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1940 - La France continue la guerre
 
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Evasion Culturelle (par Dak 69)

 
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Aoû 06, 2009 13:47    Sujet du message: Evasion Culturelle (par Dak 69) Répondre en citant

Revoici Dak 69, avec la suite d'un récit d'évasion (ou plutôt de fuite hors de France) dont je n'ai pas retrouvé le début ici (Loïc, si tu le retrouves, peux-tu fusionner les deux sujets ?).

« Les événements de juillet 1940 se bousculent encore aujourd’hui dans ma tête, au point de se confondre et se distordre. Nous n’avions plus qu’un seul but : l’Amérique, maintenant que l’Europe était sur le point d’être asservie à ses nouveaux maîtres. La quête de l’indispensable visa devint une obsession, car les Espagnols nous refoulèrent sans pitié lorsque nous nous présentâmes fin juin à Bayonne, ayant fui Paris comme bien d’autres, avec des papiers périmés. A partir de là, le maelstrom nous engloutit… » (Alma Mahler, Ma vie, Julliard, 1959)

Extrait des carnets d’Alma (non repris dans ses mémoires) : « 3 juillet. Panne de voiture à Bayonne, sur la route de Bordeaux, abandon de nos bagages, arrivée à Bordeaux. Réfugiés anonymes parmi des dizaines de milliers d’inconnus. Echouons dans un lieu ancien « singulier de la ville » comme se plaît à dire Franz. Personne pour nous aider. Franz, lisant un journal abandonné sur un banc, découvre qu’un ministre avait fait ses premières armes dans le gouvernement de notre ami Painlevé. Infime lueur d’espoir. Franz fait le siège du consulat des Etats-Unis. Attente dans la rue, des centaines de personnes, bruits d’avions, angoisse… Gouvernement parti pour Toulouse, la lueur d’espoir s’éteint.
Le consulat, encore et toujours.
Fin d’après-midi le 5 juillet. Bureau du consul, dehors, les sirènes hurlent, des bombes explosent sur le port. Il accepte enfin de renouveler notre visa avant de filer s’abriter dans le sous-sol (…). Dehors, la fumée, les pompiers. Plus de train pour Bayonne. Train pour Toulouse. Nuit, faim, soif, wagon surchargé, toutes les langues de la Mittel Europa. De plus en plus inquiète pour le cœur de F. Arrêt interminable. Nuit.
6 juillet. Toulouse au petit matin. Croix-Rouge. On parle de Lourdes. Le ministre, Yvon Delbos, me reçoit. Lettres de recommandation aux autorités françaises, mais quelle autorité reste-t-il à la France ?
Soir. Arrivée à Lourdes. Nuit à l’hôtel du Vatican. Sales, les mêmes vêtements depuis une semaine. Franz épuisé. Besoin de repos.
8 juillet. Lourdes. F va mieux. Visite de Lourdes. La Grotte. Annonce d’un train pour Bayonne le lendemain matin. »
C’est dans ce train, le 9 juillet, qu’Alma Mahler et Franz Werfel rencontrèrent (sans qu’elle les reconnût) Hannah Arendt.
A Bayonne, les deux Viennois échappèrent aux files d’attente, la lettre portant la signature du ministre de l’Education Nationale qu’ils présentèrent au planton de la sous-préfecture leur valant un traitement de faveur. Pour le fonctionnaire qui les reçut, leur cas n’était pas aussi compliqué qu’il y paraissait : ils avaient des passeports valides (tchécoslovaques certes, Franz Werfel étant né à Prague, mais, du point de vue français, leur pays n’avait pas disparu, même si Hitler l’avait rayé de la carte) et un visa pour les Etats-Unis. Il prit leurs passeports, s’absenta quelques minutes, remplit deux formulaires, donna deux coups de tampon, et leur remit le tout : « Voilà, Monsieur Werfel : vous pourrez passer par le Portugal, vos passeports portent maintenant le visa nécessaire valable pour un mois. La frontière avec l’Espagne est toujours ouverte, vous avez de nouveaux sauf-conduits pour Hendaye. A votre place, je partirais au plus vite, aujourd’hui même ! »
Le couple remercia, mais, plutôt que de se diriger vers les deux ou trois autocars qui attendaient les personnes qui désiraient passer la frontière, Alma et Franz retournèrent à la gare.
« Nous crûmes sortir de la tourmente le 9 juillet, enfin munis de tous les papiers nécessaires. Mais avant de partir, il fallait récupérer au moins mes bagages les plus précieux, les partitions écrites de la main de Gustav, les lettres, les dessins que j’avais pu emporter de Vienne et que j’avais laissés à la gare de Bayonne. Je finis par les retrouver avec l’aide du chef de gare. Mais plus moyen de gagner la frontière ce soir-là, et nous retournâmes à Lourdes. Là, une interminable attente commença. Il n’y eut plus de train pour Bayonne, même si le sifflet des locomotives se faisait toujours entendre : « Réservé à l’armée » était la seule réponse qu’on entendait. Notre hôtelier, compatissant, nous donna une chambre plus grande, avec (enfin !) une salle de bains, et chercha pour nous un chauffeur. Mais, avec le passage des jours, cet espoir disparut à son tour. Franz allait mieux, et passait ses journées à discuter avec les habitants, visitant la ville dans ses moindres recoins. Mais de là à rejoindre l’Espagne à pied…
Le 30 juillet, nous fûmes réveillés à 4 heures du matin. Les gendarmes ! Les Allemands étaient à Pau et à Tarbes, il fallait fuir ! Nos bagages étaient prêts depuis longtemps. L’hôtelier finit par se laisser convaincre, nous entassa dans la vieille guimbarde à plateau qui lui servait à faire les marchés et nous emmena jusqu’à Gavarnie. La frontière n’était plus très loin, au bout d’un chemin qui montait le long d’une vallée. Mais Franz, avec son cœur malade, ne pouvait pas monter jusque là ! Notre hôtelier, peut-être pour se faire pardonner la somme exorbitante qu’il nous avait demandée pour nous amener là, dénicha trois ânes et un guide, qui menaient naguère les touristes au cirque de Gavarnie. Franz trouva comme d’habitude la situation très drôle : « Ce n’est pas la fuite en Egypte, c’est la fuite en Espagne ! » Mais je n’avais plus l’âge du rôle ! Après une montée de plusieurs heures sous un soleil ardent, entrecoupée par des passages à pied quand le chemin était moins abrupt, la frontière fut enfin devant nous. De l’autre côté, une cabane où un drapeau espagnol effiloché pendait mollement au bout d’une perche. Deux soldats pauvrement vêtus en sortirent. Nous leur montrâmes nos papiers, je ne suis pas sûre qu’ils savaient les lire. « Attendre la relève, baragouina l’un d’entre eux, mañana ! » Néanmoins, ils nous offrirent de partager leur soupe, et nous leur donnâmes ce que nous avions comme nourriture avec nous. La nuit suivante fut difficile. Dormir dans la saleté de leur cahute était exclu, malgré leur insistance, et c’est assis à l’extérieur, enveloppés dans nos manteaux sortis des valises que nous attendîmes le lendemain. La relève arriva dans la matinée du 31, mais les deux remplaçants furent encore moins loquaces. Seul le mot « El jefe » répété maintes fois nous fit comprendre que la décision sur notre sort serait prise par un autre. Nos bagages chargés sur la mule qui accompagnait la relève, nous redescendîmes de l’autre côté, sur un mauvais sentier et mes pieds me firent bientôt horriblement souffrir. Ah, il était loin le temps des marches en montagne avec Gustav… Franz chantonnait Carmen, ce qui m’exaspérait ! Arrivés dans un village, le « chef » examina à plusieurs reprises nos papiers, avant de se décider à leur donner un coup de tampon. Sauvés !
Mais nous n’étions pas encore au bout de nos peines. Il fallait rejoindre une grande ville, puis Madrid. Les traces de la guerre civile étaient présentes partout : maisons et gares éventrées, gens miséreux, tout n’était que ruines et désolation. Je ne savais pas encore que de l’autre côté, dans la France que nous venions de quitter, le paysagé était devenu le même en bien trop d’endroits. A Madrid (dans quel état était la ville !), des amis musiciens prirent soin de nous pendant quelques jours, et de là, nous pûmes rejoindre Lisbonne en avion. Le Portugal, premier pays plus ou moins libre, nous apparut comme un paradis après ce que nous avions vécu. Franz se remit à écrire, fébrilement. Aller directement aux Etats-Unis n’était pas possible, il n’y avait déjà plus de place sur les rares bateaux qui partaient de Lisbonne pour les Etats-Unis avant des mois, et il fallut se contenter d’un passage pour Casablanca à la mi-août.
Au Maroc, Franz passait ses journées à écrire, à écrire encore. Il m’avoua qu’il avait fait un vœu à Lourdes : si on s’en sortait, il écrirait un livre à la gloire de Bernadette.
Nous finîmes par obtenir une cabine pour un départ en octobre et je cherchai à savoir ce qu’étaient devenus nos amis de Sanary, qui eux aussi avaient fui l’Allemagne de Hitler. Je repensai au ministre de Toulouse, maintenant à Alger, à qui j’écrivis. Il me répondit fort courtoisement, m’assurant de son soutien, heureux que nous ayons pu rejoindre l’Afrique du Nord, mais qu’il faudrait que je me rende à Alger pour en savoir davantage, car toutes les personnes évacuées à partir de la côte méditerranéenne se trouvaient en Algérie. Assez naïvement, je pensai pouvoir y aller en avion, en compagnie de Hertha Pauli , que j’avais retrouvée à Casablanca, mais il fallut se rabattre sur le train, ô combien lent, inconfortable et bondé.
A Alger, la chance me sourit : en débarquant du train, je croisais Golo Mann en uniforme français : il avait fini par être accepté dans la Légion Etrangère (après avoir été jeté en prison lors de sa première tentative !). J’avais du mal à imaginer Golo en guerrier, et il me confia qu’il était affecté à un endroit où l’on s’occupait de propagande et d’information, ce qui lui convenait fort bien. Il me rassura sur son oncle Heinrich qui, avec sa femme Nelly, essayait tant bien que mal d’oublier le mal du pays qui le taraudait au soleil de Tipaza. Je leur proposai d’aller eux aussi aux Etats-Unis, mais ils se récusèrent et, sincèrement, je pense qu’Heinrich aurait encore plus mal vécu un exil supplémentaire, de surcroît sous la tutelle plus ou moins consciente de son frère. » (Alma Mahler, op. cit.)
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MessagePosté le: Jeu Aoû 06, 2009 17:46    Sujet du message: Répondre en citant

Excellent, et très touchant, à la fois pour les amoureux de la musique comme pour ceux de la belle littérature.

J'avoue m'être replongé très recemment dans la Montagne Magique.

F
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