Le rutabaga avalé : « Je vous ferai signe à nouveau à la bibliothèque. D’ici là, réfléchissez bien à tout ce qui manque pour faire marcher votre affaire. A présent, il nous reste bien assez de temps pour rentrer avant le couvre-feu. Ne vous faites pas prendre pour un motif aussi stupide ! »
IV – Lyon, 12 juillet 1942 : pas de précipitation
Contrairement au Beaujolais entre Rhône et Saône, il y avait encore loin de la coupe aux lèvres : l’opération s’avérant bien plus complexe techniquement que ce que croyait “Blaise”. Pendant les dernières semaines avant les vacances, il eut l’occasion d’en mesurer la difficulté, un certain nombre de travaux pratiques en électricité fort opportunément inscrits à son emploi du temps lui permettant de se rendre compte de ce qui restait à faire.
………
– Alors, Blaise, toujours partant ?
– Pour les chantiers forestiers et montagnards ? Ben oui, c’est obligatoire sinon je ne suis pas repris à la rentrée d’octobre.
– Et encore, vous avez de la chance. Pour les autres, c’est six mois… Non, je ne pensais pas à ça…
– Ah ! Pour le message sur Radio Lyon ! Plus que jamais, mais pour le 14 juillet, c’est raté, c’est après-demain !
– Je pensais bien que vous vous en apercevriez tout seul. Mieux vaudra le faire quand tout sera prêt que de s’imposer une date, vous ne pensez pas ?
– Vous avez raison.
– Figurez-vous que votre affaire intéresse certains de nos amis. Un nom de code lui a même été attribué : “opération Brouilly”. Brouilly sera le mot de passe, mais silence absolu, comme il se doit.
V – Lyon, parc de la Tête d’Or et central Parmentier, octobre 1942 : du matériel bien utile
C’était une fin d’après-midi typiquement lyonnaise… Humide, avec un brouillard empêchant d’apprécier les roux et les ocres des feuilles qui n’étaient pas encore tombées des arbres du parc. Peu de promeneurs en ce jeudi, hormis l’habituelle marmaille qui ne souciait guère de la météorologie. De temps en temps, quelqu’un s’asseyait sur un banc, et, parfois, engageait la conversation avec son voisin, comme ici, devant un des ginkgos du parc : « C’est quand même curieux, il y a plein de bancs libres mais, l’avez-vous remarqué, ce sont toujours les mêmes qui sont occupés ! »
– J’ai une explication, Monsieur : les bancs qui viennent d’être libérés ont l’avantage d’être secs, certes pour peu de temps. Mais on serait bien mieux au chaud, avec cette bruine !
– Sans charbon ? Non, croyez-moi, jeune homme, il ne nous reste que l’exercice pour nous réchauffer. Parce que, dans le quartier, inutile d’espérer trouver un bon Brouilly ! Vous vous appelez comment ?
– Blaise, Monsieur (le plus jeune des deux avait été mis en confiance par l’évocation du Brouilly).
– Ah, nous avons une relation commune, André m’a parlé de vous. Je suis Alexandre. J’ai quelque chose à vous montrer. Venez me voir demain, est-ce possible ?
– D’accord, mais où ?
– Ah, suis-je bête ! Ici (dit le nommé Alexandre en montrant un nom sur un journal), vous demanderez Monsieur l’Inspecteur, le gardien sera prévenu. Entrez par la porte sur le côté, pas l’entrée principale. Après vos cours, à la même heure ?
– J’y serai, Monsieur… Alexandre !
………
Le lendemain, Blaise se présenta au central téléphonique Parmentier, à proximité de l’Université. Il sonna à la porte latérale et un gardien en uniforme de facteur vint lui ouvrir. Comme convenu, il demanda « Monsieur l’Inspecteur », et il fut conduit à l’autre bout du bâtiment, après avoir traversé la salle où opéraient les fameuses demoiselles du téléphone, étroitement lorgnées par des individus qui n’avaient rien à voir avec l’administration des PTT. Dans le couloir, le gardien glissa « Y en a qui se croient des Prosper, d’autres des Roméo, mais ce sont tous des couillons ! » avant de frapper à la porte du bureau marqué « Monsieur l’Inspecteur Principal ». La porte s’ouvrit. Après avoir remercié le gardien, Alexandre fit entrer Blaise : « Venez, je vais vous faire visiter les entrailles du bâtiment. »
………
– Mais on ne s’entend pas, là-dedans !
– Justement, pour ce que nous avons à nous dire, c’est préférable. Le vacarme alentour provient du central automatique. Ça change des demoiselles de l’étage ! Passons à côté, aux essais, il y a un peu moins de bruit.
………
– Voilà ce que j’ai pour vous : deux magnifiques boîtiers d’essais de lignes. Quatre positions : normale, essais I, essais II, essais III. On les utilise lors de la mise en service des lignes, ou en cas de dérangement. En position normale, rien à dire. Essais I, c’est comme normale, mais avec un voltmètre et un ampèremètre adaptés branchés sur le boîtier, ici et là, c’est marqué. Essais II, la ligne n’est plus reliée au central, mais à un dispositif extérieur envoyant des signaux d’essais, que l’on branche là. Essais III, c’est comme Essais II mais avec le voltmètre et l’ampèremètre.
– Mais c’est magnifique ! Tout à fait ce qu’il me faut !
– Je vous en donne deux, car vous aurez peut-être à le modifier pour vos besoins.
– Et là, on branche quoi ?
– Un casque, pour écouter. Remarquez, ça peut vous être utile aussi. Tenez, en voilà un, hors inventaire. Et il fonctionne, sinon il ne serait pas là. Vous avez bien compris ?
– Tout à fait.
– Attendez, ce n’est pas fini. N’abusez pas des positions essais, et encore moins du casque, car ça affaiblit le signal transmis. Mais ça, vous devez le savoir ! Ah, et si on vous embête, vous sortez ce papier officiel : ça dit que c’est du matériel de rebut destiné au laboratoire de votre école pour expertise. Autre chose, pour l’installation – ce matériel n’aime pas l’humidité, à vous de voir.
– Encore merci.
– Quand vous serez prêt pour l’installation, prévenez André. Je serai de la partie. Ne me contactez surtout pas directement, vous avez vu qui traîne dans les parages !
Blaise repartit sans être inquiété, il est vrai qu’il n’avait que quelques minutes de marche.
………
Le jour suivant, samedi, Blaise passa une bonne partie de son temps à la bibliothèque, attendant le passage d’André. Rendez-vous fut pris pour le lendemain dimanche, dans un café près de la place de la Croix-Rousse.
VI – Lyon, quartier de la Croix-Rousse, octobre 1942 : chauds les marrons !
Blaise arriva place de la Croix-Rousse un peu essoufflé. La file d’attente pour la ficelle (le funiculaire desservant la colline de la Croix-Rousse) la avait paru bien longue ; connaissant mal les traboules, il s’était résigné à monter sur la colline par les rues en pente entrecoupées d’escaliers.
Quand il déboucha, il fut accueilli par l’odeur des marrons chauds et les flonflons de la fête foraine qui, malgré les restrictions de toute nature, avait réussi à survivre. Passant devant les différents stands, il remarqua que les tirs à la carabine à air comprimé étaient bien moins nombreux que par le passé. Curieux, il en demanda la raison à l’un des forains qui lui répondit : « T’as qu’à essayer, tu comprendras, mais c’est 5 sous quand même ! » De fait, le malheureux fusil qu’on lui tendit avait du mal à envoyer son modeste projectile sur la cible à 3 mètres… Ce n’était pas avec ça qu’on allait chasser l’occupant ! Ni même amuser les gones. Il continua, passa devant la sempiternelle baraque du “Don aux prisonniers”, ainsi que devant celles des différents mouvements encadrant (ou prétendant encadrer) la jeunesse. Mais la foule était nombreuse, encouragée par un magnifique ciel bleu et par la perspective de manger des marrons chauds, sans tickets ni limite.
Il se fraya un chemin jusqu’au café Chantecler. Bien que l’intérieur ne fût pas embrumé par la fumée de cigarettes comme c’était la règle avant-guerre, il ne vit pas André – il se retourna, pour le trouver juste derrière lui. Tous deux prirent place à une table sur le côté, donnant sur le boulevard. Le serveur déposa devant eux deux verres de vin blanc et, d’un regard sur l’ardoise pendue au-dessus du comptoir, ils purent constater que c’était la seule boisson servie ce jour-là : « Blanc de la Vogue aux Marrons : 3 francs le verre ». Même la limonade avait disparu. André parla le premier : « Il ne faudrait plus trop traîner, maintenant, pour votre appareillage. Les pièces se font rares, d’ailleurs la fabrication de postes de radio est interdite. »
– J’ai ce qu’il me faut : deux lampes, et le reste, je l’ai récupéré sur un poste en panne.
– Vous l’avez trouvé où ?
– Au magasin de M. Teppaz.
– Connais pas ! Et le phono électrique ?
– Il va m’en prêter un, je lui ai dit que c’était pour une petite fête entre étudiants.
– Surtout pas, c’est trop risqué pour lui. Si vous êtes pris par les flics ou les sbires, imaginez ! Non, vous allez lui en acheter un, vous direz que c’est pour vos parents.
– Mais ils habitent Clermont-Ferrand !
– Justement, ça ne se trouve plus là-bas !
– Mais ça coûte cher, je n’ai pas les moyens.
– Nous, si ! Vous aurez l’argent dans la semaine. A part ça, vous aurez fini votre bricolage quand ?
– Ce n’est pas un bricolage, c’est du travail sérieux ! Il en va de la réputation de l’Ecole ! Deux semaines, pas plus.
– Et où allez-vous installer tout ça ?
– Justement, j’ai un problème.
– Ah bon ! Et c’est maintenant que vous le dites. Les Allemands ont installé un canon de DCA sur le câble ?
– Non, non, c’est pas ça, le problème, c’est Martine.
– Martine ? Qui c’est, celle-là ?
– Il faut que je vous explique. Le câble passe derrière la grange de la ferme du père de Martine, juste derrière le mur, le long d’un chemin de terre, et il est bien sûr enterré. C’est Martine qui m’a raconté ça, elle avait 12 ans quand ça s’est fait.
– Et maintenant, elle en a combien ?
– Heu, 19. Elle me l’a raconté au printemps dernier.
– Dans la grange, couchés dans le foin, et avec juste un peu de soleil pour témoin, à travers les fissures des parois ? Ah, jeunesse ! Elle est au courant ?
– Il a bien fallu. J’avais commencé à creuser…
– Et son père ? Quelles sont ses opinions ?
– D’un côté, en tant que paysan, il profite de la situation, et de l’autre, il a fait celle de Quatorze et le frère de Martine est prisonnier. Alors il est comme la plupart des Français : il attend…
– Vous allez souvent là-bas ?
– Oui, c’est à chaque fois un bon repas d’assuré !
– Quelle bonne excuse… Comment voyez-vous la suite ?
– Il faut finir de creuser, étayer, surtout autour de la section dégagée du câble, et installer le boîtier de raccordement d’Alexandre. Je l’ai protégé avec une boîte en bois, qu’on peut ouvrir pour accéder aux bornes, avec des trous pour faire passer le câble. On bouchera avec du mastic à vitres… Il faudra faire ça discrètement tôt un matin, quand ils n’émettent pas.
– Et pendant qu’il n’y a personne à la ferme. Tiens, le matin de la Toussaint ?
– Oui, j’aurai fini de creuser d’ici là. Ils iront tous à la messe, voisins compris, et après, ils iront au cimetière. Et ça ne surprendra personne si un inconnu passe par là.
– Bon, assez dit pour aujourd’hui. Vous me ferez un plan d’accès pour Alexandre.
Ils avalèrent leur verre de blanc avant de ressortir. Avec la monnaie, André acheta des marrons chauds, qu’il donna à Blaise. Celui-ci retourna ensuite chez lui en passant par la montée de la Grande Côte, qui, c’est bien connu à Lyon, peut aussi se descendre !
VII – Une ferme aux environs de Lyon, novembre 1942 : installation et essais
Le 1er novembre, l’installation du boîtier de dérivation se fit sans trop de problèmes. Alexandre arriva à vélo à la ferme, accueilli par Blaise arrivé juste avant et qui lui entrouvrit le grand portail en bois massif. Le chien aboya un coup, puis se tut. Les deux hommes se dirigèrent vers la grange, où Blaise dégagea un tas de foin, puis des planches recouvrant un trou qui se prolongeait sous le mur. Le câble était dégagé sur environ un mètre.
Alexandre sortit des outils d’une sacoche frappée “PTT” et se mit à l’ouvrage, commençant par enlever la protection métallique du câble, puis défaisant progressivement l’isolant extérieur. Deux plus petits câbles apparurent alors. L’homme de l’art n’eut aucun mal à les distinguer : le premier, composé de fils de téléphone ordinaires, ne l’intéressait pas. « C’est pour les communications de service entre le studio et l’émetteur. Pas besoin qu’ils payent une taxe à chaque fois qu’ils s’appellent. » dit-il à Pascal. Le deuxième était le bon : après ouverture, deux fils de cuivre isolés et soigneusement torsadés apparurent, entourés d’une tresse métallique. Il jeta un coup d’œil à sa montre et coupa net les fils, sans l’ombre d’une hésitation. Il enleva davantage d’isolant, puis fit passer les fils dans le coffret contenant le boîtier d’essais, et rétablit les connexions. Il rangea ses outils et sortit un instrument de mesure. « Vous vérifiez à l’ohmmètre ? » demanda Blaise – Alexandre opina du chef. Après avoir vérifié sur toutes les positions du commutateur qu’il n’y avait pas d’anomalie, l’appareil fut rangé, les trous par où les fils passaient obturés, la boîte refermée, les planches puis le foin remis en place. Moins d’une demi-heure avait été nécessaire.
Alexandre repartit en direction de l’église de Dardilly, pédalant à toutes jambes pour passer pour un retardataire si d’aventure quelqu’un l’observait. Blaise, lui, attendit tranquillement que le paysan et sa famille reviennent, se rendant utile en allant donner un picotin aux deux chevaux de la ferme. Comme à l’habitude, le déjeuner fut des plus copieux et, quand le fermier mit en route la radio au démarrage du programme de l’après-midi, le son était tout à fait normal. Martine fixa alors des yeux Blaise, avec un grand sourire, auquel il répondit par un petit hochement de la tête. Il regretta que l’ambiance familiale ne s’y prêtait pas, car il aurait volontiers dansé avec elle à la musique diffusée par le meuble en acajou…
………
Le 11 novembre, Pascal retourna dans le trou, cette fois-ci pour faire des mesures. Pour éviter tout trouble à l’ordre public, écoles et facultés avaient été fermées ce jour là, et tous les lieux propices à manifestation gardés ou barrés. Il profita du fait qu’une fois par semaine, des signaux d’essais étaient envoyés par le studio à l’émetteur avant de passer sur les ondes : ils étaient parfaits pour mesurer tension et intensité dans le câble. Muni des instruments empruntés au laboratoire de l’école ainsi que d’une bonne rallonge (s’il y avait bien l’électricité dans la grange, il fallait encore l’amener au bon endroit), il effectua plusieurs relevés. Il put ainsi ajuster l’appareillage qu’il avait fabriqué.
………
Une dernière vérification était cependant encore nécessaire, celle de l’ensemble de l’installation. Pour cela, il mit tout en place un dimanche après-midi, le disque des “Excellents Français” de Maurice Chevalier prêt à être joué dès qu’il passerait à partir du studio. Casque sur les oreilles, il entendit l’annonce, et substitua immédiatement sa propre machinerie à celle du studio. A la fin du disque, qui craquait quand même plus que celui du studio, il remit le commutateur sur sa position normale et débrancha le tout. Deux minutes plus tard, Martine vint le rejoindre dans la grange, un sourire joyeux aux lèvres. Tout avait bien fonctionné ! Ils célébrèrent dignement cette réussite.
Il ne restait plus qu’à attendre un peu pour parachever victorieusement l’opération Brouilly.
A suivre, bien entendu ! |
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ladc51
Inscrit le: 17 Oct 2006 Messages: 1296 Localisation: Paris
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Posté le: Mer Jan 25, 2012 10:10 Sujet du message: |
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Excellent, bravo !
On attend la suite avec impatience... _________________ Laurent |
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dak69
Inscrit le: 24 Oct 2006 Messages: 345 Localisation: lyon
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Posté le: Lun Fév 06, 2012 07:25 Sujet du message: |
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Et voici la suite, comme d'habitude affinée par Frank...
IX – Blida, 28 décembre 1942 : au GC V/60
Quelqu’un qui aurait visité les infrastructures de Blida un an plus tôt aurait eu bien du mal à les reconnaître. La piste avait été rallongée et bétonnée, de nouveaux hangars avaient été érigés, et une sérieuse clôture entourait maintenant les installations, sauf en bout de piste, où elle avait été mise par terre plusieurs fois suite à des atterrissages un peu longs, provoquant des dégâts aussi supplémentaires qu’inutiles à des avions qui n’en avaient vraiment pas besoin ! Mais la Légion surveillait les lieux et suppléait largement au trou dans l’enceinte, d’ailleurs encadré de deux batteries de DCA, reliées (comme les autres) au central d’alerte radar, chose inimaginable naguère…
S’il était entré dans les hangars, notre visiteur aurait été surpris par le faible nombre d’appareils présents : des bimoteurs chasseurs de nuit appartenant au GCN chargé de veiller sur les cieux nocturnes d’Alger, et la collection hétéroclite de petits avions en plus ou moins bon état que l’on trouve sur toutes les bases aériennes pour l’entraînement et les liaisons… Mais derrière des portes sévèrement gardés portant l’inscription « GB V/60 » se trouvaient aussi des bombardiers d’un type bien particulier…
Si notre visiteur avait eu un œil quelque peu exercé, il aurait vite reconnu que ces bombardiers si bien surveillés avaient déjà servi, et même beaucoup servi. La couche de peinture noir mat qui les recouvrait n’arrivait pas à rendre invisibles toutes les réparations de « carrosserie » qui avaient été faites (notamment pour boucher des trous de calibres variés), sans parler de nombreuses bosses. Le visiteur aurait aussi été surpris de constater la disparition d’une bonne partie de l’armement défensif : les postes de tir latéraux avaient été remplacés par des portes, et la tourelle ventrale, quand il en existait une, par un orifice circulaire fermé par des portes en contreplaqué… S’il avait visité l’intérieur de l’appareil, il se serait demandé quelles bombes de l’arsenal allié pouvaient bien être accrochées aux lance-bombes, et à quoi donc servait tout le « mobilier » installé dans le fuselage.
On l’aura compris, les appareils du GB V/60 étaient destinés à des missions bien spécifiques, en l’occurrence l’approvisionnement de la Résistance en territoire occupé, à commencer par la France métropolitaine. Sa dotation était composée de trois Consolidated LB-30, vétérans de Blowlamp, d'un autre exemplaire encore plus vénérable, de deux Lockheed Hudson, plus deux autres LB-30 décrépits destinés à l’entraînement, qui n’avaient pas eu droit à autant d’égards en matière de transformation et d’ailleurs stationnaient à l’extérieur. Les six appareils opérationnels ne sortaient que la nuit, pour des missions de parachutage de matériel ou de personnel (ô combien précieux !) et, pour les Hudson, de dépose et de récupération de civils ou de militaires.
Les nuits précédentes, le groupe n’avait vraiment pas chômé. Tous les appareils avaient fait des rotations avec la Corse, parachutant des approvisionnements d’urgence, réclamés par le « délégué extraordinaire » Jacques Bingen. Ces missions étaient loin d’être de tout repos, surtout pour des Liberator pas vraiment réputés pour leur maniabilité, dans une zone où le relief réclame le plus grand respect. Un des Hudson avait même fait un vol « passagers » vers Ajaccio, emportant des spécialistes des infrastructures aériennes et des transmissions.
Ce soir, l’autre Hudson était en partance pour le sud de la France, reprenant des liaisons (presque) régulières provisoirement interrompues – non, pour une fois, par les caprices de la météo ou le manque de coopération de la lune, mais par la rapide évolution de la situation en Corse. A 22h00, quatre personnes montèrent à l’arrière, où se trouvaient déjà une vingtaine de valises, et s’installèrent tant bien que mal. Quinze minutes plus tard, les moteurs furent mis en route, quelques colis supplémentaires furent encore embarqués (les voyageurs ne payaient pas l’excédent de bagages…), et l’appareil se dirigea vers la piste, aux mains d’un équipage réduit à deux personnes, le pilote et le navigateur.
X – Aux environs d’Arles, 29 décembre 1942, 02h00 : le courrier d’Alger
Après une traversée éprouvante pour les nerfs, car faite sur les deux cents derniers kilomètres à environ 100 mètres d’altitude pour éviter la détection par les radars allemands, le Hudson passa au-dessus d’un mas isolé et remonta un peu pour que le pilote puisse avoir une meilleure vue du terrain. Au bout de trente secondes, il vit s’allumer les trois lampes de balisage caractéristiques, ainsi que le clignotement de la lampe torche, qui envoyait « TL » en morse, correspondant au code du jour.
Comme d’habitude, il se posa très court et resta aux commandes, pendant que le navigateur se précipitait à l’arrière pour ouvrir les portes, faire sortir les passagers, puis organiser une chaîne pour évacuer les valises et paquets. Quatre hommes et deux femmes montèrent ensuite à bord (eux n’avaient qu’un très mince bagage !), puis le navigateur referma et verrouilla la porte avant de reprendre sa place à côté du pilote.
Le Hudson décolla immédiatement et, après avoir acquis suffisamment d’altitude, fit un large virage à gauche et prit un cap au sud. Il n’était pas resté plus de cinq minutes au sol. L’avion se posa à Alger quatre heures plus tard sans incident.
Comme on peut l’imaginer, pendant ce temps, en Arles, les affaires avaient été rondement menées. Sous la direction du délégué local du SOA (Service des opérations aériennes), les passagers avaient été emmenés en lieu sûr, et les valises et paquets remis à des représentants des destinataires (s’ils étaient proches et avaient été prévenus), ou, pour la plupart, à des courriers qui les achemineraient dès le matin.
XI – Voie ferrée Arles-Tarascon, 30 décembre 1942, 07h30 : un paquet pour Lyon
Le signal en sortie d’une légère courbe passa au rouge et le train de marchandises qui s’approchait à petite vitesse s’arrêta dans un grand nuage de vapeur. Tracté par une 140 ex-PLM, le train se composait d’une dizaine de wagons chargés d’oranges d’Espagne et d’à peu près autant de wagons foudres remplis de vin du Languedoc, le tout destiné à l’intendance de la Wehrmacht. A ce titre, il était gardé par deux soldats, l’un se tenant sur la plate-forme de la locomotive, l’autre dans le fourgon du chef de train, en queue de convoi. Quand le train s’arrêta, le soldat de la locomotive fit un geste particulièrement explicite pour invoquer « un appel pressant de la nature », et descendit, avant d’aller se mettre à l’abri des regards derrière un buisson…
A ce moment, le jeune Sébastien Valette, que la présence du soldat avait plus que contrarié, déboucha de l’autre côté de la voie, et remit un paquet au mécanicien. Le chauffeur, de quelques coups de pelle experts, poussa une partie du charbon, dégageant une trappe donnant sur un petit compartiment où le paquet fut placé, avant que la trappe ne soit à nouveau recouverte. Le signal passa au vert et le mécanicien joua longuement du sifflet, ce qui fit revenir à toute vitesse le Gefreiter, à moitié rajusté… Sébastien n’avait pas attendu, trop content de ne pas devoir repartir à nouveau avec son colis – la veille, le train prévu ne s’était pas arrêté, et la prochaine “ramasse” n’aurait lieu que le lendemain.
Le convoi poursuivit sans encombre, quoique lentement, sa route jusqu’à Lyon, où ses wagons furent séparés, et la locomotive entra au dépôt de Vénissieux à cinq heures de l’après-midi.
XII – Lyon (et environs), 31 décembre 1942 : livraison, émotions et radiodiffusion !
Au milieu de la matinée, dans le quartier de l’Université : « Voici enfin l’objet, Blaise ! »
– Il était moins une !
– Vous ne croyez pas si bien dire… Je peux écouter ? Je n’ai pas osé avec mon vieux phono à aiguilles, et ma femme m’aurait posé des questions !
– Vous avez raison, André, ces disques sont très fragiles. Ah, ils l’ont mis dans la pochette d’un vieux Tino Rossi, qu’ils ont doublée avec de la feutrine pour le protéger. Ils ont même mis les étiquettes qui vont avec ! Prenez le casque, là…
(…)
– Bon, « Catarineta Bella », c’est le texte de Reynaud, vous le passez d’abord, et « Marinella » c’est celui de De Gaulle. Vous vous souviendrez !
– Bien sûr !
– Un conseil : mettez-le au milieu de quelques autres en le transportant. Comme ça, si vous êtes contrôlé…
– Vous avez raison. Bon, je vais apporter le phono à la ferme maintenant, à vélo, et je reviendrai chercher les disques ensuite.
– Soyez prudent… Et soyez à l’heure !
– Au fait, il est arrivé comment ?
– Même si je le savais, je ne vous le dirais pas ! Ah, ces jeunes gens, aucune idée de la sécurité ! Bon, à propos de sécurité : une fois le discours de Laval fini, ne vous attardez pas, même si vous n’en avez pas fini avec les discours de nos ministres. Compris ?
………
Alors que Blaise venait de repartir vers la ferme avec les disques, il fut intercepté par quatre agents du Contrôle économique. Les “Gardes de la Sécurité Economique” espéraient bien mettre la main sur quelques marchandises prohibées (pour les autres) et profitables (pour eux) en ce dernier soir de l’année. Ne découvrant rien de mieux qu’un bout de pain sec dans les sacoches du vélo, ils s’intéressèrent au contenu du sac de Blaise : « Ah, des disques ! On va faire la fête ? Danser ? »
– Mais ce n’est pas interdit !
– Danser, non, sauf en public ! On danserait bien, nous aussi, tu nous invites ?
– Après votre travail ?
– Ne fais pas le malin. C’est nous qui fixons nos horaires, et ce qui est interdit ou pas !
– Voyons voir… Ça ne m’étonnerait pas que ce jeune gandin apprécie les disques des nègres américains, interdits sous peine d’amende !… Quoi ! Fréhel ! Qui peut bien encore écouter ça ! Trenet, pff, un zazou pour bourgeois ! Tino Rossi, sans intérêt ! Ah, voilà qui est mieux : un Suzy Solidor et un Maurice Chevalier… Confisqués ! Faut bien qu’on s’amuse nous aussi, non ?
Et, comme Blaise ouvrait des yeux effarés (et en fait soulagés) : « Allez, fous le camp avant qu’on fasse du tir au pigeon avec le reste – et bonne année, ah ah ! »
………
Il l’avait échappé belle et il transpirait encore, malgré le froid, quand il arriva à la ferme. Six heures et demie, il était plus que temps d’installer le matériel… Cinq minutes avant sept heures, il était prêt, écouteurs sur les oreilles, le disque en place. Quand le speaker annonça le discours de Laval, il démarra son tourne-disque et tourna le commutateur, puis modifia le branchement de ses écouteurs, pour vérifier ce qu’il envoyait sur la ligne.
Zut, encore ému, il s’était trompé de côté : ce n’était pas le discours de Reynaud, mais celui du Général : « Alors que le jour de Noël nous avait apporté la chute de Rome, première capitale ennemie à tomber au pouvoir des forces alliées et d’abord des forces françaises et américaines, alors que les Italiens eux-mêmes, rejetant le joug de la tyrannie, se sont unis aux armées alliées dans la lutte contre l’Allemagne, les derniers jours de l’année nous ont offert la libération de la Corse ! Oui, la Corse est libre, libre du joug germanique, libre du joug des Mussoliniens, libre du joug de leurs séides qui se prétendent français ! La Corse, ensanglantée l’an dernier dans une lutte admirable, est à présent la première parcelle du territoire national occupée par l’ennemi à avoir été libérée ! (…)
Le tour viendra des autres provinces de France, peut-être dès cette nouvelle année. Et le tour viendra de Paris, Paris à qui nous pensons tous les jours ! Français, votre libération est proche ! Français, espérez, et, le jour venu, agissez ! »
Pascal-Blaise n’écouta que les premiers mots, rebranchant ses écouteurs pour surveiller ce qui arrivait du studio. A la fin du discours, il hésita à retourner le disque et y renonça de peur d’une fausse manœuvre – il venait de constater que ses doigt tremblaient tellement que le disque risquait de leur échapper ! Déconcerté, il respira un grand coup, s’efforça de se calmer et remit le bras de lecture au début de la face Marinella, repassant le discours du Général. Mais moins d’une minute plus tard, celui de Laval s’achevait et le speaker commençait à annoncer la suite du programme. Blaise arrêta son installation, la débrancha, puis vérifia une dernière fois que tout était en ordre. Pas de problème, la musique passait bien, il put reconnaître les premières mesures d’une bourrée auvergnate. Il remit en place planches et tas de foin en dissimulant son matériel avant d’aller frapper à la porte de la partie habitée de la ferme. C’est le père de Martine qui lui ouvrit : « Enfin, Pascal ! On n’attendait plus que toi ! Tu as raté quelque chose ! J’ai même envoyé Martine à la cave, chercher une bonne bouteille pour fêter ça ! »
– Ah ? Qu’est-ce que j’ai raté ?
– Le discours sur Radio-Lyon ! Tu aurais entendu ça ! On nous a annoncé Laval, mais on a eu droit à un beau discours du général De Gaulle, le ministre de la Guerre !
Comme presque tout le monde, quand il se trouvait avec des personnes sûres, le fermier parlait des “Africains” comme du gouvernement légal. Il arborait un grand sourire : « Il nous a confirmé la libération de la Corse. Ah, ça fait chaud au cœur d’entendre ça. Les Suisses en avaient un peu parlé, mais avec le foutoir en Italie, ils n’étaient sûrs de rien ! Et, attend, encore mieux, après le discours, ils ont passé « O Corse île d’amour », de Tino Rossi ! Tout ça sur Radio-Lyon ! Je me demande comment ils ont fait ! »
– Et les autres stations, qu’est-ce qu’elles disent ?
– Tu sais bien qu’on ne les attrape pas avec le poste qu’on a !
Pascal eut un sourire : il savait parfaitement que, si Alger était brouillé presque tout le temps, Londres passait correctement la nuit.
C’est sur un petit nuage qu’il commença à dîner, d’autant plus que Martine était assise à côté de lui ! Mais, après la deuxième bouchée de cardons, elle lui glissa : « Quelques minutes après la fin du discours, la station a cessé d’émettre ! » Il blêmit, pensant que son installation ne laissait plus passer le signal ! Pourtant, il était sûr d’avoir tout vérifié, et il avait encore le rythme de la bourrée auvergnate dans les oreilles. Martine le rassura de son mieux et il décida de faire honneur au dîner. Il eût été dommage de gâcher le poulet et surtout le Pommard qui l’accompagnait, bien que ce dernier n’ait pas vraiment eu le temps d’arriver à la bonne température. Mais à la guerre comme à la guerre !
XIII – Préfecture du Rhône, 31 décembre 1942 : un scandale sur les ondes
19h15 – L’homme du SONEF était fou furieux : « Monsieur le Préfet, c’est un scandale ! Radio Lyon diffuse un discours du… des… des… traîtres d’Alger. Ils ont osé dire qu’ils avaient remis la main sur la Corse. Il faut arrêter ça ! »
– Ne vous énervez pas, brigadier ! Alger sur Radio Lyon, allons, allons ! Vous n’avez pas bu, au moins ?…
L’homme du SONEF devint écarlate, ce qui allait plutôt bien avec son uniforme noir, mais le préfet préféra l’apaiser : « Oui, oui, je vérifie. » Il fit signe à l’un de ses secrétaires : « Appelez le studio et passez le moi. »
(…)
– Alors, pour vous, tout est en ordre ? C’est bien le discours du Président que vous avez passé ?
– Bien sûr ! Et ensuite, chants folkloriques des provinces françaises, en commençant par la Corse, en votre honneur, Monsieur le Préfet, puis l’Auvergne en l’honneur du Président.
– La Corse, en mon honneur ? C’est très gentil, mais avec les derniers événements, vous auriez pu être discrets ! grogna Angeli, oubliant que les radios officielles du NEF n’avaient encore rien dit de la situation en Corse.
– Ah bon ?… Enfin, quoi qu’il en soit, on a bien passé le discours de Monsieur Laval. Si on ne passait pas tous ses discours, il y a longtemps qu’on serait au chômage ou en prison ! On connaît notre boulot, quand même !
Le préfet raccrocha, mécontent. Cette histoire de chant folklorique corse lui restait sur l’estomac. Le commissaire s’approcha pour lui glisser : « Monsieur le Préfet, cette histoire de fou se confirme. L’un de mes hommes a entendu le discours… d’Alger. Mais si ce n’est pas le studio, c’est l’émetteur ! »
– Appelez l’émetteur et passez le moi !
(…)
– Ils ne répondent pas, Monsieur le Préfet !
– Insistez !
(…)
– Toujours pas.
– Très bien ! Alors prenons les voitures et allons voir sur place !
Trois Citroën Traction Avant, la 15 CV du préfet ouvrant la voie, sortirent quelques minutes plus tard de la cour de la préfecture. Elles traversèrent le Rhône, puis la Saône, qu’elles remontèrent quelques minutes avant d’obliquer vers la Nationale 7, en direction de Paris. A la sortie de la ville, elles durent s’arrêter : « Qu’est-ce qui se passe ? »
– Contrôle allemand, Monsieur le Préfet.
– Manquait plus que ça !
Le sous-officier de la Wehrmacht prit les papiers que le chauffeur lui tendit et, après les avoir examinés pendant très précisément trente secondes, les rendit, puis fit un salut millimétré pendant que les soldats dégageaient les chevaux de frise.
– Pourquoi ont-ils coupé la route ?
– Tout leur état-major est au casino de Charbonnières, qu’ils ont réquisitionné pour le Nouvel An, Monsieur le Préfet
– Ah… Bien, on arrive.
Les trois voitures s’arrêtèrent devant le portail, qui était étrangement béant. La porte du bâtiment était elle aussi ouverte. Ils entrèrent, tout semblait désert et abandonné… Cependant, des appels se firent entendre, venant de derrière une porte qui, elle, était verrouillée. Un des gros bras qui accompagnait le préfet la défonça, non sans mal – de l’autre côté, ils trouvèrent une dizaine de techniciens et les quatre gardiens de service, tous menottés, dans ce qui était la salle de repos.
– Qui est le chef, ici ?
– C’est moi, Monsieur le Préfet
– Expliquez-moi ce qui s’est passé !
– On a été attaqués pendant qu’on était tous ensemble, ici, à la cantine, pour boire un verre en l’honneur du Président, pendant que passait son discours ! C’est la tradition, et au studio, ils en font autant !
– Mais vous écoutiez le programme ?
– Mais oui, bien sûr. Le haut-parleur est là, il reprend tout ce qui arrive du studio ! Nous avons suivi tout le discours du Président Laval.
Angeli grinça de colère : « Vous êtes bien les seuls, apparemment ! »
Le chef technicien ne sembla pas s’apercevoir de l’irritation du préfet : « Ils sont arrivés, armés jusqu’aux dents, au moins une demi-douzaine ici, et sûrement d’autres dehors, ils nous ont menottés, et ils m’ont demandé de les suivre. »
– Qu’est-ce qu’ils voulaient ?
– Le chef m’a dit : Tu arrêtes ton truc ou je fais péter une grenade au milieu ! Alors, j’ai obéi, vous pensez : il fallait préserver le matériel, c’est la propriété du Président ! J’ai fait au plus simple : j’ai coupé proprement le courant.
– Et après ?
– Ils m’ont renvoyé dans la salle de repos, avec les autres, et ils m’ont menotté à un pied de table !
– Vous ne pouviez rien faire ?
– Par terre, menottés, avec deux types qui nous tenaient en joue avec des mitraillettes ?
Le préfet poussa un soupir excédé. Compatissant, le commissaire pris le relais : « Et ensuite ? »
– Il y a eu un bruit énorme ! Puis ils sont partis en verrouillant la porte. Tout compris, ça n’a pas duré plus de dix ou douze minutes.
L’un des secrétaires du préfet entra dans la pièce et alla lui dire quelques mots à l’oreille. Cette fois, Angeli en tapa du pied d’énervement : « Ce bruit, c’était l’antenne qui s’effondrait ! Ils l’ont dynamitée ! »
– Vous pourriez les reconnaître ? demanda le commissaire.
– C’est à dire qu’ils étaient cagoulés ! Ah, et ils étaient en uniforme de l’Armée…
– Quelle armée ?
– Mais la nô… Je veux dire, les gens d’Alger, bien sûr.
Le préfet soupira à nouveau et se tourna vers le commissaire : « Qui est-ce, à votre avis ? »
– Des terroristes à la solde des traîtres d’Alger, bien entendu !
– Et pour le discours ?
– Pendant qu’un groupe maîtrisait les techniciens qui trinquaient, d’autres terroristes ont bricolé l’installation pour passer leur message. Puis ils ont démoli l’antenne.
– Oui, ça doit être ça. D’après vous, on a une chance de les retrouver ?
– Ils n’ont pas beaucoup d’avance. Le téléphone marche toujours ?
– Oui, répondit un des techniciens.
– Des amateurs… Où est le poste ? Ils ne vont pas nous échapper !
Pendant que le commissaire donnait l’alerte, les techniciens furent renvoyés chez eux. Très discrètement, en passant devant un pupitre, l’un d’eux déplaça un interrupteur… Celui qui envoyait sur le haut-parleur de la salle de repos le son venu du studio par la ligne téléphonique de secours et non par le câble principal.
XIV – Lyon, 1er janvier 1943… et la suite
En ce Jour de l’An, les Lyonnais, tout en se saluant dans la rue pour se souhaiter la bonne année (ou une meilleure année, pour la plupart, mais c’est déjà ce qu’ils se souhaitaient un an plus tôt), ne se départaient pas de leur mine austère. Pour certains, c’était par prudence, car ils avaient entendu LE discours, mais ne voulaient pas qu’un sourire énigmatique les trahisse. Pour les autres, c’était par dépit – ils ne l’avaient pas entendu ! Ce n’est que dans l’intimité qu’ils pouvaient manifester leur satisfaction et, naturellement, exagérer quelque peu l’événement, comme en affirmant que l’émetteur avait sauté ou, pour les plus naïfs, que De Gaulle en personne était venu à Lyon prendre la parole au micro !
Pascal-Blaise, de son côté, n’était toujours pas rassuré. Il retourna à la grange, cette fois-ci accompagné de Martine, et il accéda fiévreusement à son installation. Il eut beau brancher ses écouteurs et essayer toutes les positions du commutateur, tout restait muet. A moitié rassuré seulement, il décida d’aller à pied jusqu’à l’émetteur, distant de trois kilomètres seulement. Il n’alla pas jusqu’au bout : il comprit en constatant de loin la disparition de l’immense antenne. « Je n’étais pas au courant de tout le plan, songea-t-il. Le secret, bien sûr ! »
Pourtant, un qui n’avait pas tout compris, et il était loin d’être le seul, c’était “Pelletier”. Le sabotage de l’émetteur n’était pas au programme de l’opération Brouilly, mais alors pas du tout. Etait-ce une opération des réseaux communistes, qui avaient l’habitude de n’en faire qu’à leur tête (le Patron allait avoir bien du travail de ce côté-là, dès qu’il reviendrait d’Alger, pensa-t-il), sous prétexte que la patrie des Travailleurs avait été trahie et envahie par les cosignataires de leur Pacte ? Ou était-ce une initiative d’une des factions collabo, pro-laval ou autre, une sorte de provocation ?
Toujours est-il que l’enquête diligentée par le commissaire n’inquiéta jamais le personnel de l’émetteur, dont un membre au moins portait une lourde responsabilité dans l’affaire des discours, sinon dans celle du dynamitage de l’antenne. En effet, lorsque le discours de Laval avait été expédié du studio, il avait comme toujours suivi deux voies : celle du câble auquel s’était attaqué Blaise, mais aussi celle d’un circuit téléphonique de secours. C’est ainsi que le discours du Général était passé sur les ondes pendant que celui de Laval était diffusé dans la salle de repos…
Quant à la destruction de l’antenne, l’absence de revendication, les dégâts somme toute mineurs et surtout la réaction plutôt molle de Laval font aujourd’hui pencher la balance vers une manigance de sa part, coïncidant par hasard avec la substitution des discours par les Résistants. En effet, quinze jours plus tard, alors que Radio-Lyon avait repris ses émissions avec une antenne provisoire, Laval décida de louer à l’Occupant sa station si menacée par les actions de la Sédition, pour diffuser des émissions à destination de la Wehrmacht, qui, suite à la défection italienne, renforçait sa présence dans le sud-est de la France. Pendant que le Président touchait un copieux loyer, l’antenne était remise en état et relevée et le site, désormais sévèrement gardé, cessait d’être un lieu de promenade dominicale ! L’antenne fut abattue à nouveau quelques mois plus tard, mais par les Allemands eux-mêmes, lors de leur départ.
Pascal-Blaise finit son année d’études et, diplôme en poche, retourna dans le Haut-Beaujolais, non pas au titre des chantiers, mais du maquis, pour échapper aux ultimes réquisition en Allemagne. Il n’alla en Allemagne que comme militaire de l’Armée française, qui l’incorpora dans la nouvelle arme des Transmissions. Par la suite, il occupa diverses fonctions techniques de plus en plus importantes à la télévision – il n’en revint pas moins visiter régulièrement la ferme de son beau-père, notamment pour y célébrer en famille le réveillon du Nouvel An.
Le préfet Angeli fut mis à la retraite par Laval au printemps 1943, ce qui ne l’empêcha pas d’être lourdement condamné à la Libération, n’échappant que de très peu au peloton d’exécution.
Quant à l’émetteur de Radio-Lyon, bien qu’inutilisé depuis plus d’un demi-siècle, il se dresse toujours non loin de la Nationale 7, quelques kilomètres avant Lyon en venant de Paris. La ferme du beau-père de Pascal, par contre, est désormais méconnaissable, presque tous les bâtiments, dont la grange, ayant été démolis et reconstruits.
Dernière édition par dak69 le Mar Fév 07, 2012 07:12; édité 2 fois |
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Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 10782 Localisation: Toulouse (à peu près)
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Posté le: Lun Fév 06, 2012 10:10 Sujet du message: |
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| Citation: | | – Pendant qu’un groupe maîtrisait les techniciens qui trinquaient, d’autres terroristes ont bricolé l’installation pour passer leur message. Puis ils ont démoli l’antenne. |
Un oubli (en rouge) ?
Très sympa sinon. _________________ On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ... |
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marc le bayon

Inscrit le: 19 Oct 2006 Messages: 1025 Localisation: Bretagne
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Posté le: Lun Fév 06, 2012 18:55 Sujet du message: |
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| dak69 a écrit: | | Sa dotation était composée de trois Consolidated LB-32, vétérans de Blowlamp, |
Heuuu, des LB 32, je pense pas...
Pas mélanger le Model 32 LB-30 avec le B32.
A moins que j'ai raté un episode...
Le B32, magnifique belle bete au demeurant, dont le proto ne sort qu'en Septembre 1942, et le contrat pour 300 en mars 43.
Donc pas de Blowlamp pour lui.
Mais un C87, oui. Qui n'est que la version cargo du LB-30.
Mais un Lookeed Vega ou Electra( ex civils) pourquoi pas. Voir un DC2
@+
Marc _________________ Marc Le Bayon
La liberte ne s'use que si l'on ne s'en sert pas |
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loic Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 10782 Localisation: Toulouse (à peu près)
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Posté le: Lun Fév 06, 2012 19:34 Sujet du message: |
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En effet, ce sont bien des LB-30 (Consolidated Model 32). _________________ On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ... |
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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 15562 Localisation: Paris
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Posté le: Mar Fév 07, 2012 00:35 Sujet du message: |
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Désolé pour ces 2 coquilles ! _________________ Casus Frankie
"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire) |
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dak69
Inscrit le: 24 Oct 2006 Messages: 345 Localisation: lyon
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Posté le: Mar Fév 07, 2012 07:28 Sujet du message: |
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Voilà, c'est corrigé. Je vais devoir recopier 10 fois la liste des versions et variantes du Liberator, et comme il ne s'en est pas construit deux identiques, ça va être long !
Pour les avions destinés au parachutage, l'utilisation de bombardiers "allégés" ayant fait leur temps mais encore utilisables était la pratique OTL : Wellington, Stirling, puis Halifax dans la RAF, B-24 chez les Américains (je mets à part les parachutages de masse de l'été 1944 faits par des B-17). Et le Lib a un gros avantage : pour un largage à environ 1000-1500 km, il peut emporter facilement plus de 3 tonnes de matériel (c'est le volume de la soute qui limite - elle a beau être grande, avec le système de containers placés dans les lance-bombes, il y quand même pas mal de place de perdue).
Une fois les aérodromes corses aménagés (mars-avril 43 ?), le trafic "voyageurs" pourra se faire à partir de l'île, avec des Hudson, Lysander et C-47. Le DC-2 n'est pas très intéressant (trop faible capacité et jambes trop courtes) mais on peut l'utiliser quand même faute de mieux dans certains cas. Par contre, le trafic "marchandises" continuera sans doute à se faire au départ d'Algérie (ou d'Angleterre, bien sûr !), pour éviter la nécessité de transporter les transbordements inutiles. Et les terrains corses, sauf urgence, ne sont pas vraiment compatibles avec le Liberator...
Bien amicalement |
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loic Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 10782 Localisation: Toulouse (à peu près)
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Posté le: Mar Fév 07, 2012 11:56 Sujet du message: |
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| dak69 a écrit: | | Pour les avions destinés au parachutage, l'utilisation de bombardiers "allégés" ayant fait leur temps mais encore utilisables était la pratique OTL |
Alors on peut compter sur les LeO-451 en FTL ... _________________ On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ... |
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Hendryk

Inscrit le: 19 Fév 2012 Messages: 4023 Localisation: Paris
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Posté le: Dim Juil 15, 2012 14:34 Sujet du message: Re: Radio-Lyon ment, Radio-Lyon ment, sauf une fois ! |
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Je lis cette histoire sur le tard, mais ne l'apprécie pas moins pour autant.
Une coquille qui semble avoir échappé aux relectures jusqu'à présent:
| dak69 a écrit: | | Blaise arriva place de la Croix-Rousse un peu essoufflé. La file d’attente pour la ficelle (le funiculaire desservant la colline de la Croix-Rousse) la avait paru bien longue ; connaissant mal les traboules, il s’était résigné à monter sur la colline par les rues en pente entrecoupées d’escaliers. |
A propos de ce détail, je me demande si "Excellents français" passerait encore à la radio:
| dak69 a écrit: | | Une dernière vérification était cependant encore nécessaire, celle de l’ensemble de l’installation. Pour cela, il mit tout en place un dimanche après-midi, le disque des “Excellents Français” de Maurice Chevalier prêt à être joué dès qu’il passerait à partir du studio. |
"Le Colonel était d'l'Action Française
Le Commandant était un modéré
Le Capitaine était pour les diocèses
Et le lieutenant boulottait du curé
Le juteux était un fervent extrémiste
Le Sergent un socialiste convaincu
Le Caporal inscrit sur toute les listes
Et l'deuxième classe au PMU!"
Les socialistes, entre autres, ne sont pas en odeur de sainteté sous le NEF...
Une question me vient d'ailleurs à l'esprit, Maurice Chevalier reste-t-il en métropole FTL? Auquel cas sa carrière aura du mal à s'en remettre après-guerre. _________________ With Iron and Fire disponible en livre! |
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Collectionneur
Inscrit le: 17 Juin 2012 Messages: 1422 Localisation: Aude
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Posté le: Dim Juil 15, 2012 23:05 Sujet du message: |
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En OTL, ce type d'opération à t'il eu lieu ? _________________ "La défaite du fanatisme n'est qu'une question de temps"
"L'abus d'armes nucléaires est déconseillé pour la santé"
"La Démocratie est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres" |
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Tyler
Inscrit le: 11 Oct 2008 Messages: 842
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Posté le: Lun Juil 16, 2012 13:32 Sujet du message: Re: Radio-Lyon ment, Radio-Lyon ment, sauf une fois ! |
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| Hendryk a écrit: |
Une question me vient d'ailleurs à l'esprit, Maurice Chevalier reste-t-il en métropole FTL? Auquel cas sa carrière aura du mal à s'en remettre après-guerre. |
ça reste à voir. Le "Tout-Paris" ne pourra pas avoir déménager dans son intégralité en aout 40. S'il se rachète une conduite au moment de la Libération, ça devrait passer... |
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dak69
Inscrit le: 24 Oct 2006 Messages: 345 Localisation: lyon
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Posté le: Lun Juil 16, 2012 14:16 Sujet du message: |
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Bonjour
OTL, les milieux artistiques, hors exceptions, ne furent pas les derniers à (très bien) manger dans la main des occupants ! Cela leur valut quelques ennuis à la Libération, puis tout fut oublié ou presque en quelques mois. Pour ceux qui ont vu ou revu "le Chagrin et la Pitié", Maurice Chevalier se justifiant en anglais avec son célèbre accent vaut le détour. Maintenant, si les "excellents Français" sont censurés, on peut mettre "ma pomme" à la place...
L'opération OTL la plus voisine fut la parution (et la distribution en kiosque) de 25 ou 30 000 exemplaires d'une fausse version du journal collabo lyonnais "Le Nouvelliste", le 31 décembre 1943. Tous les exemplaires furent vendus en 2 heures. Quand la milice se réveilla, il n'y en avais plus !
Bien amicalement |
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Casus Frankie Administrateur - Site Admin

Inscrit le: 16 Oct 2006 Messages: 15562 Localisation: Paris
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Posté le: Lun Juil 16, 2012 21:41 Sujet du message: |
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Je crains fort que l'homme au canotier doive se justifier, en FTL comme OTL. Quelque temps plus tôt, simplement... _________________ Casus Frankie
"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire) |
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