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Intégrale 1941 "Fabrice(s) à Waterloo"

 
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:07    Sujet du message: Intégrale 1941 "Fabrice(s) à Waterloo" Répondre en citant

Le rapprochement de ces différentes histoires (qui ton toutes commencé en 1940) est supérieur à la somme des parties...
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Janvier 1941
10 – Fabrice(s) à Waterloo
Résister

6 janvier
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Aujourd’hui, j’ai fait de la Résistance – enfin, un peu. Ce matin, à 8 heures et demie, on avait Philo, avec Larrieu, dans une salle du premier étage. Nous étions plus ou moins en rangs, devant la porte, sur la galerie. Il était en retard de 30 secondes, comme d’habitude, et comme d’habitude nous l’avons vu arriver, haute taille et démarche aristocratique, traversant la cour intérieure désertée (tous les autres étaient déjà en classe). Et là, stupéfaction : surgissant de son bureau, au coin de la cour, Maroux lui a couru après ! Le proviseur soi-même, trottinant sur ses petites jambes, collier de barbe en bataille ! Il a rejoint Larrieu au milieu de la cour, et a commencé à lui parler à mi-voix, de tout près. Larrieu a répondu, a fait un geste vers notre groupe, massé le long de la balustrade de la galerie. L’autre lui a saisi le bras et a recommencé à parler, presque à l’oreille. Alors Larrieu a fait un pas en arrière, a tendu la main, que Maroux a longuement serrée, et a fait demi-tour. Au moment de s’engager dans le passage menant à la sortie du lycée, il s’est retourné, nous a regardés et a fait un petit geste de la main, un au revoir ?
Cinq minutes plus tard, on a vu arriver Christiane. C’est la secrétaire de Maroux, une vieille fille de 40 ans très gentille (avant, on disait « Mlle Laval », c’est son nom et elle n’y peut rien, mais comme on l’aime bien, depuis novembre, on ne l’appelle plus que « Mademoiselle » et, entre nous, Christiane). « Monsieur Larrieu n’a pas pu venir, a-t-elle dit. Installez-vous dans la classe et soyez sages, je suis sûre que vous avez de quoi vous occuper utilement pendant une heure. » C’est vrai que depuis 39, il n’y a plus beaucoup de pions pour surveiller les classes quand un prof est absent. Inutile de dire que pour nous occuper, on avait un bon sujet de conversation. Personne n’y comprenait rien. Mais nous avons été vite fixés.
Vers 9 heures et quart, voilà qu’entre dans la classe Maroux, conduisant deux types. L’un grand, costaud, nez de boxeur, souliers bicolores et cravate voyante. L’autre petit, maigre, chaussures noires, complet noir, cravate noire, chapeau noir. Un duo caricatural. « Vous voyez, Messieurs, a dit Maroux en nous faisant signe de nous rasseoir, M. Larrieu est bel et bien absent. » Les autres nous ont lorgnés, l’air pas content, comme si Larrieu était caché dans un de nos pupitres. « Toi ! » a gueulé le boxeur. Aïe ! « Toi » c’était moi, peut-être parce que je suis un peu isolé depuis que mon voisin de table, Rozenbaum, n’est pas revenu après les vacances de Noël (on se doute qu’il ne reviendra pas de sitôt, mais personne n’a pris sa place). Je me suis levé. « Alors comme ça, le Juif Larrieu était pas là ce matin ? »
J’ai essayé de respirer et j’ai pensé aux copains qui se sont fait tirer comme des lapins le 11 novembre. « Ben, il n’est pas venu faire son cours, alors on a pensé qu’il était malade… (Autour de moi, la classe retenait son souffle) Mais, heu, pourquoi vous dites qu’il est juif ? »
« Ah, mon p’tit coco, tu crois que tous les youpins s’appellent Blum ? Les plus dangereux c’est les types comme lui, dont la Juive de mère a trouvé un imbécile de chez nous pour l’épouser ! Mais on n’est pas dupes, et ça le sauvera pas ! »
L’autre type, le croque-mort, a parlé d’une voix douce : « Bon, la question du Juif Larrieu, qui bien sûr n’était pas chez lui ce matin, est réglée pour l’instant. Au moins ne pervertira-t-il plus les cerveaux de ces jeunes gens. » Maroux avait un léger sourire. Mais le croque-mort a repris : « A nous, M. Maroux. » Et il a sorti de sa poche une enveloppe, qu’il lui a remise comme on joue une carte maîtresse. « Au nom de la Section d’Epuration du Ministère de la Reconstruction Nationale, j’ai le plaisir de vous informer qu’en vertu des décrets-lois du 12 novembre 1940, vous êtes révoqué de votre poste de proviseur et chassé de l’Instruction Publique. Vous avez le droit d’emporter vos affaires personnelles, mais je vais vous accompagner dans votre bureau pour éviter que vous ne fassiez disparaître des documents compromettants. »



13 janvier
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Il fallait que je sache, et maintenant je sais. Sous le sceau du secret, les yeux humides, Christiane, la secrétaire, m’a donné en chuchotant l’adresse de Maroux (la nouvelle, parce que bien sûr, avant, il habitait au lycée). Il n’est pas parti très loin, dans un petit immeuble de la rue Cardinet, au quatrième. J’y suis allé après les cours.
J’ai dû sonner à plusieurs reprises avant qu’une voix féminine réponde : « Qui est-ce ? » J’ai toussoté (c’était la première fois que je rendais visite à un proviseur !) : « Je m’appelle Lelong Jacques, je suis un élève de Carnot. Je voudrais voir Monsieur Maroux. » Elle a répondu très vite : « Il n’est pas là, il n’habite pas ici ! Partez ! » Puis, une voix bien reconnaissable : « Laisse, ma chérie, Lelong est un brave garçon. »
Je suis entré dans une petite pièce (l’appartement ne doit pas être bien grand). A côté de Maroux, il y avait une jeune fille, blonde, pas vraiment jolie, mais avec des yeux bleus qui me transperçaient et épiaient avec méfiance le moindre de mes mouvements. Maroux m’a salué aimablement, m’a fait asseoir. Le même Maroux courtaud, avec son collier de barbe et son crâne dégarni, mais quelque chose en lui avait changé. Après coup, j’ai compris que c’était ses yeux : toujours bleus mais comme embrumés, comme s’il n’était pas bien réveillé. « Que me vaut le plaisir de cette visite ? » a-t-il dit, reprenant bizarrement les mots qu’il employait quand on avait fait une bêtise assez grosse pour comparaître devant lui.
– C’est-à-dire, Monsieur… Je voudrais comprendre…
– Ah ? Pourtant, il doit bien y avoir des bruits, des rumeurs, non ?
– Oui, mais… Il y en a qui disent que vous devez être, heu, franc-maçon, mais ça ne va pas. En Terminale, on vous connaît depuis la Sixième, et on sait bien que votre vie, c’est le lycée. On ne vous voit pas magouiller avec les politiciens, tirer les ficelles de la société, manipuler les élections, et d’ailleurs vous n’auriez pas le temps !
– Tais-toi, idiot ! a crié la jeune fille. Tu n’y connais rien !
Je n’aime pas être traité d’idiot, mais c’était vrai que je n’y connaissais que ce qu’en disait La Croix, le journal qu’achètent les parents (achetaient – avant qu’il cesse de paraître, à l’arrivée des Boches). Et puis je me suis dit que si je devais me faire traiter d’idiot pour qu’elle me tutoie, j’étais d’accord.
Maroux a souri.
– Excusez ma fille, Lelong – quel distrait je suis, je ne vous ai pas présentés… Isabelle est en Terminale comme vous, et depuis que mon épouse nous a quittés, il y a trois ans, elle s’est instituée ma protectrice. C’est peut-être ce qui lui a donné l’idée de faire sa médecine, l’an prochain, si son deuxième bac se passe bien et quoique je ne sois pas sûr que ce soit un métier pour une femme… Mais c’est vrai, Lelong, je suis franc-maçon. Sûrement, si être franc-maçon c’était ce que vous avez dit, je n’aurais pas eu le temps. Mais, pendant mon travail à Carnot, je pouvais m’efforcer d’appliquer et de diffuser les principes de la franc-maçonnerie : Respect de soi et des autres, Tolérance mutuelle, Liberté de conscience.
– Mais… Monsieur… C’est pas pour ça qu’ils vous ont vi… euh, révoqué !
– Là, vous vous trompez, Lelong. C’est exactement pour ça.
J’ai appris beaucoup de choses, aujourd’hui. En plus, je crois que je sais quelles études je vais faire l’an prochain, si le bac se passe bien. Et si je ne trouve pas le moyen de partir pour Alger, bien sûr.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:09    Sujet du message: Répondre en citant

[Note - Il me semble que ça fait longtemps qu'on n'a pas eu de lettre pour les Pyrénées... Oui je sais, tu es débordé... Mais moi je les aime bien, ces lettres. Wink ]

26 février
Des lettres pour les Pyrénées
Plaine algéroise, le 26 février 1941

Cher Papa, chère Maman,
Je n’ai pas encore eu le plaisir d’avoir de vos nouvelles et j’espère que vous avez bien reçu ma précédente lettre, envoyée un peu avant Noël. Dans le doute, je continue quand même à vous envoyer celle-ci via les amis espagnols de Pierrot, en espérant qu’elle vous parviendra et que j’aurai vite une réponse.
Je vais toujours bien. Il n’y a (hélas ?) pas beaucoup de changements dans ma situation depuis décembre. Mon unité est toujours à l’entraînement dans la plaine algéroise, et c’est une terrible sensation que de rester inutile alors que les combats ont repris un peu partout... Nous avons suivi de loin les événements de ces derniers mois, les victoires en Ethiopie, les bombardements aveugles de la Tunisie et la victoire de nos héroïques pilotes, et puis les terribles combats qui ont commencé en Corse.
C’est drôle de voir comme la guerre peut avoir de multiples visages selon la façon dont on la vit, selon la distance qui nous en sépare. Aujourd’hui, la guerre, nous la suivons à la radio. Ce sont des noms de lieux exotiques que nous découvrons après de furieuses recherches dans un atlas, ce sont des drapeaux que nous déplaçons sur la carte punaisée au mur de la cantine du régiment, ce sont de glorieux discours sur nos victoires et nos héros… Tout cela est bien loin de mes souvenirs de l’été dernier. A ce moment, avant même que la guerre me rattrape directement, elle montrait déjà son vrai visage dans les hôpitaux à l’arrière, avec les plaintes des blessés et les regards vides des estropiés. Et au front… rien à voir avec tous ces discours ! C’est le chaos et l’enfer qui vous tombent sur la tête sans prévenir, et que bien souvent on subit en espérant juste s’en sortir…
Mais nous espérons fermement que la prochaine fois, ce sera au tour des Boches de subir !
La prochaine fois, la prochaine fois… qui ne vient toujours pas ! Mille fois nous avons cru que nous allions partir pour le front. Début janvier, la rumeur nous envoyait en Ethiopie… et rien ! Tout au long de ce mois-ci, les événements se sont accélérés en Méditerranée et chaque jour, nous nous attendions à partir pour la Corse ou la Sardaigne… Las, d’autres unités sont parties, et nous restons là. Je râlais l’autre jour à ce sujet auprès du Lieutenant, qui m’a expliqué que notre régiment a été choisi pour former une des divisions d’élite, la Deuxième Division Cuirassée. Un choix qui nous garantit que nous serons engagés sur les points chauds ! Mais en attendant, il faut s’entraîner dur, pour assurer la cohésion de tous les bataillons qui constitueront cette division. Effectivement, les récentes manœuvres ont été communes avec les bataillons de chars ou le régiment d’artillerie qui composent avec nous la division. C’est vrai, nous avons encore besoin de nous entraîner…
J’espère vous écrire plus longuement bientôt, en vous annonçant d’autres nouvelles moins monotones. J’espère aussi recevoir vite de vos nouvelles. Je vous embrasse,
Votre fils, Bertin.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:10    Sujet du message: Répondre en citant

17 mars
Le journal de Jacques Lelong
Paris
– Jacques Lelong écoute Radio-Alger, malgré le brouillage. « C’est terrible, même si on le sentait venir. Reynaud vient d’annoncer que la Corse était tombée. Alors, bien sûr, il paraît que les Boches ont perdu un monde fou, que la flotte italienne a été massacrée et que la Royal Navy nous a magnifiquement aidés. Mais il n’y a plus un seul département français qui soit libre de vert-de-gris. Que faire ? Que faire ? »
[Jacques néglige les trois départements de l’Algérie de cette époque, peut-être en raison de leurs nombreuses particularités, dont leur très grande taille et le fait qu’ils étaient “coiffés” par le Gouvernement Général.]
« Maman m’a surpris quand j’écoutais la fin du discours de Reynaud sur Radio-Alger. “Allons, Jacques, ton père ne veut pas que le poste soit réglé autrement que sur Radio-Paris !” J’ai répondu en chantonnant la ritournelle de Pierre Dac : “Radio-Paris ment – Radio-Paris ment – Radio-Paris est allemand.” Elle a fait la moue et elle a dit : “Pense à ton Bac, plutôt qu’à des bêtises qui te dépassent.”
Qui me dépassent ! Qui me concernent, plutôt ! Je ne veux pas vivre sous la baguette d’un Gauleiter ! Et de toute façon, mon deuxième bac, je l’aurai. Le prof de philo qui remplace Larrieu est une nullité, mais je bosse avec Magnan, qui est dans l’autre classe de Philo. Et en Français-Latin-Grec, on a Gourdon, qui pourrait apprendre à une mule à écrire comme Cicéron, et à un âne à traduire Eschyle. Depuis le début de l’année, comme par hasard, les textes qu’il nous fait étudier en latin et en grec parlent de guerre, de victoire contre l’agresseur, de résistance à l’oppression… C’est chouette, mais il faudrait faire plus… »
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:14    Sujet du message: Répondre en citant

1er mai
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Drôle de Premier Mai ! Les Lavalistes ont décidé que la journée serait toujours fériée, mais qu’on fêterait désormais Sainte Jeanne d’Arc, patronne de la France, qui bouta hors les Anglois. Quelle dérision ! Bientôt, ils vont nous demander de remercier les Boches. En fait, ils ont déjà commencé. Radio Paris a retransmis un discours de Jacques Doriot qui pérorait sous la statue de cette pauvre Jeanne d’Arc, rue de Rivoli, devant une bande de ses copains du PPF. C’est à peu près ce qu’il disait : « Les Anglais payent avec l’or américain un tas de judéo-maçons pour nous voler nos colonies, etc. Nous ne pouvons compter que sur l’aide de l’Allemagne pour retrouver notre Empire, bla bla… » Et pendant ce temps, notre ami Hitler fait cadeau de la Corse à notre ami Mussolini, pour le consoler des malheurs de ses armées, mais bien sûr, le commentateur, l’inévitable Philippe Henriot, n’en a pas soufflé mot.
Magnan était passé à la maison et on écoutait ça ensemble. A la fin, il me dit : « Tu ne penses pas qu’il y a mieux à faire que de rester devant le poste en attendant l’Armée d’Orient ? La Grèce, c’est loin ! » Avec son accent marseillais, on ne sait jamais s’il est sérieux, Magnan. Mais cette fois, il n’avait pas l’air de plaisanter. Il paraît qu’il y a des gens qui s’organisent, des jeunes qui étaient à la SFIO, comme le frère aîné de Magnan, et qu’ils n’ont pas seulement l’intention de tracer des “V” à la peinture sur les murs. D’après Magnan, ils ne prennent personne sans deux recommandations, et il paraît que “quelqu’un” a soutenu sa proposition quand il a parlé de moi. J’ai sauté de joie, mais il s’est mis à faire le mystérieux : « T’en sauras plus en temps voulu… ». Le soir, je me suis consolé en écoutant Pierre Dac sur Radio Alger.



29 mai
Destins croisés
Plouvien (un village à 20 km de Brest)
– La famille Le Guen est réunie autour de la table, dans la grande salle de la ferme, pour fêter le premier anniversaire de la petite Liliane, Fanny, Eugénie Le Guen. La jeune demoiselle gazouille, insouciante, quelques instants avant d’être remise dans le berceau par sa mère sous l’œil attendri du grand-père, tandis que la grand-mère sert le repas. En cette fin de printemps 1941, tout paraît presque normal…
La petite fille ne peut pas, heureusement pour elle, se souvenir de sa naissance un an auparavant en pleine tourmente, de son baptême le 14 juin et de sa fuite à pied de Brest, dans les bras de sa mère, pour aller trouver refuge à Plouvien, chez ses grands-parents.
Liliane Le Guen et sa mère sont des réfugiés. Leur sort est bien moins dramatique que celui de beaucoup des millions de Français jetés sur les routes par l’effondrement de 1940. Vingt kilomètres ne sont rien au regard des distances parcourues par d’autres. De plus, vivre et travailler dans une ferme assure un minimum de ravitaillement, ce qui est plus qu’appréciable dans le contexte de pénurie générale.
Mais il y a un grand absent à cette sympathique réunion de famille : le père de la petite, Eugène Le Guen, dont la photographie trône sur le chevet de la chambre à coucher. Eugène sert comme mécanicien à bord du cuirassé Provence. Depuis un an, son épouse est sans nouvelles de lui ou presque. Il lui faut se contenter de rumeurs et de l’écoute, malgré les risques, des émissions de Radio Alger relayées par la BBC. Il y a quelques jours, on a annoncé une grande victoire navale sur les Italiens, mais aussi la perte de la Bretagne, l’un des cuirassés jumeaux de la Provence – le navire d’Eugène Le Guen a-t-il été engagé ? A-t-il eu des pertes ?
Chaque jour, l’église du village reçoit les dévotions discrètes de plusieurs familles privées d’un père, d’un fils, d’un mari ou d’un frère parti au delà des mers et dont on est sans nouvelles. Jamais le petit Jésus en plâtre surmontant le tronc de la chapelle ne s’est incliné aussi souvent pour remercier les fidèles déposant leur obole.
………
Guyotville (un village proche d’Alger) – L’Armée de l’Air a installé au milieu des exploitations maraîchères un terrain secondaire pour soulager Maison-Blanche et, comme de bien entendu, il y a autour de ce terrain quelques batteries anti-aériennes. Les soldats qui tiennent l’une d’elle sont des Bretons et, sauf nécessité du service, ils utilisent plus souvent la langue d’Armor que celle de Molière. Un jeune garçon de 4 ans, haut comme trois pommes, qui vient de sauter le talus qui sépare les champs environnants de la batterie – « Tiens, voilà Fanch’ [François] qui vient chercher son histoire du jour ! » s’exclame le sergent-chef Nerzic. Le “chef”, comme l’appellent ses hommes, est originaire de Plélan-le-Grand, au sud de Rennes. Propriétaire d’une petite ferme située à deux pas de la forêt de Paimpon, il a hérité des dons de conteur familiaux ; en un autre temps il aurait porté le titre de barde.
Dépositaire de la mémoire de sa famille, il s’est passionné pour les contes et légendes de son pays. Et des histoires il n’en manque pas, dans la forêt de Paimpon. Il y a quelques siècles on l’appelait forêt de Brocéliande, territoire de Merlin l’enchanteur et de la fée Viviane, dont le château invisible se trouve, dit-on, près du château de Comper…
C’est toute cette mythologie que le jeune François est venu découvrir – en l’absence de son père, mobilisé comme pilote militaire du port de Bizerte, sa mère est heureuse de laisser l’enfant à la garde des soldats de la batterie pendant qu’elle s’efforce de pallier l’absence de son mari en dirigeant l’exploitation et les ouvriers. Et en essayant de ne pas trop penser chaque fois que la radio parle des raids aériens ennemis contre la Tunisie.
………
Deux destins éloignés de quelques milliers de kilomètres, mais pourtant semblables, ceux d’enfants de la guerre éloignés de leurs pères et dont l’avenir est encore incertain…



[Note - Je suis conscient que, par exemple, d'importants passage du Journal de guerre de l'un des hommes du 113e RI seraient à leur place ici, mais j'ai préféré les laisser dans l'ensemble rédigé par Crixos. Qu'en pensez-vous ?]
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:16    Sujet du message: Répondre en citant

3 juin
Le journal de Jacques Lelong
Paris
J’ai encore beaucoup appris hier. A huit heures, sous prétexte de réviser avec Magnan, nous avons filé du côté de la place Clichy. Là, nous sommes entrés dans une sorte de brasserie, “Le Chien Bleu”, et il a demandé le salon particulier réservé par “M. Robert” (le frère de Magnan, qui a 21 ans et est étudiant en Droit, s’appelle Robert – Magnan, c’est Hervé, mais bien sûr, je ne l’appelle jamais comme ça). La pièce était douillette, décorée d’une façon pseudo-luxueuse très déplaisante, avec miroirs et canapés. Robert nous attendait, devant une table dressée pour quatre et une sorte de casse-croûte : pain blanc, beurre frais, saucisson d’excellente qualité, cidre brut – depuis un an, on a de moins en moins l’occasion de voir ce genre de mets ! Mais avant que j’aie le loisir de me renseigner sur la provenance de ce festin, la porte du salon s’est rouverte. « Ah, a dit Robert, nous sommes au complet. » C’était Isabelle Maroux. Isabelle, un peu déguisée dans des vêtements de “dame” qui devaient être ceux de sa mère, coiffée d’un ridicule chapeau, mais Isabelle, avec son regard bleu transperçant la voilette du dit chapeau.
Le temps que je mette un peu d’ordre dans mes idées, Robert avait commencé à pérorer. Il faut agir. La Droite se contente de peindre des slogans sur les murs, les Communistes ont trahi la France pour ne pas déplaire à Moscou, mais les Jeunes Socialistes, regroupés dans une organisation baptisée “Les Trois Flèches”, ont décidé d’agir, des mini-cellules comme la nôtre… J’étais bien d’accord avec lui, mais je ne voyais pas où commençait le concret. Et puis, “Les Trois Flèches”, pff, pourquoi pas “Les Pieds Nickelés”… Je ne sais pas combien de temps il aurait parlé, si on n’avait pas entendu des cris, des bruits de chaussures à clous, et un agent, pistolet au poing comme s’il venait arrêter la Bande à Bonnot (ou comme s’il venait suicider Stavisky ?) a ouvert la porte avec fracas.
Après un moment très gênant – bousculade, noms d’oiseau, entassement dans un panier à salade puant (si maman m’avait vu, elle en serait tombée raide, la pauvre)… nous nous sommes retrouvés alignés dans un bureau du commissariat, devant l’inspecteur P. Renaud (c’est ce qui était écrit sur la porte). Honteux, confus, jurant mais un peu tard… L’inspecteur est un jeune type qui se déplume déjà et qui fume sans arrêt (mais, vu la pénurie de cigarettes, il fait durer chacune jusqu’à se brûler les doigts). Il y avait aussi un agent en uniforme, l’air féroce, mais le nommé P. Renaud lui a dit d’aller s’occuper plus utilement : « Allons, Antoine ! Ces gamins ne vont pas me manger ! ».
Robert a essayé de se rebeller : « Vous n’avez pas le droit de nous garder comme ça ! » Mauvaise pioche. « Ah oui ? Le Chien Bleu fait du marché noir, et même un peu de proxénétisme clandestin. Vous y étiez, vous êtes complices, et je pourrais vous expédier tous les quatre travailler en Allemagne pour en faire revenir deux bons pères de famille prisonniers de guerre ! » Je n’ai pas pu me retenir : « Pas elle ! » Très mauvaise pioche. « Il y a du travail pour tous, en Allemagne. Et pour toutes. »
Il a étalé nos cartes d’identité sur son bureau comme s’il allait lire notre avenir dans les tarots. « Justement, Mademoiselle… Maroux Isabelle ? » Elle s’est levée, comme en classe, les lèvres pincées. « Nom et prénom du père ? » Silence. Puis : « Maroux, Henri. » « Profession du père ? » Silence. Puis, d’une voix à peine audible : « Proviseur… en retraite. »
Un ange est passé. Tout d’un coup, l’œil fixé sur la porte, l’inspecteur s’est mis à parler très vite. « Voilà, vous aviez prévu une partie fine à six. Mademoiselle, vous aviez invité deux autres filles pour ces jeunes gens (un signe vers Magnan et moi), mais elles étaient en retard. Trouvez deux noms d’amies, de vraies amies ! C’était idiot, vous ne le referez plus, ou en privé, le marché noir c’est très mal et vous admirez beaucoup le courage du Président Laval, etc. » La porte s’est rouverte, le flic en uniforme est rentré. « Aucun intérêt, Antoine. Des gamins qui ont trop d’argent de poche. Prenez leur déposition et qu’ils aillent se faire pendre par le dernier métro. » En sortant, il est passé entre Isabelle et moi et il s’est penché comme pour lui dire une cochonnerie à l’oreille – c’est ce qu’a dû penser l’Antoine, mais j’ai entendu : « Je connais votre père de réputation, Mademoiselle. Vous l’embrasserez pour moi, d’accord ? » Elle a rougi violemment.
Nous avons en effet attrapé le dernier métro. Dans le wagon brinquebalant dont le vacarme complice protégeait nos paroles, Isabelle nous a regardé, puis elle a pris nos mains entre les siennes, l’un après l’autre, moi en dernier, ce qui m’a donné droit à deux ou trois secondes de plus. « Nous avons eu de la chance. Apparemment, les soirées de… réflexions philosophiques de mon père ne sont pas aussi inutiles que je le pensais. Alors, on continue, mais la prochaine fois, on commencera à travailler sérieusement ! Juré ? » Nous avons juré.
Cet après-midi, Gourdon nous a fait faire une version latine du type de celle qu’on aura au Bac. Pendant qu’on planchait, il passait entre les tables en lisant par dessus nos épaules, sa longue écharpe rouge traînant sur nos Gaffiot. Au bout de trois heures, il a ramassé nos œuvres et, avant de nous lâcher, il nous a regardés en hochant sa grosse tête. « Si, par extraordinaire en cette sombre période, a-t-il énoncé sans paraître s’adresser à l’un de nous en particulier, Madame votre Maman arrive à se procurer des petits pois, qu’elle les cuisine avec affection et vous en sert une hypothétique assiette pour accompagner une hypothèse de poulet rôti, mais si vous trouvez que ces petits pois ont la dureté des billes de votre petit frère, n’accusez pas votre Maman ou son fournisseur. Ce sera juste le signe que vous êtes amoureux. Ne vous en faites pas, ce n’est pas grave et ça passe. Mais pour le Bac, il faudra éviter d’y penser et réussir à vous concentrer. Compris ? Filez. » Je m’en fiche, je n’aime pas les petits pois.



22 juin
Les carnets de Jean Martin
Paris
C’est mon sixième mois en tant qu’agent du SONEF : lycéen le jour, gardien de l’ordre et patriote le dimanche et pendant les vacances, je me croirais dans un Arsène Lupin ! Mais le moins qu’on puisse dire c’est que cette double vie n’empiète pas sur mes études. L’année scolaire a été raccourcie, mes résultats se sont améliorés à vue d’œil et le prof de maths, Monsieur Hervet, m’a dit qu’il était tranquille pour mon Premier Bac – les épreuves commencent demain – et qu’il espérait que je continuerais en Terminale. Il m’a demandé ce qu’en pensaient mes parents, j’ai répondu qu’un ami de la famille s’occupait de moi parce que Papa était mort et que Maman était au pays, très malade. J’espère que c’est vrai, qu’elle est au pays, mais j’ai aucune nouvelle. Ça m’a fait penser que ça va faire un an que Papa est parti. Et Guy. J’espère que cet idiot s’est pas fait tuer en Corse, ou en Sardaigne, ou en Grèce. Ça servait à ça, qu’il aille en Afrique ? A se faire tuer chez les Grecs ?
Des souvenirs de Toulon me reviennent de temps en temps. Mais au fur et à mesure, je m’y fais. Dans le fond, j’ai bien agi… Ils le méritaient…
J’ai dû tout au plus faire une demi-douzaine de “missions” pour Mercadet et ses hommes, en vrai j’ai fait le coursier, porté des colis d’un point à un autre. Ce n’est pas vraiment ce que je m’imaginais… Des fois j’ai l’impression que Mercadet ne me fait pas confiance, en même temps je le comprends, je n’ai que 17 ans et ses hommes sont des professionnels chevronnés. On ne rigole pas avec la défense de la Patrie !
J’ai fait installer le téléphone, ou plutôt le SONEF me l’a fait installer. C’est pas donné mais, bien que je ne fasse pas grand-chose, Monsieur Bonny a tenu parole, je suis grassement payé. Les mecs au lycée me traitent parfois de richard, si ils savaient d’où je viens !
Au lycée, les rares fois ou j’ai parlé du SONEF en bien, en disant qu’il fallait bien maintenir l’ordre, on m’a regardé d’un drôle d’air, comme une sorte de demeuré. Au contraire, je me suis laissé aller à dire, une fois, que mon frère aîné était parti pour Alger, engagé volontaire, et j’ai senti que les deux ou trois camarades de classe avec qui je discutais approuvaient, l’un d’eux a même dit : « La vache, si je pouvais en faire autant ! »
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:31    Sujet du message: Répondre en citant

Juillet 1941
10 – Fabrice(s) à Waterloo
Baccalauréats

2 juillet
Des lettres pour les Pyrénées
Alger, le 2 juillet 1941

Cher Papa, chère Maman,
Je découvre aujourd’hui vos dernières lettres qui m’ont bien rassuré ! J’espère que vous excuserez le retard de ma réponse : votre courrier m’a attendu tranquillement à Alger pendant que je voyageais enfin un peu, comme je le désirais tant depuis des mois. Je suis heureux de voir que vous allez tous bien, que Dédé grandit tranquillement. Je suis étonné que M. Delmas fricotte ainsi avec les collaborateurs et les Boches, ça ne lui ressemble pas ; quoi qu’il en soit, ne vous en mêlez surtout pas !
Je vous écris cette fois depuis l’hôpital militaire d’Alger où je me remets d’une petite blessure. Oh, je vous rassure bien vite, ça va : j’ai été blessé il y a quelques semaines, mais les infirmiers m’ont bien soigné et j’ai été rapidement évacué. Ce ne sont que des égratignures et j’ai bien tous mes abattis ; d’ici quelques jours, je serai à nouveau complètement sur pied.
Il faut dire que j’ai été enfin très actif ces deux derniers mois ! Début mai, nous avons appris qu’une partie de notre division serait envoyée en Grèce, et que mon bataillon y accompagnerait une brigade de chars ! Nous avons rapidement été regroupés, et après un nouveau voyage en bateau sans histoire (je commence à aimer la mer !), nous sommes arrivés à Salonique, sous la chaleur étouffante de l’été grec. Nous n’avons pas eu le temps de faire beaucoup de tourisme, nous avons directement gagné le front.
Notre unité était commandée par le général Leclerc (enfin, à l’époque, il était encore colonel), que nous avons découvert juste avant le départ, et que nous avons appris à connaître ensuite : quel chef, ce Leclerc ! Il est précédé de sa réputation, qu’il s’est bâtie pendant l’été 1940 : il paraît qu’il était officier d’état-major d’une des unités encerclées dans le nord, qu’il a refusé de se laisser faire prisonnier et qu’il a traversé, seul, à pied, les lignes allemandes pour reprendre le combat. Ce qu’il a fait, en gagnant au passage une citation à l’ordre de l’armée, une Légion d’Honneur… mais aussi plusieurs blessures qui lui ont valu la capture ! Malgré ses blessures, il s’est évadé et a rejoint à nouveau nos forces. Envoyé en Afrique, il a pris part, à peine soigné, à la grande offensive contre les forces italiennes, en juillet-août ; c’est lui qui, en plein désert, a fait le premier jurer à ses hommes de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. Oui, le fameux Serment de Libye, que toute l’armée a prêté depuis, c’est lui ! En février dernier, il a encore conduit un petit groupement blindé au feu, en Corse.
Le général Leclerc (il paraît que c’est un surnom et qu’il s’appelle en fait Hauteclaque , je n’y ai rien compris, tout le monde l’appelle Leclerc) vient souvent discuter avec nous, simples soldats, pour vérifier que nous ne manquons de rien et que nous sommes prêts à nous battre. Sa frêle silhouette appuyée sur sa canne ne paraît pas bien impressionnante, mais son regard bleu acier est magnétique… Je crois que nous le suivrions tous n’importe où.
Fin mai, en Grèce, nous avons participé à la contre-attaque de Veroia, à l’ombre du mont Olympe (la maison des dieux grecs, ceux des histoires que nous lisait notre instituteur, M. Lenoir, quand on avait été sages !). Notre attaque nocturne a bien surpris les Allemands et nous les avons enfoncés. Au cours de cette bataille, j’ai tué mon premier ennemi (enfin, le premier que j’aie vu tomber) : après coup, une fois l’excitation retombée, je n’étais pas très fier de moi, j’aurais bien préféré rester à m’occuper de nos vignes… mais nous avons été attaqués et notre pays est envahi, il faut bien se défendre !
La bagarre a duré plusieurs jours et beaucoup de copains n’en sont pas revenus. Notre compagnie était la seule unité de fantassins dans cette attaque de chars, et on nous a demandé d’occuper le terrain conquis. La deuxième nuit de la bataille, lors d’une grosse contre-attaque ennemie, le caporal et le sergent ont été tués je me suis retrouvé isolé avec quatre camarades – Mokhrane, notre chauffeur, René et Albert, deux anciens Dragons, et le petit Stéphane, un Juif d’Algérie (un gamin, il dit qu’il a 18 ans, mais je suis sûr qu’il a triché). Comme j’ai le galon de 1ère classe (à cause de mon évasion par la Suisse), j’ai dû prendre les choses en main pour qu’on s’en sorte. Au matin, nos chars sont revenus en force et quand nous avons été dégagés, le capitaine m’a félicité, m’a traité de héros, m’a nommé caporal et m’a promis une médaille ! Je ne me suis pas trouvé très héroïque : bloqués comme on l’était par les minen et les rafales ennemies, nous ne pouvions de toute façon pas bouger, et le meilleur moyen de sauver notre peau était encore de rester sur place et de tirer sur tout Boche qui se montrait… A la fin de la bataille, nous étions bien moins nombreux et tous épuisés, mais fiers : nous avions gagné et cette fois, c’étaient les Boches qui avaient subi !
Après un bref repos, nous avons été à nouveau engagés, mi-juin, à Trikkala. C’est là que j’ai été blessé puis évacué.
Hier, j’ai reçu la visite du colonel Duluc. Pour m’aider à passer le temps de ma convalescence, amusé par mes voyages antiques (le mont Olympe après Split), il m’a offert l’Odyssée, d’Homère : j’espère que je mettrai moins de temps qu’Ulysse pour rentrer chez nous ! Il m’a surtout appris que j’avais été proposé pour le stage de chef de section à Cherchell, après lequel je pourrai être nommé sergent-chef ! Cette proposition semble être liée à mes « exploits » en Grèce, et aussi au manque dans notre arme de cadres qui soient des spécialistes expérimentés… et il paraît que j’entre désormais dans cette catégorie. Le colonel m’a garanti que je retrouverai ensuite mes camarades de la 2e Division Cuirassée et que je continuerai de servir dans la Brigade du général Leclerc ! En attendant, me revoici « tranquille » en Algérie, à nouveau loin du front, pour quelques temps.
Je n’ose plus parler de la date de nos retrouvailles, de peur d’être encore déçu. Mais je sais que ce jour viendra. Je vous embrasse bien fort,
Votre fils, Bertin.



10 juillet
Les carnets de Jean Martin
Paris
J’ai mon Premier Bac. Les maths et la géo, ça m’a bien aidé. Maman serait fière, si elle savait. Mais j’ai reçu une lettre de la mairie de chez nous, ils n’ont pas de nouvelles d’elle. Si ces salauds d’Alger avaient arrêté la guerre en juin 40, comme on en avait parlé, à l’époque, rien ne serait arrivé, on serait tous les quatre tranquilles à la ferme, à Vierzon.

12 juillet
Les carnets de Jean Martin
Paris
Le téléphone a sonné hier soir.
Au bout du fil, Mercadet : « Salut demi-portion ! Demain, rue Lauriston, à cinq heures du matin. »
– Du matin ?
– Oui, on a besoin d’une équipe de réserve.
Je sais ce que c’est. Il y a une arrestation à faire, ça se passe d’habitude sans problème, un pauvre type qui s’est pris pour Jeanne d’Arc, mais Mercadet préfère être prudent.
Le lendemain, on s’est retrouvés dans un trou perdu de banlieue. Mercadet et Perchet devaient s’en charger, Célina et moi on stationnait à l’écart, dans une petite rue. Je somnolais devant mon volant quand j’ai entendu des coups de feu. Célina, qui guettait au coin de la rue, est arrivé affolé, il est monté à l’arrière, je démarrai déjà. On a vu arriver Mercadet, ventre à terre ! Derrière lui, sur une petite place, une bande de types furieux étaient en train de renverser sa Traction et d’y mettre le feu ! Perchet était à terre et plusieurs hommes le rouaient de coups. Mercadet est monté à l’avant : « On fiche le camp, gamin, et vite ! »
– Et Perchet ? j’ai dit.
Il m’a regardé avec agacement, puis il a grogné : « Fonce dans la foule ! Ils s’écarteront et on le récupère ! »
C’est-ce que j’ai fait, j’ai foncé à toute allure et j’ai freiné sec juste à côté de Perchet. Pendant que Célina l’aidait à monter à l’arrière, Mercadet tirait quelques coups de pistolet par la fenêtre pour disperser nos adversaires. C’est là qu’un mec, un grand costaud, a saisi le bras de Mercadet et a commencé à le tordre. Pas moyen de repartir, il fallait faire quelque chose ! Le Mauser de Papa était, comme toujours en opération, sous le siège. Je l’ai saisi et j’ai tiré au jugé. Une seule fois. Je sais pas où je l’ai touché, ni même si je l’ai touché, mais il a lâché prise… J’ai embrayé et j’ai repris fissa la route de Paris. Il n’y eut pas un mot ou presque jusqu’au retour rue Lauriston. Perchet semblait avoir perdu connaissance, Mercadet grommelait quelque chose du genre : « Ils nous attendaient les vaches, mais cette fois fini de retenir les coups ! Ils vont le payer. Je vais le nettoyer ce pays de merde. »
Rue Lauriston, on a fait appeler un médecin pour Perchet et Mercadet m’a dit de patienter un moment. Quand je l’ai rejoint dans les locaux de la Brigade, il s’était changé, gominé les cheveux et portait un costume italien dernier cri : « Bravo gamin pour tout à l’heure ! Bons réflexes ! Je te dois une fière chandelle. Je vais finir par croire que notre directeur chéri avait raison de dire du bien de toi ! »
Ça m’a touché. Mais je voulais pas avoir l’air trop sensible.
– Comment va Perchet ? j’ai dit en essayant de prendre la voix d’un vrai dur.
– Le toubib a dit qu’il avait plusieurs fractures, commotions et ainsi de suite. Bref, il risque d’être absent bon moment… Mmm, tu sais que c’était comme qui dirait mon bras droit, non ?
Je l’ignorais totalement ! Il aurait fallu que je fasse autre chose que le coursier ces six derniers mois pour m’en rendre compte !
– Oui, j’ai répondu sans me démonter.
Mercadet a souri : « Ça te dirait de prendre sa place, gamin ? Pas comme numéro 2 de la Brigade, bien sûr, mais de me suivre tous les jours, d’apprendre vraiment le métier, tout ça… Quand t’auras 18 ans, tu pourras bosser officiellement. Tu seras comme qui dirait mon commis. »
– Avec plaisir, Lieutenant Mercadet, j’ai dit d’une voix officielle – enfin, j’espère !
– Bien, tu peux disposer gamin ! Je t’appellerai.
Alors que je partais, il m’a arrêté : « Attrape ! » et m’a lancé une grosse montre-bracelet.
– Une Breitling ! j’ai dit. Mais, c’est pas une montre d’aviateur… euh, d’aviateur anglais ?
Mercadet souriait toujours : « Et d’où elle vient, à ton avis ? »
« Ah, j’ai dit. D’un Anglais qu’en avait… pu b’soin, c’est ça ? »
C’était ça.



16 juillet
Le journal de Jacques Lelong
Paris
J’ai eu mon deuxième Bac ! Je peux dire merci à la version latine – un texte d’Ovide sur l’amour, le sujet a dû m’inspirer – et au prof de Géographie qui m’a interrogé à l’oral… sur la Grèce. J’étais incollable, évidemment, grâce à Radio-Alger. Je suis sûr qu’il l’espérait bien.
Le Bac m’a un peu consolé de l’invasion de la Grèce et de la suppression du 14 Juillet – « célébration dégradante du triomphe d’idées médiocres lors d’un massacre écœurant » nous a expliqué l’abominable Henriot sur Radio-Paris. Je me demande s’il pense que ses discours pourris nous feront oublier que les Lavalistes décrètent réquisition sur réquisition, et que la plus grande partie de ce qui est réquisitionné (métaux, autos, minerais, produits agricoles etc.) part pour le Grand Reich Allemand !
Magnan (qui a eu son Bac, lui aussi) m’a invité à passer le mois d’août dans son mas familial en Provence. Les parents ont accepté, surtout parce que cela devrait me permettre de manger mieux (et plus) qu’à Paris. Bien sûr, ils n’ont pas idée de ce que nous espérons faire là-bas. En attendant, il faut que j’obtienne un passeport. Pour aller de Paris en Provence ! Et en plus, le passeport doit être tamponné par la Kommandantur (pouah) et par « la Commission Transports Intérieurs du Ministère de la Reconstruction Nationale » (Pouah et Re-Pouah).
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 16:45    Sujet du message: Répondre en citant

Août 1941
10 – Fabrice(s) à Waterloo
Saint-Ex et PMF, Fabrices d’honneur

7 août
Journal de Jacques Lelong
Quelque part en Provence
Il y a bien des façons de Résister… Ce matin, départ aux aurores pour un voyage en train long et fastidieux, avec des douzaines de contrôles : des flics boches, des flics lavalistes (enfin, darnandistes), des vrais flics (qui ont l’air de se demander ce qu’ils font là) et même un contrôle de la SNCF ! Arrivée tardive, après deux changements, dans une petite gare de campagne, au son des cigales… Magnan – Hervé – m’accueille avec une carriole à cheval ! Hé oui, toute l’essence est réservée à nos amis en vert-de-gris. Quelques Hue Cocotte plus loin, nous voici devant une vaste demeure : le mas familial.
En entrant, nous croisons un curieux personnage, raccompagné avec cordialité par le maître de maison, le Grand-Père Magnan. Gris au point d’en paraître poussiéreux, petites lunettes, cheveu rare, sanglé malgré la chaleur dans un costume trois pièces sombre déjà démodé avant l’Autre guerre… « C’est le percepteur ! » me souffle Hervé, qui m’explique tout un peu plus tard.
Le ministère de la “Reconstruction Nationale”, pour mieux organiser le pillage du pays (qu’il appelle “Réquisitions d’Intérêt Public”, n’oublions pas les capitales), a imaginé de s’adresser à l’administration des Impôts. A la campagne, les percepteurs sont chargés de mettre en œuvre l’extorsion de la “cotisation” en nature exigée de chaque agriculteur. Certains, par habitude sans doute, s’exécutent sans état d’âme, tondant jusqu’à l’os les malheureux paysans. Beaucoup sont devenus soudainement très, très myopes. D’autres, comme le monsieur poussiéreux de tout à l’heure, mettent au point avec leurs administrés toute une dissimulation de leurs productions, afin de verser le minimum et de permettre à leur région de ne pas mourir de faim (et même de pouvoir inviter quelques Parisiens pâlots). Le Grand-Père Magnan, qui n’est pas cultivateur, mais propriétaire terrien, vient de « négocier » avec le percepteur au nom de ses métayers.
– Il risque gros, si les Lavalistes s’en aperçoivent, non ?
– Tu parles ! Il serait expédié dans une usine boche ! En fait, un de ses collègues a même été fusillé pour « crime contre la Reconstruction » !
– Oh ! Mais dis donc, avec son air de rond-de-cuir, c’est une sorte de héros, un vrai patriote !
– C’est difficile à dire… En fait, il nous a expliqué qu’il faisait ça parce que le gouvernement Laval était illégal, et qu’il n’y avait rien de patriotique là-dedans. Il pense que l’administration doit obéir au doigt et à l’œil au gouvernement légal, même si celui-ci est à Alger et même si Laval est à Matignon. Il dit toujours qu’il ne fait pas de politique !



8 août
De Saint-Ex à PMF
New York
(par courrier très spécial)
Mon cher Mendès,
Pardonnez-moi d’être sans doute le dernier à vous féliciter de votre troisième galon et de votre deuxième citation. On croirait parfois que New York se situe à des années-lumière d’Alger tant il faut de temps aux nouvelles pour nous parvenir. J’ai reçu hier seulement les B.O. de fin juin. Tardives, mes félicitations n’en sont que plus chaleureuses : que j’ai eu raison, à Marrakech, de vous aider à rafraîchir vos notions de mathématiques ! Vous en avez fait le meilleur usage.
Dites au barman de l’Aletti, Edmond, de me tenir du champagne au frais (il connaît ma marque de prédilection, j’espère qu’il en restera !). Nous le boirons à vos succès lors de mon prochain passage.
Pendant que vous allez continuer de vous couvrir de gloire, on m’a exilé – je ne vois pas d’autre mot – à New York. On ne m’a pas donné le choix. « Trop vieux et trop blessé » ont décidé les médecins à ma sortie de la clinique Saint-Georges. Encore un peu, ils m’auraient réformé ! Houdemon, puis Noguès, et De Gaulle pour finir, ont décidé qu’il me fallait débarrasser le plancher. J’encombrais, apparemment ! « Rendons-le à ses tours de cartes » aurait même déclaré Gaullentin le Désossé.
Ces messieurs ont prétexté de mon expérience de chef d’aéroplace sur la Ligne pour m’attribuer une sinécure. J’ai donc pris le 1er juillet dernier mes fonctions de chef du DAFNY – entendez Détachement Aérien Français de New York, avec majuscules. Ledit détachement n’est formé, outre votre serviteur, que d’une secrétaire d’âge canonique, Mme Lestard et d’un officier de l’Infanterie de Montagne, le lieutenant Ange Léonetti. Par respect pour la neutralité des États-Unis, je porte ici le titre de “Directeur de la Délégation d’Air France en Amérique du Nord” (délégation composée des membres du DAFNY) et j’ai fait peindre sur les portes la “crevette”, le cheval ailé à queue de poisson. Nous sommes en civil, bien entendu.
Nous occupons deux petits bureaux au 51e étage sur la face ouest du Rockefeller Center, au cœur de Manhattan. Nos fenêtres donnent sur le building d’un fameux music-hall, le Radio City. Lorsqu’il fait trop chaud, les girls de la troupe viennent rafraîchir leurs gambettes sur la terrasse qui sert de toit. Ma foi, le spectacle me convient…
Mme Lestard se consacre à la paperasse (c’est une perle !). Quant à Léonetti, on pourrait s’étonner qu’un lieutenant de nos troupes de montagne ait été affecté au DAFNY – ou à Air France. Au vrai, Léonetti est, dans le civil, inspecteur de police (gardez-le pour vous). De mère irlandaise (oui, on rencontre des Corses de mère irlandaise) et de grand-mère italienne (venue, je crois, de Lucques), il parle à merveille l’argot des quais du port, buvant de la bière avec des cops qui s’appellent O’Leary ou Flanagan, et du chianti avec des gangsters de Little Italy nommés Pusterlenghi ou Veneziano. Grâce à son entregent – et à des enveloppes distribuées avec générosité – les avions en caisse, les moteurs et les pièces détachées attendus à Casa et Alger partent sans encombre, au jour et à l’heure prévus. « Il y a plus d’une demeure dans la maison du Père » affirme l’Évangile, et sans doute, je l’admets, plus d’une façon de faire la guerre. Celle de Léonetti est bel et bien nécessaire.
Mon activité se limite à me rendre quelquefois à l’aérodrome Glen H. Curtiss, dans le Queens, pour l’arrivée de notre Stratoliner hebdomadaire qui vient d’AFN via Natal, Caracas et Miami. J’accueille l’équipage, les passagers et le courrier, et je lance le programme d’une révision de sept jours. Une heure plus tard, en principe, ou le lendemain, je salue l’équipage et les passagers et je vérifie le fret et le courrier d’un autre Stratoliner qui repart sur Casa, après sept jours d’escale, via Terre-Neuve, Prestwick en Écosse et Lisbonne.
Les Américains nous ont volontiers cédé cinq de ces avions Boeing dont ils jugent les moteurs Wright trop fragiles : ils ne connaissent pas les faiblesses de nos Hispano (mon ami Mermoz en est mort) ni les caprices de nos Gnome & Rhône.
De temps en temps, je me rends aussi à l’hydrobase Floyd Bennett, à Brooklyn, pour m’occuper d’un de nos Bréguet Bizerte venu des Antilles, lui aussi maquillé en Air France. Via Key West, il apporte du rhum et des sacs postaux tout en gardant l’œil ouvert sur les éventuels U-Boots. Quand il repart, j’agite mon chapeau comme un chef de gare sa palette.
On compte sur moi, m’a affirmé Houdemon avant mon départ, pour représenter les ailes françaises aux États-Unis. Si je suis bien sage et poli, on me permettra de reprendre le manche pour essayer les nouveaux modèles que nous allons acheter. Havas Libre en fera des dépêches à tirer des larmes à toutes les Margot américaines et les reporters me tireront le portrait. J’ai l’ordre formel de me prêter aux rites des interviews, des conférences, des causeries à la TSF et des photos pour les magazines. De fait, Life me consacrera quatre pages la semaine prochaine, mais ce n’est pas une vie !
Heureusement, j’écris, j’écris et je dessine un conte pour enfants (où vous apparaîtrez, je crois !) et, foin de la bienséance, je cultive le beau sexe. New York ne manque pas de jolies femmes, y compris la mienne, qui me font perdre bien des heures mais fort peu de temps.
Au revoir, cher Mendès. Encore une fois, je vous félicite. Répondez-moi, je vous en prie, si votre bombardier vous en laisse le loisir. Vos lettres et votre amitié m’ont réconforté quand j’étais encore sur mon lit de douleur.
Très fidèlement
Antoine de Saint-Exupéry


12 août
Le journal de Jacques Lelong
Quelque part en Provence
Hier, Hervé a voulu me montrer la vraie raison de mon séjour ici : les fusils de chasse familiaux, bien cachés dans la cave du mas (car les Lavalistes ont évidemment ordonné leur réquisition !). Si nous devons en venir « aux choses sérieuses », il faut apprendre à se servir de ce genre d’outils : « Mon frère nous rejoindra bientôt et pourra nous servir d’instructeur. »
– Ton frère tire comme un sabot. Et ce n’est pas avec un fusil de chasse que tu tireras le Boche à Paris !
C’est le Grand-Père Magnan. Malgré nos précautions, il a dû nous voir descendre à la cave et nous a suivis. Il faut dire qu’il ne fait son âge ni physiquement, ni intellectuellement.
– Je me doutais que vous maniganciez quelque chose, dit-il en s’emparant des armes. D’abord, parce que j’en aurais fait autant à votre âge. Mais je ne vous laisserai pas essayer de chasser tout seuls l’armée allemande du pays.
Nous n’avions pas le choix, et nous lui avons tout expliqué – le peu qu’il y a à dire. Les Trois Flèches sont un réseau sérieux, qui organise des actions de Résistance de toute sorte, armées ou non, et nous devons nous tenir prêts… Il n’a pas eu l’air convaincu, mais je pense que nous arriverons à le persuader de nous aider.



19 août
Le journal de Jacques Lelong
Quelque part en Provence – Lettre de Jacques Lelong à Isabelle Maroux

Ma chère Isabelle – Notre séjour se passe à merveille. Le grand-père d’Hervé et Robert nous a pris en sympathie et nous fait découvrir le monde de la Campagne. C’est vrai, ce que dit le Président Laval : « La Terre, elle, ne ment pas ! » Il nous apprend à nous servir d’outils agricoles, et il nous a même offert des outils moins encombrants, utilisables en ville, pour un potager installé sur une terrasse par exemple. Il faudra que nous apprenions tous à manier ce genre d’outils, pour sortir des temps difficiles que vit notre pauvre pays…


23 août
De PMF à Saint-Ex
Rhodes, “RAF-Maritsa airfield”

Vous aviez médit de la poste, mon commandant.
Votre lettre du 8 m’est parvenue en dix jours seulement. Vos félicitations m’ont touché plus que celles de quiconque, par leur chaleur et leur sincérité. Voilà aujourd’hui des qualités aussi rares que précieuses. Encore merci.
Me voici donc au GB II/60, sous les ordres du commandant Kohler, un Alsacien qui a pris part aux dernières opérations de pacification du Maroc en 33/34 et essuyé les tirs des mitrailleuses de DCA de dissidents formés par des déserteurs allemands de la Légion. Je découvre les servitudes de la tâche du navigateur sur un “gros frère” – pour reprendre un mot du général de Gaulle – comme les grandeurs de la fonction de chef de bord. À vous, je puis bien confier que c’est aussi exaltant, il va de soi, mais d’une difficulté que je n’attendais pas. Et Dieu sait que je me préparais au pire ! Il m’arrive parfois de regretter l’époque où je n’étais qu’un de vos élèves.
Usant de mes prérogatives, j’ai vite baptisé mon Consolidated 32 “Ville de Louviers”, quoique la Méditerranée Orientale ait peu à voir avec la Normandie. L’un de nos armuriers, le sergent Bakoutienko, étudiant aux Beaux-Arts de Paris en 1939, a reproduit sur le nez de cet avion, en l’agrandissant, bien sûr, le dessin que vous m’aviez donné un soir : “Sur la route de Louviers / Il y a des bombardiers”. Vous vous en souvenez, j’en suis sûr. Il l’a mis en couleur, non sans profiter de l’occasion pour me décerner un nez de pochard d’un rubicond à teindre le drapeau de l’URSS.
Outre moi-même, navigateur et chef de bord, l’équipage du “Ville de Louviers” se compose de huit hommes. Permettez-moi de vous les présenter.
Le lieutenant Nguyen Van Hinh, 28 ans, pilote, qui passera au grade supérieur le 1er octobre prochain, sort de Saint-Cyr . Sa famille, très présente à la cour d’Annam, appartient à l’aristocratie de Cochinchine. À terre, c’est le plus insupportable des galapiats, insolent, mal embouché, bruyant, indiscipliné – et joueur enragé de poker, au péril de sa solde. Je renonce à décompter ses jours d’arrêt. En vol, c’est un seigneur qui a déjà cent trente-six missions à son actif, cinq citations et la Légion d’Honneur. Il surprend son monde par son audace et son calme, sans parler du doigté de son pilotage.
Van Hinh mène toujours ses tapages en compagnie de notre co-pilote, le sergent-chef vicomte Emmanuel d’Étoilies des Escoyères, 21 ans, star de la jeunesse du PSF, engagé volontaire en mai 39 et qui nous vient d’Avord.
« J’étais allé chez le colonel de La Rocque pour agacer mon père qui ne croit qu’en Maurras, m’a raconté d’Étoilies. S’il savait que j’ai aujourd’hui pour patron un ancien ministre du Front populaire, et juif et franc-maçon, il en avalerait son monocle. » Il n’a encore accompli que neuf missions, il a tout à apprendre, mais il apprend vite, justement, et il a du courage à revendre. Il veut venger son frère aîné, tué dans la tourelle de son S-35 à Gembloux. J’ai cru comprendre que son père, lui, s’est rallié à Laval et à sa clique et fricote à qui mieux mieux avec les Vert-de-Gris.
L’adjudant Fernand Paulain, 26 ans, notre bombardier, qui partage avec moi le nez de l’avion, s’est engagé à dix-sept ans dans l’Armée de l’Air. Il fait partie des rares rescapés de nos groupes d’assaut. Il possède la placidité et la force d’un percheron – d’ailleurs il est natif de Nogent-le-Rotrou. Il parle peu, affirme souffrir d’un ver solitaire qu’il traitait à l’anisette à Lartigue et ici à grandes rasades de retsina, et il maîtrise en professionnel l’art difficile de la visée à haute altitude.
Le sergent Émile Van de Kerke, Dunkerquois de 21 ans, marin à la pêche sur un chalutier de haute mer, est chargé de la radio. Je lui promets un bel avenir au Poste Parisien après la guerre. Il calque son sang-froid sur celui de Hinh. Jamais sa main ne tremble sur le manipulateur Morse, ni sa voix au micro. Il n’a pas eu de nouvelles des siens depuis plus de deux ans, mais n’en dit rien. Blond, le teint rose, taillé en colosse, il contraste avec son ami le sergent-chef Angelo Di Messina, notre mécanicien, 22 ans en novembre, qui est brun, petit et vif. Fils d’un Romagnol qui avait fui le fascisme, Di Messina suit nos moteurs à l’oreille comme un musicien son orchestre et il veille comme une mère poule sur notre machine, aussi bavard que son copain est taciturne. Il nous démontre que les Italiens n’usurpent pas leur réputation dans le domaine de la mécanique. Van de Kerke et Di Messina chassent au collet les lapins qui pullulent sur notre terrain et nous concoctent d’improbables et savoureux civets.
Nos trois mitrailleurs, au teint allumé tôt par la vie et par le gwin ru , ne peuvent cacher leur sang breton. Ils ont fui la Métropole en passant par l’Espagne dès septembre 40, et ils ont connu les prisons de Franco. Le caporal Hervé Guénec tient notre tourelle dorsale, le caporal Yves Larmor la tourelle ventrale et le quartier-maître Quentin Créourc’h les mitrailleuses de queue. Ils ont 19 ans tous les trois. Ces jeunes gens plaisent aux femmes de Rhodes mais le bonnet à pompon de Créourc’h et son col bleu lui attirent davantage d’œillades qu’aux autres. Il ne nous a été confié par la Marine qu’à titre temporaire. Tous trois paraissent encore quelque peu trigger-happy – j’ai découvert l’expression à Malte – mais, en contrepartie, pas un Messerschmitt ne peut s’approcher à moins d’un kilomètre sans être repéré et tiré.
Je fais à chacun une confiance absolue. Avec leurs défauts et leurs qualités, “tout ça, ça fait d’excellents Français”, comme le chantait Maurice Chevalier avec un optimisme dont nous aurions dû discerner le ridicule.
Hinh, jamais en retard d’un chahut, a institué une tradition : avant chaque atterrissage, nous braillons en chœur, dans l’interphone : « Vive les aviateurs, ma mère, vive les aviateurs » (vous connaissez la paillardise qui suit et je n’ambitionne pas de vous faire rougir) sur l’air du « Vive Léon Daudet » des Camelots du Roy. Horresco referens ! Je n’aurais jamais cru pouvoir entonner cette scie-là.
Figurez-vous que j’ai capté l’autre soir, sur ondes courtes, la Voix de l’Amérique qui retransmettait la conférence que vous prononciez au même moment, à Carnegie Hall je crois. L’élévation de votre pensée et la rigueur de vos propos m’ont arraché au tumulte de la guerre. J’ai partagé cette heure de sérénité avec le capitaine Jules Roy, aviateur d’active qui se mêle d’écrire des récits et des poèmes. Nous sympathisons. Je prophétise qu’il sera reconnu un jour comme un auteur d’importance – enfin, si son fichu caractère ne lui joue pas des tours, sans parler des obus allemands.
Quand nous nous reverrons, mon commandant, il faudra que nous discutions de votre phrase : « Je hais le grouillement en fourmilière des robots façonnés par les régimes totalitaires, mais je crains que la pâtisserie démocratique ne nous ait donné la colique. » J’en demeure encore perplexe.
J’espère que ma gazette vous a ramené aux joies de la vie d’un Groupe. Défendez-nous bien outre-Atlantique, par votre plume et votre verbe, mais revenez-nous bientôt de ce côté de l’eau. Vous me manquez comme vous manquez à l’Armée de l’Air : vous me comprendrez si je vous dis qu’il nous faut davantage de spécialistes, mais aussi plus d’aviateurs – comme vous.
Je vous prie d’agréer, mon commandant, l’expression de mon respect, de mon affection et de ma fidélité.
Pierre Mendès-France


30 août
Les carnets de Jean Martin
Paris
D’ici huit jours, c’est la rentrée ! Je suis un peu déçu de devoir reprendre le lycée, surtout après deux mois d’aventures avec Alphonse ! J’ai appris à tirer avec toutes sortes d’armes : allemandes, françaises, anglaises et même américaines !
J’ai vraiment fait connaissance avec son équipe de choc.
– Lui d’abord. Grand, ancien rugbyman, une quarantaine d’années. Je ne suis pas sûr qu’il ait jamais été lieutenant – dans l’armée, du moins.
– Henri Gouget, le Zazou de Limoges comme on l’appelle. Il est blond, coiffé comme un zazou, il s’habille comme eux avec des vêtements toujours trop grands et porte toujours des lunettes noires. C’était le benjamin de la bande (22 ans) avant mon arrivée.
– Philippe Célina. Petit, rachitique, le crâne largement dégarni. Il sait manier les armes comme personne, pourtant il a pas réagi lors de l’incident du 12 juillet et je crois qu’Alphonse ne l’a toujours pas avalé.
– Porcelaine. Je ne connais pas son nom. Il a juste acquis ce sobriquet en faisant parler ses qualités : 1 mètre 98, 110 kilos de muscles, il a été sparring-partner de Max Schmelling et Joe Louis (il m’a appris à connaître les grands noms de la boxe). Il a le nez et les oreilles qui vont avec… Bref, tout dans la finesse !
On a effectué une série de missions dans et autour de Paris. On a cogné quelques cocos (de façon discrète, il faut pas trop que ça se voie, arrête pas de nous répéter Alphonse, c’est juste pour les faire tenir tranquille, pour l’instant, leur Parti est neutre). On a envoyé au trou un réseau de partisans d’Alger (six pauvres gamins à peine plus âgés que moi, qui disent qu’ils font de la résistance, et leur chef, une vieille baderne qui brandissait sa Légion d’Honneur quand on l’a arrêté). On a récupéré, « sur renseignement », un parachutage qui ne nous était pas destiné, bien sûr.
Et puis, et puis… Alphonse m’a entraîné dans une « maison accueillante », comme il dit. Elle a un nom marrant, le Sphinx, comme en Egypte ! Alphonse m’a dit que, pour ma première fois, il m’offrait de la première qualité. J’en menais pas large, mais quand les filles de la « maison » ont su que c’était ma première fois, elles se sont presque disputées pour moi ! Finalement, j’ai été avec une petite blonde qui s’appelait Rita, et ça s’est super bien passé.
Bref c’est la grande vie ! Dire que je vais devoir me replonger dans la masse des élèves qui ne comprennent rien à ce qui est entrain de se passer…
Quoique… je comprends pas tout moi-même. Une fois, on a été jusqu’à Montargis, alors je me suis risqué à demander à Alphonse : « Qu’est-ce qu’on fait ici ? On est pas censé travailler seulement dans Paris ? Monsieur Bonny, il est seulement directeur pour Paris, non ? »
Alphonse a pouffé de rire, imité (comme de juste) par le Zazou et Célina : « Il est bien gentil, Monsieur Bonny. Méthodique, ambitieux, corrompu jusque ce qu’il faut pour gravir les échelons… Il fait du bon boulot au SONEF à Paris, quoiqu’il prend peut être un peu trop de commissions et il fait pas assez semblant de s’intéresser à la Cause, à ce que j’ai entendu dire… Mais si tu savais de qui on reçoit le plus souvent nos ordres, gamin, ça te surprendrait ! »



31 août
Le journal de Jacques Lelong

Quelque part en Provence – Il faut maintenant rentrer à Paris. Dans ma valise, entre des produits de la ferme, est niché l’un des pistolets du Grand-Père Magnan. Il ne m’a pas vraiment autorisé à le lui emprunter, comme il n’a pas autorisé Hervé à emporter l’autre, mais s’il était contre, il ne nous aurait pas appris à nous en servir, pas vrai ? Et même à nous en servir plutôt bien. Isabelle verra que nous sommes prêts pour des choses sérieuses…
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 19:22    Sujet du message: Répondre en citant

10 septembre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Retour à la maison après un voyage aussi pénible qu’à l’aller, mais épicé d’un épilogue étonnant. Arrivé Gare de Lyon avec trois heures de retard (heureusement que j’avais écrit aux parents de ne pas venir m’attendre), je prends le métro pour rentrer à la maison. En changeant à Etoile, je suis arrêté par deux flics, attirés par ma valise. Képis, pèlerines, moustache pour l’un, gros nez pour l’autre : on dirait qu’ils sortent d’une page des Pieds Nickelés. Mais je n’ai pas envie de rire. « Vous avez une grosse valise, jeune homme. On peut voir ce qu’il y a de si lourd ? » Ils ouvrent mon bagage sans attendre ma réponse. Entre les vêtements, ils dégagent successivement des vieux journaux qui les enveloppent quatre saucissons, six œufs dans une boîte en carton, et l’un des revolvers du Grand-Père Magnan. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » J’ai du mal à inspirer assez d’air pour pouvoir répondre, puis je réalise que Moustache ne montre pas le revolver, mais les saucissons. J’articule donc : « Des saucissons… »
– Et vous voulez nous faire croire que vous allez les manger en famille, bien sûr ? dit-il avec l’air de penser que je vais me lancer dans la charcuterie au marché noir avec quatre sauciflards. « Ben… oui… » (quand vont-ils me passer les menottes, ces sadiques ?).
– Bon, dit Gros Nez. On vous croit, parce qu’il n’y en a pas beaucoup. Mais méfiez-vous. On a de nouveaux collègues qui ne rigoleraient pas avec ce qu’il y a dans votre valise.
– Vous savez, chuchote Moustache avec un petit sourire, ceux en uniforme noir.
Les hommes de Darnand…
Je suis arrivé à la maison plus mort que vif. Les fonctionnaires français ont décidément inventé bien des façons de résister.



12 septembre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
J’ai commencé aujourd’hui les formalités d’inscription à la faculté, en PCB. Les bâtiments de la fac de Médecine, près de l’Odéon, sont vraiment magnifiques, mais les guichetiers n’ont pas l’air de s’en apercevoir. En dehors de quelques paperasses à remplir, ils demandent huit documents : le certificat d’obtention du Bac, et sept certificats de baptême (le mien, ceux des parents et ceux des quatre grands-parents). Je suis sidéré (je n’avais pas lu les journaux pendant mon séjour provençal). « Et si un de mes grands-pères avait été, heu, libre-penseur ? Je ne pouvais pas m’inscrire ? »
– Oh, si, me répond le gratte-papier. Mais il aurait fallu faire établir pour lui un certificat de non-judaïté. Et c’est quelque chose de compliqué. Très, très compliqué. Je ne vous le conseille pas.
Il me semble bien avoir entendu « dangereux » derrière son « très compliqué »…
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 19:24    Sujet du message: Répondre en citant

1er octobre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Ma première rentrée universitaire. Le programme du PCB n’a rien de très rigolo (Physique, Chimie, beuh, heureusement qu’il y a la Biologie). Les horaires des cours seront adaptés pendant l’année, pour tenir compte des heures du lever et du coucher du soleil, en raison des restrictions de consommation d’électricité ! Et encore, ce n’est rien : cet hiver, nous aurons sûrement droit aux restrictions de charbon pour le chauffage…
Côté positif : je vois Isabelle tous les jours. Evidemment, ce n’est pas très intime : nous sommes plusieurs centaines dans le même amphi…



11 octobre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
J’ai enfin réussi à voir un peu tranquillement Isabelle, dans un café près de la statue de Danton. J’ai pu lui raconter comment j’ai employé mes vacances et comment j’ai maintenant de quoi faire quelque chose de concret contre les Boches. Mais parlez-moi des filles ! Elle a pris un air supérieur, m’a ordonné de ne pas « faire de bêtise avec cet engin » et m’a laissé entendre que la Résistance, ce n’était pas tirer des coups de pistolet contre les Vert-de-Gris dans les rues de Paris. Et qu’est-ce que c’est, alors ? Elle m’a regardé avec condescendance et n’a pas daigné répondre.


21 octobre
Des lettres pour les Pyrénées

Alger, le 21 octobre 1941
Cher Papa, chère Maman,
Je profite d’un rare moment de calme pour vous écrire une courte lettre. Depuis quelques semaines, à l’issue de ma convalescence, j’ai intégré le Peloton formateur de sous-officiers, à Cherchell. Cherchell est située à l’ouest d’Alger ; c’est une toute petite ville, blottie entre mer et montagne, entourée d’un mur construit lors de la colonisation et riche d’une histoire remontant à l’antiquité romaine.
Mais je ne suis pas ici pour faire du tourisme. Le Peloton formateur de sous-officier est un stage exigeant de plusieurs mois destiné à former les sergents-chefs. Je n’en suis qu’au début, mais j’ai déjà bien remarqué que cette formation n’avait rien à voir avec celle que nous avions eue en septembre 39, à la mobilisation, ou pendant l’hiver 39-40. A l’époque, les seuls exercices physiques étaient de longues marches, parfois nocturnes, souvent avec tout notre barda sur le dos ; ici, pas une journée ne débute sans une course matinale et des exercices de gymnastique avant même le petit déjeuner, et pas une journée ne s’achève sans une autre activité sportive. En 39-40, on nous avait sommairement appris le tir avec nos armes individuelles, et les munitions étaient comptées pour l’entraînement ; ici, les exercices de tir sont quotidiens, et il paraît que nous apprendrons aussi à manier les mitrailleuses, fusils-mitrailleurs et même mortiers ! Autre nouveauté, nous avons beaucoup de cours théoriques (on retourne à l’école !), on nous enseigne la tactique et l’art d’utiliser le terrain, et les exercices pratiques sont proches des conditions de combat réel : sorties de nuits, patrouilles, embuscades, déplacements sous tirs à balles réelles etc. Rien à dire, ici on forme de vrais soldats, avec cet entraînement, ce n’est pas l’armée de 40 que les Boches vont retrouver en face d’eux…
Le rythme est très dur, et déjà plusieurs élèves ont abandonné. La première phase de notre formation a été sanctionnée par un examen que j’ai réussi ; demain s’ouvre la seconde phase, qui s’annonce plus longue. Pour l’instant, nous sommes beaucoup restés en ville, dans la caserne Dubourdieu, l’ancienne caserne du 1er régiment de tirailleurs algériens, que nous partageons désormais avec les élèves-officiers de Saint-Cyr qui s’y sont réfugiés (mais sans jamais nous mélanger !) ; il paraît que la suite de la formation nous amènera plus souvent (et pour des sorties plus longues) en campagne ou dans la montagne toute proche, pour une vie de patrouille et de bivouac que je trouverai sans doute plus à mon goût.
Par un hasard extraordinaire, j’ai retrouvé dans ce stage Juanito, vous savez bien, l’ouvrier espagnol qui nous aidés pour les vendanges 37 et 38, le séducteur dont toutes les filles étaient folles ! Après de longs mois dans le camp d’internement de Rivesaltes, puis dans une compagnie de travailleurs (qui l’a conduit en Bretagne et en Charente), il s’est engagé dans la Légion en juin 40 et s’est finalement retrouvé en Algérie après un long « détour » par la Corse… Il m’a raconté son parcours avant d’arriver chez nous, obligé de fuir sa Castille natale à cause non pas de ses propres sympathies politiques, mais de celles de son frère, anarchiste assassiné par les Fascistes…
Si nous réussissons ce stage, c’est avec de beaux galons de sergent-chef que, très bientôt je l’espère, nous reprendrons pied en Europe, Juanito et moi, chacun dans son unité...
Je vous embrasse bien fort,
Votre fils, Bertin.



30 octobre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Hervé Magnan fait du Droit, comme son frère. Leurs cours ont commencé plus tard que ceux du PCB, et leur laissent pas mal de temps pour penser à autre chose. D’après Hervé, qui recommence à faire des cachotteries, ils préparent « un truc génial » qui va se passer à Marseille, où les deux frères doivent retourner dans quelque temps. Apparemment, il n’y a que moi qui ne suis pas fichu d’être autre chose qu’un gentil étudiant.



19 novembre
Le journal de Jacques Lelong
Paris
Hervé et son frère sont rentrés à Paris. Pour un truc génial… Ils ont à Marseille des “amis” qui ont organisé un sabotage à la Gare Saint-Charles. Eux, les petits jeunes, devaient faire diversion en lançant une sorte de chahut d’étudiants à l’autre bout de la ville. Mais ils ont trouvé que c’était trop peu. Un drôle de type, un genre de Zazou, si j’ai bien compris, a décidé de montrer qu’il ne s’intéressait pas qu’à la “musique nègre” qui plaît si peu à Philippe Henriot. Le dénommé Victor a remplacé le chahut par une attaque en règle d’un meeting de Marcel Déat ! Il s’est fait passer pour un sympathisant et a balancé une grenade dans la salle, pendant que les frères Magnan attendaient dehors pour faire un carton sur les RNPistes. Et je n’y étais pas…
Cela dit, Hervé m’a raconté un drôle de truc. Il n’a pas réussi à tirer vraiment sur les gens qui fuyaient le meeting. Il a fait exprès de les rater… Je me demande ce que j’aurais fait. Cela dit, les salauds qui ont massacré les otages les jours suivants, je les descendrais sans hésiter. Mais Hervé fait la gueule. Il se trouve un peu responsable !
Ah, si on pouvait passer en Algérie… Sous l’uniforme, tout serait plus facile.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 19:29    Sujet du message: Répondre en citant

5 décembre
Les carnets de Jean Martin
Entre Paris et Toulouse
Depuis ce soir, je suis en mission extraordinaire ! Célina, Porcelaine et le Zazou sont passés me prendre avec une Traction à la sortie du lycée… Autant dire que côté discrétion, c’était pas trop ça… Mais au moment où je me dirigeais vers la voiture, Suzanne est venue me dire au revoir ! LA Suzanne ! On a fait connaissance dans le bistrot où on est quelques-uns à se retrouver après les cours, il y a des filles, comme elle, qui viennent de Victor-Hugo, le lycée de filles du coin, on a échangé quelques mots à plusieurs reprises, moi je l’avais bien remarquée, mais je ne pensais pas qu’elle m’avait remarqué !
Mes copains parisiens disent qu’on a un bol pas possible d’être en guerre, qu’avant, leurs grands frères et encore plus leurs grandes sœurs rentraient à la maison vite fait dès la fin des cours – mais revenons à l’essentiel : Suzanne ! Elle a couru vers moi, m’a embrassé sur la joue, elle m’a dit « Tu pars avec eux ? » elle avait l’air inquiète (en même temps, avec la tête de Porcelaine, je la comprends), et puis elle m’a frôlé la main en me disant : « Fais bien attention à toi… »
J’ai mis deux bonnes heures avant de redescendre de mon nuage, le temps d’arriver à l’étape, un bled paumé (un peu genre Vierzon !)… On roulait tranquillement, c’est chouette, avec notre macaron du SONEF, on se moque du couvre-feu et on est pratiquement seuls sur la route.
– Qu’est-ce qu’on va faire à Toulouse ? a demandé le Zazou à Célina, qui semblait être le seul au courant de la mission.
– Il y a un type là-bas, un cave qui s’agite un peu trop ces derniers temps. Un radi doublé d’un franc-mac. Il critique la politique du Président, il demande à lui parler pour lui faire des remontrances sous prétexte qu’il a été député et qu’il est le frère d’un ancien Président du Conseil. Rien pour plaire au Patron quoi ! Et faut pas que ça donne des idées à d’autres semeurs de merde. Mercadet nous envoie pour lui faire comprendre les bonnes manières et comment ça se passe maintenant dans la Nouvelle France, a répondu Célina.
– Et il a un nom ce mec qu’on doit raisonner ? a demandé Porcelaine, qui pour une fois n’était pas silencieux.
– Sarrault. Maurice Sarrault.
Moi j’ai rien dit, je me demandais (comme les autres sûrement) pourquoi le SONEF de Toulouse ne s’en chargeait pas, mais j’ai appris (comme les autres) à ne pas poser de questions sans réponse.



7 décembre
Les carnets de Jean Martin
Entre Toulouse et Paris
On est arrivé dans la nuit à Toulouse, on s’était relayés pour conduire. On a dormi à peine quatre heures dans notre « relais » (un hôtel miteux mais très très discret) et puis debout au lever du soleil. Un type du nom de Brossard s’est présenté avec une grosse valise. Célina et lui ont échangé quelques mots, puis il a filé en nous laissant la valise. Dedans, il y avait un fusil-mitrailleur Browning BAR avec un seul chargeur. En le vérifiant, Célina a murmuré quelque chose du genre :
– On a pas le droit de se louper…
Evidemment on avait d’autres flingues, mais c’était le BAR qui devait faire le sale boulot.
On s’est déguisés – oh, juste des manteaux bleus et des fausses moustaches. Et en route. Pas loin, on a garé la Traction dans un terrain vague. Là, dans la brume matinale, nous attendait une vieille Vivastella à gazogène, toute sale et rouillée. Je suis monté au volant (paraît que je suis un pilote d’exception !), avec le Zazou à côté de moi et Célina derrière lui, avec le BAR. Porcelaine est resté là pour couvrir notre retraite. Le Zazou, qui avait une carte, m’a guidé jusqu’à l’adresse inscrite sur un bout de papier que nous avait refilé Brossard. Là on a attendu une dizaine de minutes, puis un vieux type est sorti de chez lui. On a démarré et on l’a suivi quelques mètres puis Célina a ouvert la fenêtre arrière et a sorti le canon du BAR.
– Vas-y ! a crié Célina. J’ai légèrement accéléré et on a commencé à dépasser le vieux.
Le bruit assourdissant du BAR a envahi l’habitacle pendant ce qui m’a semblé être une éternité. Une fois le contenu du chargeur déversé sur Sarrault, on est partis à toute vitesse vers le terrain vague où nous attendait Porcelaine, accoudé sur le capot de notre Traction, avec à côté de lui un homme très chic en complet trois pièces, cravate sombre, blond, quarante ans. Célina lui a remis le BAR et moi les clefs de la voiture. « C’est fait » a dit Célina. « Dans les jambes ? » a dit le type élégant. « Comme prévu, a dit Célina. Mais il y a des balles perdues, avec ce matériel américain, et puis à son âge… » Le type a hoché la tête : « Comme prévu. » Il nous a regardé monter dans la Traction dernier modèle, presque neuve, version luxe et il nous a lancé : « Eh bien, on ne s’embête pas au SONEF ! »
Il avait un léger accent allemand.



9 décembre
Les carnets de Jean Martin
Paris
On rentrait rue Lauriston lorsque nous nous sommes fait arrêter par la police ! Je veux dire, la normale, les flics, quoi.
A quelques kilomètres de Paris, on est tombés sur un barrage filtrant. Ils contrôlaient les identités, les coffres et tout ça, pour le marché noir, mais dès qu’ils ont vus le macaron SONEF, il y a eu du remue-ménage et toute un tas de poulets nous ont entourés et mis en joue ! Nous ! On a été conduits au 36, quai des Orfèvres, comme au cinéma ! Là, ils nous ont séparés et interrogés… Sur Toulouse et Maurice Sarrault ! Comme cette mission était censée rester secrète, j’ai essayé de ne pas parler.
Faut dire que, depuis hier, la radio (qu’on a écoutée à l’étape) a annoncé que les gens d’Alger avaient descendu Maurice Sarrault et qu’il était entre la vie et la mort. Bien sûr, avec les nouvelles de l’attaque japonaise contre les Américains, ils ne se sont pas étendus.
L’inspecteur qui m’interrogeait avait l’air bien embêté. Au bout d’un moment de questions idiotes et de réponses de même (qu’est-ce que vous foutiez à Toulouse, on allait voir comment ça se passait avec le SONEF de là-bas), il m’a demandé ce que je savais de l’assassinat de Sarrault. « Il est mort ? » j’ai dit. « Je ne savais pas » (là au moins j’étais sincère). « Radio-Paris a bien dit que ce grand patriote qu’était Maurice Sarrault a été abattu par les agents des judéo-bolcheviques d’Alger, non ? »
Là j’ai eu droit à une grande claque dans la tronche, mais j’ai eu du bol : juste à ce moment, un autre flic est entré précipitamment et a murmuré quelque chose à mon gifleur. Dix minutes plus tard, nous étions libres et nous nous retrouvions en bas du 36. Il faisait déjà nuit.
Alphonse Mercadet lui-même est venu nous chercher… à bord d’un camion de déménagement !
– Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, Alphonse ? a râlé Célina, furax.
– Un détail que le Patron avait oublié de me confier : Sarrault était un ami personnel de Bousquet.
– Le Secrétaire d’Etat à la Police ? j’ai dit, incrédule.
– C’est cela même, gamin. Le chef suprême de la basse volaille. Aussi, quand il a appris que son pote s’était fait dessouder, il a vite compris que c’était pas la Résistance qui l’avait eu, comme Radio Paris l’a annoncé. En moins de 24 heures, il savait déjà que c’était nous, une équipe du SONEF de Paris, il a mobilisé tout ses poulets et il vous a cueillis gentiment en banlieue ! On a dû se faire balancer, c’est pas possible autrement… Ça a même failli passer dans la presse, vous vous rendez compte ! Il était remonté le Bousquet ! Il m’a convoqué avec Bonny dans son bureau ! Il débarquait, le pauv’ Bonny ! Bousquet a même commencé à nous menacer ! Sauf que…
Le chef ménageait ses effets !
– Sauf que ? a demandé le Zazou, captivé.
– Sauf que, au bout de dix minutes, on a vu débarquer dans son bureau Filliol, Darnand et l’ambassadeur boche, Abetz ! Il a vite déchanté le Bousquet…
– Et ? Et ? a fait le Zazou, haletant.
– Bonny, Filliol et moi on est allé attendre à côté. Darnand lui a passé un savon, à Monsieur le Secrétaire d’Etat ! Paraît qu’il a failli perdre sa place, d’après Filliol. Mais Doriot, juste pour emmerder Darnand, a défendu Bousquet auprès de Laval, et comme les Boches l’apprécient pas mal, avec ses manières de haut fonctionnaire… Donc on a dû se contenter de le faire passer pour une buse ! On pouvait pas espérer mieux…
– Oh si… Je vais lui faire sa fête moi au Bousquet, un de ces jours ! a encore râlé Célina, très énervé (c’est vrai qu’il avait un énorme coquard en souvenir de notre visite au Quai des Orfèvres).
Mercadet a souri.
– Calme toi, Philippe… Pour vous consoler de ce désagrément, je vous emmène dans un endroit qui vous plaira et où vous pourrez vous servir à loisir et gratuitement.
– L’hôtel particulier des Rothschild ? a demandé Porcelaine, alléché.
– Encore mieux ! Jusqu’à maintenant, on les ménageait, mais avec ce qui se passe depuis deux jours, on n’a plus besoin de se gêner, dans pas longtemps ils seront officiellement en guerre avec les Boches. Je vous emmène chez notre nouveau fournisseur de meubles et de vaisselle : l’ambassade américaine !
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Capu Rossu



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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 20:15    Sujet du message: Répondre en citant

Bonsoir Franck,

A ta question de savoir si on met dans ce post le récit d'André et de la Bigorne, je pense qu'il vaut mieux le laisser dans 'L'infanterie en gros plan"car ce récit donne un autre aperçu de la vie au 113ème.

@+
Alain
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Avr 16, 2012 21:03    Sujet du message: Répondre en citant

Capu Rossu a écrit:
A ta question de savoir si on met dans ce post le récit d'André et de la Bigorne, je pense qu'il vaut mieux le laisser dans 'L'infanterie en gros plan"car ce récit donne un autre aperçu de la vie au 113ème.


Je vois que nous sommes d'accord.
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Casus Frankie

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