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1940 - La France continue la guerre
 
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De l'Agence HAVAS à l'A.F.P. (by Menon-Marec)
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dak69



Inscrit le: 24 Oct 2006
Messages: 345
Localisation: lyon

MessagePosté le: Jeu Fév 12, 2009 10:23    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour

Voici le schéma de base justifiant la "mission commerciale" en Suisse. Comme d'habitude, il s'agit d'une convergence d'intérêts dont tout le monde profite.

Etape 1 : Comme en OTL, les Allemands vont se retrouver à la tête d'une forte quantité de francs français, sous forme de billets (les troupes d'occupation ne peuvent pas dépenser tout et une partie de l'indemnité d'occupation est versée sous cette forme). Recycler ces billets est indispensable, et seule la Suisse peut accepter de racheter des francs français.

Etape 2 : les Suisses n'accepteront ces francs français qu'à condition de pouvoir les dépenser, et le seul endroit où c'est possible, c'est en France. La possibilité de commercer avec la France même occupée est essentielle pour eux, car ils sont complètement encerclés et dépendent du bon vouloir de l'Axe pour tous leurs approvisionnements.

Etape 3 : on crée pour cela une mission commerciale, qui "achète" en France pour le compte des Suisses (des matières premières comme de l'aluminium, et aussi des services de transit de marchandises avec les autres neutres comme l'Espagne), ce qui permet le recyclage des francs français achetés aux Allemands. Pour les Français de Laval, il n'y a bien sûr pas grand-chose à acheter en Suisse, mais le circuit d'absorption des francs français fonctionne aussi à leur profit.

Bien amicalement, et à la semaine prochaine, car je suis actuellement connecté très épisodiquement !
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Menon-Marec



Inscrit le: 27 Mai 2008
Messages: 225
Localisation: Paris

MessagePosté le: Jeu Fév 12, 2009 16:23    Sujet du message: Précisions Répondre en citant

Merci, dak, pour cette mise au point d'une clarté admirable.
Juste un point de désaccord: en dépit du Plan Wahlen et du rationnement de certains produits de premières nécessité, le niveau de vie des Suisses demeure sans comparaison avec celui des Français de Métropole (en OTL comme en FTL), et même des Allemands. Autrement dit, la Suisse peut continuer à importer de France des produits de luxe (champagne, cognac, grands crus, haute couture) aussi bien que du ciment ou des bases de chimie.
D'autre part, les francs français, garantis par la Banque de France, lui permettent d'acheter à Alger des produits tropicaux (cacao, café, dattes, huile d'arachide) qui sont acheminés via le Portugal ou l'Espagne et transitent en France sous le pavillon d'un de ces deux pays.
Amts.
M-M.
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Finen



Inscrit le: 17 Oct 2006
Messages: 1162

MessagePosté le: Jeu Fév 12, 2009 18:03    Sujet du message: Répondre en citant

De plus, ce flux commercial va permettre d'aider à faire sortir de suisse des produits stratégiques à destination d'Alger sous diverses couvertures. (Les moteurs hispano en particulier)
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Casus Frankie
Administrateur - Site Admin


Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10135
Localisation: Paris

MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 00:20    Sujet du message: Novembre à début décembre 41 Répondre en citant

Menon-Marec a avancé de quelques mois certains discours fameux dont l'urgence a sans doute été plus tôt manifeste avec le Nouvel Etat Français. Mais l'essentiel du texte est OTL. Ah, Mgr Salièges aussi est historique. Je le précise, des fois que Mgr Williamson tomberait sur ce site...

5 novembre 1941
Weimar
Ouverture, avec un mois de retard sur le projet d’origine, du Congrès International de la Culture Européenne. Josef Goebbels prononce le discours inaugural, puis son ennemi juré, Alfred Rosenberg, idéologue en chef du régime, donne lecture d’un message du Führer.
De manière caractéristique, la délégation allemande, naturellement la plus nombreuse, comprend bien davantage d’essayistes, de philosophes – notamment Martin Heidegger, ancien rector magnificus de l’université de Fribourg et membre du Parti, d’épistémologistes, de théoriciens de la Race, de spécialistes des Celtes et des Aryens, de philologues et d’exégètes des sagas du Nord, que d’écrivains. Goebbels n’ignore pas que la blubo Dichtung [Blubo = Blut und Boden. Littérature “du Sang et du Sol”, typiquement nazie.], s’il s’en accommode et même l’encourage, n’est le fait que de médiocres, à tous les sens du mot, qui produisent des œuvres sans intérêt. Seul le dramaturge Gerhart Hauptmann, Prix Nobel en 1912, secrètement antinazi mais adulé par le public de langue allemande, relève le niveau.
Les Italiens sont conduits par les philosophes Giovanni Gentile et Ernesto Grassi, deux intellectuels de haut vol qui ont théorisé le fascisme. Curzio Malaparte, jamais en retard d’une contradiction, et Alberto Moravia, qui tente d’améliorer ses rapports avec le pouvoir fasciste, apparaissent au congrès comme d’authentiques vedettes – et ils ne s’en plaignent pas. Henri de Man, pour la Belgique, et Knut Hamsun, qui représente la Norvège de Quisling, attirent les regards. Le Portugal salazariste et l’Espagne franquiste n’ont pu dépêcher que des utilités –morts, Pessoa et Unamuno n’ont pas été remplacés.
Gerhard Heller a éprouvé mille difficultés pour parvenir à constituer une délégation française. La plupart de ceux qu’il avait d’abord pressentis se sont récusés. Il lui a fallu ruser avec les susceptibilités des uns puis composer avec les réticences des autres. Finalement sont venus avec lui, sans trop se regarder en chiens de faïence, Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Abel Bonnard, Robert Brasillach, Marcel Jouhandeau, André Fraigneau et Ramon Fernandez. La Propaganda Abteilung a décidé de jouer à fond le jeu de la Collaboration. Les Français sont donc accompagnés d’une trentaine de journalistes qui couvrent d’abondance l’événement : quatre dépêches Havas-OFI par jour au moins, deux chroniques quotidiennes pour Radio Paris, plus un papier tous les matins dans les principaux quotidiens.
Goebbels n’a pas voulu inviter d’autres catégories de créateurs, mais l’idée d’Heller a fait son chemin. Le Propaganda Ministerium a prévu de convier en Allemagne, au printemps 1942, des peintres, des sculpteurs et des compositeurs français.


6 novembre 1941
Paris
L’essayiste Thierry Maulnier embarque gare du Nord, dans le wagon-lit Paris-Stockholm hebdomadaire. Il a été invité par l’Académie suédoise à prononcer à l’université d’Uppsala une série de conférences sur “les religions d’hier, les idéologies d’aujourd’hui et les philosophies de demain”.


7 novembre 1941
Alger
Encore loin d’être complète, l’équipe du Monde s’est partagée entre ses bureaux du boulevard Laferrière et l’imprimerie de l’Écho d’Alger pour réaliser sur douze pages son premier numéro zéro. Les anciens lecteurs du Temps ne seront pas dépaysés : titre en caractères gothiques, Une d’une sobriété qui confine à l’ascétisme avec, à gauche, la sacro-sainte colonne de politique étrangère – aujourd’hui consacrée, dans un oubli de la contingence qui éblouit ou agace, à la prochaine élection présidentielle en Équateur – et un billet d’humeur (et d’humour) en rez-de-chaussée sous la manchette seulement informative. Beuve-Méry et Chênebenoit s’en tiennent à la règle fixée dès avant 1900 par Adrien Hébrard, alors à la tête du Temps : « Messieurs, faites emmerdant ». En page 3, un article du critique littéraire, Émile Henriot, candidat à l’Académie française – de toute éternité, selon de mauvaises langues – rapporte l’ouverture du congrès de Weimar sous un titre presque neutre : « Sept écrivains français font allégeance au Reich ».
Entre confrères, on se déteste quelquefois avec vigilance (et Dieu sait que Beuve-Méry et Kérillis ne débordent pas d’affection mutuelle), mais on sait aussi se rendre des services. Le papier d’Henriot, qui aurait pu rester inédit en dehors de ce numéro zéro, sera publié le lendemain par L’Écho de Paris.


10 novembre 1941
Paris
Négociées depuis quatre semaines avec la Propaganda Abteilung, les consignes du ministère de l’Information prescrivent pour le lendemain de n’évoquer l’Armistice de 1918 que sous l’angle du pacifisme, afin de mieux dénoncer les bellicistes de 1939 et dans la foulée, il va de soi, les va-t-en-guerre d’Alger. Les rédactions ont le choix entre deux titres pour la Une : soit « La France recueillie célèbre la Paix », soit « Nos Morts imposent à la France un devoir de Paix ». Il est interdit, bien entendu, de rappeler la défaite de l’Empire allemand ou d’écrire le nom de Rethondes. Pour les journalistes comme pour les autres, il n’y aura pas non plus de journée de congé.


11 novembre 1941
Alger
La Radiodiffusion nationale prend sa revanche de l’échec du 14 juillet. La cérémonie et le défilé de la fête de l’Armistice font l’objet d’un reportage intégral. Rien n’y manque, des arrivées des ministres et des diplomates à l’accueil d’Albert Lebrun par Paul Reynaud et par le général de Gaulle tandis que les cliques sonnent “Aux champs en marchant”, avant le dépôt de gerbes au Monument, la sonnerie “Aux Morts”, la minute de silence et la Marseillaise. Bien entendu, la présence de l’amiral Leahy, très entouré d’officiels et d’officieux, est longuement commentée. On souligne particulièrement le fait que le nouvel ambassadeur américain soit un militaire.
Jean Nohain et Georges Briquet décrivent, dans le moindre détail, le défilé des spahis à cheval, sabre au clair et burnous immaculé, suivis par les écoles en kaki qui n’ont pu conserver que la coiffure de tradition, puis par les troupes à pied, où le pas redoublé des Chasseurs – à pied ou alpins – contraste avec la marche lente des Légionnaires, tandis que les cuivres des régiments métropolitains tranchent sur les noubas des unités indigènes. Enfin viennent les motorisés. Jean Nohain en profite pour s’adonner à son lyrisme habituel : « C’est l’armée de notre Revanche qui défile, l’armée qui continue le combat, une armée bien de chez nous, même si elle ne défile pas cette année sur les Champs-Elysées, une armée qui brûle de faire oublier nos revers : c’est, mes chers auditeurs, une armée d’aujourd’hui pour la France d’aujourd’hui. »
Évidemment, Briquet et Nohain savent que les unités en formation sont encore équipées de bric et de broc et habillées en arlequin – à la différence des unités prêtes au combat, qui monopolisent le matériel le plus moderne et les nouveaux uniformes. Ils savent aussi, mais ils la taisent, la grande misère de certains centres d’instruction où, faute de mieux, on devra, jusqu’au printemps 1942 au moins, se contenter, au grand dam des recrues ou des élèves, du bleu horizon et de la bande molletière, du FM Chauchat et de la mitrailleuse Saint-Étienne, du char FT-17 et du vieux Lebel style canne à pêche. Il n’est pas jusqu’aux Gardes républicains qui montent la faction (en tenue de campagne) au pied de la tribune d’honneur, comme tous les jours à la présidence de la République et à l’Assemblée nationale, qui arborent des mousquetons Gras, astiqués à miroir, il est vrai, et de belle allure pour qui n’y regarde pas de trop près.
En tout cas, grâce à des enregistrements et au décalage horaire, Radio Alger peut se faire l’écho du retentissement du 11 novembre dans tout l’Empire et même à l’Étranger.
Dans la soirée, ce sont les premières nouvelles de l’opération Rétribution qui vont à peu près monopoliser l’antenne. On ne donne guère de précisions, mais on se félicite déjà des succès remportés sur le terrain. Ce 11 novembre, affirme le général de Gaulle, ministre de la Défense, interviewé pour “Les Français parlent aux Français” par Michel Saint-Denis et Jean Marin, « c’est le jour où, pour la première fois depuis la défaite, les forces de l’Axe entament un reflux – car ces attaques portées directement contre l’arsenal de Gênes et contre les positions allemandes sur la côte méditerranéenne, c’est déjà un reflux. C’est donc le jour où les Alliés, et d’abord la France, commencent la reconquête. » On peut croire que le Général a oublié les sombres nouvelles en provenance d’Asie.


12 novembre 1941
Paris
Les “contrôles radioélectriques” et les premières indications données par le “contrôle postal” du NEF indiquent que plus de la moitié des auditeurs potentiels de Métropole se sont mis la veille, à un moment ou à un autre, à l’écoute de Radio Alger (ou de la BBC, qui la reprenait avec un différé d’une demi-heure) durant la retransmission des cérémonies d’Alger et du défilé du 11 novembre. Plus de 60% des Français de l’Hexagone ont eu connaissance des messages adressés aux Armées par Albert Lebrun et par Paul Reynaud. L’interview accordée par le général de Gaulle aux “Français parlent aux Français” a été suivie, en début de soirée, par sept auditeurs sur dix, malgré l’excellente programmation de Radio Paris qui diffusait à la même heure un “De Mistinguett à la Miss, de Maurice à Chevalier” de nature, en principe, à attirer les gros bataillons du public.
Ces statistiques, accablantes pour Pierre Laval et son régime, seront cachées avec le plus grand soin à l’Occupant. Mais elles suscitent une reprise en main des préfets, accusés par une circulaire du Président de « mollesse » et de « complaisances pour la comédie-bouffe qui se joue de l’autre côté en Afrique ». Et Laval d’ajouter, menaçant : « Il est temps, messieurs, que chacun choisisse son camp : les valets de Londres ou les Français ».


20 novembre 1941
Londres
« Ich hatt’ einen Kameraden » : c’est le fond sonore bien rythmé, dans le ton de l’époque, par l’insistance de la grosse caisse, que der Chef a choisi pour saluer, juste après les premières mesures des Préludes de Liszt , les unités de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, voire de la Kriegsmarine, stationnées jusqu’alors en France, en Belgique ou aux Pays-Bas, parfois en Norvège ou au Danemark, et qui sont déplacées, de plus en plus nombreuses, vers l’est. Elles ont à se réinstaller dans le froid des garnisons de Prusse orientale ou du Gouvernement général, de Hongrie ou de Roumanie parfois. D’autres sont affectées, sans doute en deuxième ligne, en Slovaquie, en Bohème-Moravie ou sur les îles de la Baltique.
Sefton Delmer déploie son meilleur Hochdeutsch, avec une pointe d’accent bavarois ou berlinois, selon son humeur – histoire d’agacer la Gestapo, et de la laisser patauger dans l’incertitude – pour lancer, par exemple : « Tous mes vœux de succès et de gloire aux officiers, aux sous-officiers et aux soldats du valeureux 18. leichte Infanterie Regiment . Pour servir le Führer et le Reich, ils ont abandonné la douceur d’Angoulême et des plages de l’Atlantique. Ils montent maintenant la garde à Lemberg , sur notre Terre allemande sacrée, avant d’affronter bientôt les hordes bolchevistes. » Pour enfoncer le clou, der Chef ajoute, en prenant cette fois une tonalité souabe de bon aloi : « Man ist recht, glücklich wie Gott in Frankreich zu sagen. Aber noch süßer ist, irgendwann und irgendwo im Felde für das Vaterland zu sterben. Also, viel Spaß und viel Glück, Kameraden dieses berühmte und prachtvolle Regiments! Bis bald, die Gefallene sowie die Überlebende, in Deutschland zurück. Heil Hitler! » [« On a raison de dire : “heureux comme Dieu en France”. Mais il est encore plus doux de mourir en campagne pour la Patrie, n’importe quand et n’importe où. Allons, amusez-vous bien et bonne chance, camarades de ce régiment célèbre et glorieux. Morts comme survivants, à bientôt en Allemagne. Heil Hitler. »]
Après quoi, der Chef distille, sous couleur de s’en moquer, les pronostics des journaux américains, britanniques ou suisses qui prévoient pour les uns, ou laissent entendre pour les autres, la guerre entre le Reich et l’URSS pour l’année 1942, en estimant souvent que l’Allemagne, comme la France de Napoléon, épuisera ses forces dans l’immensité russe et sera vaincue par le général Hiver. « Bientôt, conclut der Chef – paraphrasant une formule fréquente chez Hermann Goering, dans les oraisons funèbres qu’il aime à prononcer aux obsèques de ses aviateurs depuis le décès du général Wewer [« Und nun, steig nach dem Walhalla! » Et maintenant, monte vers le Walhalla ! Le général Wewer, mort en 1936 dans un accident d’avion, fut le premier chef d’état-major de la Luftwaffe.] – s’ouvriront pour chacun de nouvelles chances de monter en triomphe vers le Walhalla ! »
Très en forme ce soir, der Chef, adoptant un Plattdeutsch rauque à souhait, adresse pour finir ses salutations aux sous-mariniers de l’U-222 qui appareilleront le lendemain de Saint-Nazaire à destination de l’Atlantique Sud. Ils ont pour mission, ajoute-t-il, de s’attaquer aux convois de cargos qui rapportent en Grande-Bretagne et en Afrique du Nord les nitrates du Chili, la laine d’Argentine et la viande d’Uruguay. De quoi provoquer la fureur de l’amiral Dönitz, qui n’apprécie pas ce genre de plaisanterie.


24 novembre 1941
Alger
Selon une dépêche d’Havas Libre, aussitôt relayée par Radio Alger puis par la BBC, la politique antijuive du gouvernement Laval aurait été condamnée sans équivoque par l’Église et par les églises protestantes. Havas Libre se borne à citer une “source sûre”, sans pouvoir, il va de soi, expliquer qu’il s’agit là d’informations transmises par le 2e Bureau.


26 novembre 1941
Paris
Une dépêche d’Havas-OFI reprend un communiqué de la Présidence , selon lequel l’amiral Platon devient ministre secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies. Ce texte précise que l’amiral devra exercer par délégation les pouvoirs du ministre de l’Information dans les colonies, protectorats et territoires sous mandat et disposera d’une pleine autorité en matière de censure. L’agence y joint un “commentaire autorisé”, attribué à « des sources proches de la Présidence », qui fait remarquer que le régime prépare l’avenir puisque l’amiral Platon, outre ses tâches quotidiennes de gestion et d’administration, aura à définir ce que seront la Marine et l’Empire après la victoire (la victoire de l’Axe, il va de soi, ce qu’Havas-OFI s’abstient de dire). Seuls quelques mauvais esprit – la Presse collaborationniste n’en manque pas, quoi qu’ils puissent penser et écrire par ailleurs – remarqueront que le NEF n’a pas plus de Marine à gérer que de Colonies à administrer.


28 novembre 1941
Alger
La rédaction du Monde est maintenant au complet. Recommandé avec chaleur par le général de Gaulle, le lieutenant-colonel Nachin assurera la chronique militaire, si essentielle. Les derniers engagés de la semaine prendront tous leur fonction le 1er décembre, y compris l’auteur des indispensables mots croisés, pour participer au douzième numéro zéro.
Hubert Beuve-Méry et André Chênebenoit n’ont pas oublié le pigiste qui tiendra, une semaine sur deux, le samedi, la chronique de la philatélie (une demi-colonne, et un ou deux fac-similés), ni non plus la femme du monde chargée chaque week-end, sous un pseudo masculin, de la chronique du bridge (une demi-colonne illustrée). Il y aura même un critique de la Danse et du Ballet (une colonne toutes les trois semaines). Seule manque encore à l’appel la rédactrice de mode, non moins obligée, mais Beuve-Méry a demandé à Marie-Louise de Crussol, lors d’un dîner, de lui dénicher au plus vite cet oiseau rare : même dans la capitale du temps de guerre, la fanfreluche ne perd pas ses droits et cinq ou six créateurs, qui parviennent, nul ne saura jamais comment, à se procurer des tissus de luxe, tiennent absolument à présenter leurs quatre collections par an. Leurs clientes potentielles – moins de cent, et encore, dans toute l’Afrique du Nord, trois cents au total sur toute la planète – ne s’en plaignent pas, et les journaux américains non plus.
Les deux responsables du Monde sont surtout parvenus à monter un réseau dense de correspondants à l’Étranger, en mettant l’accent, sans doute, sur la Grande-Bretagne ou les États-Unis, ce qui va de soi, mais davantage encore sur les pays neutres. Le réseau compte plus de soixante noms. Les uns sont des envoyés spéciaux permanents du quotidien, détachés pour plusieurs années, d’autres des journalistes locaux recrutés sur place, par cooptation ou par correspondance. À peine arrivé à Alger, Robert Lainguy est reparti pour les Indes via Le Cap : il représentera le Monde à Delhi, d’où il devra rayonner sur le sud-est asiatique et, si nécessaire et possible, donner un coup de main aux deux correspondants d’Indochine (l’un, eurasien, est professeur d’Histoire au lycée Chasseloup-Laubat de Saigon, l’autre, auvergnat, a appartenu durant quelques mois à la rédaction du Clairon du Tonkin à Hanoi). Car chaque capitale de l’Empire aura son correspondant, souvent un enseignant. Beuve-Méry, vieux routier, qui met l’indépendance du journalisme au-dessus de tout, sait que les confrères des feuilles locales – souvent des feuilles de chou – sont trop fréquemment dans la main des gouverneurs, quand ce n’est pas du ministre des Colonies.
« Les fonds secrets et l’objectivité, bougonne-t-il, ne font pas bon ménage. »


29 novembre 1941
Paris
Mauvaise journée pour Pierre Laval en tant que ministre de l’Information.
Dès l’heure du petit déjeuner, Otto Abetz lui indique que les autorités d’occupation s’opposent absolument au projet de relance de L’Ami du Peuple, le quotidien qu’avait créé le parfumeur François Coty, “nez” hors pair, homme d’affaires sulfureux et financier en pied de l’extrême-droite. Ce dessein, suscité en sous-main par le Président lui-même mais payé par des industriels qui s’affirment modérés (c’est à dire anticommunistes grand teint, et davantage soucieux de faire des affaires avec les occupants que d’approuver la Collaboration ), visait à concurrencer le Cri du Peuple de Jacques Doriot, et voulait aussi imposer un rival à L’Œuvre de Marcel Déat. Laval avait l’intention d’en faire sa tribune, rôle que remplit mal son Moniteur du Puy-de-Dôme , quitte à rogner les ailes à Gringoire et à Je Suis Partout, fidèles relais de la parole présidentielle, pourtant – on aurait débauché leurs meilleures plumes, quitte à y mettre le prix aussi bien en salaires qu’en divers avantages en nature. Mais cette manœuvre était cousue de fil blanc.
Abetz n’a évidemment pas révélé à Laval que Jean Luchaire lui a savonné la planche, ni que Louis Renault, qui avait été sollicité de cracher au bassinet, s’est empressé d’informer l’ambassade du Reich de la manipulation. Luchaire déteste qu’on s’immisce dans son pré carré de la Corporation de la Presse et Renault s’est persuadé que Laval soutient de toutes ses forces Pierre Drieu La Rochelle, qu’il a lui-même quelque raison de haïr. Les Allemands ont vite réagi. Ils savent ce que peut signifier “diviser pour mieux régner” et refusent que leurs partisans – ils n’en ont pas tellement, et ils y tiennent autant qu’ils les tiennent – se déchirent davantage encore. Ils ne sont pas non plus fâchés de donner, de temps en temps, un coup de frein aux ambitions du chef du NEF.
Une autre mauvaise nouvelle tombe en milieu d’après-midi : la baisse générale de la diffusion de la Presse de la Collaboration et la progression constante du taux de bouillon. Le recul de Paris-Soir n’avait été qu’un signe avant-coureur de la désaffection qui frappe toute la Presse de Paris et, dans une moindre mesure, de Province. « Si ça continue comme ça, lance Laval à Jean Jardin, il faudra que le gouvernement achète deux cent mille exemplaires par jour au moins à tous ces incapables, pour faire croire que leurs canards trouvent encore des lecteurs ! » De dégoût, le Président crache son mégot sur le tapis d’Aubusson, vestige de la Monarchie sauvegardé par la République, qui orne son bureau.


1er décembre 1941
Moscou
Staline, qui s’y entend en matière de manipulation et de désinformation, exige de Lavrenti Beria la communication immédiate à tous les membres du Politburo des comptes-rendus des écoutes des émissions de der Chef et du tenente-colonello De Natale réalisés par la section “radios étrangères” du NKGB. Il ordonne aussi qu’une sélection de leurs propos concernant les questions militaires parvienne sans délai, tous les jours, aux généraux Joukov, Chapochnikov et Timochenko. Sans que Britanniques ou Français l’aient informé du rôle dévolu aux “radios noires”, le secrétaire général a compris qu’il y avait là des signaux d’alerte, outre des renseignements factuels, à ne pas négliger.

Alger
À partir d’aujourd’hui, l’équipe du Monde réalisera six numéros zéro par semaine, afin de parfaire son rodage et de prendre le rythme de travail qui sera le sien dès le début janvier. Le tirage sera de l’ordre d’une centaines d’exemplaires, montrés à des gens de confiance pour recueillir leur avis et rectifier, éventuellement, le tir. S’il refuse d’essayer de séduire le lecteur, Beuve-Méry n’entend tout de même pas le rebuter.


3 décembre 1941
Alger
Lucien Vogel [Patron de Presse, homme de Communication et éditeur, Vogel était le beau-frère de Jean de Brunhoff, l’auteur de Babar, et le père de Marie-Claude Vaillant-Couturier. Militant de gauche, il avait notamment publié dans "Vu" les reportages photo de Robert Capa et de Gerda Taro sur la guerre d’Espagne, avec des textes d’Ernest Hemingway. ], que diverses pérégrinations ont conduit depuis juillet 1940 en Grande Bretagne, puis au Portugal, au Brésil et enfin aux États-Unis, est enfin arrivé dans la capitale provisoire depuis une quinzaine de jours. Il déjeune avec Jean Zay pour discuter d’un projet de relance de son magazine Vu, qui avait rencontré le succès avant la guerre. Zay rétorque à son interlocuteur que sa proposition va entrer en concurrence avec celle de Jean Prouvost, en Afrique du Nord depuis le Grand Déménagement et qui voudrait, lui, reprendre vers Pâques 1942 la parution de Match.
« Je ne suis pas du tout certain, explique le ministre, que nos disponibilités en papier nous permettent de servir… sur trente-six pages au moins, plus probablement sur quarante-huit, n’est-ce pas… il faut ce qu’il faut, et l’indigence de nos moyens ne doit jamais nous conduire à travailler au rabais… bref, de servir deux magazines hebdomadaires, l’un plutôt de gauche… mais pas trop j’espère… et l’autre de droite. J’y réfléchirai, et j’en parlerai avec mes collègues du Gouvernement puisque, plus que jamais, l’information est une affaire d’État. Peut-être faudra-t-il envisager de nous diriger vers la formule de deux mensuels nettement plus étoffés. Paraissant par exemple sur soixante-douze pages. Réfléchissez-y de votre côté. En tout cas, oubliez la quadrichromie, même pour les couvertures, mon cher. Nos malheureuses imprimeries d’Afrique du Nord n’en ont tout simplement pas la capacité. »
Le soir, Zay notera dans ses carnets que la réapparition de Vu serait, sans aucun doute, tenue pour une provocation par Franco. Mais il y voit, précisément, le moyen d’impressionner le Generalísimo, dont le numéro d’équilibrisme finit par agacer. Il importe, écrit drôlement le ministre en reprenant une formule imagée, courante dans le Midi quoique peu grammaticale, « de faire pencher le Caudillo du côté qu’il va tomber ». Il ajoute, pour lui-même, qu’il lui est décidément échu de faire revivre – ou survivre – la Presse française avec des bouts de ficelle.


5 décembre 1941
Lyon
La livraison mensuelle de Témoignage chrétien publie le texte d’une lettre épiscopale “sur la Personne humaine” de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, datée du 7 novembre. Elle a été lue en chaire, comme il l’avait commandé, dans presque toutes les paroisses de son archidiocèse , mais une décision de Laval en a aussitôt interdit la diffusion sur l’ensemble du territoire métropolitain, Corse comprise.
« Mes très chers Frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et qui reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? Seigneur, ayez pitié de nous. Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.
Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse »
Sans insister sur son œcuménisme – qui pourrait contribuer sans doute à aider la police du NEF et la Gestapo à identifier ses rédacteurs – Témoignage chrétien reprend aussi des extraits d’une allocution prononcée à la fin du mois d’octobre par le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération Protestante de France, devant une centaine de cadres de la jeunesse. Ce discours, pris en sténo et recopié à la main par quelques volontaires, a circulé depuis lors dans de nombreux milieux.
« Nous, protestants, nous sommes attachés à notre liberté de pensée et de conscience. Mais aujourd’hui, je le dis avec gravité, notre conscience nous dicte qu’il faut nous en tenir à une seule pensée. Nous ne pouvons plus prononcer qu’ un seul mot, qui devient notre mot d’ordre, celui que Marie Durand avait, à l’aide du manche de sa cuiller, gravé sur le mur de la cellule de la tour de Constance où elle fut détenue durant plus de trente ans pour avoir obéi à sa conscience : Résister. Ce mot est à la mode, me direz-vous ? Eh bien, oublions, pour une fois, notre austérité de huguenots et suivons la mode de grand cœur ! »
La position du pasteur Boegner, rapporte Témoignage chrétien, s’explique d’autant plus qu’il a été reçu par Laval le 15 octobre et lui a demandé de mettre fin aux déportations, ou du moins à l’aide apportée par l’administration française aux déportations. Il a fait le récit de cet entretien à des proches, que la revue s’abstient d’identifier : « Que pouvais-je obtenir d’un homme, a ajouté le pasteur, à qui les Allemands ont fait croire, ou qui fait semblant de croire, que les juifs emmenés de France vont en Pologne du Sud pour y cultiver les terres de l’État juif que l’Allemagne affirme vouloir constituer ? Je lui parlais de massacre, et il me répondait jardinage. »
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Fantasque



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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 09:30    Sujet du message: Répondre en citant

Comme toujours c'est excellent.

En ce qui concerne la réaction des soviétiques à GS1 et à son homologue italien, il est clair que le GRU sait parfaitement à quoi s'en tenir, puisqu'il contrôle, via Trepper et l'Orchestre Rouge une partie de l'opposition militaire à Hitler (le groupe dit "de Berlin", qui OTL sera démantelé en 42/43).

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loic
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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 10:34    Sujet du message: Répondre en citant

En effet, c'est excellent. J'ai juste quelques commentaires :

Qui est Henri de Man ? Il y a déjà ce nom cité dans la chrono du 3 juillet 40 ("Le manifeste de De Man est publié dans la Gazette de Charleroi."). Il faut préciser.

Je doute qu'en novembre 41 on utilise encore des FT-17 même pour l'instruction. Peut-être des M2A2/A3 ?

L'abbréviation NEF pourrait être développée ou remplacée par autre chose.

Désolé, mais l'U-222 est mis en service le 23 mai 42, dans une flotille d'entraînement en Baltique qui plus est. À la place, on peut par exemple utiliser l'U-93, basé avec la 7ème flottille à Saint-Nazaire (et qui va être coulé en janvier 42). Par contre, les deux flottilles basées à Saint-Nazaire (6ème et 7ème) n'ont utilisé aucun Type IX, qui seuls pouvaient patrouiller dans l'Atlantique Sud (et s'y faire couler, cf. cette carte). Donc il faudrait plutôt indiquer que le submersible va dans l'Atlantique central.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 11:01    Sujet du message: Répondre en citant

Sous réserves de l'accord de l'auteur...

loic a écrit:
Qui est Henri de Man ? Il y a déjà ce nom cité dans la chrono du 3 juillet 40 ("Le manifeste de De Man est publié dans la Gazette de Charleroi.").


Exact, et même avant, lors d'un entretien avec le roi de Belgique auquel il propose son manifeste. Sa Sainteté pourrait-elle nous donner une très brève "définition" du bonhomme ? "Homme politique, écrivain et philosophe belge acquis aux idées fascistes", ou quelque chose comme ça ?

loic a écrit:
Je doute qu'en novembre 41 on utilise encore des FT-17 même pour l'instruction. Peut-être des M2A2/A3 ?


Là, je pense qu'il vaut mieux jeter un voile discret...

loic a écrit:
L'abbréviation NEF pourrait être développée ou remplacée par autre chose.


C'est vrai, ne confondons pas le Nouvel Etat Français avec une honorable maison d'édition Wink

loic a écrit:
Désolé, mais l'U-222 est mis en service le 23 mai 42, dans une flotille d'entraînement en Baltique qui plus est. À la place, on peut par exemple utiliser l'U-93, basé avec la 7ème flottille à Saint-Nazaire (et qui va être coulé en janvier 42). Par contre, les deux flottilles basées à Saint-Nazaire (6ème et 7ème) n'ont utilisé aucun Type IX, qui seuls pouvaient patrouiller dans l'Atlantique Sud (coupe). Donc il faudrait plutôt indiquer que le submersible va dans l'Atlantique central.


Je pense que nous suivrons le conseil de Loïc ! Menon ?
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Menon-Marec



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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 11:41    Sujet du message: Répondre en citant

Va pour l'U que loïc recommande. Quant aux FT 17, ils étaient encore utilisés au 12ème RCA du Maroc au début 42 OTL pour la formation de base des mécaniciens (conducteurs) de chars. N'oublions pas qu'à la fin 41 FTL, tous les matériels modernes , SAV ou américains, sont réservés aux unités de combat.
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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 12:06    Sujet du message: Répondre en citant

J'ai oublié une note "de bas de page" en posant le texe de Menon-Marec, et je le regrette particulièrement. Voici :

Sept curés et chanoines, partisans du NEF de Laval, se sont refusé à donner connaissance aux fidèles de la lettre épiscopale de Mgr Saliège. Celui-ci, qui ne plaisante pas avec la discipline ecclésiastique malgré son souci de charité, a juré qu’ils ne perdraient rien pour attendre.
Y aurait-il des leçons de l'Histoire qui se perdent ? Mort
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Benoit XVII



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MessagePosté le: Mer Fév 18, 2009 22:32    Sujet du message: Répondre en citant

Henri De Man: Homme politique et essayiste belge, né à Anvers en 1885 et mort en exil en Suisse en 1953. Il fut l'un des principaux idéologues et dirigeants du Parti Ouvrier Belge pendant l'entre-deux-guerres, qu'il représenta plusieurs fois comme Ministre au Gouvernement entre 1935 et 1938. Partisan d'un "socialisme national" et du planisme, il s'opposait au sein du P.O.B. au courant internationaliste représenté par Emile Vandervelde. Proche de la famille royale, il vit dans la victoire allemande une opportunité de mettre en pratique ses idées d'Ordre Nouveau et tenta en vain d'encourager le Roi Léopold III vers la collaboration avec les Allemands. Il publia lui-même un manifeste au début de l'Occupation en se prévalant de façon probablement exagérée d'une communauté de vue avec le Roi, qui en prit ombrage et rompit toute relation avec lui. De Man fut également à l'origine de la création de l'Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels (UTMI), éphémère tentative de syndicat unique sous l'Occupation. Déçu par les résultats de son action politique, il s'exila en France dès la fin de 1941. Réfugié en Suisse à la Libération, il fut condamné par contumace à 20 ans de travaux forcés pour Collaboration. Il se tua en voiture avec sa seconde épouse dans une collision avec un train en 1953.

Petit détail, je verrais bien Cyriel Verschaeve comme représentant flamand de la culture européenne. C'était un prêtre nationaliste flamand (surnommé le "chapelain noir") avec un certain talent de poète qui s'est engagé à fond dans la collaboration avec les Allemands.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Fév 21, 2009 00:44    Sujet du message: décembre 41- janvier 42 Répondre en citant

Dernier épisode (pour l'instant) de l'histoire FTL de la presse etc.
Toujours, bien sûr, par Menon-Marec.


Alger, 6 décembre, dans la soirée
Aldo Fenestrellino, au micro de la “radio noire” alliée destinée aux Italiens, demeure un patriote fervent, incapable de se réjouir des malheurs de l’Italie – même fasciste. Ce soir, le tenente-colonello De Natale s’exprime d’un ton funèbre, que comprendront ses auditeurs, pour commenter la bataille qui s’est déroulée la nuit précédente au large de Limnos et que les Italiens ont déjà surnommé "le massacre de la Saint-Nicolas". Trois phrases lui suffisent : « Italia ha avuto un marina militare, i Britannici e i Francesi hanno inviato al fondo del mar. Italia era un onore, Mussolini è stato violato. Italia ha un re, venuto alla salvezza . » Maurizio De Natale a le cœur gros, comme Aldo Fenestrellino. Mais nul dans la Péninsule, ni à Alger, n’en saura rien.

7 décembre 1941
Pearl Harbor
Un stringer américain d’Havas Libre, Archibald J. Falhoun, trouve la mort au cours de l’attaque du terrain d’Hickam Field par les bombardiers japonais. Il était venu passer quelques jours chez son demi-frère Adalbert, père jésuite, aumônier de l’US Army Air Corps. Falhoun, journaliste parlementaire chevronné et passablement buveur – ce qui n’attire pas l’attention outre mesure dans les couloirs du Capitole – suivait depuis 1922 les débats du Congrès, au jour le jour, pour Havas et pour une douzaine de journaux des États-Unis et du Canada.

8 décembre 1941
Londres
Der Chef s’attaque ce soir aux malentendus qui s’élèvent trop souvent entre la Heer et la Luftwaffe, contrairement aux ordres du Führer. « Vergessen wir nicht, daß Deutschland und Sieg über alles immer am wichtigsten für uns Kämpfer bleiben müssen! » s’écrie-t-il du ton de mélodrame des chanteurs de Bayreuth au deuxième acte de Tannhäuser. Toujours informé de bonne source, il dévoile aussi à ses auditeurs, comme incidemment, qu’Ernst Udet, mort le 17 novembre dernier, s’est suicidé : « Er war ein Held in beiden Weltkriegen, der das Pour le Mérite und das Ritterkreuz verdient hatte. Er war ein Ehrenmann, der seine Ehre behalten wollte. Trotz ein Selbstmord ist er auch im Felde gefallen. »
Les Allemands à l’écoute de Gustav Sender eins pourront en conclure que le torchon brûle entre aviateurs et soldats, et que le pouvoir leur avait menti sur les conditions de la mort d’un héros authentique. Savoir qu’on ne leur a pas dissimulé celle de Mölders ne suffira pas à les consoler.

9 décembre 1941
Alger
Pierre Brossolette révèle, une fois de plus, des réflexes rapides. Devant l’évolution de la situation en Asie, il décide d’envoyer deux journalistes renforcer le bureau d’Havas Libre de Saïgon, sans attendre même que le chef de poste en Indochine, François-Loup Pay, les lui ait demandés, mais il laisse à son rédacteur en chef, Fernand Pommard, le soin de les désigner. Pommard doit aussi choisir un reporter de renfort pour le bureau de Delhi et un envoyé spécial à Singapour. Après avoir consulté Henri Moublé, directeur administratif et financier, Brossolette autorise le directeur du bureau de Washington, Jean Lestable, à engager quelques journalistes américains sous statut local pour augmenter ses effectifs, à titre temporaire au moins, et à détacher autant de reporters qu’il le jugera nécessaire sur le front gigantesque qui s’ouvre dans le Pacifique.
Malgré les coups d’œil désolés de Moublé, il va à l’essentiel et il tranche dans le vif à la fin des notes de service qu’il dicte pour Saigon et pour Washington : « Oublions procédure budgétaire ordinaire – stop – Attendons vos éléments comptabilité que si actualité en laisse temps – stop – Bonne chance et bon courage – stop – signé dirgen stopend »


11 décembre 1941
Paris
Lucien Rebatet et l’éditeur Robert Denoël se rendent à l’ambassade d’Allemagne pour soumettre à Otto Abetz le manuscrit des Décombres. Ils ont l’espoir d’obtenir l’imprimatur des occupants et le déstockage, dans la foulée, d’une allocation de papier pour un premier tirage de 50 000 exemplaires. Ils entendent d’abord, à la vérité, court-circuiter la censure française : Rebatet, qui déteste Laval, qualifié entre autres gentillesses de « bâtard d’un bougnat politicard et d’un Mongol prévaricateur », soupçonne le Président de continuer à cultiver, à toutes fins utiles, ses amitiés dans les anciens milieux politiques de la IIIe. Il pourrait être tenté de faire caviarder, sinon d’interdire, un livre qui dénonce, avec une violence sans frein, les cadres de l’ancien régime et l’étrille lui-même de belle encre.
Abetz, alléché, leur promet une réponse sous huit jours. Il laisse également entendre que l’ambassade pourrait contribuer au succès du livre en se portant acquéreuse de plusieurs milliers d’exemplaires.

12 décembre 1941
Londres
Naissance de l’hebdomadaire France Libre, destiné aux Français de Grande-Bretagne. Créé par le journaliste André Labarthe et avec pour éditorialiste l’académicien André Maurois, incarnation d’une anglophilie bourgeoise, France Libre prendra souvent des positions plus proches de celles du Gouvernement de Sa Majesté que de celui d’Alger. Il est vrai que c’est la Treasury qui a apporté l’essentiel du financement car le Royaume, comme de coutume, tient à garder deux fers au feu – au moins.

13 décembre 1941
Alger
L’Écho de Paris publie une “Lettre aux Américains” de Thierry Maulnier. L’essayiste y dénonce la tendance, déjà patente aux États-Unis, à vouloir au bout de quelques jours de guerre donner des leçons de stratégie et de tactique à ceux qui sont au combat depuis plus de deux ans. Il s’attaque, en particulier, à un article de Walter Lippmann, syndiqué la veille par le Washington Post, le New York Times et le San Francisco Chronicle, qui réclamait entre les lignes rien moins que la direction de la coalition alliée pour Franklin Roosevelt. Cet article, largement repris par la Voice of America et par les agences américaines, a fait l’objet d’un service étoffé sur Havas Libre et sur Reuters, avec de larges extraits et plusieurs papiers d’éclairage. Édouard Daladier, à peine arrivé à l’ambassade de France à Washington, et son homologue pour la Grande-Bretagne, Lord Halifax, se sont empressés d’en tirer des télégrammes à la tonalité alarmiste pour la Rue Michelet et le Foreign Office. On sait en effet Walter Lippmann proche de la Maison Blanche comme publiciste et, surtout, comme théoricien du New Deal Liberalism .
« Nous n’aurons jamais, peut-être, assez de gratitude pour l’aide que vous nous avez apportée dans les heures sombres que nous avons traversées, écrit Maulnier. Mais faites-nous grâce, s’il vous plaît, de vos conseils et de votre ton protecteur. Nos adversaires, le Destin et la nécessité se sont chargés de nous inculquer leurs enseignements. Bon gré mal gré, il nous les a fallu apprendre. Je gage que vous aurez, vous aussi, à retourner bientôt sur les bancs de l’école de l’Histoire. » Et retrouvant ses talents de polémiste, Maulnier ajoute : « L’Évangile, je m’en souviens, nous commande la pitié et la sollicitude pour les ouvriers de la onzième heure. Mais il ne nous interdit pas de conseiller un peu d’humilité à un pays qui, plus de deux années durant, a laissé d’autres nations, cependant moins riches et moins favorisées que lui, supporter seules le fardeau du combat pour la Liberté. »
Thierry Maulnier n’est arrivé dans la capitale provisoire que depuis quelques jours. Après trois conférences à Uppsala, il s’est présenté à l’ambassade de France à Stockholm pour se rallier « au pouvoir en place » (comme on pouvait s’y attendre, il s’est refusé à dire « au gouvernement de la République »). Pourvu d’un faux passeport du Chili, il a dû attendre avant de pouvoir embarquer sur un cargo argentin en route pour Buenos Aires via Londres, Cadix, Dakar, Recife et Rio de Janeiro. Les autorités britanniques, en proie à un nouvel accès d’espionnite , ont refusé de le laisser descendre sur leur sol, si bien qu’il a dû patienter jusqu’à l’escale de Dakar pour toucher enfin une terre sous souveraineté française. Il a ensuite pu rejoindre Alger par avion. Henri de Kérillis l’a tout de suite engagé, avec un titre d’éditorialiste, dans l’idée qu’il pourra concurrencer Raymond Aron, autre normalien, dont les commentaires dans les colonnes du Figaro font l’événement plusieurs fois par semaine.
Au Figaro officie Pierre Brisson – dont de mauvaises langues prétendent que « le faire-savoir dépasse le savoir-faire, et de loin » et dont Maurras, styliste reconnu, disait naguère qu’il écrivait « à la boue, d’une plume de plomb ». Il veille à donner aux articles d’Aron, toujours pertinents, plus souvent impertinents, le maximum de retentissement. Jean Zay, amusé, notera dans ses carnets, à ce sujet : « Comme la révolution selon les communistes, la confraternité est en marche. Je crains que ce ne soit pire encore dès la sortie du Monde. »

Londres
La revue quotidienne de la Presse britannique diffusée par Havas dès l’aurore souligne que les journaux d’Outre-Manche réagissent eux aussi avec agacement à l’article litigieux de Walter Lippmann. Le Times, en particulier, et le Scotsman publient tous deux des éditoriaux cinglants. « Americans gave us the tools, écrit le Times par exemple. Fine. But we know better how to finish the job. »

15 décembre 1941
Valparaiso
Un radio-amateur chilien, Manuel Alvarez-Puyo (indicatif CL2GSD), indique dans un message envoyé à Tipasa qu’il capte parfaitement les programmes sur ondes courtes de Radio Alger – sauf, bien entendu, à l’aube et au crépuscule. Il ajoute qu’il peut recevoir en général deux et parfois trois, en fonction des conditions de propagation, des quatre émissions en morse d’Havas Libre (une demi-heure de transmission environ, à 00h00 GMT, 06h00 GMT, 12h00 GMT et 18h00 GMT, pour quelque 1 500 mots en moyenne). Ces émissions sont destinées aux navires en mer et à certains postes diplomatiques ou consulaires isolés en Amérique latine et en Asie.

16 décembre 1941
Washington
Le Press Secretary de la Maison Blanche, Stephen T. Early, un ancien de UPI, reçoit en urgence pour un briefing off the record les chefs des bureaux de Reuters et d’Havas Libre, les correspondants des principaux journaux et magazines britanniques et français, de la BBC et de la Radiodiffusion nationale. Il a invité aussi les rares représentants des médias polonais, belges, néerlandais, norvégiens, danois et tchèques en exil, soit, tout de même, une huitaine de journalistes. Il s’agit d’allumer un contre-feu car Walter Lippmann a eu tort d’écrire en toutes lettres ce que la Maison Blanche (sinon Franklin Roosevelt en personne) et le Département d’État se contentaient d’évoquer sous le manteau et par allusions seulement.
Early plaide donc la thèse d’un « unfortunate misunderstanding » , un malentendu malheureux. Il souligne que Walter Lippmann, s’il s’agit d’un « outstanding scholar » (cet “universitaire exceptionnel” enseigne en effet à Harvard), ne représente que lui-même. Toute honte bue, il conclut que les États-Unis sont attachés à l’égalité entre les Alliés : « We in Washington DC all know that Allies need each other to reach our common goal » . À peine Early a-t-il achevé son propos et répondu aux questions qu’il se précipite vers le buffet préparé pour ses hôtes et y dévale un double bourbon sec : mentir en mangeant son chapeau donne soif.

17 décembre 1941
Paris
Le commissaire central du 16e arrondissement, Louis Glouzier-Meinhard, signale à la Préfecture de Police que deux de ses gardiens de la paix ont trouvé, sur un banc du square Lamartine, un exemplaire d’un journal en caractères hébraïques. La publication se présentait sous la forme d’un feuillet plié en deux, de manière à former quatre pages petit format. Selon l’un de ses inspecteurs, Arsène Hister, originaire de Mulhouse, « expert en synagogue », ajoute Glouzier-Meinhard, le titre de ce factum à l’aspect de prospectus, assez peu lisible pour cause de stencil défaillant, serait en yiddish : d’koïmpfind ghetta .
Fonctionnaire blanchi sous le harnois, habitué à refiler le mistigri à d’autres et mal persuadé in petto, de la légitimité du NEF, Glouzier-Meinhard demande des instructions tout en faisant part de son étonnement : les juifs qui habitaient avant la guerre les “beaux quartiers” ne parlaient guère le yiddish, apanage plutôt du prolétariat des tailleurs, des confectionneurs à domicile et des casquettiers de Belleville, de Ménilmontant et de la rue des Rosiers . Pour mieux se débarrasser de l’objet en question, il envoie l’une des hirondelles de son commissariat le porter au cabinet du préfet.

18 décembre 1941
Saïgon
Le bombardement de Saïgon touche le bureau d’Havas Libre, rue Catinat, juste à côté du Continental. Fort heureusement, le raid a eu lieu à l’aube : les locaux étaient déserts et il n’y aucune victime dans le personnel de l’agence. En revanche, tout le matériel est détruit, y compris l’émetteur-récepteur, les pièces détachées et l’antenne Cassegrain, de même que la documentation et les archives. En attendant qu’un émetteur-récepteur de remplacement arrive d’Alger (Reuters, en dépit de sa bonne volonté, n’a en Asie rien de disponible, et les agences américaines ont de la solidarité, ou de la confraternité, une conception que les européennes ne partagent pas), Havas Libre devra en passer par les radiotélégraphistes de la poste centrale. Il en résultera, même avec la priorité aussitôt accordée par le Gouvernement général, des délais de transmission multipliés par deux, au moins, et des coûts multipliés par dix. Mais le bureau provisoire créé à Hanoï depuis quelques semaines en prévision d’une actualité chargée au Tonkin et dans le sud de la Chine (un journaliste monté de Saigon, un pigiste permanent local et deux opérateurs) peut, lui, fonctionner à plein rendement, dans la limite de son potentiel, et, dans une certaine mesure, prendre le relais.
Cependant, cette solution de secours ne satisfait pas l’amiral Decoux : partisan d’une philosophie de l’information qui la met au service du pouvoir, il redoute les excès de plume et, davantage encore, les indiscrétions des journalistes qu’il ne sent pas géographiquement sous sa coupe.

19 décembre
Paris
Otto Abetz, trop heureux de faire toucher du doigt à Pierre Laval les limites de son pouvoir, donne son feu vert, à l’heure du porto de la fin d’après-midi, à la publication des Décombres de Lucien Rebatet. Allant au devant des desiderata de Robert Denoël, il alloue une allocation de papier qui correspond à un tirage initial de 60 000 exemplaires. Mieux : afin d’éviter que Pierre Laval ne risque de s’en mêler, Abetz s’est arrangé, de son propre chef, pour que le livre soit tiré en Belgique, chez un imprimeur de Namur qui milite au Rex. Compte tenu des délais incompressibles de fabrication (impression puis brochage) et de la perturbation des circuits de distribution depuis la fin des combats, l’ouvrage pourrait être mis en vente au tout début de mars 1942 sur l’ensemble du territoire métropolitain, puis à l’étranger (Suisse, Belgique et Luxembourg d’abord) à partir du 2 ou 3 avril.
Bien entendu, Abetz s’est abstenu d’indiquer à ses visiteurs que la Wilhelmstraße et le Propaganda Ministerium, pour une fois en harmonie, se sont entendus pour faciliter l’achat et l’envoi de milliers d’exemplaires en Europe centrale – où les lecteurs francophones demeurent nombreux, en particulier en Roumanie et dans le Gouvernement général – et pour accélérer la traduction du brûlot de Rebatet. Il importe, ont estimé de concert Josef Goebbels et Joachim von Ribbentrop, de répandre au plus tôt l’image négative d’une France avilie et veule que ce pamphlet, par ailleurs écrit de main de maître, véhicule sans nuance : même ses pires ennemis reconnaissent à Lucien Rebatet de la patte et du style, quitte à le traiter, dans la foulée, de vendu et de salopard.
Robert Denoël, qui a ses petits secrets, a imaginé, lui, une manigance – plutôt, à dire le vrai, une combine – pour que quelques dizaines d’exemplaires des Décombres puissent aussi parvenir à Alger, apportés, via Madrid, par d’improbables autant qu’insoupçonnables “pigeons voyageurs”. L’éditeur estime que Radio Alger, que ce soit Les Français parlent aux Français ou Lettre chargée (l’émission du poète Max-Pol Fouchet, animateur de la revue Fontaine), ne manquera pas d’en dire pis que pendre. Il obtiendra ainsi une publicité aussi efficace que gratuite en Métropole comme de l’autre côté de la Méditerranée où, de l’avis de Denoël, qui sait son monde, quelques patriotes d’extrême-droite, ex nationaux qui ne servent qu’à contrecœur sans doute sous les drapeaux de la République, en feront leurs choux gras. « Un livre dont on parle, même en mal, est un livre qui se vendra, professe-t-il depuis toujours. Le dénigrement, c’est de la réclame gratuite. »
Incidemment, Otto Abetz a appris à Rebatet et Denoël que Gabriel Péri a été fusillé le 15, dans la cour de la prison du Cherche-Midi. Il leur a laissé entendre, habile à pêcher en eau trouble, que cette exécution répondait aux vœux du Kremlin : « Le Führer, messieurs, vous le comprendrez, devra faire les yeux doux à Staline pendant quelque temps encore ». Au Kremlin, selon ses dires, l’on souhaitait se débarrasser d’un dirigeant taxé depuis longtemps de nationalisme “petit-bourgeois” dans les couloirs du Komintern. La nouvelle, répandue dans la soirée au hasard des dîners en ville par l’écrivain et par son éditeur, sera connue dès le surlendemain à Alger.

20 décembre 1941
Alger
Le tenente-colonello De Natale déplore la sinistre fin d’année que le Duce a réservé à ses troupes d’élite, les Alpini et les Bersaglieri, qu’il appelle, conformément à une tradition qui remonte à Victor-Emmanuel 1er, “I penne nere” et “I cappelli de gallo” . Il leur affirme qu’ils vont être pour la plupart transférés vers l’est, avant ou après le 1er janvier 1942, afin de servir d’appoint aux Tedeschi qui s’apprêtent, affirme-t-il, à s’attaquer à l’URSS. Ils formeront, croit-il savoir, le CSIR , qui pourrait atteindre 200 000 hommes. Il s’écrie d’une voix étranglée : « La lotta contro il comunismo, è buono. É santo. Ma tirare le castagne dal fuoco per i Tedeschi, è stupido! Viva il Re! » . Il en profite pour s’en prendre à nouveau au Duce – « questo stronzo! » – qui a depuis longtemps perdu de vue les véritables intérêts de l’Italie et ne cherche qu’à se parer d’une gloire illusoire aux dépens de la vie des soldats. Les propos du soi-disant De Natale ont d’autant plus de portée que le régime peine chaque jour davantage à dissimuler à l’opinion publique de la Péninsule les désaccords qui opposent le Commando supremo à l’OKW et, sur le terrain, les chefs italiens à leurs homologues allemands. Le tenente-colonello, qui feint de s’en affliger, rapporte qu’on a même vu des officiers de troupe, réputés parfois fascistes militants, et jusque dans les divisions d’élite, comme la Folgore, en discuter avec les hommes au bivouac, ouvertement, au mépris des règles de la discipline.
Tel Cicéron requérant contre Catilina, De Natale jette en conclusion : « Il Duce si sente il primo maresciallo dell’impero. È solo il primo funeralisto d’Italia. »

Moscou
Une traduction intégrale des propos de Maurizio De Natale, dont on ignore encore au Kremlin la véritable identité, est soumise moins de deux heures plus tard par le NKGB à Staline et, malgré les consignes, au général Joukov. Lavrenti Beria a pris ses responsabilités. Chapochnikov et Timochenko ne sont, comme d’habitude, destinataires que d’un résumé.

Paris
La censure du NEF interdit aux journaux et à la radio de reprendre la dépêche Havas-OFI sur l’exécution de Gabriel Péri diffusée dans la matinée. Ce texte, précise le communiqué du ministère de l’Information qui la suit immédiatement sur les téléscripteurs, est réservé aux rédactions, aux dirigeants politiques et à la haute fonction publique. L’OFI, sur consigne de Gabriel Jeantet, qui souhaitait que la nouvelle puisse être rendue publique, s’était pourtant contenté de quatre lignes purement factuelles “de bonne source”.


21 décembre 1941
Londres
Comme s’il voulait tirer le signal d’alarme avant que l’irréparable ne soit commis, der Chef ne cesse de multiplier les messages, de félicitations soi-disant, aux unités transférées à l’est. Ce soir, il a choisi de s’adresser d’abord aux équipages des navires de la Kriegsmarine basés jusqu’alors à Wilhelmshaven, à Kiel ou en Norvège et qui ont dû ou vont devoir s’amarrer (provisoirement, leur a affirmé le commandement) à Pillau et à Memel. Il s’écrie, emphatique : « Heil, Offiziere, Unteroffiziere und Schiffsleute, die Ruhm bedecken wirst, indem den Ostsee für tausend Jahre ein deutscher See machend! »
Après quoi, non sans avoir d’abord passé un chant de marins traditionnel, « Wir lagen vor Madagaskar und hatten die Pest an Bord » – « Nous mouillions devant Madagascar et nous avions la peste à bord », peut-être pas de très bon augure malgré ses paillardises, der Chef présente ses compliments aux futurs pilotes du porte-avions Graf Zeppelin, en construction depuis 1938 et dont l’achèvement ne cesse d’être retardé. Grâce à l’efficacité des services du Reichsmarschall Hermann Goering et du Reichsluftfahrtministerium, leur apprend-il sans se moquer en apparence, ils recevront, courant 1944, des Ju-87B et des Me-109E navalisés. Il n’ajoute pas – ses auditeurs concernés l’auront compris d’eux-mêmes – que ces avions sont d’ores et déjà obsolètes, ce qui montre bien la considération que le maître de la Luftwaffe porte à la Marine du Reich.

Moscou
Cette fois, Staline ordonne que le compte-rendu d’écoutes de Gustav Sender eins soit également transmis à l’amiral Kouznetsov par le NKGB. Il demande aussi à l’amiral de lui soumettre pour le lendemain ses conclusions sur les propos de der Chef.

Alger
Annoncée en début d’après-midi par une dépêche d’Havas Libre, qui cite “des sources sûres” et que suit une biographie en deux feuillets, la mort de Gabriel Péri est traitée en plus d’une minute et demie par le journal du soir de Radio Alger. Elle est ensuite commentée, au cours des Français parlent aux Français, par Henri de Kérillis et Hubert Beuve-Méry. Tous deux saluent un confrère qui faisait honneur à leur métier de journaliste sans renier ses convictions. Dans une courte interview, Léon Blum rend également hommage à « un compagnon de route difficile , un adversaire loyal, un patriote internationaliste, une grande intelligence et un homme que j’estimais. »

22 décembre 1941
Paris
Gabriel Jeantet adresse une lettre confidentielle à Pierre Laval en sa qualité de ministre de l’Information. Il souligne que l’embargo imposé sur la nouvelle de la mort de Gabriel Péri a interdit aux médias de Métropole de riposter à Alger. « Nous aurions pu mener à loisir, écrit-il, une grande opération contre les communistes, et fourrer la soi-disant République des hommes de l’Ancien Régime dans le même sac. Nous sommes, hélas, réduits au silence par une décision inconsidérée. Je l’avais déconseillée. Je la déplore. »

Alger
Pierre Brossolette envoie ses instructions à François-Loup Pay sur la conduite à tenir s’il fallait évacuer les bureaux de Hanoï et de Saïgon devant l’arrivée des troupes japonaises. Il lui demande de prendre contact avec l’état-major de la Marine pour que le personnel d’Hanoï soit envoyé dans un premier temps à Saïgon, après avoir saboté ou détruit le matériel et mis le feu aux archives. Dans un second temps, s’il devient indispensable de quitter la capitale de l’Indochine, il faudrait que l’ensemble des journalistes, des techniciens et des administratifs se replient sur Singapour où le gouvernement britannique a donné la consigne de les accueillir. Toutefois, Brossolette recommande à Pay d’assurer la couverture des événements jusqu’à l’extrême limite et d’envisager de laisser un journaliste accompagner les troupes du Tonkin ou du nord Laos qui tenteraient de retraiter vers la Chine.
« L’information prime, écrit Brossolette, et en temps de guerre, les reporters ne peuvent pas espérer prendre moins de risques que les combattants. Veillez seulement à ne pas exposer les personnels à une mort sans utilité. »

23 décembre 1941
Paris
Le dessinateur Jean Bruller, au hasard d’une promenade avec sa femme à l’ombre des tours de Saint-Sulpice, trouve enfin le nom de la maison d’édition clandestine qu’il est en train de créer avec l’un de ses amis, Pierre de Lescure, lui aussi dessinateur et, en outre, journaliste : ce sera les Éditions de Minuit.
Le premier texte qu’ils publieront – « Aux dépens d’un patriote », indiquera le livre pour mieux égarer les policiers du NEF et la Gestapo – est un récit d’une densité d’exception, Le Silence de la Mer. Sous l’apparence de l’histoire d’un amour impossible, il dénonce surtout les illusions de ceux qui, par irénisme ou par idéalisme, veulent croire encore à la possibilité de l’entente avec les Allemands “convenables”. L’auteur, peut-être un écrivain célèbre, l’a signé seulement d’un pseudonyme : Vercors. Le Silence de la Mer est en cours de tirage, cahier par cahier, chaque nuit, chez un imprimeur du 13e arrondissement. Quelques femmes de bonne volonté les assembleront à la main, à l’ancienne. Le livre est dédié à Saint-Pol Roux, « poète assassiné ».

24 décembre 1941
Hanoï
Le mât de l’antenne Cassegrain du l’émetteur-récepteur du bureau d’Havas Libre est arraché par une bombe. Il faudra ici aussi recourir aux services de la poste centrale, avec leurs inconvénients de lenteur et de coût. Le bureau lui-même a perdu la plupart des tuiles de son toit et toutes ses vitres du fait du souffle et de l’onde de choc.

Alger
Soir de Noël oblige, il y a moins de messages personnels que d’habitude à la fin des Français parlent aux Français : à peine quatre. L’un d’eux, « les Ranjikis sont forts, la forêt est à eux », signale au poste de Paris du 2e Bureau que l’État-Major de la Défense Nationale a bien reçu les projets de réorganisation des garnisons allemandes de Métropole alors que se prépare l’envoi massif d’effectifs vers l’est. Ils prévoient que la plupart des unités seront disposées entre Calais et Nantes, face à la Grande-Bretagne, d’une part, et, d’autre part, sur la longueur de la côte de la Méditerranée. Pour le reste, à l’exception de Paris et de Lyon, et des ports confiés à la garde de la Kriegsmarine, les Allemands se contenteraient d’un bataillon, d’une compagnie parfois, par chef-lieu de département, avec l’aide d’un détachement mixte du SD et de la Gestapo. Ces schémas ont été photographiés dans un bureau de l’hôtel Meurice – au Minox, bien entendu : nul ne fait mieux que cette merveille de la technique allemande – par deux officiers travestis en techniciens des PTT.


26 décembre 1941
Paris
Les consignes du ministère de l’Information publiées en urgence, à 01 h 30, par Havas-OFI interdisent formellement aux journaux et à la radio de diffuser quoi que ce soit à propos de la tragédie de Tulle, ne serait-ce que par allusion. « Le Président, indique le ministère, se réserve de donner lui-même, en temps utile, ses commentaires sur ces faits regrettables qui vont à l’encontre de sa politique. »
Comme par compensation, les quotidiens du 27 devront titrer : « La France fera ripaille au Nouvel An » ou « Le gouvernement a pensé à nos réveillons ». Les largesses sans ticket du NEF, à acquérir à prix taxés entre le 28 et le 31 décembre, ne dépassent pas, pourtant, 200 grammes de veau ou de mouton (avec os), 200 grammes de pommes de terre ou 300 grammes de carottes par allocataire. Le bœuf – 150 grammes sans os mais avec le ticket BN 35 – reste à prix libre. Il faut y ajouter un œuf par personne, en principe, un quart de litre de lait et 120 grammes de farine : les Français pourront manger un gâteau si les approvisionnements des magasins tiennent leurs promesses – incertitude que les journalistes sont priés, sans ambages, de passer sous silence, dans le Midi en particulier, moins favorisé que les régions du Nord et de l’Ouest par la Nature. Les livraisons de rutabagas et de topinambours, devront préciser les articles, ont dépassé toutes les espérances.

Alger
06h15 – La nouvelle des pendaisons de Tulle commence à se répandre grâce à une suite d’erreurs de manipulation – ou plutôt par l’action délibérée de résistants, voire de partisans du NEF écœurés ou de neutres qui affichent discrètement leurs sympathies. En fait, la dépêche Havas-OFI à propos des consignes du ministère de l’Information a été jointe – par pure maladresse, va plaider Gabriel Jeantet : un opérateur, obéissant au seul souci d’économie des consommables, a réutilisé une bande déjà en partie perforée – à un message de service émis à 02h55 pour le central télégraphique (l’harmo, en argot de techniciens) de Berne au sujet de problèmes de réception de l’agence Stefani. Suivant la procédure courante, ce message a dû transiter par le desk de l’Agence Télégraphique Suisse (ATS-SDA). Par coïncidence ou non, l’ATS (qui, elle aussi, excipera d’une maladresse) l’a fait figurer, sans y changer une virgule, dans son service par radio-téléscripteur réservé aux postes diplomatiques suisses à l’Étranger. Havas Libre, à Alger, capte ouvertement ce service (et le cite parfois).
08h15 – Arrivé depuis une demi-heure, Pierre Brossolette prépare la conférence de rédaction de la matinée en dépouillant les journaux et dépêches de la nuit. François (Ferenc) Andréanyi, un Franco-Hongrois chef du service des Écoutes , fait irruption dans son bureau sans même frapper : « Monsieur le directeur, regardez donc ce que les Suisses ont balancé tout à l’heure ! »
08h20 – Brossolette décroche son téléphone et compose le numéro de la ligne directe de Jean Zay. À sa surprise, le ministre confirme – « Oui, nous le savions » – sans lui révéler que l’affaire de Tulle était déjà connue du 2e Bureau. Elle a fait l’objet d’un compte-rendu Enigma envoyé de Paris à l’OKW, qui a été reçu et déchiffré en Afrique du Nord et en Grande-Bretagne (ce que Zay lui-même ignore). « Voilà les premiers éléments dont je dispose, ajoute le ministre. Tirez-en au plus vite un service abondant si vous le pouvez. »
08h30 – Brossolette, son rédacteur en chef Fernand Pommard et François Andréanyi se penchent sur un journaliste presque débutant mais doué d’une bonne plume, Marc-Henri Saint-Véran, assis devant sa machine à écrire. Tous quatre s’attellent à l’écriture du service sur la tragédie de Tulle qui comporte d’abord deux bulletins à 08h32, suivis de deux urgents, tous quatre “de source sûre”. Le programme rédactionnel prévoit ensuite un développement, un commentaire (que, fait exceptionnel, Pierre Brossolette signera en personne), des réactions en Afrique du Nord et à l’Étranger et, si possible, une reconstitution du film des événements. Il est signifié aux abonnés à 08h40.
08h45 – Les urgents d’Havas Libre sur Tulle sont repris par le service international de Reuters, puis par les agences américaines.
08h55 – Un urgent d’Havas Libre annonce que Paul Reynaud s’adressera aux Français à 20 heures au micro de Radio Alger.
09h00 – Brossolette ouvre la conférence de rédaction : « Messieurs, vous comprendrez que je vous demande, en raison de l’événement que vous savez, d’être brefs. »
09h50 – L’agence espagnole EFE reproduit, en traduction intégrale, les deux urgents d’Havas Libre. Franco lui-même, toujours équilibriste, en a donné l’autorisation.
12h30 – Le “journal parlé” de Radio Paris est intercepté à Alger. Le speaker annonce que « le président Laval s’adressera au pays ce soir à 20 heures pour entretenir les Français de l’actualité récente. »

Buenos-Aires, Rio de Janeiro, Montevideo, Santiago du Chili, Mexico, etc.
En raison du décalage horaire (cinq à neuf heures), les informations sur le drame de Tulle ont pu être diffusées par l’ensemble des journaux et radios d’Amérique Latine – même par ceux qui affichent, en général, des positions favorables à l’Axe.


27 décembre 1941
Paris
Les “contrôles radioélectriques” indiquent que les auditeurs de Métropole ont préféré, à 71%, écouter à 20 heures Paul Reynaud plutôt que Pierre Laval.
Le chef du gouvernement d’Alger, après avoir révélé à ses auditeurs l’horreur de la tragédie de Tulle, a appelé à venger les victimes, avant de conclure : « La France, je le dis avec gravité, demandera justice à ces bourreaux. Aux hommes qui ont commis le crime et à ceux qui leur ont donné les ordres. Aux généraux des troupes d’occupation comme aux chefs de l’Allemagne nazie qui ont laissé faire les criminels, si même ils ne les ont pas encouragés. Ils seront punis, tous, aussitôt que la victoire les aura fait tomber entre nos mains. Un procès les attend. Qu’ils commencent déjà à préparer leur défense. Ils en auront besoin. » Laval s’en est pris, lui, aux « terroristes manipulés par le communisme international » qui « provoquent des représailles hélas justifiées. » Il a répété sa formule, déjà trop fameuse : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne, je le redis, car, sans elle, le monde serait dominé par la ploutocratie judéo-capitaliste des Anglo-saxons et par les communistes qui s’installeraient partout. »

Alger
Les Actualités Françaises Libres dirigées par Marcel Ichac accordent une large place à la visite du général Marshall et de la délégation américaine qu’il conduit : plus de cinq minutes sur les quinze que compte la bobine hebdomadaire qui sera distribuée le 29 aux cinémas. Au titre des échanges entre Alliés, un extrait de près de deux minutes et demie en est repris par la Pathé Gazette britannique, tandis que les Newsreel américains font appel à la totalité des prises de vues françaises – accommodées, bien entendu, de commentaires de leur cru dans leur style pétaradant.
Les journaux, eux aussi, tant en Afrique du Nord qu’en Grande-Bretagne, aux États-Unis et même dans les Dominions, traitent le sujet avec abondance, souvent avec des photos du général Marshall et de ses hôtes français.

28 décembre 1941
Alger
Une note confidentielle de Pierre Laroque à Jean Zay estime que le tirage de Match et de Vu, tous deux mensuels, devrait être fixé à 30 000 exemplaires pour chacun : 10 000 pour les lecteurs d’Afrique du Nord, 10 000 qui seraient largués par avion sur la Métropole, et 10 000 destinés aux ventes à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis, mais aussi dans certains pays neutres – ce qui suppose, a précisé Laroque, d’avoir résolu les problèmes d’acheminement, peut-être même par le recours à la valise diplomatique dans quelques cas, si la Rue Michelet est d’accord. La note fait valoir que les ressources en papier demeurent trop réduites, surtout trop incertaines, pour que l’on table sur une parution régulière à 72 pages.
« Nous ne pouvons espérer qu’un de ces deux magazines concurrencera Life, il va de soi, écrit Laroque, mais ils valoriseraient, chacun dans son style et son genre, l’image de la France qui se bat. C’est cela seul qui compte. Je vous suggère, monsieur le ministre, de donner votre feu vert dès le début de janvier à Jean Prouvost et à Lucien Vogel, sur la base de deux mensuels de 64 pages maximum tirant à 30 000 exemplaires. Nous pourrions toujours passer à 35 000 ou 40 000 exemplaires si, par hasard, un succès inattendu était au rendez-vous et si le papier ne faisait pas défaut. »

31 décembre 1941
Madrid
Le régime franquiste se satisfait d’une situation baroque qui répond à l’ambiguïté de sa politique. Pierre-Étienne Flandin, qui représente le Nouvel Etat Français dans la capitale espagnole, porte le titre d’ambassadeur de France. Non moins accrédité, André François-Poncet, lui, doit se contenter d’être qualifié par le protocole et les Affaires étrangères de “haut représentant de la République française”, mais il bénéficie des mêmes privilèges et immunités, et il reçoit les mêmes égards. Flandin occupe l’ambassade, calle Salustiano Olozaga. François-Poncet s’est installé, motu proprio, dans les locaux du consulat général, calle Marqués de la Enseñada. Il n’y a pas beaucoup plus de 500 mètres entre les deux bâtiments qui arborent le même drapeau tricolore : l’intervalle entre deux stations de métro tout juste. Officiellement, on s’ignore. Mais, officieusement, on sait recourir à des truchements discrets. Ressortissants de pays neutres, ils sont, par nature pour ainsi dire, prêts à apporter leurs bons offices.
C’est l’un de ces messagers, membre marginal, pour cause de mariage morganatique, d’une famille de premier plan d’Europe du Nord où on ne renie pas ses racines françaises, qui remet à François-Poncet un paquet arrivé le matin même chez Flandin par la valise diplomatique de Paris : dans sa boîte métallique, la bobine d’un film tourné le 25 décembre à Tulle, par un gendarme semble-t-il, à l’insu des Allemands. Au paquet est jointe une lettre en trois lignes de l’attaché militaire de Flandin, le colonel (air) Malaise : « Je suis convaincu, monsieur l’ambassadeur, que votre Excellence saura en faire le meilleur usage. » Visionnée d’urgence dans des conditions qui défient la logique, la bande partira dans la soirée pour Alger via Lisbonne, privant de réveillon le courrier qui en est chargé.
Le film du gendarme, héros anonyme, sera vu par Albert Lebrun et le gouvernement tout entier, puis par les parlementaires de l’Assemblée nationale et le corps diplomatique au cours d’une séance privée dans le plus grand cinéma d’Alger, le Lux. Trois feuillets de Havas Libre en détailleront le contenu. Après un débat en Conseil des Ministres, Jean Zay obtiendra que plusieurs extraits en soient intégrés à la prochaine livraison des actualités par Marcel Ichac. Des clichés photo en seront tirés pour publication par la Presse d’Afrique du Nord. Sans barguigner, le film sera mis gratuitement à la disposition de Pathé Gazette et des Newsreel, mais aussi des actualités suisses, suédoises, espagnoles, portugaises et turques.
L’affaire démontre que la Résistance a su noyauter jusqu’aux plus hauts niveaux des ministères du NEF. Elle indique aussi, plus spécifiquement, l’existence – encore inconnue du 2e Bureau – d’une chaîne de dissidents entre le ministère de la Guerre de Paris et les rares attachés militaires qui en dépendent.


2 janvier 1942
Alger
Le ministère de l’Information fait le point sur la Presse clandestine. Il recense 246 titres au 31 décembre 1941. Ils vont des journaux à parution régulière ou presque, tirés par de véritables imprimeries à plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’exemplaires, comme Défense de la France, aux petits canards locaux réalisés au stencil qui ne dépassent pas le cadre d’une ville, d’un quartier ou d’une usine, tel le Bib combattant (pas plus de 100 exemplaires sans doute) destiné aux ouvriers de Michelin à Clermont-Ferrand. Un point commun : les risques immenses que prennent les rédacteurs.

5 janvier 1942
Alger
Parution, ce lundi à 13h30, du premier numéro du Monde, tiré depuis 7h30 sur les presses de L’Écho d’Alger. Des motards de la Garde républicaine et des unités de circulation routière en apportent aussitôt plusieurs exemplaires à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à l’Assemblée nationale, dans tous les ministères, à chaque ambassade ou légation. L’état-major est servi lui aussi, comme les directions des grandes entreprises. Des yaouleds crient le journal au coin des rues.
Signé Sirius, le pseudonyme d’Hubert Beuve-Méry, un “À nos lecteurs” annonce les ambitions du journal : « Servir la France et rechercher la Vérité, car s’attacher d’abord à dire la Vérité, c’est le meilleur service que la Presse d’aujourd’hui puisse rendre à la France. » Beuve-Méry, pour autant, n’esquive pas la filiation du Monde avec le Temps : « Ce journal ressemble à un quotidien qui continue de paraître en France occupée. Certains d’entre nous appartenaient à sa rédaction. Ils s’en sont séparés après Munich ou après notre défaite. De lui, nous ne voulons garder que le sérieux qui fut le sien en des temps moins difficiles. »
Le Monde affiche déjà sa personnalité, avec une mise en pages aussi peu racoleuse que le style de sa manchette : « Situation difficile en Asie pour les Alliés », surmontée, en caractères bâton, d’un « Le Japon attaque sur tous les fronts ». Le souci de l’intemporel, ou peu s’en faut, marque le Bulletin de l’Étranger consacré à… l’avenir de la SDN, qui a sombré dans le discrédit depuis qu’elle a démontré son impuissance à propos de l’Éthiopie puis de l’Espagne. Il n’y a, bien entendu, aucune photo, à peine quelques cartes. Par contre, la publicité ne manque pas : les grandes entreprises présentes en Afrique du Nord ont trouvé des budgets afin d’acquérir de l’espace dans un organe qui s’adresse, d’évidence, aux moins démunis.
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Manu Militari



Inscrit le: 28 Aoû 2007
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MessagePosté le: Lun Fév 23, 2009 13:37    Sujet du message: Une petite suggestion Répondre en citant

Bonjour,

Suivant fidèlement FTL, notamment le siège de Singapour Wink , je me permet une suggestion : traduire systématiquement, entre parenthèses, les phrases en VO. Tout le monde n'a pas la capacité de comprendre de tel phrase, surtout pour des langues plus "arides" comme l'allemand. On risque de ne pas comprendre toutes les subtilités de ces phrases (ce serait dommage)

Exemple :
« Heil, Offiziere, Unteroffiziere und Schiffsleute, die Ruhm bedecken wirst, indem den Ostsee für tausend Jahre ein deutscher See machend!
» ["Salut, officiers, sous-officiers et gens de mer, vous qui allez vous couvrir de gloire pour les milles ans à venir, en faisant de la mer Baltique un lac allemand !"]



Nota : il s'agit d'un exemple de traduction TRES perfectible, mon niveau d'allemand étant faible. (je crains un contre-sens avec "die Ruhm bedecken wirst")

Salutations
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Fév 23, 2009 15:08    Sujet du message: Répondre en citant

Mea Culpa - je néglige parfois de recoller dans le texte les traductions qui sont en note de bas de page.
Heureusement, ces distractions et paresses sont réparées une fois que tout est reporté par Loïc dans la Chrono
(avis à la population : Loïc aurait bien besoin d'un coup de main informatique...)

Pour la phrase en question, voici la traduction de Menon-Marec :
« Je vous salue, officiers, officiers mariniers et matelots qui vont conquérir la gloire en faisant de la Baltique un lac allemand pour mille ans ! »

Et à propos de Singapour... aïe, désolé, il semble qu'une paternité tardive ait détourné Geoff de son hommage filial (son père à lui était à Singapour).
_________________
Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Menon-Marec



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MessagePosté le: Lun Fév 23, 2009 18:49    Sujet du message: Mes gens Répondre en citant

Pour Manu Militari.
Mon allemand à moi est légèrement rouillé, et je dois faire des efforts quasiment surhumains pour faire parler Der Chef ou d'autres dans leur langue maternelle. Un petit point amusant: là où un officier français dit "mes hommes", un officiers allemand dira "meine Leute" - ce que j'ose rapprocher des planteurs sudistes qui disaient "our people" à propos de leurs esclaves! Tant qu'on y est, faut pas se gêner! En l'occurrence, les Seeleute ne sont pas les gens de mer mais les matelots au sens large puisqu'en strict Hochdeutsch, die Matrosen ne désigne que les marins du pont (et les canonniers, on se demande bien pourquoi) tandis que les mécaniciens et autres électriciens appartiennent à la catégorie des Maschinisten.
Amts, comme on ne dit pas sur les quais de Wilhelmshaven.
M-M.
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Fantasque



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MessagePosté le: Lun Mar 02, 2009 12:49    Sujet du message: Répondre en citant

Un officier russe dira "mes enfants" (Rebjata)....

Le "Camarade" est normalement réservé aux membres du Parti et des Jeunesses Communistes (Komsomol).

Par ailleurs, en russe aussi le matelot est "matros" et la principale prison de Moscou est connue sous le nom de "Silence du matelot" (Matroskaja Tyshyna).

Sefton Delmer avait passé son enfance en Allemagne (avant 1914) et était réputé pour maîtriser parfaitement les divers registres de la langue.
Un certain Vladimir Putin aussi, mais pour d'autres raisons....(les journalistes allemands disent qu'il parle une langue plus pure et correcte que mme Merkel).

Amitiés

F
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