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Janvier 44 - Balkans et Hongrie
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demolitiondan



Inscrit le: 19 Sep 2016
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MessagePosté le: Ven Mai 10, 2019 13:27    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Pour un vrai communiste du PCY, il


Oups c'est la Ligue des Communistes de Yougoslavie - LCY.
_________________
Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Archibald



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Messages: 2784

MessagePosté le: Ven Mai 10, 2019 17:20    Sujet du message: Répondre en citant

A ne surtout pas confondre avec la Ligue de la Yougoslavie communiste. Ni avec les Communistes ligués de Yougoslavie. C'est comme le bon et le mauvais hard rock ou le front de la Judée patriotique...
_________________
"Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État" (De Gaulle à propos d'Albert Lebrun, 1944).
...
"La Meuse, ça ne m'intéresse pas" Gamelin à Corap, mars 1940.
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Casus Frankie
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Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10095
Localisation: Paris

MessagePosté le: Sam Mai 11, 2019 14:33    Sujet du message: Répondre en citant

30 janvier
La campagne des Balkans
Tempête de neige
Monténégro
– Le redéploiement du LXVIII. Armee-Korps d’Hellmuth Felmy se poursuit dans les conditions météorologiques que l’on connaît. Constatant que les Alliés sont venus au contact des lignes croates du Monténégro, et prenant acte de la fin décevante des opérations entre Plužine et Pljevlja, Rudolf Lüters demande à Lothar Rendulic l’autorisation de renvoyer sans attendre la 117. Jäger assurer la sécurité des communications vers Sarajevo, entre Foča et Višegrad – tandis que les miliciens de Pavle Đurišić devront garantir l’ordre dans la région de Nikšić (soit sur les arrières des divisions croates).
Le régiment dépêché par la Prinz Eugen retourne de son côté vers Mostar, en compagnie du régiment Sandjak. En tant qu’éléments non-aryens enrôlés dans la Schutzstaffel, ils relèvent du 3. SS-GAK d’Artur Phleps et certainement pas de cette pauvre 20. Armee de la Heer !
L’opération Schneesturm a donc complètement échoué – même si elle a coûté environ 1 200 hommes (et femmes) aux forces de l’AVNOJ, les arrières du XV-GAK restent peu sûrs et sujets aux embuscades. Certes, le prix payé par les Partisans pour arriver à pareil résultat peut paraitre élevé – surtout comparativement aux 113 morts de l’Axe. Mais, dans le fond, quelle importance pour les troupes de Tito ? Elles disposent à l’heure actuelle de bien davantage de recrues que ce qu’elles peuvent convenablement armer et nourrir. Et selon le mécanisme darwinien bien connu, seuls survivent les plus forts, les plus capables… les plus fanatiques…
………
« “Schneesturm” marquait une cassure dans le cycle traditionnel des opérations de répression des Partisans – même si les protagonistes de l’affaire ne s’en rendirent pas compte. Du côté des forces de Tito, et une fois mis de côté un bilan humain lourd – mais pas davantage que lors des offensives anti-Partisans précédentes – il fallait bien convenir que les forces de l’AVNOJ avait pour la première fois de leur histoire tenu leur rang dans des affrontements réguliers avec la Heer et fait preuve d’une forme de maîtrise tactique balbutiante, mais indéniable, en gardant notamment leur cohésion et leur discipline dans des circonstances plus que difficiles. Les dramatiques erreurs de la république d’Užice ou des Partisans du Monténégro (alors commandés par Milovan Đilas), qui avaient fait décimer des légions de jeunes Résistants par les armes lourdes allemandes, semblaient bel et bien corrigées. Evidemment, Josip Broz et les autres membres du Comité central interprétèrent cela comme un signe encourageant pour leur projet de mars 1944 – et nous verrons que leur jugement ne les trompait pas.
Inversement, du côté de l’Axe, la scission entre Heer et SS s’accentuait aux dépens de l’effort commun et indépendamment des difficultés causées par le relief ou les conditions météorologiques désastreuses. Inspiré par ce piteux épisode et le rapport de son subordonné Gerhard Schmidhuber – qui oubliait cependant de mentionner le manque d’allant certain du régiment de la Prinz Eugen (sinon du régiment Sandjak d’Hafiz Pačariz) – le SS-Obergruppenführer Artur Phleps en profita pour obtenir une liberté totale dans l’utilisation de ses forces dans le sud de la Croatie et en Bosnie. Nous ne rappellerons pas ici les conséquences terribles de cet état de fait – les méthodes des Oustachis et de la SS sont hélas bien connues. Signe des temps et triste destin pour des engins qui auraient mérité un meilleur sort, Phleps, qui réclamait un soutien blindé pour la tâche qu’il s’attribuait, obtint le renfort d’un modeste bataillon de chars français de prise – pour la plupart des Somua S-35 ou des Hotchkiss H-39. Au côté des divers Semovente du 105. SS-Sturmgeschutz Abteilung, ces véhicules allaient connaitre une peu glorieuse fin de carrière face à un adversaire pour le moins inattendu ! »
(Robert Stan Pratsky, La Libération de la Grèce et des Balkans, Flammarion, 2005)

Improvisations et conséquences
Kaposvár (Hongrie)
– Dans son lointain QG, Maximilian von Weichs est toujours écœuré de sa discussion d’il y a trois jours. Aussi, quand on lui annonce une fois encore l’Oberst von Freyend au téléphone, il hésite un court instant avant de prendre l’appel… Ce qu’il finit toutefois par faire, évidemment. A l’autre bout du combiné, après les salutations d’usage, le représentant de l’OKW se veut précis – à défaut d’être conciliant. « Herr General, je vous informe que le Führer va rencontrer ce jour le… Poglavnik – je crois qu’ils l’appellent comme cela à Zagreb ? – pour évoquer la situation dans votre secteur du front. Vos difficultés, sur lesquelles nous avons eu encore récemment l’occasion d’échanger, vont donc être réglées au plus haut niveau. »
Réglées ? Von Weichs est plus que sceptique. On lui a déjà tellement promis sans rien donner… et tout d’un coup, Hitler lui-même se préoccuperait de ses petites armées ? Il répond toutefois avec courtoisie : « Je vous remercie de cette information, qui peut en effet laisser espérer de bonnes nouvelles. Vous comprendrez que j’apprécierais d’être tenu informé au plus tôt des éventuelles décisions concernant mes forces. »
Cette fois-ci, c’est von Freyend qui hausse les sourcils – il est clair que ce Junker maladroit n’a pas l’habitude de côtoyer le guide suprême !

Contrôler le chaos
Albanie
– Après une nouvelle consultation des services diplomatiques français et britanniques, qui constatent eux aussi l’absence d’une véritable alternative sur ce sujet, le commandement du 18e GAA ordonne à la 2e Armée de coopérer avec les autorités du PC albanais dans les districts récemment libérés de Shkodër et Puka. La nouvelle est accueillie avec satisfaction par Spiro Theodori Moisiu, qui déclare qu’il donne « dès à présent instruction à [ses] forces de collaborer pleinement avec les troupes alliées, dans l’attente d’une confirmation très probable de cette directive par les instances dirigeantes du Parti. » Une précision utile – elle confirme que la collaboration en question n’allait pas de soi.
La décision alliée, qui entérine une logique dangereuse de renégociation des accords de Tirana, a été recommandée par Sylvestre Audet et Antoine Béthouart, les deux généraux français – ils en porteront la responsabilité devant l’Histoire (pour autant que le destin de l’Albanie passionne Clio), comme devant les groupes susceptibles de s’en plaindre. Au premier rang de ceux-ci, on trouve évidemment le Balli Kombetär, qui se considère lésé par la transaction, et le Legaliteli, qui s’estime une fois encore négligé dans les arbitrages alliés.
De leurs côtés, Britanniques et Grecs font le dos rond : il n’y a rien à gagner en s’exposant sur pareil sujet, hormis des coups. De plus, à Londres, certains semblent penser à présent qu’en cas de nouvelles difficultés, le Royaume-Uni sera en position de proposer sa médiation “désintéressée” dans ce dossier et d’étendre ainsi un peu son influence dans cette région du globe face à une France affaiblie… Une fois encore, les équilibres (ou les rapports de force) de l’après-guerre se préparent dès aujourd’hui.
Peu importe, toutefois, pour les spahis tunisiens du colonel Roux. Constatant que l’attitude de leurs hôtes est passée d’une hostilité larvée à une indifférence hautaine, ils poursuivent leur voyage sous une neige toujours plus dense et arrivent à Kukës – le théâtre des affrontements fratricides albanais de novembre dernier. Le 4e RST et le 107e RALCA se préparent maintenant à monter vers le Kosovo, afin de se positionner dans la vallée de Morinë, où ils devront rester… un certain temps. Les soldats coloniaux sont peu habitués au froid – environ 15 % de l’effectif souffrent d’engelures à des degrés divers. De plus, ils vont devoir désormais s’habituer à la présence pesante des Partisans hantant les ruines d’un paysage d’une blancheur élégante… mais lugubre.

Un travail de forçats…
Belgrade
– Pendant que certains de leurs collègues pêchent au bord du Danube, les experts du Royal Engineers ont poursuivi leurs travaux pour doter la capitale yougoslave d’une gare convenable. C’est à présent plus ou moins chose faite : à la faveur d’une inspection, Sir Rhodes déclare officiellement que la “Central Railway Station” (comme on l’appelle déjà) est utilisable – à défaut d’être totalement opérationnelle. Une bien belle réalisation : l’installation est dotée de huit voies et cinq plateformes de déchargement – dont plus de la moitié sont déjà utilisables. Il reste évidemment à la raccorder au réseau – « Mais cela ne saurait tarder ! Et ce chantier aura été achevé en un temps record ! » soupire le Canadien avec satisfaction.
………
« La gare de Savski Venac survivra au conflit. Elle devait cependant rester quasiment abandonnée de la fin des années 40 au début des années 70. Durant cette période, le gouvernement yougoslave consacrait ses efforts à redynamiser le secteur de Belgrade centre en restaurant la gare historique bâtie au XIXe siècle, jugée tout à la fois plus prestigieuse et plus proche de la Save – donc susceptible de desservir Novi Beograd. Toutefois, l’installation militaire alliée connut une seconde vie lorsque les autorités décidèrent que ce terminal pourrait servir leur projet d’extension de la capitale vers le sud, tandis que la gare principale donnait de graves signes de saturation.
Un projet monumental et dispendieux fut alors mis… sur les rails, afin, selon ses promoteurs, de « subvenir à tous les besoins de Belgrade jusqu’à la fin du XXIe siècle ! » Les ingénieurs chargés de la conception planifièrent donc leurs installations pour un trafic de 10 000 personnes par heures – des installations à mettre en service sous dix-huit mois, et dotées d’un magnifique toit en forme d’ailes, comme un symbole de liberté et de paix. On s’en doute, cette ambition – à laquelle les inquiétudes relatives à la “jeune garde” du gouvernement n’étaient sûrement pas étrangères – souleva plus d’un doute parmi les esprits sérieux. Il fallut sept heures et demie de débats fort animés pour que le conseil chargé d’entériner le démarrage des travaux puisse finalement trancher !
Lancé officiellement le 1er janvier 1978, le chantier connut déboires techniques, malfaçons issues de la précipitation et retards financiers, les ratés de l’autogestion titiste et la hausse du prix du pétrole se combinant pour ralentir puis finalement arrêter les travaux. Après une décennie d’hésitation, la construction reprit en 1990, sur la base d’un projet simplifié… mais toujours inachevé en 1995, faute de fonds et dans le contexte de la désintégration yougoslave ! Par une curieuse ironie de l’histoire, ce fut finalement une entreprise hongroise, la Trigranit, qui acheva ce chantier vieux de trente ans – et encore, grâce à un financement du Koweit ! Et pour expliquer les difficultés rencontrées, le Serbe moyen ne se priva pas, à l’époque – et avec quelque mauvais esprit – d’accuser les Britanniques…
Officiellement inaugurée par le Premier ministre serbe Aleksandar Vučić en 2008, la gare de Savski Venac est certes abondamment utilisée… mais ce n’est toujours pas, hélas, le “hub” prestigieux promis par ses premiers promoteurs – la faute à sa conception partiellement obsolète (il n’a jamais été prévu de quais de déchargement pour les voitures !), à sa position désormais séparée du centre-ville par une autoroute, à sa desserte par une unique ligne de tramway et surtout à son manque d’installations de traitement du fret.
Il est question aujourd’hui de fonder une nouvelle gare à Zemun (derrière Novi Beograd) pour résoudre enfin les difficultés persistantes de la capitale. Le Koweït ne semblant pas intéressé, le regard de Belgrade s’est tourné vers la Chine – d’aucuns trouvent d’ailleurs une curieuse ressemblance entre le projet et le West Kowloon Terminus de Hong-Kong !
Face à ce chaos, et tel un symbole de sérénité, la gare historique, elle, est longtemps restée en service, ayant été restaurée presque à l’identique entre 1945 et 1953, avec un véritable souci de fidélité à l’originale – de fait, seules manquent les deux tours de la rue Karađorđeva, disparues à jamais dans les flammes de la guerre. Définitivement fermée en 2013 – une décision qui fit l’objet de vives critiques pour les raisons évoquées plus haut, au point que le président de l’Académie d’architecture de Serbie, Bojan Kovačević, parla d’un véritable « viol de Belgrade » – c’est de nos jours un musée consacré essentiellement au gouvernement du maréchal Tito, et dans lequel est préservé son fameux “Train Bleu”. »
(Didier Lecomte, L’Europe de l’Est vue du Rail, Editions du Rail, 2017)

Et une obstination de fourmis !
Athènes (GQG du 18e GAA)
– Pendant que la neige continue de paralyser les mouvements sur le front, les généraux Montgomery, Spiliotopoulos et Béthouart font le point sur les renforts envoyés par le Mediterranean Command vers Athènes et Salonique. Le général britannique semble satisfait : « Selon les chiffres que vous nous présentez, nous devrions être largement à même de remplumer la totalité de nos forces pour Plunder et ses deux petits camarades. Nous allons donc pouvoir frapper où il faut et comme il faut ! Les Huns ne comprendront pas ce qui va leur arriver ! »
Face à lui, le général grec n’a pas souvent l’occasion de voir son chef de bon humeur – il en profite pour avancer ses pions. « Effectivement, mon général. Et je remarque même que nos ports disposent de marges de manœuvre plus que confortables qui pourraient permettre le débarquement de matériel supplémentaire. Ne pourrait-on envisager de former une ou deux nouvelles divisions grecques ? »
La réponse tombe du tac au tac : « Je crains fort, cher ami, qu’il nous faille d’abord être assurés de la collaboration des deux corps grecs à “Véritable” ! »
Pressentant que la conversation peut dégénérer en un nouvel échange aigre-doux, Antoine Béthouart prend sur lui de changer de sujet – mieux vaut trouver un point sur lequel tout le monde est d’accord. L’Albanie et le Kosovo, au hasard ! « Avant de créer des unités supplémentaires, il me semble préférable d’utiliser au mieux celles dont nous disposons. Notre logistique ne nous permet pas encore un effectif pléthorique… Dans cette optique, mon général, ne serait-il pas pertinent de coordonner la prochaine avancée du 2e CA grec avec celle de l’ANZAC, afin de fermer complètement notre flanc et la région d’Ivanjica à une éventuelle infiltration ennemie ? »
C’est une proposition de bon sens, qui recueille l’approbation générale. Plus vite les forces alliées se seront extraites de la gangue albano-kosovare où elles se trouvent, plus vite elles pourront frapper l’ennemi ! « La campagne prochaine, voilà ce qui doit occuper chaque parcelle de notre esprit » conclut le Français in petto. A lui de s’en assurer.

Pèlerinage païen
Wolfsschanze (Rastenburg)
– Contrairement à ce qu’affirme la propagande du NDH (qui couvre d’ailleurs beaucoup plus l’événement que celle du Reich), ce n’est pas à Berlin que Pavelic va rencontrer Hitler, mais bien à la Tanière du Loup. Les deux hommes se sont déjà entretenus à trois reprises – ils se connaissent donc relativement bien, du moins selon les standards des hommes d’Etat. Toutefois, le Poglavnik et le Führer – deux titres très similaires, chef, guide… – s’ils ont évidemment partie liée dans le conflit, n’en ont pas moins des vues différentes sur ce que doit devenir la Croatie.
Pour Ante Pavelic, la cause est simple : à présent qu’il existe, l’Etat indépendant de Croatie a vocation à devenir la puissance dominante et expansionniste des Balkans, détruisant le pouvoir arbitraire et centralisateur de Belgrade. Né d’une réaction anti-impériale principalement portée par la diaspora croate (1), le mouvement indépendantiste croate n’était pourtant pas, au départ, opposé au projet yougoslave, qui était jugé pertinent par bien des intellectuels de Zagreb – dans la mesure où il permettait notamment de se détacher de l’empire austro-hongrois. On parlait alors d’un mouvement dit “illyriste”, du nom de l’antique province romaine, autrement plus pacifique que ses avatars ultérieurs.
Hélas, le radicalisme des idéologues serbes et slovènes – au premier rang desquels on trouvait Jernej Kopitar et Vuk Stefanović Karadžić – avait conduit les principaux promoteurs de l’union des Slaves du Sud à considérer le peuple croate lui-même comme une simple émanation de leurs propres cultures, refusant d’admettre qu’il possédait sa propre langue (2), ou même qu’il existât une nation croate. De leur point de vue, la Croatie était donc bel et bien vouée à être absorbée par la Yougoslavie dirigée par Belgrade, et certainement pas à obtenir un quelconque statut autonome.
Un courant de pensée beaucoup plus revendicatif était alors apparu en réaction à cet échec de la convergence serbo-croate : le mouvement “droitiste”, farouchement indépendantiste et prétendant à l’héritage du défunt royaume de Croatie. Ce dernier revendiquait un état propre, qui inclurait toute la Bosnie-Herzégovine jusqu’à la Drina au titre des “terres historiques croates”, et niait à son tour la réalité du peuple serbe, considéré comme une simple désignation géographique – « des Croates convertis à l’orthodoxie et parlant une variante du chtokavien » – et non comme une nationalité. Ante Starčević, le père de la Nation croate, fut le fondateur de cette idéologie, à laquelle il tenta de faire prendre corps en appuyant Vienne contre Budapest.
Ante Pavelic se situe bien sûr dans la ligne du mouvement droitiste et de Starčević. Il a simplement ajouté à son héritage spirituel une violence systématique, un rejet des idées républicaines et une forte intolérance religieuse. D’ailleurs, s’il revendique en Starčević la figure du Père, il n’a, en réalité, qu’une très vague idée de sa pensée (3) – hormis évidemment sa proposition de créer une Légion nationale Croate. Au fond, Pavelic est bien une brute, préoccupé avant tout par la formation puis la défense d’un grand état croate, sans jamais s’être jamais réellement intéressé aux moyens de le faire vivre. Dans cette optique, imitant l’attitude de son maître auprès des Autrichiens, il est prêt à tout pour complaire au Führer, y compris à devenir son allié le plus sincère et le plus loyal – pourvu qu’il lui donne des terres et des armes.
Face à lui, Hitler apparaît, étonnamment, comme plus mesuré ! En effet, pour lui, la Croatie est une énigme : une nation de Slaves, qui s’avère plus fiable et énergique que les fascistes italiens descendants des Romains ! Certes, voilà des années que Pavelic prétend dans ses écrits que les Croates sont d’origine gothique, donc aryenne… mais cette fumisterie dont même les Bosniaques se sont prévalus ne convainc personne, même pas les théoriciens raciaux les plus mystiques du Reich. Pourtant, les points de convergence sont là, et ils sont indéniables : même ardeur au combat, même application dans la résolution du problème juif… même dédain des vieux esprits et des défaitistes ! Pavelic ne serait-il pas, à sa façon, du bois dont on fait les guides des peuples slaves ? Et ne serait-il pas possible de germaniser un jour ces peuples ? [Hitler aurait notamment déclaré : « En parlant encore des Croates, je suis attiré par l’idée, du point de vue ethnique, de les germaniser. D'un point de vue politique, toutefois, cette idée n'est pas réalisable. »] La Croatie pourrait ainsi devenir le premier état-vassal, le premier Sujet du Reich !
Autant dire que, malgré les circonstances et les préjugés raciaux, il y a peut-être une place dans la Nouvelle Europe pour la Croatie – si le Poglavnik joue finement ses cartes. Le voici qui s’avance et salue son protecteur, le bras tendu. Il arbore à son cou la grand-croix de l’Ordre de l’Aigle Allemand – une flatterie d’autrefois qu’il ressert à son modèle. Hitler est rassuré – en ces temps d’épidémie de trahison, la Croatie parait décidément bien gouvernée !
………
Deux heures plus tard, quand Pavelic ressort de la pièce, tout est arrangé. Les difficultés soulevées par Glaise-Horstenau et ce Neubacher sont des balivernes colportées pour lui nuire, par des incompétents qui n’ont même pas su voir la duplicité des Serbes de Nédic ! Les revers passagers de son armée sont dus à des trahisons ou à des incompétents qui seront chassés sous peu – comme Slavko Kvaternik et son fils le furent jadis. D’ailleurs, la Heer elle-même ne vient-elle pas d’admettre la valeur du combattant croate en rassemblant ses trois divisions en un corps d’armée officieux, qui tient tout le Monténégro et auquel il ne manque guère qu’un chef ? La conclusion du Poglavnik est simple : « Donnez à la Croatie les terres qui lui reviennent, et elle les défendra avec toutes les armes que vous voudrez bien lui fournir ! »
Hitler est aujourd’hui confiant en la valeur de ces “Slavo-Goths” – tout comme il a confiance en l’arrivée prochaine d’armes-miracles qui renverseront le cours du conflit. Face à une telle énergie – qu’il ne trouve plus guère chez son ami Mussolini – il paraît séduit. « Nous allons vous donner la chance de montrer la bravoure de votre peuple, Pavelic. Vous voulez construire quelque chose à partir de presque rien : une lourde tâche comparée à la mienne, qui était simplement de rendre à l’Allemagne sa grandeur. Une tache presque insurmontable même, mais qui attire ma sympathie. Je vais donc ordonner que l’on vous donne l’autorité et les moyens pour défendre toutes les terres que vous revendiquez. Peut-être avec l’aide de la SS. Mais, je vous avertis, ne me décevez pas ! Pour vous comme pour moi, il ne saurait y avoir de capitulation : les Serbes seraient trop heureux de vous faire un sort, comme celui que les Russes me promettent. J’ai souvent été généreux – cela m’a rarement été payé de retour. Alors montrez-moi que vous valez mieux que les Hon… que les autres Slaves ! »
Le Poglavnik triomphe ! Il a arraché au Reich le droit de défendre la Bosnie-Herzégovine pour la gloire du NDH et en prévision de son inévitable annexion – que les Italiens lui avait jadis promise. Après avoir claironné son succès devant ses caméras, il s’en retourne vers son train, laissant aux membres de sa suite – dont Mile Budak, Josip Cabas, le général Vladimir Kren ou le ministre de l’économie Lovro Šušić – le soin de négocier pour lui les détails de cette alliance…

Crise de nerfs serbe
Palais Blanc (domaine royal de Dedinje, Belgrade)
– Voilà maintenant trois jours que le souverain de Yougoslavie se tient coi dans sa demeure, renvoyant une sombre image de paralysie et d’hésitation. Il faut pourtant que Pierre II prenne une décision – comment prétendre diriger la guerre quand on n’arrive pas à diriger son propre gouvernement ?
Finalement, après être passé par toutes les phases du deuil quant à son dangereux projet, le Karađorđević se comporte en homme d’état – l’hérédité, sans doute : il recule et rassemble. Dans un long communiqué quelque peu verbeux diffusé par la radio et l’embryon de presse écrite du pays, il réaffirme « [son] attachement et [son] amour envers ses sujets croates, qui ont les mêmes droits, donc les mêmes devoirs que les autres citoyens du Royaume. Même si certains d’entre eux ont pu être tentés un instant par la funeste aventure de Pavelic, nombreux sont ceux qui lui ont désormais tourné le dos et luttent contre lui. » Quant aux Croates de retour d’exil, il en est effectivement qui ont manqué de lucidité envers l’action de certains de leurs compatriotes. Néanmoins, « le temps de la mascarade est passé – chacun sait désormais dans quel camp se trouvent la Justice et le Droit. »
En conclusion, le roi de Yougoslavie précise que « compte tenu des contraintes du temps de guerre, [il se voit] contraint de refuser pour l’instant les démissions de Messieurs Krnjević et Šutej, et ce jusqu’à ce que les équilibres nécessaires à la victoire finale aient été définis. Un remaniement ministériel suivra à ce moment. »
Pour l’instant, les deux ministres croates sont bien les meilleurs et les plus fiables profils disponibles, sauf à remettre en cause l’équilibre ethnique du gouvernement. Les laisser partir aurait envoyé un très mauvais signal, prouvant ainsi la justesse de leur geste. En serviteurs dévoués, ils attendront donc un peu… « Le temps qu’on trouve des Croates honnêtes ! » pestent certains au palais. En vérité, songe sans doute Pierre II, le temps de s’être entretenu avec Winston Churchill, comme c’est prévu le 12 février prochain.
Et – peut-être – le temps, aussi, de trouver un Premier ministre honnête. Car l’affaire de la Saint-Sava (c’est ainsi que la postérité la baptisera) est mauvaise pour tout le monde. Pour Pierre, bien sûr, qui subit les dégâts de sa manœuvre avortée sans en retirer les bénéfices attendus. Pour les Croates également, qui sont une fois encore montrés du doigt et se voient désormais considérés par les membres les plus radicaux de l’Armée comme des éléments douteux. Pour Jovanović enfin, qui a juste gagné du temps et dont les dénégations n’ont pas convaincu tout le monde – à commencer par Juraj Krnjević, qui le voit désormais comme un allié. Le gouvernement yougoslave n’a pas volé en éclats, il s’est simplement divisé en blocs antagonistes.

Les Balkans compliqués…
Manœuvres croates, réflexions alliées
Marseille
– En accord avec Londres, mais sans pour autant avoir informé Eden en détails, le ministère des Affaires étrangères entérine la non-pertinence des propositions actuelles émise par la conjuration de Mladen Lorković. Les Britanniques, et notamment le SOE, se placent donc en retrait des pourparlers en cours, qui n’ont pour l’heure pas d’utilité.
Toutefois, les services secrets français ne sont pas complètement de cet avis. Avec l’accord de Léon Blum et de la Présidence du Conseil, ils décident de garder le contact avec le HSS via Budapest et Branko Benzon, en comptant sur les bons offices du vice-consul Carl Lutz. Evidemment, il n’est toujours pas question de reconnaitre l’Etat Indépendant de Croatie ou de définir la nature de la Yougoslavie d’après-guerre… mais la moindre possibilité d’écourter le conflit ou de limiter le bain de sang qui s’annonce en affaiblissant le NDH, si peu que cela puisse être, paraît la bienvenue.
Cette inflexion de la position française par rapport à la britannique ne passera pas inaperçue auprès des comploteurs croates. Toutefois, ces derniers en tireront les mauvaises conclusions, en pensant apercevoir entre les Alliés une faille susceptible d’être exploitée. Quant à l’AVNOJ, qui n’a pas les moyens – mais pas non plus les préventions – des Occidentaux, elle poursuit son travail de sape de l’état de Pavelic, dont elle cherche encore à estimer précisément la solidité.

Notes
1- Citons parmi les précurseurs le Mouvement illyrien de renaissance nationale croate de Ljudevit Gaj, au XIXe siècle.
2- Sans entrer dans les considérations linguistiques complexes des Balkans, rappelons simplement ici que, sur les trois dialectes qui forment la langue croate, deux (le chtokavien et le kaïkavien, majoritaire) sont parlés respectivement en Slavonie (donc en Slovénie) et parmi les populations serbes de Bosnie. Le troisième, le tchakavien, qui fut la langue officielle du défunt royaume croate, est parlé essentiellement en Istrie et le long de la côte adriatique.
3- Ainsi, l’Oustachi Ante Moškov précisa un jour que Pavelic lui avait avoué « n’avoir jamais lu une seule œuvre de Starčević, mais se sentir néanmoins starčevićien, sans en avoir fait l’étude ». Précisons toutefois que Josip Frank, le fondateur du Parti HCSP – le prédécesseur du HSP de Pavelic, appelé à devenir l’organisation terroriste Ustaša, Hrvatska revolucionarna organizacija – était un compagnon de Starčević, réputé plus homme d’action que de mots.
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Anaxagore



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MessagePosté le: Sam Mai 11, 2019 15:27    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Phleps, qui réclamait un soutien blindé pour la tâche qu’il s’attribuait, obtint le renfort d’un modeste bataillon de chars français de prise – pour la plupart des Somua S-35 ou des Hotchkiss H-39. Au côté des divers Semovente du 105. SS-Sturmgeschutz Abteilung, ces véhicules allaient connaitre une peu glorieuse fin de carrière face à un adversaire pour le moins inattendu !


Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... bon ce n'est pas la première panzer et des Tiger mais le matériel est... presque flambant neuf... enfin il a moins de dix ans et les Sevomente ont même de bons canons, excellent matériel italien !Avec ce superbe matériel, vous pourrez surement atteindre... Vienne, à reculons ! Whistle

Citation:
Né d’une réaction anti-impériale principalement portée par la diaspora croate (1), le mouvement indépendantiste croate n’était pourtant pas, au départ, opposé au projet yougoslave, qui était jugé pertinent par bien des intellectuels de Zagreb – dans la mesure où il permettait notamment de se détacher de l’empire austro-hongrois. On parlait alors d’un mouvement dit “illyriste”, du nom de l’antique province romaine, autrement plus pacifique que ses avatars ultérieurs.
Hélas, le radicalisme des idéologues serbes et slovènes – au premier rang desquels on trouvait Jernej Kopitar et Vuk Stefanović Karadžić – avait conduit les principaux promoteurs de l’union des Slaves du Sud à considérer le peuple croate lui-même comme une simple émanation de leurs propres cultures, refusant d’admettre qu’il possédait sa propre langue (2), ou même qu’il existât une nation croate. De leur point de vue, la Croatie était donc bel et bien vouée à être absorbée par la Yougoslavie dirigée par Belgrade, et certainement pas à obtenir un quelconque statut autonome.
Un courant de pensée beaucoup plus revendicatif était alors apparu en réaction à cet échec de la convergence serbo-croate : le mouvement “droitiste”, farouchement indépendantiste et prétendant à l’héritage du défunt royaume de Croatie. Ce dernier revendiquait un état propre, qui inclurait toute la Bosnie-Herzégovine jusqu’à la Drina au titre des “terres historiques croates”, et niait à son tour la réalité du peuple serbe, considéré comme une simple désignation géographique – « des Croates convertis à l’orthodoxie et parlant une variante du chtokavien » – et non comme une nationalité. Ante Starčević, le père de la Nation croate, fut le fondateur de cette idéologie, à laquelle il tenta de faire prendre corps en appuyant Vienne contre Budapest


Résumons... Pour Les Serbes, les Croates n'existent pas (ce sont des Serbes bizarres et inférieurs)... Pour les Croates, les Serbes n'existent pas ( ce sont des croates bizarres et inférieurs)... quant aux Bosniaques, ils sont au milieu et se prennent des coups...

Je vais discuter philo avec un mur, j'aurais probablement un débat plus ouvert qu'un face-à-face entre ses deux peuples qui ont réussis à nier leur existence réciproque alors qu'ils vivent à côté les uns les autres depuis quelques siècles.
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Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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demolitiondan



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MessagePosté le: Sam Mai 11, 2019 15:35    Sujet du message: Répondre en citant

On fait ce qu'on peut avec ce qu'on à ... tu sera surpris de leur destin par contre, je te le dis.

Pour le reste ... je dois avouer avoir déprimé en lisant tout ca - mais tu le résume d'une manière qui me fait éclater de rire. Merci à toi ! Et quant aux bosniaques, tu as bien compris que ce n'était pas fini pour eux !
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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Etienne



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MessagePosté le: Sam Mai 11, 2019 16:30    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Les ingénieurs chargés de la conception planifièrent donc leurs installations pour un trafic de 10 000 personnes par heures – des installations à mettre en service sous dix-huit mois

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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 08:52    Sujet du message: Répondre en citant

Bon sang ces balkans, une vraie macédoine dans le pire sens du terme! Netflix ou Amazon n'en voudrait pas comme scénario d'un feuilleton historique. Trop compliqué, délirant et déprimant!
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 09:55    Sujet du message: Répondre en citant

31 janvier
La campagne des Balkans
Contrôler le chaos
Vallée de Morinë (frontière albano-yougoslave)
– Après une semaine de marche au milieu de montagnes enneigées et hostiles, le 4e RST s’installe dans le triangle formé par trois localités : Morinë, Martinaj et Vërmicë – lesquelles marquent peu ou prou la frontière entre le Kosovo et l’Albanie. Les forces françaises se déploient dos à la Yougoslavie, dans une configuration permettant de faire face à une hypothétique infiltration de forces hostiles en provenance de l’Albanie – une précaution sémantique qui ne trompe personne.
Car bien plus que les armes des Partisans, le colonel Roux craint les ravages que la doxa collectiviste peut faire dans les esprits. On signale déjà plusieurs incidents de tentatives d’endoctrinement ou d’éducation politique… toutes fermement repoussées par les officiers en charge. Et puis, ses hommes sont pour la plupart de bons musulmans, que le communisme athée hérisse. Mais tout de même… Etait-il vraiment raisonnable de l’envoyer, lui et son unité coloniale, comme force d’interposition entre fascistes et communistes ? Les Français se sentent décidément bien esseulés et assiégés dans ce territoire qu’ils sont venus libérer, même avec le soutien des 155 mm du 107e RALCA. Heureusement, les Grecs de Charalambos Katsimitros ne sont pas très loin, vers Djakovica. L’hiver n’en risque pas moins d’être bien long.
………
Tirana – C’est dans ce contexte pesant que le général Jouffrault (192e DIA) signale à son supérieur Sylvestre Audet l’arrivée non annoncée des “corps-francs” de Dobroslav Jevđević, destinés à « appuyer fraternellement les forces alliées dans leur tâche de maintien de l’ordre en Yougoslavie ». Les forces alliées en question souhaitaient effectivement du renfort… mais pas vraiment de ce genre, une bande de miliciens douteux voire criminels, commandée par un chef de guerre, ci-devant député et ancien allié des Italiens fascistes.
Les autorités militaires de la 2e Armée, qu’elles soient françaises, tchèques ou même grecques ne peuvent que solliciter une fois encore, et en urgence, des instructions sur la manière de traiter ce dossier, qui menace d’ajouter du sel sur les plaies de la région. En effet, il paraît évident que les corps-francs en question ont leur manière bien à eux de maintenir l’ordre… et chacun peut se demander ce qui se passera quand ils arriveront au contact des ballistes, à Prizren – une région qu’ils occupent avec la complicité des forces alliées !
Un choix cornélien (un de plus !) s’offre donc à Audet et ses supérieurs : manquer à la parole donnée aux ballistes et risquer un bain de sang ? Ou se ranger au côté d’anciens collaborateurs avérés et s’opposer aux représentants du gouvernement d’un pays membre des Nations-Unies ? Représentants d’ailleurs eux-mêmes non dénués d’antécédents douteux… Pour l’instant, le général français est coincé – il ne peut que se rappeler avec amertume une expression locale évoquée naguère par MacLean au détour d’une conversation : « Il a un caractère d’Albanais : s’il trébuche sur une pierre, il lui tire dessus. » Oui mais moi, j’ai les godasses pleines de cailloux et je vais finir par me tirer dans les pieds ! lui répond aujourd’hui le Français.

A l’est, du nouveau
Calafat (frontière bulgaro-roumaine)
– Le Royal Engineer rend son premier rapport relatif à la mise en place d’un pont ferroviaire entre Roumanie et Bulgarie, destiné à conduire les trains jusqu’à Drobeta-Turnu Severin : la chose est faisable, c’est sûr, mais elle prendra du temps. Afin de franchir le “beau fleuve bleu”, les sapeurs de Sa Majesté proposent une structure en charpente métallique, « quelque chose de plus durable et plus lourd qu’un pont Bailey – mais pas moins efficace. »
Mais pour réaliser un tel ouvrage, il faudrait toutefois patienter plusieurs semaines – le temps que les moyens matériels (dont des barges venues de Grèce) et les matériaux soient rassemblés dans cette zone isolée de Bulgarie. Sans que le gain attendu soit gigantesque d’ailleurs… Entre Calafat et Drobeta-Turnu Severin (où se situe le premier pont en construction), il n’y a guère que 45 miles : inutile de faire des frais – surtout pour une installation vouée à péricliter dès le réseau yougoslave remis en service. Un pont-ponton lourd et routier suffira donc ici aussi ; ses jambes seront profondément ancrées dans lit du Danube par des ancres Kite. La circulation s’effectuera par transbordements, quitte à envoyer deux ou trois remorqueurs en amont pour échouer les blocs de glace descendant le fleuve et risquant de menacer la structure. De toute façon, ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque. Ainsi, les sapeurs de Sa Majesté vont faire du provisoire – il faudra encore longtemps avant qu’on trouve un vrai pont entre Roumanie et Bulgarie !
………
« Les autorités bulgares et roumaines ont inauguré aujourd’hui en fanfare le “New Europe Bridge”, entre Vidin et Calafat. Cet équipement, qui n’est que le second ouvrage d’art d’importance reliant les deux pays depuis le “Pont de l’Amitié” construit par les Soviétiques en 1954, a fait l’objet d’âpres négociations entre les gouvernements de ces deux nations qui ne s’apprécient guère – et ce sur tous les sujets : emplacement, financement, conception… C’est en fait un véritable serpent de mer, étudié depuis 1909, qui vient enfin d’aboutir sous la pression des événements et grâce à l’entremise de la Banque Européenne d’Investissement.
Au reste, les gouvernements en question n’avaient plus vraiment le choix. En effet, la desserte par ferries, réactivée dès l’effondrement des ouvrages provisoires mis en place par les Alliés durant la Seconde Guerre Mondiale, générait des temps d’attente absolument effroyables, qui n’ont fait qu’augmenter après le rétablissement des relations entre l’ex-Yougoslavie et les pays de l’ancien bloc soviétique. Il était très courant qu’un camion attende plus de six heures avant d’embarquer, puis doive patienter encore au moins autant à la douane sitôt le fleuve franchi !
Dans son discours d’inauguration de l’ouvrage, le Premier ministre de la République de Bulgarie, Aleksandar Malinov, a longuement évoqué « la levée des rideaux, la suppression des glacis, et la démolition des obstacles à la fraternité des peuples, à l’exemple des valeureux soldats alliés qui posèrent jadis un pont sur ce fleuve » – rappel émouvant des combats qui ravagèrent la région en 1943 et 1944.
On murmure toutefois, dans les milieux autorisés, que bien plus que la libre circulation des personnes, c’est celle des marchandises qui intéresse les promoteurs du projet. En effet, les milieux industriels locaux, soutenus par la City, jugeraient avec pragmatisme que l’Europe de l’Est sera sûrement à l’avenir un marché d’importance – que la Chine convoite d’ailleurs peut-être déjà. Et l’intervention d’Athènes, qui dispose de nombreuses cartes à jouer dans la bataille commerciale qui s’annonce, aurait apparemment été décisive pour l’aboutissement relativement rapide du chantier. En guise de preuves, de mauvais esprits affirment que certaines malfaçons, révélatrices d’une construction quelque peu précipitée, se seraient déjà fait jour dans la conception des pistes cyclables, la connexion du pont aux autoroutes ou même la tenue de son revêtement routier ! »
(Thierry Martel, Le Figaro (section International), éditions du 15 mai 2008)

Improvisations et conséquences
Kaposvár (Hongrie)
– Von Weichs n’a toujours pas retrouvé le sommeil, alors que lui et son Heeresgruppe restent bel et bien dans l’expectative quant au règlement de la “question hongroise”, comme les cercles autorisés l’appellent pudiquement. Evidemment, il a appris comme tout le monde – par la radio puis par l’OKW – les dernières nouvelles de Berlin sur la visite de Pavelic. Une annexion complète de la Bosnie par le NDH ? La belle affaire – ces idiots n’arrivent déjà pas à tenir seul leur pays dans ses frontières de 1941 ! Du coup, von Weichs a dû personnellement calmer les agitations de son aide de camp, qui voyait dans la décision du Guide suprême la confirmation de ses géniales intuitions.
Car enfin, les Croates ne sont pas assez stupides pour prétendre tenir seul la Bosnie ! Trois cents kilomètres de front avec, quoi… moins d’une douzaine de divisions, dont la moitié n’existent que sur le papier ? On lui a donc bel et bien collé une difficulté supplémentaire à gérer. Sauf évidemment, si on lui ordonnait de quitter la Bosnie… auquel cas, il ne serait plus responsable de son flanc droit. Mais pour l’instant, nul n’en sait quoi que ce soit. Ça ne serait pas la première fois que la radio annonce quelque chose qui ne se traduira jamais sur le terrain. Aussi, Maximilian von Weichs en reste à sa position de base – il lui faut des renforts. Point.
Ce point de vue, il l’explique longuement à l’Oberst von Freyend – venu l’informer et aussi peut-être le sonder quant à la réalité des armées croates. A l’état-major, tous ne sont pas aussi enthousiastes que le Führer quant aux forces de Pavelic : Glaise-Horstenau n’a de cesse de répéter qu’elles causent plus de soucis qu’elles ne rendent de services. Et au soir, l’OKW annonce finalement le transfert de la 181. ID (Hermann Fischer), actuellement en Norvège, vers le GA E.

Pèlerinage païen
Wolfsschanze (Rastenburg)
– Les chefs ayant parlé, il revient aux collaborateurs de mettre en musique leurs décisions. Les entrevues entre les responsables croates et allemands se multiplient, dans une politique désormais assumée de transfert de responsabilités.
Deux choses intéressent essentiellement les Allemands, comme le constatera assez rapidement le ministre des Affaires étrangères Mile Budak : la possibilité de déplacer la plus grande partie des Slovènes encore présent dans leur pays vers les terres de Bosnie attribuées au NDH et… les modalités de coopération pour la déportation des Résistants et des juifs vers l’Allemagne, afin qu’ils puissent servir comme main-d’œuvre forcée. « Si vous ne souhaitez pas les utiliser, laissez-nous ce soin ! » aurait même affirmé Ernst Kaltenbrunner dans un sourire, sans relever le fait que l’alliance entre une SS athée ou plus ou moins polythéiste et des catholiques fanatiques comme les Oustachis constitue une mauvaise farce.
Les autres négociateurs croates ont moins de chance : ignorant les états d’âme du régime Horthy, les ministres du Commerce et de l’Economie, Josip Cabas et Lovro Šušić, s’acharnent en vain à solliciter de la part des représentants nazis la renégociation des traités commerciaux inégalitaires signés en 1941 – et ce, évidemment, dans un sens défavorable aux Hongrois, qui n’ont qu’à payer pour Zagreb ! Leurs interlocuteurs, avec une malice subtile, décideront de réévaluer leurs demandes « à une date ultérieure, compte tenu de l’évolution rapide de la situation à Budapest ». Bien entendu, les Oustachis n’en sauront pas plus.
Finalement, pour les Croates, le plus gros succès de ce dernier jour d’entretiens est obtenu sur le plan militaire : Pavelic, agissant cette fois en tant que ministre de la guerre du NDH, a obtenu de la part de la SS et de la Heer la promesse d’une collaboration franche et loyale avec ses forces, après l’intégration officielle de ces dernières dans le dispositif de l’Axe. Pour ce faire, il est convenu que celles-ci seront regroupées dans une toute nouvelle Kroatia-Armee confiée à Slavko Štancer et incluant les trois divisions formées par la Heer, qui en seront bien sûr le fer de lance. Pour les autres troupes croates, Pavelic a obtenu la promesse de la livraison d’armes légères « de qualité » (mais déclassées) – pas davantage, les capacités des finances du Reich n’étant pas infinies.
A propos d’armes déclassées, Vladimir Kren repartira, quant à lui, avec l’assurance d’une livraison à la mi-mars de ses 22 Bf 109E, mais aussi de 30 Dornier 17 E, de 12 torpilleurs (!) Fieseler 167 anciennement destinés au Graf Zeppelin, ainsi que de trois douzaines d’avions d’entraînement, Bücker 131 Jungman et autres Saiman 200. On lui a même laissé espérer la cession d’appareils italiens capturés l’an dernier : 25 Fiat G.50, 6 Fiat CR.42, 12 Cant Z.1007 et 8 Fiat BR.20 ! Que la plupart de ces avions soient aujourd’hui plus à leur place dans un musée que face aux Alliés est évidemment un détail – l’important est de faire voler les couleurs de la Zrakoplovstvo Nezavisne Države Hrvatske !

Machinations serbes
Palais Blanc (domaine royal de Dedinje, Belgrade)
– Passé le psychodrame de la veille, et sur l’incitation des Occidentaux, le gouvernement royal relance ses négociations avec l’AVNOJ afin de définir un modus operandi pour les prochaines phases de la Libération de la Yougoslavie – ce qui pourrait ensuite permettre de parvenir, très hypothétiquement, à une forme d’union sacrée. Un geste minimal, destiné à complaire aux “grands” Alliés – « Si vous ne négociez pas avec Lorković, daignez au moins vous entendre avec Tito ! » Certes, la tâche est théoriquement plus aisée depuis que Draza Mihailovic est mort… mais elle n’en reste pas moins ardue et les négociations patinent – si le chef tchetnik n’est plus là pour exciter les passions, ses disciples sont encore bien vivants !
Toutefois, pour accélérer le mouvement, les Britanniques ont dans leur manche un nouvel atout, dont l’utilisation leur a été suggérée par le Département d’Etat : Ivan Šubašić, un ancien député du HSS mais surtout un fédéraliste qui fut le ban (gouverneur fédéral) de Croatie. Chassé de son poste en 1941, il a longtemps représenté la royauté aux Etats-Unis… mais il ne cache pas pour autant sa sympathie pour Tito et ses Partisans. Ce qui a lui d’ailleurs fait du tort – au moins autant que ses critiques récurrentes d’un gouvernement royal, qu’il considère désormais comme « éloigné des préoccupations réelles du peuple yougoslave, et fragmenté entre plusieurs tendances ». Šubašić est donc à présent sans affectation – mais il a déjà rencontré Tito, sur l’île de Vis, l’été dernier, à l’instigation des Franco-Anglais. Le courant entre les deux hommes était alors passé… Mais l’ancien ambassadeur yougoslave ne disposait alors d’aucun titre dont il pouvait se prévaloir !
C’est toujours le cas aujourd’hui – cela ne l’empêche pas de prendre langue avec nombre de personnalités de la région, avec la complicité des Américains. Pour les Occidentaux, l’homme est l’étoile montante de la politique yougoslave ; d’aucuns le verraient bien à la place de Momčilo Ninčić, ou même de Slobodan Jovanović. Mais pour cela, il faudrait d’abord que Pierre II accomplisse son remaniement en suivant les conseils de ses alliés !
On n’en est pas là à l’heure actuelle – et le ministre yougoslave des Affaires étrangères a bien d’autres préoccupations. Ainsi, à l’ambassadeur soviétique Viktor Plotnikov, venu présenter ses respects et s’enquérir des négociations en cours, il répond vertement : « Cela ne vous regarde plus vraiment désormais. Nous avons proposé à l’URSS l’amitié de huit millions de Serbes et vous l’avez refusée ! » Un avis fort peu diplomate, mais qui confirmera Moscou dans son opinion que, malgré les bravades des royalistes et les méthodes discutables des uns ou des autres, la partie ne se joue plus à Belgrade, mais bien à Athènes ou dans certaines grottes yougoslaves.

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Méthodes discutables
Belgrade –
« J’étais une fois encore en vadrouille avec mes lépreux sur les bords de la Save, non loin des lignes de cette 1ère Division yougoslave que je connaissais si bien auparavant. Je dis bien auparavant car, vers Ostružnica, j’avisai un curieux manège sur la rive du Danube : une jeep remorquant un camion rempli d’une cargaison étrange, hétérogène et multicolore, que personne ne semblait vouloir décharger. Curieux, je décidai d’aller voir de plus près, en compagnie de ma troupe.
Sur place, je trouvai une fois encore – et cela commençait à devenir franchement désagréable – le capitaine Živojin Lazović, des tout nouveaux corps-francs de l’Armée royale – des gens de sac et de corde dont le ralliement était évidemment opportuniste. Lazović rapportait, avec l’aide de ses hommes de l’ancien corps de Smederevo, un empilement de ce que j’identifiai aisément comme des cadavres, de nombreux cadavres, entassés comme des bûches sur le plateau d’un antique camion hongrois dont le moteur avait rendu l’âme. Pourquoi pareille mise en scène, aussi macabre et inhumaine ? Avec un sourire ravi de mon horreur, mon hôte me précisa qu’il s’agissait de ses « prises de la semaine ». En effet, le ravitaillement de son unité (et surtout son allocation d’armes et de munitions) était fonction de son efficacité – c'est-à-dire du nombre de tués dont elle pouvait se prévaloir. Le major Vranješević devait certainement évaluer tous ses subordonnés à cette même aune… Je me rappellerai toujours le mince ruisselet de sang qui coulait du plateau, alors que je faisais, à quelque distance, le tour de l’engin. Dessus, un empilement de chair en uniforme : Hongrois, Allemands, collaborateurs serbes… Quelques Croates aussi, et deux ou trois individus sans insigne visible. Lazović me suivait en commentant l’origine des corps, avant de terminer par : « En tout, 39 ennemis morts, plus un blessé. »
Un blessé ? Il pourrait peut-être m’informer sur les méthodes de mes bons amis serbes. « Où est-il ? » La réponse vint avec une sincérité inattendue et désastreuse : « Ah mais là-dedans ! Avec les autres ! »
On aurait pu m’annoncer qu’Athènes avait basculé dans la mer Egée que cela ne m’aurait pas fait un autre effet. Un homme vivant dans ce charnier ! « Là-dedans ? Où ça ? » « Oh, je n’en sais rien en vérité – au fond, vers la droite, je crois. Il faudrait le chercher… » Le tout avec un œil goguenard et sur un ton de défi parfaitement clair – mais j’avais déjà pataugé dans la mort à Crveni Krst. Et je l’ai cherché, malgré les préventions de Dennoyeur, qui craignait un piège, une maladie, une mort idiote d’un coup de baïonnette… que sais-je encore. Sous les regards silencieux et peut-être amusés d’une foule de miliciens et de mes hommes, qui, eux, gardaient le silence. Il me fallut dix minutes de recherches dans la puanteur et les mouches avant de réussir à extraire un soldat hongrois – peut-être un déserteur, dans ce secteur – gémissant de douleur, avec une balle dans le poumon. Je le soulevai d’un effort violent et le descendis du camion – un brancard mis en place par mes lépreux attendait déjà, sans que je l’eus demandé. Ce fut le seul aspect positif de cet épisode écœurant.
Le Hongrois emporté, j’avais dépassé le stade de la colère pour atteindre celui de la rage pure. Mon uniforme maculé comme un tablier de boucher, j’attrapais virilement Dennoyeur par l’épaule : « Dites-moi, caporal, vous parlez bien serbo-croate ? » - « Euh, oui, au moins aussi bien que vous, mon capitaine, et peut-être même un peu mieux. » Je le poussai en avant vers Lazović, qui m’observait avec curiosité, en lançant « Parfait ! Vous allez traduire ma pensée, je crains de perdre mes mots… Et surtout, ne déformez en aucune façon ce que je vais dire. »
Suivit une longue énumération jetée à la face du milicien, traduite au fur et à mesure par mon caporal, d’une voix parfois un peu étranglée mais qui resta néanmoins ferme jusqu’au bout, je dois le reconnaître. Il fut successivement question de la profession de la mère de Lazović, de l’orientation sexuelle de son père, de l’intéressant résultat du croisement que constituait sa fratrie, du respect que m’inspirait sa Nation et de bien d’autres choses encore, en des termes que la morale réprouve vraisemblablement aujourd’hui – mais certainement pas hier. Au sommet de ma harangue, j’entrepris même de déboutonner mon pantalon pour lui proposer de comparer nos virilités respectives, histoire de voir qui de nous deux tenait plus de l’homme, et qui de la femme… ou de l’animal.
Je n’en eus pas l’occasion – le Serbe, rendu furieux par mes insultes, sortit un poignard qu’il pointa sur ma poitrine. Mais cela ne m’effrayait plus – je fis un pas vers sa lame en hurlant (en français) : « Mais tue-moi donc, raclure ! Ça ne te fera qu’un assassinat de plus ! » Un long silence menaçant s’installa. Dennoyeur me considérait avec des yeux aussi ronds que ses lunettes. Achraf, d’un geste bizarrement mécanique, prit son fusil à la main. Un geste rapidement imité par tous, Serbes comme Français. En revanche, nul ne regardait Augagneur, qui restait nonchalamment appuyé contre un arbre – le doigt sur la détente de son pistolet-mitrailleur accroché à son épaule et déjà pointé dans la direction des Serbes…
Je sondai l’âme du capitaine Lazović au plus profond de ses yeux. Et je le vis clairement hésiter. J’aime à penser que ce fut ma détermination qui le fit reculer – même si ce fut beaucoup plus probablement la certitude que les pires ennuis s’abattraient sur lui et sa troupe d’assassins s’il portait atteinte à ma personne. Il rengaina son arme, cracha son mépris sur le sol et s’éloigna à reculons, sans me quitter des yeux. Quand lui et ses hommes eurent disparu, Augagneur vint vers moi avec le sourire tranquille d’un pilier de comptoir après une beuverie : « Hé ben mon capitaine ! Je vous prenais pour un tendre, mais là… franchement, respect ! » Une maigre consolation. »


L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Famine et ennui
Ljukovo (Serbie)
« J’avais beau réfléchir, je ne trouvais aucune raison d’être satisfait du mois que nous venions de vivre. Il avait été partagé entre l’ennui, la frustration et même la faim. Le ravitaillement n’arrivait qu’épisodiquement jusqu’à nous, achevant de tendre les relations au sein de notre groupe – lequel ne restait soudé que sous la pression des accrochages intermittents lors desquels nous affrontions des irréguliers serbes. Ces derniers semblaient d’ailleurs comprendre qu’ils avaient affaire à forte partie ; plus d’une fois, nous les vîmes détaler comme des lapins face à notre petite troupe.
En ces soirs d’hiver, il fallait bien convenir que ma discipline, comme celle de mes quatre camarades, se relâchait quelque peu. Au coin du feu, Kurt parlait avec émotion des gâteaux chinois qu’il avait dégustés jadis – « Des gâteaux bébés oies, creux et en pâte de riz soufflé ! ». Mais je préférais des plaisirs plus proches de nous – une bouteille de Pálinka à la main, je portai un triple toast autoritaire et désabusé à la Victoire : « Lève ton verre ! Lève ton verre ! Lève ton verre ! » Boire, je ne voyais plus que ça à faire, dans ce trou oublié des dieux et même de la Dame. »
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Anaxagore



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 10:21    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Méthodes discutables
Belgrade –
« J’étais une fois encore en vadrouille avec mes lépreux sur les bords de la Save, non loin des lignes de cette 1ère Division yougoslave que je connaissais si bien auparavant. Je dis bien auparavant car, vers Ostružnica, j’avisai un curieux manège sur la rive du Danube : une jeep remorquant un camion rempli d’une cargaison étrange, hétérogène et multicolore, que personne ne semblait vouloir décharger. Curieux, je décidai d’aller voir de plus près, en compagnie de ma troupe.
Sur place, je trouvai une fois encore – et cela commençait à devenir franchement désagréable – le capitaine Živojin Lazović, des tout nouveaux corps-francs de l’Armée royale – des gens de sac et de corde dont le ralliement était évidemment opportuniste. Lazović rapportait, avec l’aide de ses hommes de l’ancien corps de Smederevo, un empilement de ce que j’identifiai aisément comme des cadavres, de nombreux cadavres, entassés comme des bûches sur le plateau d’un antique camion hongrois dont le moteur avait rendu l’âme. Pourquoi pareille mise en scène, aussi macabre et inhumaine ? Avec un sourire ravi de mon horreur, mon hôte me précisa qu’il s’agissait de ses « prises de la semaine ». En effet, le ravitaillement de son unité (et surtout son allocation d’armes et de munitions) était fonction de son efficacité – c'est-à-dire du nombre de tués dont elle pouvait se prévaloir. Le major Vranješević devait certainement évaluer tous ses subordonnés à cette même aune… Je me rappellerai toujours le mince ruisselet de sang qui coulait du plateau, alors que je faisais, à quelque distance, le tour de l’engin. Dessus, un empilement de chair en uniforme : Hongrois, Allemands, collaborateurs serbes… Quelques Croates aussi, et deux ou trois individus sans insigne visible. Lazović me suivait en commentant l’origine des corps, avant de terminer par : « En tout, 39 ennemis morts, plus un blessé. »
Un blessé ? Il pourrait peut-être m’informer sur les méthodes de mes bons amis serbes. « Où est-il ? » La réponse vint avec une sincérité inattendue et désastreuse : « Ah mais là-dedans ! Avec les autres ! »
On aurait pu m’annoncer qu’Athènes avait basculé dans la mer Egée que cela ne m’aurait pas fait un autre effet. Un homme vivant dans ce charnier ! « Là-dedans ? Où ça ? » « Oh, je n’en sais rien en vérité – au fond, vers la droite, je crois. Il faudrait le chercher… » Le tout avec un œil goguenard et sur un ton de défi parfaitement clair – mais j’avais déjà pataugé dans la mort à Crveni Krst. Et je l’ai cherché, malgré les préventions de Dennoyeur, qui craignait un piège, une maladie, une mort idiote d’un coup de baïonnette… que sais-je encore. Sous les regards silencieux et peut-être amusés d’une foule de miliciens et de mes hommes, qui, eux, gardaient le silence. Il me fallut dix minutes de recherches dans la puanteur et les mouches avant de réussir à extraire un soldat hongrois – peut-être un déserteur, dans ce secteur – gémissant de douleur, avec une balle dans le poumon. Je le soulevai d’un effort violent et le descendis du camion – un brancard mis en place par mes lépreux attendait déjà, sans que je l’eus demandé. Ce fut le seul aspect positif de cet épisode écœurant.
Le Hongrois emporté, j’avais dépassé le stade de la colère pour atteindre celui de la rage pure. Mon uniforme maculé comme un tablier de boucher, j’attrapais virilement Dennoyeur par l’épaule : « Dites-moi, caporal, vous parlez bien serbo-croate ? » - « Euh, oui, au moins aussi bien que vous, mon capitaine, et peut-être même un peu mieux. » Je le poussai en avant vers Lazović, qui m’observait avec curiosité, en lançant « Parfait ! Vous allez traduire ma pensée, je crains de perdre mes mots… Et surtout, ne déformez en aucune façon ce que je vais dire. »
Suivit une longue énumération jetée à la face du milicien, traduite au fur et à mesure par mon caporal, d’une voix parfois un peu étranglée mais qui resta néanmoins ferme jusqu’au bout, je dois le reconnaître. Il fut successivement question de la profession de la mère de Lazović, de l’orientation sexuelle de son père, de l’intéressant résultat du croisement que constituait sa fratrie, du respect que m’inspirait sa Nation et de bien d’autres choses encore, en des termes que la morale réprouve vraisemblablement aujourd’hui – mais certainement pas hier. Au sommet de ma harangue, j’entrepris même de déboutonner mon pantalon pour lui proposer de comparer nos virilités respectives, histoire de voir qui de nous deux tenait plus de l’homme, et qui de la femme… ou de l’animal.
Je n’en eus pas l’occasion – le Serbe, rendu furieux par mes insultes, sortit un poignard qu’il pointa sur ma poitrine. Mais cela ne m’effrayait plus – je fis un pas vers sa lame en hurlant (en français) : « Mais tue-moi donc, raclure ! Ça ne te fera qu’un assassinat de plus ! » Un long silence menaçant s’installa. Dennoyeur me considérait avec des yeux aussi ronds que ses lunettes. Achraf, d’un geste bizarrement mécanique, prit son fusil à la main. Un geste rapidement imité par tous, Serbes comme Français. En revanche, nul ne regardait Augagneur, qui restait nonchalamment appuyé contre un arbre – le doigt sur la détente de son pistolet-mitrailleur accroché à son épaule et déjà pointé dans la direction des Serbes…
Je sondai l’âme du capitaine Lazović au plus profond de ses yeux. Et je le vis clairement hésiter. J’aime à penser que ce fut ma détermination qui le fit reculer – même si ce fut beaucoup plus probablement la certitude que les pires ennuis s’abattraient sur lui et sa troupe d’assassins s’il portait atteinte à ma personne. Il rengaina son arme, cracha son mépris sur le sol et s’éloigna à reculons, sans me quitter des yeux. Quand lui et ses hommes eurent disparu, Augagneur vint vers moi avec le sourire tranquille d’un pilier de comptoir après une beuverie : « Hé ben mon capitaine ! Je vous prenais pour un tendre, mais là… franchement, respect ! » Une maigre consolation. »




Cela me rappelle furieusement un passage de la série anglaise "Warrior" sur la guerre en Yougoslavie.
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demolitiondan



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 12:00    Sujet du message: Répondre en citant

J'assume mes inspirations cher ami ! Elles sont loin d'être fictionnelles hélas.
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Anaxagore



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 13:54    Sujet du message: Répondre en citant

Effectivement, "Warrior" était à peine fictionnel et largement inspiré des témoignages des soldats britanniques.
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Imberator



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 15:23    Sujet du message: Répondre en citant

Question de terrien :

Citation:
Un pont-ponton lourd et routier suffira donc ici aussi ; ses jambes seront profondément ancrées dans lit du Danube par des ancres Kite.

C'est quoi des ancres Kite ?
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demolitiondan



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 15:28    Sujet du message: Répondre en citant

Des ancres de mer type 'Cerf-Volant'. Très utilisées dans les Mulberries par exemple.
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Archibald



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 15:29    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Effectivement, "Warrior" était à peine fictionnel et largement inspiré des témoignages des soldats britanniques.


dire que je bosses avec des mécanos croates assez vieux pour avoir vécu "ça"... on y pensait l'autre jour avec les 2 - 3 autres français de la boite...
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"Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État" (De Gaulle à propos d'Albert Lebrun, 1944).
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"La Meuse, ça ne m'intéresse pas" Gamelin à Corap, mars 1940.
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Anaxagore



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MessagePosté le: Dim Mai 12, 2019 15:33    Sujet du message: Répondre en citant

Au Lycée, mon prof d'histoire géo avait épinglé au mur un plan de Sarajevo avec les positions serbes autour, et il plantait des épingles rouges aux endroits où des journalistes et des avaient été abattus par des sniper.
A chaque fois que l'on parle de cette région, je repense à ça et à cette chanson de Damien Saez : " Sauver cette étoile"...
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