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La Guerre dans un Musée
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 13:50    Sujet du message: La Guerre dans un Musée Répondre en citant

En guise d'intermède, par Démolition Dan (et malgré son pseudo !)…
un peu d'Art dans un monde de Brutes.


Annexe D G3

La guerre dans un musée
Florence à l’épreuve du Second Conflit Mondial

(Recueil d’une série d’articles de Robert Stan Pratsky parus dans la revue Histoire de l’Art pour le cinquantenaire de la Libération de Florence)

« Il faut des monuments aux cités de l'homme ; autrement où serait la différence entre la ville et la fourmilière ? » (Victor Hugo)

Firenze, que nous appellerons en ces lignes Florence, est aujourd’hui un des joyaux du diadème de l’Humanité, et l’une des trois perles de l’Italie avec Rome et Venise. Malgré la marée de touristes curieux qui parcourent désormais chaque jour la Via dei Calzaiuoli de la place du Duomo jusqu’à la galerie des Offices, puis au-delà vers le Ponte Vecchio, la glorieuse cité des Médicis conserve une splendeur intacte qui fascine et émerveille. Toutefois, dans les temps incertains des années 1940, cette magnificence est passée fort près de la destruction et la guerre ne l’a pas complètement épargnée.
Florence ne doit qu’à une poignée d’hommes de n’avoir pas connu l’holocauste de Salonique ou les drames de Pise et de Rome, alors que sa Libération approchait grâce au courage des combattants alliés et cobelligérants. Nous allons retracer dans ces quelques pages les actions décidées et décisives qui permirent à la ville de conserver son éclat et aux hommes de démontrer qu’ils peuvent parfois mettre autant d’ingéniosité à protéger qu’à détruire.

Première période : la cécité
Comme de très nombreuses villes italiennes, et au-delà des bruyantes célébrations orchestrées par les nervis du régime fasciste, les Florentins accueillent sans enthousiasme particulier la déclaration de guerre de juin 1940. La Toscane, région prospère et riche d’histoire, estime avoir peu à gagner dans le conflit.
Les effets de ce dernier apparaissent assez vite. D’abord, par quelques mesures symboliques : le couvre-feu toutes les nuits et la fermeture au public du Palais Strozzi. Mais les autorités civiles et la population répugnent à faire plus : Florence parait protégée par son statut même de berceau de l’Art. Quel criminel barbare oserait s’attaquer à elle, pour être marqué à jamais du sceau de l’infamie ? Pourquoi les Anglais, si friand de visites et d’études, iraient-ils bombarder cette cité dont le centre ne présente pas d’intérêt stratégique ? Cette vision quelque peu naïve du conflit semble toutefois confortée par l’Histoire. La mémoire collective a ainsi conservé le souvenir du siège de 1529 par les Espagnols, qui s’était achevé dans un grand respect de la ville. Ou bien celui, plus récent, de l’occupation française par le général napoléonien Dupont, qui avait fait mettre sous scellés les Offices – les biens confisqués avaient été restitués en 1815, sur la propre initiative des Français.
La simple présence des merveilles artistiques semblait donc une garantie suffisante à beaucoup, et l’exposition des statues de la Loggia dei Lanzi un bouclier impénétrable. En conséquence, et jusqu’en mai 1942, on vit beaucoup d’habitants sortir durant les alertes aériennes pour regarder passer les avions !
Toutefois, tous ne partageaient pas cette insouciance. Les superintendants de la ville Giovanni Poggi et Armando Vené, tout comme leurs collègues de Pise et de Rome, passaient des nuits blanches à imaginer les dégâts d’un éventuel bombardement. Cette inquiétude, légitime pour des hommes affiliés au parti fasciste mais lucides sur la situation de leur pays, les conduisit assez rapidement à envisager la mise en place de moyens de protection des œuvres de la ville – surtout alors que la France s’était repliée en Afrique du Nord et que l’Italie semblait désormais la principale cible des Alliés !
Les deux hommes, appuyés par les institutions religieuses et le cardinal Elia Dalla Costa (lequel désirait évidemment sauvegarder le patrimoine de l’Eglise !), ne pouvaient néanmoins que constater la faiblesse de leurs moyens. Il n’y avait rien qui pût protéger le Duomo ou le Palazzo Pitti d’une bombe de 500 kilos. Comme le dit le cardinal « pour vraiment protéger les œuvres d’art florentines, il faudrait un immense bouclier de bronze et d’acier au-dessus de la ville ». Et il n’était pas question pour l’instant de procéder à des démontages, comme la structure de la fontaine de Neptune (par exemple) l’aurait pourtant permis : les autorités fascistes ne souhaitant pas affoler la population par des convois quittant la ville.
En conséquence, contrairement aux Français (qui avaient anticipé les risques avec justesse et évacué leurs musées), et pour des raisons bassement politiques, on opta donc pour une politique de conservation in loco, avec des moyens que l’on qualifiera pudiquement de pleins d’espoir. Ainsi, faute de mieux, on entreprit de recouvrir toutes les statues et fontaines par des caisses en bois et autres sacs de sables – un symbole visuel d’ailleurs encouragé par le régime, qui illustrait ainsi sa « Mobilisation totale pour gagner la guerre ».
Du fait de l’anarchie masquée inhérente au fascisme et de l’improvisation des mesures de conservation, chaque musée ou église prit ses dispositions dans son coin, sous l’autorité des superintendants. La politique de ces derniers était désormais simple : sauver ce qui pouvait l’être. La ville se couvrit de sacs de sable disposés sur des structures en bois, lesquelles seraient parfois doublées de briques et recouvertes d’une toiture Eternit en amiante-ciment, pour de tristes raisons sur lesquelles nous reviendrons. Les travaux avancèrent avec passion et énergie, en privilégiant les éléments architecturaux les plus remarquables : dès le 14 juin 1940, on entreprenait de doubler de briques les chapelles Bardi et Peruzzi de la Santa Croce. Le 15, c’était le tour de la chapelle Filippo Strozzi à Santa Maria Novella. Suivirent les bas-reliefs de Donatello en l’église San Lorenzo, puis les fresques de Masaccio à l’Eglise des Carmines.
Mais la tâche était immense et les moyens alloués dérisoires. Ce ne fut pas avant juillet que les fresques du Couvent San Marco et la crucifixion de Beato Angelico purent recevoir leurs si fragiles protections. Suivirent Santissima Annunzata et Santa Maria Novella (pourtant située en face de la gare !), entre autres.
Soucieux d’accomplir leur Devoir sans contredire le Parti, les superintendants et les autorités ecclésiastiques choisirent, non d’évacuer, mais de disperser et de cacher les œuvres dans Florence. Etablissant des listes de priorité, les services culturels entreprirent de démonter chacune des statues juchées dans les niches de façade et de démonter la totalité des vitraux des lieux de culte pour les entreposer à la Villa di Montalto de Fiesole. De simples verres replacèrent donc les délicats travaux colorés. Un stockage fut préparé dans la salle d’armes du Palazzo Vecchio – on espérait que le château tiendrait mieux sous d’éventuels impacts… Une fois renforcée, la pièce vit venir se blottir les tapisseries du Salone dei Dugento, les panneaux de Vasari de la Salle des Cinq Cents et enfin la Victoire de Michel-Ange elle-même. Une fois tous ces trésors plus ou moins à l’abri, les superintendants firent murer la pièce. On enfermait donc la Victoire, comme un éloquent symbole.
Avec le temps, une fois prises les mesures d’urgence, des travaux plus importants purent commencer, avec l’aval plus ou moins réel des autorités. Aussi, à San Lorenzo, les services entreprirent de renforcer les fondations des deux sacristies, afin que leurs structures puissent supporter la mise en place d’étais supposés résister aux bombardements. Ce malheur eut une conséquence positive : les fouilles révélèrent un stock d’amphores romaines ! Plus loin, les portes du Baptistère furent doublées de sacs de sable, après avoir été enduites de stuc pour prévenir tout dommage par frottement. On encoffrerait plus tard l’ensemble avec les mêmes briques que partout ailleurs. Et pendant ce temps-là, à l’intérieur de l’antique basilique, on tentait de protéger les mosaïques du sol et du plafond, ici par une couche de sable de 5 cm, là par des papiers enduits.
Cette énumération à la Prévert peut paraitre impressionnante, mais ne doit surtout pas voiler une réalité sinistre : la majorité de ces précautions étaient inutiles et sans rapport avec les projectiles de la guerre moderne, conçus pour transpercer plusieurs centimètres d’acier. Les alliés allemands en avaient d’ailleurs conscience : ainsi le major Hans Evers, de la Luftwaffe, écrivit dans son rapport : « les protections ne sont conçues que pour des bombes de petit calibre ». On imagine la moue dubitative de l’intéressé devant les « armures de sable » et sa consternation devant le simple fait que les plaques d’Eternit disposées en toiture servaient surtout à protéger le papier des sacs, faute de jute (qui n’était plus importé).
Nonobstant ces considérations techniques, les statues de la Place de la Seigneurie disparurent comme tant d’autres sous un masque de bois, de briques et d’amiante complétement inefficace, sinon pour la propagande. Les autorités prirent toutefois la décision de démonter et de stocker tous les tabernacles et statues de rues – une précaution discrète dont on ne pouvait leur tenir rigueur à Rome.
Lors de la visite d’Hitler et de Mussolini dans la cité, par un 28 octobre 1940 particulièrement pluvieux, la cité avait bien changé et paraissait toute en travaux de restauration. Nul doute que le Führer ne dut pas trouver Florence aussi séduisante que lors de son séjour de mai 1938. Alors que les deux visiteurs étaient au balcon du Palazzo Vecchio, saluant une foule nombreuse qui tentait d’applaudir sans lâcher son parapluie, la photographie saisit leurs contrariétés : Hitler venait d’apprendre le souhait de Mussolini d’envahir la Grèce pour venger ses déboires dans les îles de Méditerranée, et avait rejeté brutalement cette idée, compte tenu des défaites en Afrique du Nord. Les rêves de grandeur du Duce devenaient tout à coup des mirages voués à se dissoudre sous la pluie. La seule personnalité à faire preuve de sérénité sur la place était donc Cosme 1er, toujours sur son cheval et à l’abri des intempéries sinon des projectiles dans sa caisse en bois.
Les superintendants de la ville ne furent évidemment pas immortalisés sur le cliché. Mais nul doute que l’inquiétude les gagnait, car le conflit semblait désormais parti pour durer. Pour l’heure, la seule protection qui valait était bien la politique mesurée des Alliées, qui paraissaient traiter la cité historique avec un grand respect, comparativement à Naples ou Rome. Mais les fonctionnaires n’auraient sans doute pas été soulagés d’apprendre qu’ils étaient surtout (et provisoirement) hors de portée de toute mesure de rétorsion française ou anglaise, pour des raisons de rayon d’action des bombardiers. Le temps leur donnerait malheureusement raison, alors que leurs démarches, pourtant si nécessaires, passeraient au second plan derrière les diverses mesures militaires issues des défaites successives de l’Italie. La protection du patrimoine florentin allait être totalement négligée pendant presque un an…
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Etienne



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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 15:36    Sujet du message: Répondre en citant

Ah, voilà qui nous change un peu! Bravo Daniel!

Citation:
Pourquoi les Anglais, si friands de visites et d’études

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patzekiller



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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 16:01    Sujet du message: Répondre en citant

qq précision, demolition dan et moi même ayant visité la meme librairie là bas Wink

florence était une des 3 ou 4 villes classée A c'est à dire que les lourds de l'usaaf avait l'ordre pour bombarder la gare de faire leur approche que par un étroit couloir, d'où une certaine préservation de la ville. pise, classée B seulement a subi plus de dégâts et à qq dizaines de metres prés aurait pu voir sa tour anéanti (le cimetière a salement morflé, ce qui fait apprécier le travail de restauration depuis )

tout fasciste qu'ils étaient, les différents conservateurs des musée (de florence en particulier), avaient adopté comme en France, un politique pour cacher les pièces dans des villas à la campagne. ce dont ils ne se doutaient pas c'est que les allemands et les SS de kapler en particulier s'étaient livré à une véritable enquete pour savoir où. en évacuant la ville, outre les destructions, il ont fait une razzia sur ces villas et ont tout embarqué en direction de trente et du col du brenner. officiellement les œuvre restaient sur le territoire italien, officieusement seul les allemands savaient où elles étaient exactement et qu'elle n'étaient qu'à qq km de la frontière, prétes à la franchir.

lors des négociations finales en 45 entre kapler et dulles de l'oss en suisse, les œuvres d'art ont pesé dans la balance des négociations, en contrepartie d'une certaine "indulgence"
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Hendryk



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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 16:32    Sujet du message: Re: La Guerre dans un Musée Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
Du fait de l’anarchie masquée inhérente au fascisme

On pense à cette phrase prononcée dans Salo, ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini: "Nous, fascistes, sommes les vrais anarchistes!"
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With Iron and Fire disponible en livre!
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Etienne



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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 16:42    Sujet du message: Répondre en citant

Hé, l'anarchie n'est pas forcément gauchiste!
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demolitiondan



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MessagePosté le: Jeu Sep 27, 2018 17:51    Sujet du message: Répondre en citant

Merci à tous ... hé un peu de beauté après tous ces morts Cool . D'ailleurs, au passage, il y a 8 parties à cette annexe - donc Patz dit pas tout ! Laughing Je pense que, compte tenu de ce petit aperçu de mon intérêt pour la Toscane, vous pouvez vous féliciter que ce soit PatzKiller qui mène avec brio le front italien. Evidemment, je n'aurai pas fait mieux que lui, mais par contre vous étiez quite pour des pages de digression artistique et médiévale ! Quelques photos, pour illustrer le propos.


J'espère que cela continuera d'intéresser ... et que vous prendrez autant de plaisir à lire que moi à écrire. Ce qui m'amène à poser la question - quelqu'un connaîtrait-il un éditeur intéressé par un manuscrit sur l'Italie du 12ème siècle ? Laughing

Vue de la place de la Seigneurie en cours de protection :



Les dérisoires cadres en bois mis en place dans le couvent San Marco :



La visite d'Hitler et de Mussolini place de la Seigneurie :



Autres protections au Bargello :



Sacs de sables sur les portes du Baptistère :


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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Archibald



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 05:36    Sujet du message: Répondre en citant

Sympa le sujet sur Florence. Ville sublime, ça aurait un crime de lui faire subir le traitement de Dresde... Crying or Very sad

Je me rapelle des 10 heures d'attente pour entrer a la Ufizzi, et des vigiles / policier super énervés qui gueulait "No foto, no foto" toute les 5 secondes (touristes idiots avec leur flash)
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"Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État" (De Gaulle à propos d'Albert Lebrun, 1944).
...
"La Meuse, ça ne m'intéresse pas" Gamelin à Corap, mars 1940.
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demolitiondan



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 09:19    Sujet du message: Répondre en citant

Faut réserver sur Internet Archibald - sinon effectivement c'est pas la peine Cool . Ah le corollaire du tourisme de masse, c'est la horde de personnes qui débarquent pour prendre un selfie et se barrer sans rien apprendre ni acheter. Et si au moins ils étaient respectueux ! Au duomo d'Orvieto, un allemand a failli s'en prendre une de ma sélection personnel, qu'il s'en serait souvenu ... L'imbécile avait entrepris de gratter à l'ongle les fresques de la chapelle du Saint-Sépulcre pour en estimer l'épaisseur ...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 09:46    Sujet du message: Répondre en citant

Deuxième période : changement de paradigme
Au début de l’année 1942, la situation de l’Italie devient dramatique, sous les impacts multiples des défaites en Afrique, en Méditerranée, en Grèce, des bombardements de la péninsule et enfin du débarquement en Sicile – lequel ouvre de nouveaux terrains à l’aviation alliée. Les premières frappes dans le nord de la Toscane et jusqu’à Gênes provoquent la stupeur et l’effroi. C’était le but de la manœuvre : contraindre l’Italie à la reddition.
Les superintendants Giovanni Poggi et Armando Vené poursuivent leur travail avec une ardeur renouvelée, d’autant que la propagande fasciste ne parvient plus à masquer le désastre. Ainsi, sous la Loggia dei Lanzi, le régime avait affiché une immense carte de l’Europe sur laquelle il avait entrepris d’épingler des drapeaux représentant les victoires de l’Axe. Mais à la mi-1942, malgré les succès de Barbarossa (d’où l’Italie est absente), la carte est désormais recouverte d’un épais drap noir de deuil.
Les deux fonctionnaires obtiennent finalement l’accord de leurs supérieurs pour évacuer le patrimoine artistique de Florence. Ils dressent donc avec leurs équipes une nouvelle liste répartissant les œuvres en trois groupes selon des critères de valeur artistique : le premier groupe est à évacuer immédiatement, le deuxième dans les six mois. Quant au dernier, il conviendra de le protéger sur place.
Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier. Et compte tenu des difficultés de transport, les œuvres sont le plus souvent mises à l’abri avant de quitter la ville. Ainsi, le Persée de Cellini et la statue de Ferdinand 1er qui s’élève Piazza Santissima Annunziata sont d’abord entreposés respectivement sous la Loggia dei Lanzi et la Loggia dell’Orcagna avant d’être envoyés à la campagne – ils trouveront asile au château d’Oliveto, à Castelfiorentino. Le mouvement se poursuit plutôt lentement jusqu’en octobre 1942, alors qu’on prépare les œuvres de San Miniato et des galeries royales des Offices. Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier. Pendant ce temps-là, toutes les collections du Bargello et du musée national du Bargello sont conditionnées et emportées au château Poppi. Une très belle performance.
Le mouvement s’accélère encore avec la destitution du Duce, le 2 novembre, et le flottement du pouvoir central qui s’ensuit. Les jours suivants, les allocutions des nouveaux maîtres de l’Italie, censées rassurer, produisent exactement l’effet inverse et paniquent les fonctionnaires. Bientôt peut-être, la cité des Lilas ne sera plus épargnée, par les Allemands sinon par les Alliés !
Le 19 novembre, le château de Poppi voit arriver une grande partie de la Galerie des Offices. Le 22, les Cinquecento Toscano sont transférés au Castello Poppiano, à Montespertoli. L’extrême fragilité des œuvres nécessite des procédures particulières : on colle de légères feuilles de papier sur les pigments après avoir disposé un canevas autour de la peinture. Toutefois, certains ouvrages sont parfois considérés comme tout bonnement trop fragiles pour être transportés. Faute de mieux, on les laisse en place sous une structure bois dite bàggiolo.
La Noël de Sang ne frappe pas directement Florence. Par la suite, alors que le sud de la Botte est passé sous le contrôle des Alliés et du gouvernement Badoglio, l’évasion de Mussolini et son retour aux affaires avec la RSI se traduit dans la ville-musée par… une grande stabilité des administrations, notamment de celles chargées des œuvres d’art.
Au 27 février 1943, les superintendants dénombrent 16 sculptures monumentales et 296 œuvres majeures à l’abri. Le reliquat des Offices, ainsi que les principaux éléments du musée des Sciences et du musée de l’Argent, sont désormais dans la Villa Medici de Cafaggiolo. La statue de Cosme 1er est stockée quant à elle sous une protection en bois dans la villa royale de Poggio a Caiano, après un démontage laborieux. Une activité frénétique parcourt la cité, d’où des camions partent tous les jours. Tous ces transports ne vont pas à la campagne : les statues de bronze de Verrocchio sont chargées sur un train qui va être garé dans le tunnel ferroviaire abandonnée d’Incisa Valdarno ; l’ouvrage sera ensuite muré.
Il convient ici de préciser que ces chantiers ont presque tous été financés par une banque privée : la Cassa di Risparmio di Firenze, qui fit une remarquable œuvre de mécénat. Les travaux furent menés par l’entreprise Agenzia di Transporti Espressi Universali et Scampoli – sans que cette dernière réclame pour ses services un prix exorbitant, compte tenu de l’ampleur de la tâche. Cependant, les conditions des démontages et des transports furent, disons, artisanales et donneraient des sueurs froides à de nombreux conservateurs contemporains : les statues étaient tout simplement soulevées à l’aide d’une corde reliée à une poulie et tirée par quelques bras musclés, puis posées sur un camion-plateau ! Un travail de titan, effectué pour un prix réduit mais avec un soin indéniable : ainsi, les éléments en marbre étaient démontés à la main, et enveloppés dans des linges avant toute manipulation. Nombre d’ouvriers anonymes contribuèrent ainsi à sauver des reliques historiques et des œuvres artistiques sans prix – il ne reste malheureusement que peu de traces de ces hommes.
En avril 1943, alors que la ligne de front se rapproche dangereusement de la cité des Médicis et que l’allié allemand prend de plus en plus la figure de l’Occupant tudesque, les derniers transports quittent la ville sous les yeux soulagés de Poggi, Vené et bien évidemment du cardinal Elia Dalla Costa ! Les bustes des Offices sont désormais à la Villa Medici à Poggio a Caiano et les statues de l’opéra du Duomo à la Villa Bocci (Bibbiena). Les services concernés ont même trouvé le temps de déposer les fresques de Santa Maria Novella pour les envoyer à Montegufoni.
Les œuvres des listes 1 et 2 évacuées, il fallait désormais s’occuper de la liste 3, celle des œuvres intransportables. Les fresques du couvent San Marco furent les premières à être encapsulées –les ridicules coffrages de bois de 1940 furent bien vite démontés et les œuvres du Beato Fra’ Angelico recouverte d’un épais mur de briques (comportant des trous pour l’aération des pigments). Plus loin, les Offices faisaient l’objet de travaux frénétiques d’étaiement et de reprise en sous-œuvre. Quant au David de Michel-Ange, il fut enfermé avec ses comparses de l’Académie dans un épais cocon en briques qui lui servira de prison pendant plus de 18 mois – personne ne souhaitera le déposer avant l’armistice.
Toutefois, alors que les superintendants désespèrent de mener à bien leur projet avant que les combats ne gagnent Florence, ils trouvent un appui inattendu en la personne du comte Franz von Wolff-Metternich, professeur d’histoire et chargé de la Kuntzschutz (protection des œuvres d’art) par le gouvernement du Reich [Le comte von Wolff-Metternich contribua également beaucoup à la sauvegarde du patrimoine français – notamment en travaillant avec Jacques Jaujard (responsable de l’évacuation du Louvre) et en couvrant les caches mises en place par ce dernier. Qu’il lui soit rendu ici un hommage appuyé, en complément de celui de la République Française, qui lui attribua la Légion d’Honneur dès 1952 !]. Ce dernier avait été très favorablement impressionné par les travaux en cours, qu’il soutint de toute son influence. C’est ainsi que, grâce à son entremise, les autorités allemandes ordonnèrent à la RSI d’affecter 20 tonnes d’un acier pourtant extrêmement recherché en cette période de pénurie à la création d’un sarcophage en béton armé autour de la chapelle des Brancacci et de ses nombreuses fresques de Masaccio. L’ouvrage réalisé comportait deux couches de ciment d’un mètre d’épaisseur, séparées par un vide d’un mètre cinquante. Profondément encoffrée, la chapelle traversa ainsi les combats sans dégâts. Wolff-Metternich déclara par la suite que cette opération avait été « l’intervention la plus impressionnante ».
Renforcés par l’expertise de Wolff-Metternich et des moyens de la Kuntzschutz, les Italiens purent engager des travaux d’une complexité redoutable, comme le démontage des Tabernacles de la Crucifixion de Michel-Ange et du tabernacle de Desiderio da Settignano. Mais le plus impressionnant fut sans conteste la dépose complète des portes du baptistère de la Piazza del Duomo – les splendides gravures en bronze furent remplacées par des murs de briques avec une simple porte en bois. Suivirent immédiatement le démantèlement du statuaire d’Orsanmichele et celui de la fontaine des Ammannati. Tous ces ouvrages furent ensuite chargés sur un train, qui fut par la suite stationné dans le tunnel de Sant’antonio. L’ouvrage fut alors muré et gardé jour et nuit par la Heer !
Nous sommes alors au printemps 1943. Florence est toujours là, belle mais vide, sans même une statue dans les innombrables niches du Campanile de Giotto. Les œuvres sont soit dispersées dans la campagne, soit murées dans l’obscurité. Seuls restent les monuments, pour lesquels il faudra bien faire appel à l’esprit de responsabilité des Alliés.
Le travail accompli a été considérable. Le cardinal Elia Dalla Costa fait le compte dans son journal : « 2 000 caisses de peintures et sculptures, 3 516 peintures, 618 statues, un volume considérable de mobilier, objets précieux, marqueteries, et la totalité des archives d’état ont été déplacées. » Ses bibliothèques évacuées à Passignano, la cité des Médicis parait se recroqueviller derrière ses paravents de brique en attendant l’orage…
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houps



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:00    Sujet du message: Répondre en citant

"...Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier. Et compte tenu des difficultés de transport, les œuvres sont le plus souvent mises à l’abri avant de quitter la ville. Ainsi, le Persée de Cellini et la statue de Ferdinand 1er qui s’élève Piazza Santissima Annunziata sont d’abord entreposés respectivement sous la Loggia dei Lanzi et la Loggia dell’Orcagna avant d’être envoyés à la campagne – ils trouveront asile au château d’Oliveto, à Castelfiorentino. Le mouvement se poursuit plutôt lentement jusqu’en octobre 1942, alors qu’on prépare les œuvres de San Miniato et des galeries royales des Offices. Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier...."
Ah ! Qui a dit que l'Histoire bégayait ? Very Happy
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Etienne



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:04    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier. Et compte tenu des difficultés de transport, les œuvres sont le plus souvent mises à l’abri avant de quitter la ville. Ainsi, le Persée de Cellini et la statue de Ferdinand 1er qui s’élève Piazza Santissima Annunziata sont d’abord entreposés respectivement sous la Loggia dei Lanzi et la Loggia dell’Orcagna avant d’être envoyés à la campagne – ils trouveront asile au château d’Oliveto, à Castelfiorentino. Le mouvement se poursuit plutôt lentement jusqu’en octobre 1942, alors qu’on prépare les œuvres de San Miniato et des galeries royales des Offices. Les statues, jugées plus vulnérables, sont enlevées et démontées en premier.


Belle répétition! Laughing

edit: Grillé par Houps!
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Dernière édition par Etienne le Ven Sep 28, 2018 10:25; édité 1 fois
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:23    Sujet du message: Répondre en citant

@ Etienne et Imberator - Quand on aime, on ne compte pas !
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Casus Frankie

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ChtiJef



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:40    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
Une activité frénétique parcourt la cité, d’où des camions partent tous les jours.

Je ne veux pas jouer les rabat-joies, mais il n'y a pas de rationnement du carburant en Italie ? Ou alors, ils font comme en France et goûtent aux joies du gazogène ?

Cela étant, intermède fort bienvenu Applause Applause Applause
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demolitiondan



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:42    Sujet du message: Répondre en citant

Je rappelle que l'on est sur des travaux financés par du privé certes, mais sous contrôle de l'Etat - ce dernier trouve comme OTL les moyens nécessaires. Lesquels représentent effectivement un effort certain. De surcroît, les œuvres ne vont pas si loin (40 km en gros). Cool

Et évidemment merci pour le compliment Very Happy
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Bob Zoran



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MessagePosté le: Ven Sep 28, 2018 10:57    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
@ Etienne et Imberator - Quand on aime, on ne compte pas !


Je crois même qu'Imberator n'y est pour rien dans ce travail de correction mais plutôt Houps.
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