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Janvier 43 - Intégrale Belges
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 14:46    Sujet du message: Janvier 43 - Intégrale Belges Répondre en citant

Avant de passer à 1944, il serait injuste de ne pas publier l'intégrale (hors ligne de front) des aventures belges de Janvier à Mars.
Les auteurs sont Benoit XVII et Wil Coyote. Sa Sainteté m'a indiqué que certaines modifications lui paraissaient nécessaires, mais la Vraie Vie ne lui a pas laissé la possibilité de me les indiquer.
Avec l'aide précieuse de JPBweb - merci JPB ! - nous avons revu les trois fichiers, avec les quelques indications de B XVII. Celui-ci peut évidemment - le jour où il en aura le loisir - revenir sur l'ouvrage. En attendant…

_________________
Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 15:04    Sujet du message: Répondre en citant

1er janvier
Une drache pour le Nouvel An
Ostie, aux petites heures du matin
– Après avoir réveillonné avec les hommes de la Tancrémont, la Reine repart pour Rome, toujours accompagnée par la marquise Benzoni et escortée par une partie de la prévôté de la Brigade. Par chance, un des membres de la prévôté faisait partie de la Brigade de Gendarmerie de Ciergnon ; il est donc au fait du protocole à suivre, puisque la commune ardennaise abrite une résidence de la famille royale. Les deux dames et leur escorte se rendent chez l’ambassadeur Adrien Nieuwenhuys, tout surpris de retrouver la souveraine alors qu’il s’apprêtait lui-même à aller dormir après avoir lui aussi passé le réveillon avec quelques amis belges de Rome.
De leur côté, Piron et De Troyer doivent prendre contact avec leur échelon supérieur, l’Etat-Major des Forces Belges en Méditerranée (FBM).
– Comment va-t-on annoncer la nouvelle ? s’interroge le chef d’état-major. Le général Keyaerts ne va jamais nous croire !
– Pourtant, il le devra bien. Allons aux Transmissions.

En arrivant aux Transmissions, ils s’interrogent toujours sur la tournure du message…
– Adjudant, veuillez envoyer le message suivant vers l’état-major d’Alger : « Extrême Urgence, à destination du lieutenant-général Keyaerts, commandant les Forces Belges en Méditerranée, stop – La reine Elisabeth de Belgique se trouve en Italie, actuellement sous la protection d’éléments de la 1ère Brigade Blindée, stop – Elle est en parfaite santé, stop – Demandons directives de toute urgence et mise au courant des autorités gouvernementales, stop – Signé Colonel Jean-Baptiste Piron, Commandant la 1ère Brigade Blindée Belge, stop et fin ». Précisez bien que le général doit être prévenu immédiatement, quitte à le réveiller.
– A vos ordres, mon colonel ! répond l’adjudant avec un large sourire.

Etat-Major des FBM (Alger), 5h00 – L’officier des transmissions relit pour la troisième fois avec incrédulité le message reçu d’Italie. Son premier réflexe a été de demander confirmation, le deuxième a été… de redemander confirmation. Après cette deuxième confirmation, il se résigne à aller prévenir le général Keyaerts, non sans appréhension.
Vers 05h30, malgré le Nouvel An, le commandant des FBM est comme d’habitude à son bureau, quand son ordonnance annonce : « Mon général, le capitaine Blairont, des Transmissions, souhaite vous voir de toute urgence. Il a reçu un message du front italien ».
– Hein ? J’espère qu’il n’est rien arrivé de fâcheux à nos hommes.
– Je l’ignore, il n’a rien voulu me dire.
– Bien, qu’il entre.
– Mes respects mon Général, et mes meilleurs vœux pour 1943 !
– Si nous pouvions libérer le pays dès cette année, tous mes vœux seraient exaucés… Enfin, merci tout de même. Mais de quoi s’agit-il ?
– C’est ce message que j’ai reçu. Voici mon Général, et avant que vous me posiez la question, je l’ai fait confirmer. Deux fois, mon Général.

Keyaerts prend le message et le lit une première fois, une deuxième, regarde Blairont, qui semble s’excuser, se frotte les yeux, puis lit le message une troisième fois : « C’est… C’est tout bonnement incroyable ! Lieutenant, lance-t-il à son ordonnance, appelez-moi de toute urgence Raoul Richard ! Et si vous n’arrivez pas à le joindre, envoyez des hommes le chercher. Capitaine, préparez un message codé pour le Ministère à Londres ! Quoique… Non, attendez que j’aie vu l’Ambassadeur ».
Raoul Richard étant injoignable, trois hommes de la Sûreté sont envoyés à ce qui fait office d’ambassade de Belgique, une grande villa située dans l’élégant quartier Saint-Eugène, dans la banlieue d’Alger. Un huissier mal réveillé les introduit dans le bureau de l’ambassadeur, qui les reçoit en robe de chambre : « Eh bien messieurs, en voilà des manières. Que se passe-t-il donc de si urgent ? »
– Excellence, le général Keyaerts nous a mandé de vous transmettre un message reçu cette nuit du colonel Piron, qui se trouve sur le front en Italie,
répond le plus gradé des trois hommes en saluant.
Raoul Richard ajuste ses lunettes en clignant des yeux – il n’a guère dormi et la nuit a été bien arrosée. Il parcourt le message et chancelle en se demandant si la nuit n’a pas été trop arrosée. Il s’appuie d’une main sur son bureau, puis s’assied lentement : « Et je suppose que ce message est… authentique ?" demande-t-il d’une voix blanche.
– Oui, Excellence, confirmé deux fois par les Transmissions.
– Bien, attendez-moi, je vous accompagne à l’Etat-Major,
décide Richard qui retrouve un peu ses esprits.
Sur ce, il s’habille en quatrième vitesse, puis embarque dans la GM LaSalle de l’ambassade, précédé par sa petite escorte. Vingt minutes plus tard, il déboule dans le bureau de Keyaerts en brandissant le message. Sans présenter ses vœux ni même dire bonjour, il pose la question qui lui brûle les lèvres : « Enfin, Général, par quel miracle est-elle arrivée là ? ».
– Je n’en sais fichtre rien, mais il faut prévenir Londres !
– Ça va faire un choc.
– Oui, en effet, quand la nouvelle va circuler…
– Il faut aussi assurer sa protection !
– La 1ère Brigade s’en occupe actuellement. J’ai déjà donné l’ordre que six hommes de la Gendarmerie soient envoyés par avion en Italie pour prendre le relais.
– Vous avez bien fait. Je vais préparer un message pour le gouvernement.

A ce moment, l’ordonnance frappe timidement à la porte :
– Oui, qu’y a-t-il encore ? lance Keyaerts d’une voix où pointe plus qu’un peu d’agacement.
– J’ai Monsieur Zay au téléphone, le ministre français de l’Information, mon général. Il cherche Monsieur l’Ambassadeur.
– Passez-le ici !
ordonne Keyaerts. Je vous en prie, Excellence, poursuit-il en tendant le combiné à l’ambassadeur.
– Raoul Richard à l’appareil.
– Bonjour, Monsieur l’Ambassadeur, ici Jean Zay. Excusez-moi de vous déranger à une heure si matinale, mais j’ai sous les yeux un projet de dépêche d’Havas des plus… troublants. Il s’agirait d’une information du journaliste Jo Gérard, un de vos compatriotes. Il semblerait que ce Monsieur se permette le 1er janvier des canulars dignes du 1er avril. Serait-ce un exemple d’humour belge ?

Richard en a le souffle coupé, déjà ! Mais il se reprend vite : « Certainement pas, Monsieur le Ministre. Mais de quelle information s’agit-il ? »
– Eh bien, la reine Elisabeth – de Belgique, j’entends – serait en ce moment en Italie, sous la protection des troupes belges, rien que cela ! Elle aurait même réveillonné en leur compagnie. Je dois vous dire que nous avons évidemment bloqué cette blague avant qu’elle ne sorte.
– Eh bien, Monsieur le Ministre… Je dois vous avouer que nous avons d’autres sources concordantes à ce sujet. Ce n’est pas une blague, je le crains.
– Pardon, Monsieur l’Ambassadeur, vous ai-je bien compris ?
– La reine Elisabeth se trouve bien en Italie, et elle est sous la protection de nos troupes.

– ………
– Allô ? Ne coupez pas, Monsieur le Ministre, vous êtes toujours là ?
– Oui, Monsieur l’Ambassadeur, oui… Mais… Votre gouvernement est-il au courant ?
– Eh bien… Pas encore, voyez-vous. Et il va de soi que nous vous saurions gré de ne pas diffuser cette dépêche, tant que notre gouvernement, justement, n’aura pu délibérer et décider de la marche à suivre.
– Ah. Oui, je comprends. Veuillez transmettre au gouvernement belge que nous respecterons un embargo total sur tout ceci, aussi longtemps qu’il le souhaitera.
– Je vous remercie, Monsieur le Ministre. Je vais maintenant informer Londres. Et… mes meilleurs vœux pour 1943 !
– A vous aussi, Monsieur l’Ambassadeur. Bonne journée !

Richard raccroche, pousse un profond soupir et se tourne vers Keyaerts : « Bien. Général, dépêchons-nous de rédiger ce message pour le gouvernement avant que la Terre entière soit au courant ! ».

Eaton Square, résidence d’Hubert Pierlot (Londres), 07h15 – Alors que Monsieur et Madame Pierlot prennent leur petit déjeuner, le téléphone se met à sonner avec une stridence insistante. Le majordome, un Belge réformé pour boiterie, décroche le cornet, puis vient très protocolairement annoncer : « Monsieur le Premier ministre, c’est le ministre Duff Cooper au téléphone. »
Pierlot prend la communication dans son bureau : « Hubert Pierlot, je vous écoute, Monsieur le Ministre ».
– Well, Monsieur Prime Minister, j’ai un étrange dispatch de Reuters devant mes yeux. Cela concerne votre pays, ou au moins un de ses membres proéminents
[sic – Duff Cooper manie assez maladroitement la langue de Simenon].
– Que dit donc cette dépêche ? demande Pierlot, intrigué.
– Elle dit que la reine Elisabeth – la vôtre, I mean – se trouve présentement dans l’Italie, et elle a passé le New Year’s Eve avec vos soldats. Cette breaking news vient d’un reporter de Belgique, un Mr Joe Gerard.
Hubert Pierlot ne peut s’empêcher de sourire : « Je crains qu’en ce Nouvel An, Reuters veuille nous donner un exemple d’humour anglais. Il va de soi que c’est tout bonnement impossible. Nous connaissons ce Jo Gérard, il invente à peu près la moitié de ce qu’il publie. »
– Il me semblait bien, je vas bloquer tout cela. Désolé pour le matinale disturbance. Have a nice day, Sir.
– Thank you, Mister Cooper.

Pierlot raccroche en levant les yeux au ciel et va annoncer à sa femme : « Marie-Louise ! Tu ne devineras jamais ce que ces journalistes ont encore inventé ! ».

Eaton Square, siège du Gouvernement belge (Londres), 09h30 – Malgré le Nouvel An, Hubert Pierlot, Paul-Henri Spaak et Antoine Delfosse sont en réunion pour faire le point sur la situation militaire et diplomatique. Soudain, le chef de cabinet de Delfosse arrive avec un message urgent. Le Ministre de la Défense Nationale manque de s’étrangler en le lisant.
– Eh bien, Monsieur le Ministre, sourit Pierlot pour la deuxième fois de la journée, l’Allemagne a-t-elle donc décidé de se rendre ?
– La… La reine Elisabeth – la nôtre ! – est sous la protection des troupes belges en Italie,
balbutie Delfosse.
– Je vous demande pardon, répond Pierlot, qui blêmit en se rappelant le coup de téléphone de Duff Cooper.
– Tenez, lisez, ça vient du FBM et c’est co-signé de l’ambassadeur Richard.
– Mais, mais, comment est-elle arrivée là ?
demande Spaak, qui sent venir des palpitations.
– Aucune idée, mais ils demandent des directives, répond Delfosse.
A ce moment, l’huissier introduit Arthur Wauters, chef du Service d’Information et de Propagande : « Monsieur le Premier ministre, certaines de mes sources françaises m’annoncent, sous le sceau de la plus grande confidentialité, que la reine Elisabeth est en Italie, enfin, dans la partie de l’Italie contrôlée par les Alliés. »
– Messieurs, il n’y a plus aucun doute : la Reine Elisabeth de Belgique n’est plus sous le joug de l’Occupant. Que faisons-nous ?
demande Pierlot.
– Il faut l’évacuer d’Italie et l’emmener… euh, à Alger, dans un premier temps, suggère Spaak.
– Le voudra-t-elle seulement ? Vous connaissez son… tempérament, objecte Pierlot.
– Oui, certes… Mais il faut pourtant la protéger. Et qui va aller la chercher ? On ne peut décemment pas lui envoyer un subalterne, l’un de nous doit y aller ! poursuit Spaak.
– Je propose le ministre des Colonies, lance Delfosse.
– Et pourquoi donc ? interroge Pierlot d’un ton soupçonneux.
– L’un d’entre nous serait peut-être, hé bien, pris à partie, suite au discours du 28 mai 40, répond Spaak, qui a deviné le raisonnement de son collègue de la Défense Nationale.
– De Vleeschauwer aussi,
me semble-t-il, argumente Pierlot. Il ne s’est jamais dissocié de l’action gouvernementale.
– En effet, mais il a évacué les Princes sur Londres et beaucoup de monde a encore en tête son fameux Serment de Léopoldville,
fait observer Wauters.
– Je trouve l’idée du ministre de la Défense Nationale excellente, continue Spaak, mais je suggèrerais que ce soit l’ambassadeur Richard qui aille chercher la Reine en Italie et que le ministre l’accueille en Algérie. Raoul Richard est entièrement vierge des différends que nous avons pu connaître avec le Roi, et la Reine l’apprécie à titre personnel.
– C’est d’accord,
décide Pierlot, faites passer la consigne à Alger et prévenez Richard de sa mission. Nous convoquerons un Conseil extraordinaire pour demain ; le reste du Gouvernement doit être mis au courant. Ah, et il faut que j’appelle M. Cooper, aussi… Monsieur Spaak, pendant que je m’occupe de tout cela, voudriez-vous vous rendre à Basingstoke avec le ministre Jaspar, afin de prévenir les enfants royaux que leur grand-mère est libre.
– Avec joie, Monsieur le Premier ministre,
répond Spaak.
La réunion terminée, Spaak va faire chercher Jaspar par son chauffeur pendant que lui-même revoit son courrier. Après avoir discrètement embrassé sa secrétaire, Simone Dear, il descend rejoindre Jaspar qui l’attend dans l’Austin. Au moment où le chauffeur lui ouvre la portière, son chef de cabinet dévale les escaliers en hurlant : « Monsieur le ministre, attendez ! Une nouvelle incroyable ! » Avant que Spaak puisse répondre, le chef de cabinet le rejoint en brandissant un câble diplomatique : « Ça vient de notre ambassade, chuchote-t-il, enfin, de notre ex-ambassade du Vatican. ». Alors Spaak, sans daigner jeter un œil sur le câble : « C’est au sujet de la reine Elisabeth ? Je suis déjà au courant, bien sûr ! Mais silence total à ce sujet jusqu’à nouvelle instruction. ». Là-dessus, il s’installe confortablement et, s’adressant au chauffeur : « Au château de Hackwood, à Basingstoke, s’il vous plaît ! ». Et la voiture démarre, laissant derrière elle un chef de cabinet éberlué et admiratif.

Palazzo San Giorgio, résidence de la famille royale italienne (Reggio de Calabre) – Marie-José et ses enfants retrouvent le reste de la famille royale, dans une ambiance pour le moins embarrassée. Seule la reine Elena exprime son émotion en serrant la Princesse dans ses bras et en embrassant ses petits-enfants. La honte qui submerge Umberto le rend encore plus gauche que d’habitude. Marie-José exprime le souhait de terminer sa grossesse dans le cadre familier de sa Villa Maria Pia, à Naples. La reine Elisabeth pourra l’y rejoindre et ils seront ainsi « moins les uns sur les autres », ajoute-t-elle.


2 janvier


3 janvier

Le roi prisonnier et le général
Château de Laeken
– Le Roi reçoit le général Van Overstraeten, à qui il avait demandé, quelques jours plus tôt, de réfléchir à la suite à donner à la missive de Londres. Très remonté, le général attaque avec une organisation toute militaire !
« Sire, dans sa lettre, le gouvernement demande, autant dire exige :
– l’approbation des engagements qu’il a pris en politique étrangère ;
– l’approbation de son mode de rentrée au pays ;
– des assurances quant aux sentiments du Roi dans le passé et dans l’avenir, en matière de politique intérieure et extérieure ;
– l’adhésion à un projet de proclamation développant et confirmant ces trois premiers points ;
– l’élimination de certains membres de l’entourage du Roi – je suppose que je suis d’ailleurs moi-même visé…
– la reprise des contacts entre le Palais et le Gouvernement.
Sire, je ne vous cacherai pas qu’il s’agit à mes yeux d’un bien mauvais message, tissé d’arrogance et de méfiance. Ses auteurs s’en remettent à des assertions préconçues et se livrent à des appréciations sans connaissance de cause. Et ils poussent l’outrecuidance jusqu’à ne même pas évoquer par le moindre mot leurs torts passés ! »

La tirade de Van Overstraeten ne fait que renforcer le Roi dans ses appréhensions. « Que faut-il faire alors ? demande-t-il. Que devrais-je répondre ? Faut-il même répondre ? »
Là-dessus, le bouillant général, toujours imbu de son rôle de plus proche conseiller du Roi, n’hésite pas : « Répondre serait entériner des engagements que vous ne connaissez pas et approuver un scénario que les événements peuvent encore déjouer. Il faudrait alors rédiger des explications et justifications qui ne seront pas nécessairement admises, ou même comprises. Votre liberté de jugement et d’action serait irrémédiablement compromise. Tout cela vous ferait courir des risques incompatibles avec la dignité de la Couronne. »
Le Roi réagit sur ce dernier point : « Je vous avais indiqué qu’un certain émissaire avait avancé l’idée d’une évasion. C’est ce que vous évoquez, lorsque vous parlez de risques incompatibles avec la dignité de la Couronne ? »
– Non, Sire,
s’exclame Van Overstraeten, bien au contraire ! Si vous pouviez reprendre la tête des troupes belges combattantes, le prestige de la dynastie en sortirait considérablement renforcé et la monarchie pourrait ainsi desserrer l’étreinte néfaste des politiciens de carrière opportunistes. Ce fut tout l’exemple de feu Votre Père. Depuis bientôt deux ans que je reste en contact avec certaines filières d’exfiltration, j’ai pu m’assurer de la loyauté de bon nombre d’officiers supérieurs de l’armée belge en exil. Tout le bénéfice d’une opération d’évasion serait perdu si vous aviez au préalable approuvé les conditions posées par le Gouvernement de Londres. C’est là que se situe le risque !
– Je vous comprends mieux,
répond le Roi. Mais qui, en dehors des services britanniques, pourrait garantir le succès d’une… exfiltration ? Je m’imagine que Monsieur Churchill ne permettra rien sans l’accord de Pierlot et de ses affidés.
– Certains de mes… correspondants ont déjà pris l’initiative d’évoquer auprès de moi une telle opération, Sire
[Historiquement, la résistance royaliste a élaboré plusieurs projets d’évasion du Roi, tous plus ou moins fantaisistes.]. Je n’avais pas jugé bon d’y donner suite, car les circonstances ne me semblaient alors pas propices, contrairement à maintenant. L’avantage de cette filière réside dans une loyauté absolument indéfectible au Roi. Laissez-moi donc quelques jours pour raviver cette piste.
– Très bien, général. Vous êtes, comme toujours, plein de ressources insoupçonnées. Que ferais-je sans vous et vos conseils ?… A propos de conseils, que faisons-nous de la lettre du gouvernement ? Devons-nous nous abstenir ? Quel pourrait être l’impact sur l’opinion ? N’y a-t-il rien que nous devrions néanmoins préciser ?
– Eh bien, Sire, il faudrait diffuser une note où vous rappelez votre souci de respecter très scrupuleusement la Constitution et votre serment de maintenir l’indépendance nationale. Cette dernière affirmation prendra tout son éclat lorsque vous aurez repris la tête des troupes belges !
– C’est parfait, général. Préparez donc un projet de texte pour cette note, et nous en reparlerons la semaine prochaine. Je convoquerai alors le cardinal Van Roey en audience pour la lui remettre. Quant à ce projet d’exfiltration, je voudrais m’assurer d’abord que je ne suis vraiment plus d’aucune aide pour la population occupée. Ma rencontre prochaine avec le général von Falkenhausen au sujet du Service du Travail Obligatoire devrait être révélatrice à cet égard. Comment allons-nous aborder cette discussion ?

Les deux hommes poursuivent leur échange pendant encore une demi-heure. Au moment de prendre congé, Van Overstraeten demande : « Sire, avez-vous évoqué cette idée d’évasion avec d’autres personnes ? Après les menaces dont vous avez fait l’objet de la part de l’occupant, la plus grande prudence est de mise ! »
– Seuls l’émissaire en question et mon frère sont au courant.
– Le comte de Flandre ? Est-ce bien sage ?
– Soyez rassuré, général, le Prince ne fera rien contre le Roi.



4 janvier
Le prince prisonnier et la reine libre
Château de Laeken
– Suite à sa conversation de la veille avec le Roi, le général Van Overstraeten a voulu s’assurer par lui-même des intentions du comte de Flandre. Il sait en effet que l’attitude raide et peu coopérative de Léopold III a conduit diverses factions à envisager de le contourner, au moins en partie, en utilisant Charles, supposé plus souple, plus réaliste et surtout ne macérant pas dans un aigre ressentiment à l’encontre de « ces Messieurs » du gouvernement belge en exil. Charles s’est cependant toujours dérobé (comme c’était son rôle constitutionnel, ou plutôt son absence de rôle constitutionnel). Lors de cet échange parcouru de sous-entendus, Charles confirme qu’il se refuserait à poser le moindre acte qui pourrait le mettre en rivalité avec son frère aîné.
Alors que l’entretien prend fin, Charles propose à Van Overstraeten d’écouter ensemble l’émission quotidienne de Radio Belgique qui va commencer sur les ondes de la BBC.
Au micro, Victor de Laveleye introduit immédiatement Hubert Pierlot pour « une nouvelle qui réjouira le cœur de tous les patriotes ». Le Premier ministre annonce fièrement que « par une ruse digne des exploits de Till l’Espiègle, mais dont [il] ne peut révéler les détails pour des raisons de sécurité nationale, la reine Elisabeth a pu se soustraire à l’emprise de l’ennemi. Elle se trouve sous la protection de nos troupes en Italie. » Le reste de l’intervention de Pierlot est de la même eau, insinuant que cette « évasion » a été parfaitement coordonnée avec le gouvernement belge et ses services. On ignore si Hubert Pierlot, peu amateur des arts de la scène au demeurant, a un jour assisté à une représentation des Mariés de la tour Eiffel, mais il a assurément assimilé la leçon de Jean Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs... »
A la fin de l’émission, Charles se rassied, pensif, dans son fauteuil, et allume une cigarette. Après avoir exhalé une première bouffée, il lâche, perspicace : « Je crains, mon cher général, que nous n’ayons guère de temps devant nous pour préparer vos projets d’évasion. »


5 janvier
Du roi prisonnier au roi déporté
Berlin
– Déjà rendu furieux par l’évasion de la famille royale italienne lors de la Noël de Sang, Hitler entre dans une crise de rage spectaculaire lorsqu’il apprend la fuite de la reine Elisabeth de Belgique, « deux fois traîtresse au sang germanique qui coule dans ses veines ! ». Il n’est pas question de risquer que Léopold III lui file entre les doigts, lui qui a l’outrecuidance de vouloir épargner à sa population le bien léger fardeau du travail obligatoire alors que le peuple allemand mène pratiquement seul une bataille titanesque pour préserver l’Europe des hordes bolcheviques ! Il ordonne donc de déporter sans délai son royal prisonnier – ou son royal otage ? – en Allemagne.
………
Château de Laeken – Le roi Léopold rencontre le gouverneur von Falkenhausen pour se faire une fois encore l’interprète des Belges, qui protestent contre l’instauration du STO dans leur pays. Il lui demande s’il peut encore attendre une réponse à la lettre qu’il a adressée au chancelier allemand le 3 novembre dernier. Le gouverneur répond simplement qu’il n’est pas dans l’habitude d’Hitler de répondre à de telles missives, et qu’il n’a lui-même reçu aucune réaction à certaines des demandes d’assouplissement qu’il avait transmises à Berlin.
Pendant ce temps, dans les gares belges, les trains de travailleurs forcés continuent donc de partir pour l’Allemagne, de même, hélas, que les trains déportant tous les Juifs de Belgique sur lesquels les Allemands peuvent mettre la main.
De son côté, le prince Charles s’entraîne à déjouer les gardiens du Palais. Essayant toutes sortes de déguisements, il quitte le château puis y rentre en observant attentivement s’il est reconnu.
………
Naples, villa Maria-Pia – Bien plus heureuse que son fils aîné, la reine-mère Elisabeth est libre. Elle séjourne au bord de la Méditerranée avec sa fille Marie-José et ses petits-enfants.
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Hendryk



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 15:19    Sujet du message: Répondre en citant

Ah, une drache! Parmi les lecteurs non originaires du Plat Pays, qui connait ce mot?
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 15:23    Sujet du message: Répondre en citant

Ceux qui lisent avec attention nos histoires belges ! Sinon, cela pique leur curiosité…
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Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Bob Zoran



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 15:34    Sujet du message: Répondre en citant

Hendryk a écrit:
Ah, une drache! Parmi les lecteurs non originaires du Plat Pays, qui connait ce mot?


Sans aller dans des contrées aussi exotiques que Bruxelles, Mons ou Tournai, une petite virée dans le Nord de la France, non rectifions, dans les Hauts de France ! permettra de se familiariser avec ce terme.
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Hendryk



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 15:45    Sujet du message: Répondre en citant

Histoire de se remettre en mémoire les épisodes précédents, le lien vers le récit des péripéties de la famille royale belge de janvier à décembre 1942.
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Finen



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 16:26    Sujet du message: Répondre en citant

Les militaires ayant tendance à se déplacer à la façon d'une boule de billard, le méditerranéen que je suis sais bien que lorsqu'il drache, il tombe la mer et les poissons! Cependant toutes les images et tous les imaginaires qui vont avec peuvent être envisagé Smile
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demolitiondan



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 16:42    Sujet du message: Répondre en citant

Héhéhé ! On va le revoir, lui !
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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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solarien



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 17:30    Sujet du message: Répondre en citant

Bob Zoran a écrit:
Sans aller dans des contrées aussi exotiques que Bruxelles, Mons ou Tournai, une petite virée dans le Nord de la France, non rectifions, dans les Hauts de France ! permettra de se familiariser avec ce terme.


Je confirme, même si pour moi, parler des Hauts de France, c'est insulter ces habitants, mais disons qu'au Nord de la Seine, la plupart des habitants sauront ce que cela veux dire, et qu'au Sud, il pourrait le comprendre ou soupçonner sa signification.
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Capu Rossu



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 18:54    Sujet du message: Répondre en citant

Bonsoir,

Sur les terres de Provence on parlera de chavanne ou de raïsse voire de rincée mais on connait même s'il n'est pas usité le terme de drache.

@+
Alain
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loic
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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 21:13    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Après avoir discrètement embrassé sa secrétaire, Simone Dear

Y a-t-il une allusion cachée ou bien ?
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Hendryk



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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 21:20    Sujet du message: Répondre en citant

loic a écrit:
Citation:
Après avoir discrètement embrassé sa secrétaire, Simone Dear

Y a-t-il une allusion cachée ou bien ?

Une allusion au fait qu'il avait une liaison avec elle et a fini par l'épouser en secondes noces.
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MessagePosté le: Lun Mai 10, 2021 22:24    Sujet du message: Répondre en citant

En tout cas, la dame porte un nom prédestiné Smile
On aurait pu écrire "une certaine Dear Simone", pour le jeu de mot.
_________________
On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Mai 11, 2021 10:34    Sujet du message: Répondre en citant

6 janvier
Du roi prisonnier au roi déporté
Château de Laeken, 10h00
– Le colonel Kiewitz sort du bureau de Léopold III. Par la fenêtre, ce dernier observe la Mercedes s’éloigner vers la grille du parc, puis il fait appeler les généraux Tilkens et Van Overstraeten ainsi que son chef de cabinet, Frederick.
– Sire, à vos ordres !
– Général Tilkens, général Van Overstraeten, le colonel Kiewitz viens de m’informer que le chancelier Hitler avait ordonné ma déportation en Allemagne.
– Comment !
s’étrangle Tilkens.
Oui, demain matin on viendra me chercher pour me conduire vers… une destination inconnue.
– Enfin, Sire, il faut empêcher cette infamie ! Depuis quand déporte-t-on des chefs d’état !
– C’est ainsi, général. Et pour protéger la population de toute vengeance, je vous demande de ne rien tenter ! Capitaine…
– Sire ?
– Préparez mes bagages. Voici mes derniers ordres. Seuls trois officiers m’accompagneront. Un colonel et deux capitaines. Général Tilkens, général Van Overstraeten, vous resterez en Belgique pour assurer une continuité dans la gestion des… des affaires militaires… au grand jour ou… dans l’ombre.
– Mais… Sire !
– Laissez-moi finir, général ! Pensez-vous que je n’aie pas compris, quand j’ai découvert ces coupures de presse britanniques ou je voyais mon fils Baudouin remettre des Drapeaux et Etendards aux unités belges continuant la lutte ! Ces mêmes Drapeaux qui, sur mon ordre, avaient été cachés dans une abbaye ! Ils ne sont pas sortis du pays par l’opération du Saint-Esprit ! Seules trois personnes ont pu donner l’ordre de les évacuer, et ces trois personnes se trouvent dans cette pièce ! Ensuite, les généraux Pire et Keyaerts se sont évadés et ont repris la lutte… Pensez-vous qu’ils ne vous auraient pas prévenus ?
– Je le reconnais, Sire, j’ai donné l’ordre pour les Drapeaux,
répond Tilkens.
– Et moi j’ai encouragé les généraux Pire et Keyaerts à s’évader, reprend Van Overstraeten. Nous avons fait tout cela sans vous tenir au courant pour Vous protéger, Sire.
– Je comprends et… malgré tout… je vous remercie,
soupire Léopold.
– Sire, j’ai une requête à vous soumettre, commence prudemment Tilkens.
– Je vous écoute.
– Le capitaine Rombauts se portera certainement volontaire pour accompagner Votre Majesté.
– Sans doute… Et ?
répond Léopold, perplexe.
– Je vous saurai gré de désigner quelqu’un d’autre. Le capitaine Rombauts a des contacts utiles dans… dans…
– Dans l’ombre,
complète Van Overstraeten.
– Il pourra être utile pour… pour votre frère.
– Je vois… J’en prends bonne note. Bien, par ailleurs, attendez quelques instants encore, Messieurs,
déclare Léopold en se dirigeant vers son bureau. Je dois adresser un dernier message au peuple belge.
Le roi prend une feuille, un stylo et rédige quelques lignes. Ayant terminé, il met le papier sous pli, scelle celui-ci et le remet à Fredericq : "Je sais que vous avez… certains contacts. Tâchez de le faire parvenir ceci à… qui de droit." Le chef de cabinet glisse le pli dans sa poche et sort.
Puis Léopold III s’adresse aux deux généraux : « Messieurs, je vous libère. Prévenez mon frère. Et ne venez pas me voir demain, c’est un ordre. »
– A vos ordres, Sire !
répondent les deux hommes, émus.
Une fois les généraux sortis, Léopold III convoque Falkenhausen et lui remet une note de protestation.
« Le colonel Kiewitz m’a informé ce matin que, par ordre du chancelier Hitler, je serai emmené en Allemagne demain avant 7 heures. J’élève contre cette mesure la protestation la plus catégorique. Jamais je n’accepterai de quitter la Belgique de mon propre gré. Le motif de sécurité invoqué eût-il un fondement, je tiens à faire acter que j’y verrais une raison majeure pour rester dans mon pays et partager les périls de mon peuple.
Je vous prie de porter de toute urgence la présente protestation à la connaissance du Gouvernement du Reich.
Léopold,
prisonnier de guerre au Château de Laeken »

………
Bien qu’ils ne s’apprécient guère, une sorte de complicité s’est établie entre les deux généraux…
– Général Van Overstraeten, voulez-vous venir dans mon bureau.
– Certainement, général.

En passant devant son secrétaire, Tilkens lui lance : « Capitaine Rombauts, venez avec nous dans mon bureau ! »
– Bien mon général.

La porte bien refermée, Tilkens attaque : « Je crois que nous ayons… travaillé en parallèle. »
– Il semblerait que oui,
répond Van Overstraeten. Je ne me doutais pas que vous aviez donné l’ordre d’envoyer les Drapeaux en Angleterre !
– Passons… Quant au prince Charles, je ne vois qu’une solution. L’envoyer, lui aussi, au Royaume-Uni !… Capitaine !
– Mon général.
– Le Roi refusera votre présence à ses côtés en Allemagne. Nous avons besoin de vous ici !
– Mais… Bien mon général.
– Prenez contact au plus vite avec… qui vous savez pour cacher le comte de Flandre quelque part avant de le faire passer en Angleterre. Les Allemands voudront sûrement s’assurer de sa personne.

Van Overstraeten intervient : « Il va falloir les prendre de vitesse ! »
– Hum…
– Oui, capitaine ?
– Depuis une chute de cheval avec les Guides, le prince Charles souffre souvent du dos. Il a déjà été soigné à la clinique Edith Cavell et il y sera très bien accueilli. J’y ai… un contact.
– Pourquoi cette clinique ?
commence Van Overstraeten, avant de hocher la tête : « Ah… oui, je comprends… Ce n’est pas pour rien que cet établissement porte ce nom ! »
– Le tout sera de faire sortir le comte de Flandre du palais sans se faire remarquer…
– On ne fouille plus ma voiture depuis longtemps,
indique Tilkens. Nous allons en profiter ! Général, voulez-vous prendre contact avec le prince Charles ?
– Certainement, mais je vais vous emprunter le capitaine le temps de la rencontre.
– Bien. Si le prince Charles accepte, je lui remettrai le pli pour qu’il arrive à destination.

Van Overstraeten et Rombauts se rendent dans l’aile gauche du château de Laeken, où se trouvent les appartements du prince Charles. A peine annoncés, ils sont introduits auprès du Prince.
– Monseigneur !
– Entrez, général. Mon frère vient de m’appeler, ils le déportent demain vers l’Allemagne ! Que le diable emporte ce satané caporal autrichien ! Enfin, vous devez être au courant ?
– Oui, Monseigneur. A la demande du Roi, nous sommes venus vous aider.
– M’aider ? A quoi donc ?
– A vous cacher… pour éviter de subir le même sort que le Roi.
– Me cacher… et ensuite ?
– Eh bien… Il faudrait que puissiez rejoindre vos neveux et nièce, ainsi que la reine Elisabeth.
– Vous voulez que je me rende à Londres ? Mais comment ?
– Ça, répond Van Overstraeten, c’est le capitaine Rombauts qui va s’en charger… N’est-ce pas, capitaine !
– Oui mon général.
– Mais, interroge le prince, avez-vous déjà fait… ce genre de chose ?
– Oui, Monseigneur, avec les généraux Pire et Keyaerts, et avec les drapeaux de nos Régiments.
– Ah ! Vous êtes un expert, alors ! Mais… en pratique ?
– Ce soir ou demain, vous vous cacherez dans la voiture du général Tilkens, elle n’est pas fouillée. Mais je crains que vous deviez voyager dans le coffre…
– Hum, original comme sortie ! Mais soit, j’accepte, c’est mon devoir… et puis, je serai heureux de revoir mes neveux et ma nièce.
– Vous devrez voyager léger, Monseigneur. Un sac, pas davantage.
– Je comprends. Capitaine, vous viendrez me chercher personnellement, et vous porterez mon sac comme si c’était le vôtre, cela éveillera moins les soupçons.
– A vos ordres.
– Au fait, quel est le modèle de voiture du général ?
– Une Buick 1938, Monseigneur.
– Au moins, elle a un grand coffre…
soupire le Prince.


7 janvier
Le roi déporté… et le prince évadé
Château de Laeken
– L’ambiance est des plus lugubres. Les affaires du Roi ont été préparées, les trois officiers qui l’accompagneront ont été désignés.
De son bureau, le général Tilkens appelle le capitaine Rombauts.
– Tout est prêt, capitaine ?
– Oui mon général. J’ai alerté la clinique, tout va bien de leur côté. Il ne reste qu’à espérer que les Allemands ne vous contrôlent pas de trop près.
– Les Allemands, tout au moins ceux de la Wehrmacht, ont encore du respect pour les officiers généraux ennemis. Mais attendez encore quelques minutes avant d’aller chercher le Prince, je dois parler au général Van Overstraeten. Je vous retrouverai à ma voiture.

Tilkens se rend dans le bureau de Van Overstraeten : « Général, d’ici quelques heures, nos fonctions ne seront plus d’une grande utilité. »
– En effet… Il ne nous restera plus qu’à attendre la fin de cette tragédie.
– Pour moi, en effet, répond Tilkens, vu mon âge… Mais pour vous…
– Pour moi ? Que voulez-vous dire ?
– Savez-vous qu’une organisation de Résistance a pris le nom d’Armée Secrète ? Vous pourriez la rejoindre et coordonner son action (1). Un général à sa tête représenterait une garantie pour Londres, ne pensez-vous pas ?
– Mais ne serais-je pas trop… voyant ?
– C’est pourquoi je pense que vous devrez disparaître jusqu’à la libération du pays. Certes, ce sera très risqué… Vous ne serez plus protégé par la Convention de Genève !
– Oh, on voit ce que Herr Hitler fait des conventions ! Et vous avez raison, je ne saurais rester assis pendant que d’autres se battent et parfois se sacrifient.
– Dès que le Prince sera en sécurité, relativement au moins, je vous enverrai le capitaine Rombauts. Moi, je me tiendrai tranquille et je donnerai le change… Bonne chance, général !
– Merci, général.

Quelques minutes plus tard, le général Tilkens arrive dans la cour intérieure du château. Sa Buick est garée à hauteur de l’aile gauche du bâtiment, cachée à la vue des Allemands par des arbres. Le capitaine et le chauffeur attendent près de la voiture.
– C’est fait, mon général !
– Ah ! Le comte de Flandre est…
– … à l’intérieur.
– A la grâce de Dieu. Allons-y ! Si cela rate, nous accompagnerons demain le Roi en prison, si cela marche, dans 25 minutes, nous serons à Uccle et nous déposerons le prince à la clinique Edith Cavell.

La Buick démarre et descend la voie pavée vers la sortie du parc du château. Les gardes allemands, reconnaissant la voiture du général, ouvrent les grilles et saluent, au grand soulagement du général… et de son colis, caché dans le coffre.
Le trajet jusqu’à la clinique se passe sans incident. A son arrivée, le prince Charles est promptement pris en charge par un médecin complice, qui a déjà préparé un dossier fictif au nom de Monsieur de Réthy (2). Durant quelques jours, Charles restera dans sa chambre, ne recevant que la visite du capitaine Rombauts. Ce repos forcé ne sera pas trop désagréable pour le prince, qui souffre d’une sciatique provoquée par l’inconfortable position qu’il a dû adopter dans le coffre de la voiture !
………
Pendant ce temps, le convoi emportant Léopold III et les trois officiers de sa suite part pour l’Allemagne. Le roi sera emprisonné au château de Hirschtein sur Elbe (Saxe).


8 janvier


9 janvier

Le Roi vous parle
Londres
– Le message remis par Léopold III à Louis Fredericq est lu sur la BBC durant les émissions dessinées à la Belgique, à la grande fureur des Allemands (3).
« Belges,
L’autorité allemande a décidé de mon transfert hors de Belgique. J’ai protesté énergiquement. J’aurais voulu partager jusqu’au bout vos épreuves et vos anxiétés.
Ma pensée ne vous quittera pas.
Soyez courageux, confiants et surtout unis.
Dieu continuera à protéger la Belgique et ses fils vaillants qui se battent pour nous rendre la paix, la concorde et la liberté.
J’ai foi dans les destinées de la patrie.
Léopold »

Le gouvernement belge, ayant reçu ce texte par radio mais ayant toutes les assurances quant à son authenticité, a décidé de le diffuser sans attendre de disposer de la version manuscrite.


10 janvier
Equilibres belges
Londres
– A la demande du gouvernement belge, Anthony Eden rencontre Paul-Henri Spaak, Antoine Delfosse, le ministre de la Défense, et le Lt-général Pire, qui commande les forces belges en Angleterre. Eden, qui parle fort bien français, est accompagné d’un représentant également francophone de l’état-major impérial. Le but de la réunion : décider d’un remaniement important de la répartition des forces belges entre l’Angleterre et la Méditerranée.
Eden est perplexe : « Monsieur Spaak, l’état-major et moi-même ne comprenons pas bien pourquoi vous souhaitez envoyer en Méditerranée un régiment de votre 1ère Division d’Infanterie, qui se trouve en Angleterre, en échange d’un régiment de votre 4e DI. Cette grande unité s’est très bien comportée en Sicile, il n’y a pas de raison de la remanier ! »
– Je comprends votre interrogation, Monsieur Eden,
répond Spaak. Mais la 4e DI a subi des pertes notables en Sicile. Reconstituer ses effectifs sera une bonne chose avant les opérations prévues l’automne prochain. De plus, envoyer un régiment aguerri à la 1ère DI ne saurait être inutile.
Eden penche un peu la tête en souriant et articule : « Des pertes notables, really ? » – c'est le maximum que puisse faire un ministre des Affaires Etrangères de Sa Majesté britannique pour demander à son interlocuteur de ne pas lui raconter d’histoires.
Spaak sourit à son tour, mais c’est Delfosse qui vend la mèche : « Sachez, Monsieur Eden, qu’il nous faut respecter les… subtilités des équilibres linguistiques en Belgique. »
– Que voulez-vous dire ? Je sais que vos concitoyens ne parlent pas tous la même langue, mais vous avez le même roi…
– C’est vrai,
reprend Delfosse, mais pensez à la réaction de vos compatriotes si le Royaume-Uni n’envoyait au combat que des régiments écossais ou irlandais, tout en affirmant que le mérite retombe sur l’ensemble de la nation.
– Politiquement,
explique Spaak après un soupir, nous ne pouvons pas laisser uniquement des formations purement wallonnes se battre seules en attendant un débarquement dans le nord de l’Europe, car cela risquerait de porter atteinte à l’unité de l’Armée belge. Imaginez un peu les remarques : les Wallons se sont battus pendant que les Flamands jouaient aux cartes en Grande-Bretagne, ou, inversement : il n’y en a eu que pour les Wallons, on leur a même fait confiance pour aider la princesse Marie-José…
– Hmm, I beg your pardon…
– Excusez-moi : la princesse est sans doute l’épouse du prince héritier d’Italie, mais pour nous, elle est d’abord la sœur du roi Léopold…
– Yes of course, I understand. En fait, il faut que toutes les composantes de votre pays participent aux combats.
– C’est cela,
intervient le général Pire. La 1ère DI est, pour l’essentiel, flamande… (mimique étonnée des Anglais) – je veux dire qu’elle parle néerlandais (4). La 4e DI est wallonne, je veux dire qu’elle parle français, elle a participé aux opérations en Sicile avec la Brigade Tancrémont, elle aussi wallonne, sous commandement supérieur français. Le remplacement du régiment francophone le plus touché par un régiment flamand sera sans aucun doute accueilli comme une preuve de solidarité belge, l’Union fait la Force ! La 4e DI ainsi renforcée sera, comme prévue, envoyée en Italie…
– Pour aider la princesse Marie-José, I see…
sourit Eden.
– C’est cela. Toujours comme prévu, la division fera partie des troupes de deuxième échelon lors des… opérations combinées prévues cet automne. Le 1er Rgt de Chasseurs Ardennais du colonel Merckx et le 7e Chasseurs Ardennais du général-major Lambert, eux, feront partie du premier échelon, en pointe ! J’espère qu’ils retrouveront le terrain où nos Chasseurs se sont illustrés défensivement il y a trois ans mais, cette fois, pour une offensive victorieuse !
En Angleterre se trouvent les 1ère, 2e et 3e DI et la 1ère Division Blindée, qui sont impatientes de se battre, mais devront attendre un débarquement sur les côtes nord de l’Europe.
Par ailleurs, concentrer l’ensemble de nos forces où qu’elles aient repris pied sur le continent reste, à terme, notre vœu le plus cher.
– Les mouvements que vous prévoyez vont nécessiter des navires de transport,
observe le représentant de l’Etat-Major Impérial, et nous n’avons jamais assez de tonnage !
– Les navires belges que nous avons mis à la disposition du pool de transport alliés rendent assez de services pour que nous soyons un peu payés de retour,
observe Spaak.
– Je vois, dit Eden. Et qu’en disent les Français ? Ne pensent-ils pas que nos transports pourraient être… mieux utilisés ?
En bon diplomate, Eden met dans la bouche de quelqu’un d’autre les reproches qu’il préfère ne pas formuler lui-même. Ce qui semble agacer Delfosse : « Je l’ignore, mais si besoin, nous leur rappellerions que sans certain minerai que nous fournissons aux Alliés, les travaux de Madame Joliot-Curie n’avanceraient pas beaucoup ! »
Spaak sourit aimablement pour adoucir l’effet de cette sortie.
« Allons bon, pense Eden. Voilà que les Belges commencent à réagir comme Winston. Si en plus ils ont aussi des Irlandais et des Ecossais belges… »


11 janvier
Le prince évadé
Clinique Edith Cavell (Uccle), 09h00
– Le capitaine Rombauts, accompagné du 1er sergent major qui l’avait accompagné lors de la récupération des Drapeaux, est introduit dans la chambre du prince Charles.
– Mes respects, Monseigneur.
– Bonjour, capitaine. Quelles sont les nouvelles ? Et pourquoi êtes-vous habillés en gendarmes ?
– Nous allons nous rendre dans les Ardennes, Monseigneur. Cela fait partie du plan. Les Allemands ne contrôlent pas de trop les véhicules de la gendarmerie. Et puis le chef et moi-même avons maintenant l’habitude de nous déguiser…
– Amen,
sourit le chef, s’attirant un regard noir du capitaine.
– Je vois. Pourquoi là-bas ?
– Eh bien, il y a de très nombreux endroits discrets, et les Allemands ne savent pas tout contrôler.
– Quand partons-nous ?
– Maintenant ! Par contre, je crains que vous ne deviez encore voyager dans… dans les mêmes conditions que pour venir du Palais !
– Dans un coffre ! Je ferai contre mauvaise fortune bon cœur… Vous remercierez les médecins et infirmières de ma part.

Dans la cour de la clinique, le prince Charles se cache dans le coffre d’une voiture de gendarmerie. Puis la voiture prend la direction de Namur, d’où elle rejoint la gendarmerie de Ciergnon (5). Le Prince, quelque peu ankylosé, est enfin extrait du coffre. Il est conduit jusqu’à une maison à l’écart du bourg, où il va séjourner sous la protection de Résistants dont la plupart, d’un certain âge, sont d’anciens Chasseurs Ardennais.


12 janvier
Et maintenant ?
Londres
– Tous les membres du gouvernement belge ont lu – avec des sentiments variés – l’article de Jo Gérard sur le réveillon de la reine-mère avec la Tancrémont.
Mais le vrai sujet du jour est l’emprisonnement en Allemagne du roi Léopold. Il n’est plus possible de prétendre que celui-ci peut exercer ses fonctions. Or, la présence en territoire allié (ou cobelligérant !) d’un membre de la famille royale qui pourrait prétendre à la Régence pose un problème constitutionnel, directement soulevé dans l’article de Jo Gérard. Il est décidé de demander un avis sur la possibilité d’une régence à un juriste spécialisé et même à deux : Paul Tschoffen et Ganshof Van der Meersch (qui se trouve lui aussi à Londres).


13-14 janvier

Notes
1- Historiquement, l’Armée Secrète fut commandée par le général Pire.
2- Réthy est une commune de la province d’Anvers où Léopold Ier avait acquis une propriété en 1853.Ce nom est d’usage habituel pour les monarques belges voulant garder l’incognito lors d’activités privées. Comme ses prédécesseurs et successeurs, Léopold III l’utilisa souvent. Ainsi, Elisabeth et Léopold avaient utilisé le nom de Réthy lors du voyage en Suède qui allait donner lieu au mariage de Léopold avec la princesse Astrid. Et il devait conférer le titre de princesse de Réthy à Liliane Baels après son remariage avec elle [historiquement… et dans notre récit].
3- On ignore encore aujourd’hui par quelle voie le texte parvint à Londres. L’hypothèse la plus probable est que Louis Fredericq, qui était franc-maçon de haut grade, disposait par ce canal d’un accès privilégié à un ou plusieurs réseaux de Résistance, et qu’il fut ainsi en mesure de confier le message du Roi à des gens capables de le transmettre rapidement à Londres et d’en authentifier le contenu. Louis Fredericq a toujours refusé de confirmer (ou d’infirmer !) cette hypothèse, jusqu’à sa mort en 1981, à l’âge de 89 ans.
4- Le flamand est du néerlandais de Belgique, qui ne diffère guère du néerlandais des Pays-Bas. Les langues légales en Belgique sont aujourd’hui le français, le néerlandais et l’allemand.
5- Cette bourgade du sud de la province de Namur abrite une résidence d’été de la famille royale belge… où le prince Charles ne logera pas cette fois.
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houps



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MessagePosté le: Mar Mai 11, 2021 10:54    Sujet du message: Répondre en citant

Puis-je ?

"Général Tilkens, général Van Overstraeten, le colonel Kiewitz viens de m’informer que le chancelier Hitler avait ordonné ma déportation en Allemagne...."

A part ça, ça va...
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