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Les Carnets de Jean Martin, par Tyler
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Sep 29, 2009 12:22    Sujet du message: Répondre en citant

Je laisse Tyler répondre à propos de la Milice (et compagnie).
Mais n'oublions pas que le SONEF de la FTL n'est pas superposable aux organisations d'OTL. Pour une certaine similitude, il faut aller chercher la Milice "débridée" de la fin de la guerre (et là, c'est sûr qu'ils étaient dans l'instant). En FTL, par exemple, les rivalités sont encore plus fortes entre les soutiens (ou les suppôts) des trois D, car Laval seul (sans Pétain) a du mal à faire prévaloir son autorité sur Doriot et Déat. De temps en temps, un ennemi commun les soude, mais jamais sans arrières-pensées.
Enfin, pas besoin d'être extralucide pour se douter que tout ça (histoire d'amour et histoire de bonne ou moins bonne camaraderie d'un jeune homme plein de bonne volonté) ne va pas trop bien se terminer.
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Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Mar Sep 29, 2009 14:32    Sujet du message: Répondre en citant

Pour ce qui est du sort final de notre brigadier du SONEF, je le verrais bien livré par Suzanne au moment de la libération dont Jean Martin découvrirait tout d'un coup qu'elle oeuvrait pour le résistance depuis le début. Puis au choix, soit fusillé sommairement au coin d'un bois et une tombe anonyme entre deux arbres, soit trainé devant une cour de justice au moment de l'épuration puis une condamnation maximale (prison, privation des droits civiques, indignité nationale, ... Et dans tous les cas un frangin qui refuse de lever le petit doigt.
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Tyler



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MessagePosté le: Mar Sep 29, 2009 22:01    Sujet du message: Répondre en citant

Bonsoir à tous!
Bon plusieurs réponses à fournir :
- Concernant Suzanne, Manu Militari et Capitaine vous etes plutot dans le vrai, je dois le reconnaitre... La grande question sera : comment Jean va t-il l'apprendre? (et oui en l'apprenant, Jean va devenir très mechant... mais pas forcément contre celui qu'on croit!)
- Pour le sort de Jean, à l'heure actuelle j'ai une idée assez précise qui va jusqu'à l'incident d'Eysses (avril 43), après cela reste assez flou... La perspective de rencontrer son frère est assez interessante mais il faut trouver un pretexte crédible...
- Enfin pour le SONEF, je l'ai toujours vu (mais ce n'est que ma propre interpretation) comme la plus "faible" des trois polices appartenant à chaque "D" (SONEF: Darnand, Croisés de Doriot, Déat et sa police "financière") : certes, elle est celle du Président et d'un des ministres de l'Interieur, mais elle a été crée le plus tardivement. Elle compte dans ses rangs moins de "fanatiques" (qui se seront plus précipités chez Déat ou Doriot), censé travailler en collaboration avec la police elle y parvient assez peu souvent (ex Rafle du Vel' d'Hiv' FTL) et enfin elle est la représentante du Président Laval qui cristallise le plus de ressentiments en metropole FTL : Ceux d'Alger le raillent, la population ne l'écoute pas trop, Déat et Doriot veulent prendre sa place (et quid de Darnand? A votre avis, il restera fidèle à Laval ou cherchera à avancer ses pions durant la Débacle du NEF?)...
Et comme disait Casus, le SONEF ne peut pas trop etre comparé à la Milice. Il est plus "policier" que "militaire". Ensuite pour le coté amateur de l'arrestation des membres du PSF, j'en avai parlé dans mon dernier coloriage sur de La Roque, et je le justifiai quand au fait que la liste des membres à arreter est en pleine "mise à jour" au moment des faits, d'ou quelques erreurs pittoresques... Ensuite, on peut aussi justifier le manque de professionalisme du SONEF sur le fait qu'il compte beaucoup de "non-representants de l'ordre" (anciens prisonniers, Cagoulards, aventuriers...)
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le roi louis



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MessagePosté le: Jeu Oct 01, 2009 13:50    Sujet du message: Répondre en citant

Code:
Pour ce qui est du sort final de notre brigadier du SONEF, je le verrais bien livré par Suzanne au moment de la libération dont Jean Martin découvrirait tout d'un coup qu'elle œuvrait pour le résistance depuis le début. Puis au choix, soit fusillé sommairement au coin d'un bois et une tombe anonyme entre deux arbres, soit trainé devant une cour de justice au moment de l'épuration puis une condamnation maximale (prison, privation des droits civiques, indignité nationale, ... Et dans tous les cas un frangin qui refuse de lever le petit doigt.


Je verrai bien un certain nombre de collabos ont signé à la légion étrangère à la fin de la guerre. Dont notre jeune Jean?
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Fantasque



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MessagePosté le: Jeu Oct 01, 2009 15:37    Sujet du message: Répondre en citant

Si on tient compte du fait qu'une partie de l'encadrement de la Milice OTL est passé à Alger ou ne veut pas s'engager, la description du SONEF fait plutôt authentique.
D'ailleurs, OTL, on a eu aussi un côté désorganisé. Il suffit de relire l'excellent livre de Delperrie de Bayac sur la Milice.

J'attends la suite avec impatience....

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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Oct 19, 2009 20:25    Sujet du message: Répondre en citant

Une petite suite.
Comme c'était prévisible, ça devient plus noir (et ce n'est, je le crains, qu'un début !).
Merci Tyler


15 septembre 1942
Paris
Carnets de Jean Martin

Aujourd’hui, on a eu la visite de notre nouveau patron : Monsieur Paul Touvier. Ça nous a fait bizarre de le voir arpenter nos couloirs pendant que les officiers des Brigades Spéciales lui faisaient de la lèche : il a même pas trente ans !
Avant son arrivée, Mercadet, Marchand et Jeannet (le chef de la Troisième) râlaient que c’était inconcevable « qu’un petit arcandier puceau nous dirige » (Marchand). « Cureton de surcroît » a ajouté Jeannet, mais ça n’a pas trouvé d’écho chez Mercadet, ancien de l’Action Française (et probablement de la Cagoule, bien qu’il soit assez discret sur ce sujet), ni chez Marchand, qui faisait son Berrichon bourru et bon chrétien…
J’ai été voir dans le grand Larousse (j’ai gardé cette habitude de la Communale), un arcandier, c’est un petit escroc, un bonimenteur…
Touvier a débarqué, se donnant de grands airs au milieu de la petite foule des courtisans, dont Bonny – « Décidément, il a pas tardé à remplacer Filliol, le père Bonny, il sait plus à quel fion se vouer ! » a glissé Mercadet. Les mecs de la Deuxième et de la Troisième nous ont regardé de travers : la Première commence à avoir une réputation de nid de mal-pensants, entre les calembours à voix haute de Mercadet et les critiques à peine voilés de Marchand, l’ancien du « 36 » (du quai des Orfèvres), sur les défaillances du « 93 » (de la rue Lauriston) – sécurité nulle, absence de plan à long terme, arrestations d’un peu tout le monde au hasard (je suis pas franchement d’accord avec lui, quand même !). Mais Première, Deuxième ou Troisième, on entend de plus en plus parler d’une restructuration des Brigades Spéciales, de la création d’une Quatrième, consacrée spécialement aux Juifs, de mutations un peu partout – c’est vrai que « l’offre généreuse » du directeur Bonny en a expédié pas mal dans la LVF (quelques-uns pour casser du Rouge, d’autres pour toucher la copieuse prime d’engagement…).
Bon, Touvier, il a fait fort pour sa première apparition au « 93 » : il a promu un certain Jean Degans comme son représentant spécial auprès du SONEF de Paris, un mec qui est resté silencieux, nous observant tout du long. Il a ensuite annoncé des mutations – Marchand et cinq autres gars ont été désignés pour une Brigade qui vient de se former dans le Sud, quelque chose de ce genre, ils ont dû aller dans l’heure faire leurs bagages. [NDE – Le sous-lieutenant Marchand et ses cinq collègues vont en réalité être arrêtés, sans doute sur ordre de Darnand. Après un interrogatoire qu’on imagine musclé, ils seront abattus et enterrés dans un bois proche de Fontainebleau, où des promeneurs retrouveront leurs corps en 1957. Seul Marchand sera identifié rapidement, grâce à des insignes métalliques et au témoignage des Carnets de Jean Martin. Pour les autres, il faudra plus de temps, les archives du SONEF ayant été en grande partie détruites lors de la débâcle du NEF durant l’hiver 1943-1944. A l’heure actuelle, deux corps n’ont toujours pas été identifiés.]
Ensuite, il a dit que Degans ferait une évaluation des forces actuelles et qu’en janvier, il y aurait une refonte complète du SONEF pour qu’il soit plus efficace et puisse mieux affronter « les vrais ennemis du Nouvel Etat Français. »
Touvier allait pour partir quand Mercadet lui a demandé : « Pardon, chef, vous ne venez pas à la cérémonie de cet après-midi, en mémoire de nos compagnons assassinés le 4, à Versailles ? » C’est vrai qu’on a perdu Loulou Vencel, notre doyen, et un mec de la Deuxième. Touvier a eu un sourire gêné, il a bafouillé qu’il avait d’autres obligations, qu’il était au regret, mais il a murmuré quelque chose à l’oreille de Degans, et lui et Bonny sont restés pour nous accompagner.
Inutile de dire que l’après-midi, à la cérémonie, l’ambiance était tendue !
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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Mar Oct 20, 2009 11:00    Sujet du message: Répondre en citant

Effectivement, ca commence à sentir mauvais et je vois bien le SONEF tourner encore plus mal alors qu'il était déjà bien mal parti. Et l'affaire D'eysses risque de ne rien arranger. D'ailleurs celle-ci ne donnerait-elle pas le signal de la "nazification" du NEF FTL? Un peu comme ce qui était arrivé à l'Etat Français de Vichy OTL dans les mois ayant précédé le débarquement de 44!
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Oct 21, 2009 00:38    Sujet du message: Répondre en citant

Noir c'est noir...

16 octobre 1942
Aux environs de Chartres
Carnets de Jean Martin

Journée riche en événements. Elle s’est mal terminée, mais dans le fond, ça aurait pu être pire.
Tout a commencé hier, quand des collègues de Chartres nous ont appelés pour leur donner un coup de main dans leur coin, pour arrêter une espèce de groupe de résistants menés par un mec qu’il fallait « appréhender en douceur ou bien faire disparaitre sans que ça s’ébruite. »
Bon évidemment c’est moi qui conduisait comme d’hab’, sauf que comme d’hab’ aussi Mercadet m’a pas lâché. Tôt ce main, il m’a dit devant tout le monde : « Allez gam…, oh pardon, allez brigadier Martin, méritez vos galons ! Nous partons pour ce bled du côté de Chartres. Je viens avec vous, ainsi que le tout nouveau sous-lieutenant Perbet (quelques applaudissements ont salué la promotion de cet ahuri édenté), mais nous ne serons là qu’en tant qu’observateurs. Choisissez deux autres hommes, notre armement et remplissez les formulaires adéquats. Faites les choses dans les règles, ce sera bien pour une fois ! » Et il a jeté un coup d’œil à l’un des représentants de Degans qui nous surveillent depuis deux jours, des observateurs, ils les appellent, foutus mouchards, ils pullulent de plus en plus, mais ça m’a surpris de voir Mercadet s’abaisser à leur faire de la lèche, même pour m’embêter.
Bon, j’ai choisi Porcelaine et un tout nouveau, Brasseur. Un ancien des F.S.T., qui a donné sa démission de cette pseudo-armée pour nous rejoindre et faire vraiment quelque chose ! Et nous voilà partis, à cinq dans une Chevrolet. Au bout d’une heure de route, les langues ont commencé à se délier. Porcelaine et l’Edenté ont abordé la grande rumeur du moment : comme quoi la Brigade Mobile du SONEF pour le Sud de la France n’existerait pas ! Y’en a qui disent que ceux qui y sont muté disparaissent. C’est vrai qu’on n’a pas de nouvelles de Marchand depuis le mois dernier, et il paraît que les mecs des autres Brigades qui sont partis avec lui sont tout aussi muets… [NDE – Il fut avéré à la Libération, lors du procès de Paul Touvier, que c’est sur son initiative personnelle que fut créée la Brigade Mobile du Sud, une brigade fantôme où l’on mutait certains éléments du SONEF jugés peu sûrs. Cette BMS était basée administrativement à Aix-en-Provence et une seconde fut même créée à l’été 1943, tout aussi fantôme. Elles servaient de leurre pour que ne s’ébruite pas la purge engagée par Touvier dès sa prise de fonctions. Les agents concernés étaient la plupart du temps abattus sommairement, parfois livrés aux Allemands et déportés comme Résistants. Le nombre d’agents du SONEF ayant été ainsi “mutés” oscille entre 100 et 130 selon les chiffres les plus sérieux.] Je pense qu’ils se triturent un peu trop le cerveau ! Ils sont partis en mission spéciale pour la Patrie et puis c’est tout ! Qu’est-ce que j’aimerais être avec eux ! J’étais censé diriger cette opération, mais c’était quand même moi qui conduisais ! Enfin bon, je crois qu’il a mieux valu que je sois au volant.
On avait pris une petite route, à peine une départementale, on approchait. Brasseur, qui ne semblait pas s’inquiéter de toutes ces rumeurs, est revenu au concret : « Comment s’appelle la cible, déjà ? »
Mercadet allait répondre, mais je lui ai coupé la parole, histoire de m’affirmer : « Ménétrel. Docteur Bernard Ménétrel. Il… »
J’ai été coupé par un grand arbre qui s’est effondré sur la route, pas loin devant nous. J’ai pilé, on a dérapé, la voiture a fait une grande embardée, mais j’ai réussi à la contrôler on s’est arrêté juste entre l’arbre et le fossé ! On est sortis, un peu hébétés.
« J’aime pas ça » a dit Brasseur en prenant son air de baroudeur de Narvik – où il a combattu si j’ai bien tout compris, mais je croyais que les mecs de Norvège s’étaient tous retrouvés avec les Africains, enfin maintenant on s’en fout, parce qu’il s’est fait moucher juste à ce moment, il y a eu des coups de feu et il est tombé, le visage en sang.
D’autres coups de feu, Porcelaine a été touché, Mercadet a voulu retourner vers la voiture, j’ai vu un mec se dresser derrière l’arbre abattu et pointer un fusil de chasse vers Mercadet, j’ai pensé à rien, j’ai bondi et je l’ai plaqué au sol derrière la bagnole pendant que le mec tirait. De longues secondes je suis resté là, immobile, je sentais rien… Puis j’ai un peu levé le nez et j’ai vu que l’Edenté avait morflé. C’est pas très glorieux, mais je me suis dit « Plutôt lui que moi ! »
Mercadet m’a regardé d’un drôle d’air et m’a soufflé : « Hé bien gamin, il faut croire que tu seras toujours là pour me sauver les miches ! Je vais finir par te piquer à la petite Suzanne ma parole ! » Il m’a fait une sorte de sourire.
Alors on a entendu un mec gueuler : « Levez-vous, mains en l’air, bande de collabos ! » Mercadet a grogné : « Fais ce qu’ils disent, joue pas au con minot… » On s’est levés, mains en l’air, il y avait une demi-douzaine de types armés de fusils de chasse et de Lebel, habillés n’importe comment.
Porcelaine était par terre, mais vivant, il gémissait, pas comme Perbet et Brasseur, qui avaient leur compte. Un des types l’a mis en joue, mais celui qui semblait être le chef de cette petite bande l’a arrêté en disant : « Oh, ça va, on n’est pas des monstres ! »
« Vous êtes quoi alors ? Des résistants, peut-être ? » a demandé Mercadet, qui malgré leurs fusils se foutait visiblement de leur gueules.
Ça a fait rire le chef : « Des Résistants, et puis quoi encore ! Qu’est-ce qu’on en a a foutre, de ces histoires de politique ! Le gouvernement légal est en Afrique, à Paris ce sont de vrais guignolos, leurs représentants dans le coin sont des lavettes, les Boches, depuis 40, on n’en a pas vu la queue d’un hors des grandes villes, donc la vie est à nous ! On veut surtout pas que ça change! On fait notre beurre en détroussant tout ce qui passe, civils paumés, collabos idiots, résistants inconscients, youpins en fuite, tout quoi ! Le jour où cette guerre finira, on sera pleins aux as ! »
Ensuite c’est devenu compliqué, on a entendu des bruits de moteur venant de Chartres, le chef nous a dit de reculer sous les arbres en nous tenant en joue, tout en ordonnant à ses potes de s’occuper des arrivants, mais très vite une voiture et un camion boches se sont pointés, bourrés de soldats qui se sont lancés à la poursuite de la bande de brigands qui s’enfuyaient ventre à terre, profitant de la confusion j’ai sorti mon Mauser et j’ai flingué le chef avant qu’il lui vienne de mauvaises idées – et puis son discours m’avait énervé, des bandits de grand chemin, pauvre France, j’aurais encore préféré avoir affaire à des Résistants.
Les Boches ont descendu tous les brigands, ils n’ont pas eu l’air surpris de nous voir, ils ont soigné Porcelaine qui avait l’air mal en point et un type en civil – enfin, avec une sorte de gros imper sombre – s’est approché de nous : « Ah, Herr Mercadet, nous vous attendions quand on nous a dit que cette route était très mal fréquentée, alors nous sommes venus faire, comment dites-vous, la circulation, ah ah. Je me présente: Sturmbannführer Kieffer, Geheimestaats machin (enfin Gestapo quoi !). Venez avec nous, nous avons votre colis, nous vous le livrerons demain. »
Comme quoi on peut voir une bonne bagarre sans aller la chercher en Sicile, comme les Africains !
Bref, cette nuit, on dort dans une grande propriété perdue aux environs de Chartres. La chambre est grande et les draps sont propres. Il paraît que Porcelaine va s’en sortir mais ce sera très long. Dommage pour Brasseur, il venait à peine d’arriver. Enfin, l’autre foutu édenté, je le regretterai pas, c’est sûr.


17 octobre 1942
Aux environs de Chartres
Carnets de Jean Martin

Dans la matinée, avec Alphonse, on a rejoint le Sturmbannführer Kieffer dans une grande salle à manger. Il nous attendait. A l’autre bout de la pièce, il y avait notre colis, le Dr Ménétrel, donc, embaillonné et surveillé par un SS en armes. Apparemment, cette histoire de groupe de résistants, c’était du pipeau…
Après les politesses d’usage, Alphonse est allé droit au but : « Comment se fait-il que la Gestapo nous rende ce genre de service ? Ce n’est pas souvent que vous nous remettez un type alors que vous en avez après lui – et vous en aviez après lui, non ? »
Encore une fois, j’avais l’impression d’avoir un métro de retard…
Le Boche a souri et s’est avancé vers nous, comme pour nous faire une confidence : « Vous avez l’air de savoir beaucoup de choses, lieutenant Mercadet, n’est-ce pas ? En effet, Ménétrel nous intéressait, enfin je devrais plutôt dire, nous irritait… » Il a sorti de sa sacoche un petit dossier et en a tiré quelques feuillets qu’il nous a passé. En résumé, Ménétrel avait été le médecin personnel du maréchal Pétain de 1936 à septembre 1940. On avait dit qu’il était son fils caché, bien que, d’après le dossier boche, cela soit peu vraisemblable. Russophile et anglophile, il avait à de nombreuses reprises émis des opinions défavorables à la présence allemande en France et critiqué la politique du parti nazi. Il aurait même suggéré à certains moments que le président Laval soit « fusillé comme il le mérite ». Il avait tenté de passer en Espagne fin 1940, la gendarmerie l’en avait empêché, mais des amis à lui qui étaient encore au gouvernement ou bien placés avaient fait pression pour qu’il soit relâché.
« Nous avons décidé qu’il fallait l’interpeller, a repris Kieffer, lorsque nous avons appris de bonne source qu’il avait entamé la rédaction d’un livre sur ses entretiens avec le maréchal Pétain durant l’année charnière de 1940, où il retranscrirait noir sur blanc des propos du Maréchal très hostiles pour Herr Laval [NDE – Aucune trace du livre ne sera retrouvée après la guerre, alimentant un peu plus les rumeurs et déchirant partisans et adversaires posthumes du Maréchal concernant le rôle qu’il aurait pu jouer s’il était arrivé au pouvoir.]. Non que cela nous ait beaucoup dérangés, ce sont des histoires de politique intérieure française, mais il faut bien avouer qu’en ce moment, nous préférons avoir à la tête de votre gouvernement un… Comment dire… »
« Vous pouvez dire un larbin fidèle, Herr Kieffer, n’hésitez pas, vous prêchez un convaincu ! » a déclaré Mercadet, qui commençait à être excédé des manières de l’officier boche.
« Ach ! Je reconnais votre franchise habituelle, lieutenant Mercadet ! Savez-vous que vous avez de la chance d’avoir laissé de très bons souvenirs chez les membres de la Cagoule et de l’Action Française qui traitent avec nous… J’ai cru comprendre que vous n’étiez pas… passé loin, vous dites, je crois… lors des dernières purges de Herr Touvier… Enfin, reprenons ! Donc, un larbin fidèle. Oui, et nous préférons que sa position soit stable.
Enfin, pour revenir à Ménétrel, il semblait avéré qu’il se servait de sa place de directeur adjoint du Comité à la Mémoire du Maréchal Pétain (je connais, c’est le truc qui organise les tournées dans les écoles de la veuve du Maréchal) pour aider et financer quelques actions de résistance ! Bref, c’en était trop. La liberté du Dr Bernard Ménétrel était une insulte permanente faite à l’honneur et à la sécurité du Reich ! »
Là, Mercadet a fait mine de compatir : « Allons, vous devez exagérer un tantinet, mon cher, si l’honneur et la sécurité du Reich pouvait être menacés par les agissements d’un petit médecin de campagne, c’est qu’ils seraient bien fragiles ! »
Kieffer n’a pas semblé relever la pique, ne maîtrisant peut-être pas assez notre langue pour comprendre l’ironie d’Alphonse. Il a conclu : « Donc, pour mettre fin, à ce charmant entretien, Herr Mercadet, je vous dirai que si nous vous confions Ménétrel, c’est que nous avons toute confiance en vous. Monsieur Touvier, votre nouveau patron semble très… enthousiaste ! Faites-en donc ce que vous jugerez bon : abattez-le dans le sous-bois en sortant d’ici, expédiez-le dans votre nouveau centre de détention, comment s’appelle-t-il, Eysses, je crois, non ? »
J’ai hoché la tête, tentant d’avoir l’air de servir à quelque chose et voulant faire croire que je n’étais pas perdu dans la conversation… Il n’y a pas prêté attention : « C’est un moyen de montrer notre bonne volonté et notre confiance à votre égard… Je doute que vous nous déceviez ! »
On est parti sans demander notre reste, mais on ne s’est pas arrêté dans un sous-bois et Ménétrel n’est jamais allé à Eysses. Une fois à Paris, il a découvert la salle de bains du 93. Et toute la Brigade lui a fait payer la perte de nos deux camarades. [NDE – Le Docteur Ménétrel a disparu sans laisser de trace. On suppose qu’il est mort à cette date. Il vient grossir les rangs des disparus de la Rue Lauriston.]
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Déc 09, 2009 21:14    Sujet du message: Fin octobre 42 Répondre en citant

Les Carnets de Jean Martin, par Tyler, ce n'est pas les Joyeux, bien sûr. Il en faut pour tous les goûts.

21 octobre 1942
Les carnets de Jean Martin
Paris –
Rude journée !
Ça a commencé par la tentative d’arrestation d’une bande de prétendus journaleux à deux balles qui impriment des tracts pour ce qu’ils appellent le Comité National de la Résistance, rien que ça ! L’ordre de mission parlait d’une demi-douzaine de propagandistes à la solde de « l’Internationale judéo-bolchevique anglo-saxonne » comme ils disent à Radio Nouvelle France. Bref, nous voilà rendu dans le 13e avec Célina et Malik, un Arabe que toute la Brigade surnomme le Bédouin.
Notre Bédouin était dans une sorte d’organisation politique d’Algérie, de l’Algérie d’Avant, l’Etoile Nord-Africaine. Son Etoile a fini par être interdite, un de ses chefs a rejoint le RNP de Déat et Malik a voulu le suivre en entrant aux Gardes de Sécurité Economique, mais il s’est fait jeter au bout de quelques mois. Il avait oublié de préciser qu’il savait pas trop compter et même si les GSE ne font pas beaucoup de comptabilité, sauf pour savoir combien ils vont se mettre dans la poche, forcément c’était un détail gênant… Alors il est venu chez nous.
Bon, j’en reviens à ce matin – on arrive près du parc Montsouris, on se gare et Célina nous informe à ce moment qu’il reste dans la voiture, qu’il faut qu’on vole de nos propres ailes, nous « les jeunes » ! A peine on a eu le dos tourné qu’en jetant un œil en arrière, je l’ai vu sortir de la voiture et s’éloigner. Je sais pas ce qu’il trafique, mais ça fait plusieurs fois qu’il fait le coup de s’absenter aux moments cruciaux… Il a jamais été bien courageux (Alphonse m’a raconté en détails leurs aventures dans le Rif il y a vingt ans, c’était pas piqué des hannetons !), mais quand même…
Arrivés à l’adresse indiquée, on découvre que, sur les quinze flics que nous avait promis le commissariat du 13e, on avait cinq-six péquenauds en train de se goinfrer de croissants (des vrais, apparemment, je me demande où ils les avaient trouvés), tranquillement installés dans un panier à salade garé juste devant l’immeuble – bonjour la discrétion. Pour une arrestation discrète aux aurores, ça la foutait mal…
On est monté au 8e et dernier étage (sans ascenseur) et on a défoncé la porte : personne ! Mais c’était sûr qu’il y avait du monde peu avant. On inspectait tout ça de fond en comble quand tout d’un coup, j’entends des bruits sur le toit. Je trouve une trappe, je grimpe et je vois trois mecs en train de se barrer par les toits. J’ai essayé de les poursuivre, suivi de loin par Malik, mais le dernier, qui avait l’air d’être à la traîne, a balancé un truc dans ma direction. Sur le moment je n’ai rien vu, mais Malik a hurlé « Grenade, grenade ! » et il y a eu un boum comme un pétard de gosse et un grand éclair blanc…
C’était une foutue grenade à plâtre ! J’y voyais plus rien et je devais avoir l’air d’un bonhomme de neige ! J’ai entendu de grands éclats de rire devant nous, mais Malik leur a tiré dessus et ils se sont taillés vite fait, ces foutus communistes !
Malik m’a ramené à la voiture après avoir demandé aux flics de s’occuper de saisir le matériel d’impression de ces foutus tracts. Tout le long du chemin, accroché au bras de Malik, j’entendais les rires des passants qui se foutaient de ma tronche ! Célina, qui nous attendait comme si de rien n’était, a éclaté de rire en me voyant et s’est bien. payé ma tête. Après quelques minutes, il s’est calmé et il m’a proposé de passer chez moi pour prendre des fringues propres, parce que des bruits couraient comme quoi Darnand allait venir faire un tour dans nos locaux d’ici quelques jours…
On est passés rue des Rosiers, comme j’y voyais toujours rien, le Bédouin est monté chez moi, m’a pris des vêtements propres et est revenu en disant « Je t’ai pris ton courrier aussi. » Je lui ai demandé si il y avait une lettre de Grenoble, il m’a dit que non, que la seule lettre qu’il y avait c’était une lettre venant d’Arras ! Or la seule personne que je connaisse qui puisse être dans le nord de la France, c’est MAMAN !
Il fallait que je lise cette lettre ! J’ai pas arrêté de les tanner, qu’il fallait que je me fasse soigner les yeux, qu’il fallait que je la lise absolument ! Malik a proposé de me la lire mais Célina l’a arrêté : « Sûrement pas mon pauvre Bédouin ! Le courrier d’un brigadier ! Il n’y a qu’une seule personne autorisée à s’en occuper : Mercadet en personne ! Nous autres forcément, on compte pas hein… »
Son ton était ironique mais on sentait une pointe d’amertume… Il a repris, plus gentiment : « Bouge pas gamin ! Je sais ou on va t’emmener ! Il y a un cabinet rue Lesueur à deux pas du 93, un médecin avec qui on fait affaire de temps en temps. »
Je n’y voyais toujours rien, mais quand ce fameux docteur m’a parlé et qu’il m’a ausculté, j’ai eu un nouveau choc et j’ai même eu la frousse… Ces mains moites, cette voix malsaine… C’était le docteur qui m’avait soigné il y a deux ans, sur la route, celui qui se faisait appeler le docteur Petit… J’en étais sûr, mais lui n’a pas eu l’air de me reconnaître. Il m’a lavé les yeux et m’a donné des gouttes pour me soulager. Je commençais à y voir, mais pas assez pour vraiment distinguer les visages, et sûrement pas assez pour lire. Il m’a dit que ça devrait aller, mais que « si il y avait le moindre problème, il ne faudrait pas hésiter à revenir ». Il a fini en disant que bien entendu, on ne lui devait rien, que sa porte était toujours ouverte pour les bon Français du SONEF. Je ne sais pas pourquoi – après tout, il m’a bien soigné en 40 et là, mes yeux vont bien mieux – mais il me fiche la trouille et s’il espère que je revienne le voir, il peut toujours courir.
Célina est resté un moment à parler avec le docteur pendant que Malik et moi, on attendait dans la voiture. Au bout d’un quart d’heure, il est revenu, tout guilleret : « Sympa comme tout ce docteur Petiot ! Il m’a demandé si je connaissais l’Argentine, il m’a dit que c’était un beau pays et qu’un jour je pourrais avoir envie d’y aller, moi ou des amis à moi… Bon, pour les passeports, faudrait s’arranger, mais la loi c’est nous ! Pas vrai mon vieux Bédouin ? »
Ensuite, il a démarré en trombe et foncé jusqu’à la rue Lauriston… C’était pas long comme trajet, mais qu’est-ce qu’il fait peur quand il conduit, Célina ! Je crois que malgré tout je préfère continuer à faire le chauffeur.
En arrivant au 93, évidemment, tout le monde s’est encore foutu de moi à cause de mon visage tout blanc. Heureusement le Zazou et notre nouvelle secrétaire, Margot, m’ont emmené dans une salle de bains (une vraie salle de bains, pas comme celle du haut). Margot m’a débarbouillé et m’a aidé à m’habiller, puis elle m’a mis mes gouttes dans les yeux. Quand elle est repartie, le Zazou m’a tapé sur l’épaule et m’a dit que je devais bien lui plaire, parce qu’elle était toute rouge en me soignant et que c’était dommage que je n’aie pas pu bien le voir !
Comme je commençais à y voir un peu, je suis allé avec Célina et Malik trouver Mercadet, pour faire notre rapport, et surtout pour qu’il m’aide à lire ma lettre. Quand il nous a vu arriver à la Brigade, il a eu un grand sourire : « Alors le blessé de guerre, comment ça va ? Vous avez raté la visite de Moustache, tant mieux pour vous ! Et cette histoire de résistants ? C’est aussi catastrophique que ce que m’a raconté le commissaire principal du 13e ? »
Célina a répondu, plein d’assurance, qu’on avait fait de notre mieux (il s’incluait dans l’opération !), mais que c’était de la faute des flics du 13e qui ne nous avaient envoyé que trois clampins… Mercadet l’a coupé d’un ton brusque : « Oh ça va ! Le type du 13e s’est fait un plaisir de me préciser que t’étais même pas là, encore une fois… Non, ces jeunes puceaux idéalistes qui rêvent de gloire en écrivant des tracts pleins de fautes d’orthographe pour défendre la Liberté et autres foutaises, je m’en cogne ! Ce qui m’inquiète, c’est que c’est la cinquième fois depuis le début du mois qu’une opération de notre Brigade est perturbée… »
La porte était resté ouverte et une voix haut perchée a retenti dans le couloir : c’était Bertin, le chef de la Deuxième Brigade (un faux derche de premier ordre qui ne cesse de prendre de l’importance au 93 depuis l’arrivée des observateurs de Degans). Il était, comme toujours, accompagné du Dahu (c’est comme ça qu’on surnomme notre observateur, car il boîte, une soit-disant blessure de guerre reçue pendant l’offensive de la Sarre en septembre 39, mais le Zazou, qui y était, nous a dit que le bled où il aurait reçu sa balle, l’armée française y avait tout simplement pas mis les pieds !).
– Et voilà, le grand Alphonse Mercadet, la célèbre première gâchette de l’OSAR, nous refait une crise d’espionnite ! (Il a pris une voix de fausset ) « Oh mon Dieu, il y a une balance au sein du SONEF, c’est pour ça qu’on n’arrive même pas à arrêter des lycéens ! »
– Alors qu’il faudrait juste regarder du côté de votre médiocrité pour expliquer votre inefficacité, a renchéri le Dahu d’une voix caverneuse.
Ils sont passés en nous toisant… Célina était près d’exploser, heureusement, le Bédouin l’a emmené prendre un verre pour le calmer… Mercadet m’a emmené dans son bureau après que je lui ai donné la lettre que j’avais reçue. Il l’a parcourue et m’a dit que c’était pas de ma mère, mais que ça parlait d’elle et qu’il y avait des pages écrites en boche.
– Qu’est-ce que ta mère faisait dans le Nord, déjà ?
Je lui ai répondu qu’elle était dans un sanatorium parce qu’elle avait eu la tuberculose, que ça allait mieux, mais qu’elle avait aussi besoin de soigner ses nerfs (je n’ai jamais très bien compris ce que c’était, mais depuis au moins dix ans, Papa nous disait régulièrement, à Guy et moi, qu’elle avait les nerfs fragiles).
Il a commencé à lire la lettre. Elle venait d’une ancienne employée du sanatorium de Berck, qui avait fermé il y a un an et demi pour cause de Zone Interdite (et en plus, depuis quelques mois, les Allemands construisent des fortifications dans le coin). Elle avait « certaines choses à dire », notamment sur ma mère. Il y avait eu « des mesures sanitaires » prises par les autorités d’occupation, c’est là qu’un document en allemand était joint à la lettre.
Mercadet est resté muet pendant une bonne minute, en traduisant ou en essayant de traduire. Je l’ai entendu murmurer un truc du genre « J’ai déjà vu ça quelque part », il a farfouillé dans son bureau, en a sorti des papiers et a lâché « Et merde… ». Je lui ai demandé si il y avait un problème, il m’a répondu que non, que ma mère était en Zone Interdite, mais qu’il fallait pas que je m’inquiète, qu’il fallait des papiers mais qu’il allait faire le nécessaire pour les trouver dans les plus brefs délais, d’ici là il fallait que j’aille me reposer en salle de veille parce que j’étais de garde cette nuit. Si mes yeux n’étaient pas suffisamment remis, je resterais à répondre au téléphone…

22 octobre 1942
Les carnets de Jean Martin
Paris –
Ce matin, on nous a présenté deux nouveaux à la Brigade – c’est pas du luxe : entre les départs pour la LVF, les mutations à la Brigade Mobile du Sud-Ouest, les mutations dans d’autres brigades, la mort de Loulou Vencel, de Brasseur et de l’Edenté, la blessure de Porcelaine, on a fini par se retrouver à 14 alors qu’au début de l’année on était environ 25 ! Et évidemment, toutes les nouvelles recrues étaient affectées à la Deuxième Brigade, un peu à la Troisième, mais jamais à nous !
Donc, on a enfin reçu du renfort : Fernandez et Léonetti. Deux mecs du SONEF de Marseille qui ont été mutés chez nous.
Fernandez est un grand, mince, il parle pas ou peu. Léonetti est plus gros et débonnaire, il parle avec un accent à couper au couteau, on a l’impression qu’il imite Raimu. Ils portent des Borsalino et des costumes du dernier cri… d’il y a dix ans (il y a trois ans, ça m’aurait impressionné, mais je ne suis plus un petit campagnard de Vierzon). Des vrais gangsters de film américain ! A croire qu’ils débarquent de Sicile, que les Américains, justement, et les Africains sont en train de bouffer sous le nez du Mussolini. J’espère que Guy joue pas au héros là-bas…
Célina les regardait d’un drôle d’air, comme si il les retapissait. Mais il a rien dit et on a parlé de tout et de rien, jusqu’à ce qu’Alphonse arrive : « Qu’est-ce que vous foutez ici, vous deux ? »
– Nous avons été affecté à votre Brigade, chef, a déclaré Léonetti d’un ton cérémonieux (et sans ajouter, pour une fois, ni « putaing » ni « cong »). Nous sommes vos nouveaux sous-lieutenants, nous arrivons de Marseille, mon camarade Fernandez Eugène et moi-même, Léonetti Marius.
Mercadet n’en revenait pas : « Hé bien il était temps ! Même si c’est pas de sous-off’ que j’ai besoin, vous allez un peu regonfler mes effectifs, c’est déjà ça… Je suppose, vu l’époque que nous vivons, que pour avoir été mutés dans notre belle capitale, vous êtes recommandés… Vous avez une carte d’un parti quelconque ? Vous êtes dans les petits papiers de qui ? Darnand ? Deloncle ? Touvier ? Le Président soi-même, peut-être ? »
– Oh ça, mon lieutenant ! a déclaré Fernandez avec la voix d’un curé en train de dire la messe, la moindre des choses que nous puissions affirmer, c’est que mon comparse et moi ne fussions pas dans les petits papiers d’un quelconque représentant de notre Etat. Que dis-je ? De notre Nouvel Etat (on sentait les majuscules) ! Nous pourrions même affirmer que cette mutation, sauf le respect absolument immense et souhaitons-le, exponentiel ! que nous vous devons, ressemble fort à l’interprétation faite par notre sainte administration de ce que ces Messieurs les Imposteurs d’Outre-Méditerranée ont baptisé d’un néologisme ensoleillé : en un mot, nous avons été frappés de saharage !
Il parlait bizarre, quand il parlait, le grand maigre! J’ai regardé le Zazou, surpris, il m’a regardé, il avait du mal à ne pas rigoler, et moi aussi.
Mercadet, lui, est allé à l’essentiel : « Venons en au fait, sous-lieutenant Fernandez ! Pourquoi vous a-t-on expédiés ici ? »
Fernandez s’est éclairci la voix comme un acteur avant le grand monologue final, où il dit qu’il meurt heureux pour la Patrie : « Eh bien voyez-vous, mon collègue et néanmoins fidèle ami, que dis-je comparse, et moi-même, menions cet été ce que l’on appelle en jargon policier une « infiltration », manœuvre somme toute ironique au demeurant, car nous fûmes, en d’autre temps, victimes de ce genre de pratiques, il faut le convenir fort peu « fair play » comme disent nos amis, enfin anciens amis d’Outre-Manche. Mais ceci est une autre histoire… Donc nous avions infiltré un réseau de passeurs, des pêcheurs de petite envergure qui arrondissent leurs fins de mois en transportant à prix exorbitant vers d’autres cieux (du côté de l’Espagne notamment, ou des Baléares) tout ce que Marseille et ses environs comptent d’asociaux, fuyards de l’Echange Travailleurs-Prisonniers, rebelles, agents de l’Etranger, communistes, idéalistes variés et bien sûr la foule inquiète des survivants dégénérés des Tribus d’Israël, bref… Voici donc que le SONEF appréhende, grâce à nous ! ce fameux réseau pour ainsi dire au grand complet, avec sa cargaison du jour. Evidemment, cédant à la tentation du mélodrame, quelques-uns tentent d’échapper au bras de la Justice, je vous passe les détails, fusillades, sang, morts… Bref ! (J’ai entendu Alphonse soupirer : « Oui, bref ! ») Nous amenons tout ça dans notre beau commissariat central. Interrogatoires, quelques gestes énergiques et convaincants, hélas parfois un peu brutaux, la routine me direz-vous… Quand tout d’un coup, que nous arrive-t-il, alors que Notre-Dame de la Garde venait de sonner 4 heures du matin ? Qui ? »
Personne ne le suppliant de répondre, il prit une inspiration, puis : « Le nouveau maire de Marseille ! Le maire, co-fondateur du PPF avec le ministre de l’Intérieur Jacques Doriot, plus grand agent recruteur pour la LVF de toute la Provence, je veux bien sûr parler du Lion de l’Argonne, alias Simon Sabiani ! »
Il ne s’écroula pas mais du moins il se tut, terrassé par l’émotion.
Léonetti prit le relais : « Et que venait-il faire là, ce Monsieur ? Je vous le donne en mille, mon lieutenant ! »
Mercadet répondit en soupirant à nouveau : « Chercher des poux dans la tête du SONEF au bénéfice des Croisés de son ami Doriot, non ? »
Léonetti s’épanouit : « Eh non, putaing cong – oh pardon mon lieutenant ! Il venait tout simplement chercher son fils ! Eh oui, le brave fiston Sabiani venait de se faire pincer en tentant de fuir pour rejoindre les Africains ! Le maire a exigé qu’on le libère sur le champ ! Inutile de dire que, fidèles serviteurs du Nouvel Etat Français, on a tout bonnement refusé, appuyés par nos chefs. Mais au bout d’un mois, en arrivant au commissariat, on a découvert que le fils Sabiani était libéré, que c’était nous les responsables et que nous étions mutés dans la capitale ! »
– Mais le crime ne profite pas toujours, conclut Fernandez d’une voix sinistre. Avant de partir, nous avons appris que Doriot avait ordonné d’expédier le fils Sabiani à la LVF, il ira passer l’hiver au frais sur le front russe avec Deloncle et compagnie !
Un bref silence consterné a suivi ce palpitant récit.
Mercadet, qui avait renoncé à se mettre en colère, leur a montré où poser leurs affaires, puis il m’a pris à part : « Allez viens gamin ! On va faire un petit voyage en Zone Interdite. »
D’abord, on est allé taper à la porte du directeur Bonny. Surprise ! Il était en pleine discussion avec l’Arabe de la dernière fois, El-Machin, celui qui avait parlé de l’Algérie indépendante à la radio ! Il y avait un officier boche avec eux.
Bonny nous a accueillis avec le sourire : « Ah, Mercadet… Justement, il fallait que je vous parle ! Vous êtes contents de vos nouvelles recrues ? »
– Vous auriez pu me prévenir de l’arrivée de ces deux zigotos ! Quand m’autoriserez-vous à prendre avec moi des mecs de la Régulière bien choisis, ou des hommes de confiance ?
– Vos hommes de confiance à vous, vous voulez dire ? Non merci ! Cette institution honorable qu’est le SONEF ne va pas devenir un nid d’anciens cagoulards !
– Je vous ferais remarquer que nous avons été graciés et que toutes nos condamnations ont été effacées, Monsieur le Directeur… Mais je ne venais pas vous voir pour ça. Avez-vous les papiers que je vous ai demandés hier soir ? Nous devons aller en Zone Interdite pour éclaircir l’histoire de la mère de votre ancien protégé (il m’a désigné).
– Mon ancien… Ah oui… Ce brave Jacques…
– Jean ! C’est Jean, a fait remarquer d’un ton sec Mercadet en me posant la main sur l’épaule. J’ai fait un sourire qui était plutôt une grimace.
– C’est à dire que je ne vais pas pouvoir faire grand-chose avant une bonne quinzaine de jours, a répondu Bonny, l’air penaud, en fuyant mon regard.
– Laissez tomber, a grondé Mercadet en se tournant vers la porte.
Bonny l’a arrêté : « Lieutenant Mercadet ! »
Alphonse s’est retourné.
– Vous voudrez bien signer les papiers nécessaires à la libération de son engagement de l’Indigène musulman d’Algérie (El-Machin l’a regardé bizarrement) qui est dans votre brigade.
– Malik ? Mais c’est l’un de mes meilleurs éléments !
– C’est pour ça qu’il va accéder à un destin plus glorieux, s’est exclamé El-Maadi (oui c’est ça, El-Maadi) ; il a pris une mine hautaine.
– Et je pourrais savoir lequel ? a demandé Mercadet l’air moqueur.
– La défense des valeurs de la future Algérie !
– Sous uniforme allemand ?
– Ce sera peut être mieux qu’avec l’uniforme français, a riposté le Boche avec un fort accent.
Là c’est moi qui suis intervenu en tirant Alphonse par le bras. Il a éclaté de colère dans le couloir. Tout en traitant de tous les noms le directeur Bonny (une bonne dizaine de personnes se sont retournées sur notre passage, l’air choqué, si avec ça il ne l’apprend pas…), il est allé dans son bureau, où il s’est enfermé quelques minutes. Puis il est ressorti avec un petit dossier et m’a emmené en voiture avec lui. On a roulé une bonne heure, on est sorti de Paris et on s’est arrêté sur une petite route, près d’un carrefour. On a attendu. Un bon moment plus tard, une voiture est arrivée. Un mec d’une cinquantaine d’années, bien habillé, est descendu avec une enveloppe à la main.
– Bonsoir Jacques, a dit Mercadet.
– Bonsoir Alphonse.
– Tu as ce que je t’ai demandé ?
– Bien sûr. Ce n’était pas difficile.
– Je sais, tu as des sympathisants compétents et bien placés.
– Mieux que tes collègues, c’est sûr… Au fait, qui c’est, lui ?
– C’est pour lui que je t’ai demandé ça.
– C’est le gamin dont Georges m’a parlé ? Hé bien, il doit vraiment t’avoir fait bonne impression pour que tu en fasses autant ! Il y a quinze ans, à part la Cause, rien ne trouvait grâce à tes yeux… Mais dis moi, tu as réfléchi à ma proposition ? Rejoins-nous ! Arrête d’avoir le cul entre deux chaises ! Il y aurait aussi de la place pour lui (c’est de moi qu’il devait parler), si tu tiens tant que ça à ton mignon.
– Si je me décide, tu seras le premier informé, rassure toi ! En attendant, tiens (il lui passa les papiers qu’il avait pris dans son bureau), même le cul entre deux chaises, j’ai pas perdu la main, non ?
Le nommé Jacques donna à Mercadet l’enveloppe qu’il avait apportée et feuilleta rapidement le dossier : « Ah non, c’est sûr ! Toujours aussi doué qu’à l’époque de l’Action Française et du Faisceau. Pour ce que t’as fait après, je ne le connais que pas ouï-dire, mais c’était toujours élogieux ! »
– N’en jette plus ! Allez, salut…
En rentrant à Paris, j’ai demandé qui était ce Jacques – Alphonse m’a répondu que c’était notre agence de voyage pour la Zone Interdite et qu’on partait demain matin. Dans l’enveloppe, il y avait deux Ausweis vierges.
Tout ça m’a l’air louche… mais je m’en fous ! Je vais revoir Maman !

(à suivre)
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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Jeu Déc 10, 2009 11:01    Sujet du message: Répondre en citant

Oh! On retrouve ce bon docteur Petiot. Je suppose que ce triste sire pratique le même genre d'activités criminelles FTL que celles qui lui ont valu la guillotine OTL. Peut-être Jean Martin finira-t-il par essayer de se rendre en Argentine lui aussi?
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"Au jeu des trônes, il n'y a que des vainqueurs et des morts, il n'y a pas de demi-terme". La Reine Cersei.
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le roi louis



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MessagePosté le: Jeu Déc 10, 2009 15:33    Sujet du message: Répondre en citant

Enlevez moi un doute, OTL les nazi n'auraient ils pas appliqué le même traitement "définitif" aux malades mentaux des pays occupés que ceux qu'ils ont adoptés pour les leurs? Si ?

la naïveté du narateur est tellement décalée par rapport à se qu'il vit.
Sinon toujours aussi intéressant.
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Tyler



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MessagePosté le: Jeu Déc 10, 2009 16:17    Sujet du message: Répondre en citant

-Concernant le programme d'exécution des malades mentaux et handicapés connus sous le nom de T4 ou Aktion T4, OTL ça n'a été appliqué que dans les territoires du Reich, pas dans les pays occupés... Je n'ai pas trouvé de docs sur de possibles versions etrangères du programme T4. Peut etre n'en ont ils pas eu le temps, le programme T4 fut officiellement arreté en 1941, les rumeurs devenant de plus en plus persistantes sur ce qui se passait dans les "stations T4" et le mécontentement de la population s'accroissant... Ce ne fut qu'"officiellement", les mesures prises pour les enfants de moins de 3 ans et nouveaux nés persistant toujours "légalement"...
- Oui le docteur Petiot est de retour! En feuilletant le dernier tome d'"Il était une fois en France"(ou il a quelques interactions avec Joanovici), je me suis dit que ce serait dommage de se priver de lui! Surtout que rue Lesueur est à coté de la rue Lauriston et qu'OTL (ce que j'ignorai), il a semble t-il eu quelques liens avec la bande Bonny-Lafont (ce qui ne l'empechera pas OTL d'etre arreté et "interrogé" par la Gestapo).
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carthage



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MessagePosté le: Jeu Déc 10, 2009 17:17    Sujet du message: psyrire sur le sujetchiatrie Répondre en citant

Il s'en est passé de "pas très belles" pour les internés psy entre 40 & 45, ou l'établissement possédait une ou des exploitations agricole annexées et, dans ce cas, les "pensionnaires" étaient nourris, ou alors, ils subsistaient sur les rations de famine délivrées par la tutelle administrative, beaucoup sont tout simplement morts de faim, un génocide silencieux qui n'a pas dit son nom, certaines photos sont insoutenables, le différentiel entre patient de 1940 & celui de 45 est écrasant, je ne pourrai pas décemment écrire sur le sujet et pourtant les personnels ont fait ce qu'ils ont pu (ou voulu faire) un dosssier trés noir pour l'état de Vichy.
Malheur aux faibles !!!!
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Déc 10, 2009 22:27    Sujet du message: Répondre en citant

Et de fait...

24 octobre 1942
Les carnets de Jean Martin
Arras – On est en Zone Interdite ! Ça grouille de Boches ici et tout est écrit en allemand. On croirait pas qu’on est en France, Alphonse m’a dit les Boches comptaient nous sucrer la région après la guerre. J’y crois pas trop. Je pense que le Président Laval saura se faire entendre…
On a eu plein de contrôle mais à chaque fois, après vérification de nos papiers (qui parfois durait un bon quart d’heure !), on nous a laissé passer.
La lettre, j’ai pu la lire aujourd’hui tranquillement. C’est d’une dame d’Arras, une ancienne secrétaire de Berck, elle dit que le sanatorium a été fermé que le poumon de Maman allait mieux mais qu’elle était nerveusement très fatiguée. Elle a été envoyée à Arras, selon une décision allemande (c’est le papier en allemand, qui parle du traitement des malades en Zone Interdite).
On est allé d’abord voir cette dame, une vieille très gentille, qui m’a dit que Maman lui avait donné l’adresse de Vierzon, qu’elle a écrit là-bas et que c’est la mairie qui lui a répondu en donnant mon adresse à Paris.
La vieille nous a indiqué l’hôpital, une vieille bâtisse qui ne ressemble pas bien à un hosto. Au secrétariat, on demandé le médecin-chef, de la part du fils d’une malade, et on s’est fait jeter ! Ce Monsieur ne veut pas me recevoir, « faut écrire » ! Alphonse m’a demandé de l’attendre dans la voiture, j’ai pas trop compris pourquoi sur le coup alors j’ai bêtement obéi (en même temps, vu tout ce qu’il fait pour moi en ce moment je vais pas non plus le contrarier).
C’est là que j’écris, pour m’occuper.
……… (1)
Mercadet est revenu avec le médecin-chef, un type en blouse blanche sale, chauve et suant malgré le temps assez froid.. Il était rouge comme un qu’a pris des tas de baffes et il portait un paquet enveloppé dans du papier kraft. « Monsieur Martin, il m’a dit, je suis désolé… Votre mère avait les nerfs très malades, la soigner ici était difficile, elle a été envoyée en Allemagne, au centre d’Hadamar, au titre du programme Aktion T-4, ils utilisent des traitements très nouveaux, mais elle ne les a pas supportés. Je suis désolé, elle est malheureusement décédée il y a quelques mois, sans souffrance, dans son sommeil. » (2)
J’ai cru qu’une tonne de briques me tombait dessus. J’ai dû dire un truc sur un enterrement, je ne sais pas, il m’a répondu : « Non, ils l’ont incinérée. Ils nous ont renvoyé ses cendres. » Et il a sorti du paquet une sorte de boîte noire.
J’ai cru que j’allais hurler, mais rien n’est sorti. Le médecin-chef s’est éloigné à reculons. Alphonse n’avait rien dit, il regardait l’autre gars d’un air sinistre et il se tenait tout raide, avec la main droite dans la poche de son manteau, il ne l’a sortie qu’au moment où il est remonté en voiture.
J’ai essayé de me retenir au début, d’une certaine façon je me doutais qu’il lui était arrivé quelque chose… Mais j’ai pas pu, j’ai craqué… J’ai éclaté en sanglots. Je suis seul maintenant. Il me reste personne… Papa et Maman sont morts. Guy est parti jouer au héros… Il me reste plus rien…
Alphonse n’a pas dû tout me dire, mais je préfère ne pas en savoir plus…
Alphonse m’a demandé si il y avait quelque chose que ma mère aimait bien, je lui ai répondu le bord de mère, qu’elle avait toujours aimé la mère… (3)
On est allés au bord de la mer, je sais pas comment on a contourné les barrages. On a dispersé les cendres aux quatre vents, puis on est restés silencieux pendant un long moment…
Le soleil se couchait, une patrouille nous a découverts, Alphonse est allé au devant d’eux en leur montrant sa carte d’officier et nos Ausweis. Il a dit qu’on était perdus, ils nous ont fichu la paix, on est repartis.
Un moment après, sur la route, il a lâché : « Un beau jour cette guerre finira… »
J’aimerais bien! Avant qu’elle me prenne Guy…


28 octobre 1942
Les carnets de Jean Martin
Paris – J’ai repris le boulot, en essayant de faire comme si de rien n’était… On a appris que Malik allait nous quitter d’ici quinze jours. Il y a eu d’autres mutations, trois de nos gars ont été mutés à la campagne ou en banlieue et ont été remplacés par trois nouveaux qui ne jurent que par le Parti Unique du Renouveau Français (PURF !), le National Socialisme, la civilisation aryenne paneuropéenne…
Alphonse s’est pris un blâme pour absence injustifiée. Il aurait du être mis à pied mais au dernier moment, il a gardé son poste… Ce qui n’a pas manqué de faire enrager ce fayot de Bertin, qui a fait courir le bruit que la Première allait être dissoute et qu’on allait être versés dans sa brigade une fois qu’Alphonse serait viré.
Ce soir, je finissais la paperasse (on aurait besoin de plus d’hommes de terrain mais Alphonse m’a ordonné de rester dans les bureaux parce que sur le terrain je me serais fait « bouffer tout cru »), quand Alphonse m’a convoqué dans son bureau. Il m’a tendu des papiers : « Tiens gamin, c’est ce qu’il te faut pour passer en zone italienne. T’as besoin d’aller voir ta copine Suzanne à Grenoble. Faut que tu te change les idées ! Tu l’as bien mérité ! »
J’étais scié : « Comment vous avez fait pour obtenir ça ? Vous êtes pas trop en odeur de sainteté, en ce moment. »
Il a souri, très décontracté : « Je connais les gens qu’il faut, depuis des années… Et Bonny est de nouveau mon meilleur ami ! »
J’étais de plus en plus stupéfait. Il a carrément rigolé : « Ce genre de mecs, ils ont leur talon d’Achille, suffit de bien l’exploiter ! Et puis les pourris dans son genre, ils en veulent toujours plus, il suffit de leur donner ce qu’ils veulent et ils oublient tout le reste. »
J’ai souri, bien qu’à l’idée de ce qu’Alphonse avait dû faire pour rentrer en grâce avec Bonny et redevenir un lieutenant du SONEF solide au poste, j’avais froid dans le dos… Il m’a regardé fixement quelques secondes, puis il m’a glissé en baissant la voix : « Fais moi une promesse, gamin. »
– Quoi, m’sieur Alphonse ?
Il a souri quand je l’ai appelé comme ça, comme au début, quand je suis arrivé dans son équipe.
– Si ça se passe bien avec ta régulière… Si elle te semble amoureuse, qu’elle est gentille et que toi tu sens qu’elle te plaît… Reviens pas. Reste là bas. T’inquiète pas, je m’occuperai des paperasses… Mais surtout, si tu sens que tu peux faire quelque chose à l’écart de tout ce bazar… Hésite pas !
Je suis resté là sans savoir quoi dire d’abord, puis j’ai bafouillé : « Vous savez, Charlotte, elle est… heu… spéciale. »
– Oh je sais qu’elle est sûrement mal pensante la jeunette ! Vu comment elle se trimballait dans les couloirs à poser pleins de questions, ça se voyait comme le nez au milieu du visage qu’elle avait des préoccupations autres que celle d’une lycéenne ordinaire. Mais à votre âge, on se rend pas compte des choses, on a des grands mots pleins de majuscules dans la bouche, comme nos ahuris du PURF, y’a juste les mots qui changent… Enfin, même si c’est une mal pensante, tente le coup de faire comme les gens normaux… C’est pas une vie ici ! Essaie ! Enfin… Sauf si elle est communiste hein ! Pas question que tu me ramènes une communiste, et puis quoi encore !
Il souriait, comme s’il ne disait pas des trucs qui auraient pu l’envoyer au poteau d’exécution.
– Bien mon lieutenant, que j’ai répondu en faisant un salut militaire d’opérette. Mais quand vous dites mal pensants, vous pensez aussi aux mal pensants comme votre ami… Jacques ?
Il a semblé désarçonné l’espace d’un instant, puis a refait un grand sourire, a roulé en boule une feuille de papier et me l’a lancée.
– Fous moi le camp, sale gamin ! Et que je ne te revoie plus !

1 NDE – Ici, forte rature.
2 NDE – Les “mesures sanitaires” mises en œuvre par les nazis sous le nom d’Aktion-T4, à savoir l’élimination des handicapés mentaux et aliénés, ont été appliquées dans la Zone Interdite par des officiels consciencieux, français et allemands. Environ 300 personnes furent déportées dans la station d’euthanasie T4 d’Hadamar, en Hesse, active de janvier 1941 à juillet 1942.
3 NDE – Sic, sous la plume de Jean, "mère" pour "mer".[/color]
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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Ven Déc 11, 2009 13:05    Sujet du message: Répondre en citant

Je crois que l'on arrive à un tournant dans la carrière de notre collabo en herbe du SONEF. Va-t-il basculer définitivement du côté obscur ou bien va-t-il revenir dans le droit chemin?
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"Au jeu des trônes, il n'y a que des vainqueurs et des morts, il n'y a pas de demi-terme". La Reine Cersei.
"Les gens se disent en genéral affamé de vérité, mais ils la trouvent rarement à leur goût lorsqu'on la leur sert". Tyrion Lannister.
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