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La Guerre en Maison (par HOUPS)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Juil 31, 2019 23:26    Sujet du message: La Guerre en Maison (par HOUPS) Répondre en citant

Vous avez constaté que de basses nécessités matérielles nous privent momentanément de la suite de la bataille de Kiev.

Changement complet de décor avec ce récit de HOUPS (en deux épisodes). Je n'en dis pas plus, Savourez !!!!!



Mémoires d’une guerre

Lyon, fin des années 1990…

Dans un grand tintinnabulement des chaînes de deux paires de lunettes, de colliers, médaillons, bracelets et autres bijoux soumis aux lois de la gravité, la maîtresse des lieux fit entrer son invitée dans un salon pour lequel “cossu” le disputait à “encombré”. Son occupante leur préférait “douillet”.
« Ne faites pas attention au désordre, Juanita est repartie quelque temps chez elle et personne ne peut la remplacer, elle me connaît trop bien. Tenez, asseyez-vous là. Allez, Toi ! Laisse la place à notre invitée. Excusez-le, mais Toi a de bien mauvaises habitudes. Voilà. Ça va ? »
Le matou toisa la jeune femme d’un regard hautain, vint flairer précautionneusement ses escarpins et s’en alla, la queue en point d’interrogation, vivant exemple du dédain félin.
La vieille dame se carra dans un fauteuil-cocon hors d’âge tandis que la nouvelle venue prenait place dans un exemplaire voisin, tout aussi profond, si profond qu’elle ne se risqua pas à voir jusqu’où et se contenta de poser ses fesses sur le bord, magnétophone sur les genoux, entre un guéridon noyé sous les bibelots et un philodendron exubérant.

« Vous pouvez pas mettre votre machin sur la table ? Vous serez plus à l’aise, mon petit. Oh, vous pouvez les pousser. Pas trop loin, on va en avoir besoin. Enfin, moi, surtout. Vous voyez, tout ça, c’est pour me rappeler. Des photos. Des souvenirs. Ça va m’aider, j’ai demandé à ma fille de me les ressortir, l’autre jour, après votre passage. Prenez le gros, le jaune, là. Merci. Ça marche, votre truc ? Je croyais que ça serait plus gros. Il faut que je parle plus fort ? Non ? Comme ça ? Et ça prend tout ? D’accord. Bon, par quoi voulez-vous commencer ? Hein ? Par le début, ça serait pas mal, qu’en dites-vous ? Vous savez ce qu’on va faire ? Je vous raconte mes souvenirs, comme ça, à peu près dans l’ordre. Et quand on sera au bout – le bout que j’aurai décidé – vous pourrez me reposer des questions. Si je peux, hein. Ça vous va ? De toute façon, c’est ça, ou rien. Bon…
Voyons… Oups ! C’est qu’il est lourd ! Merci. Regardez… Avec le temps, elles se décollent. Ha ! Là, c’est moi. Ah oui, les images vont pas passer. Tant pis. Mais c’est pour moi, vous comprenez ? Là, je dois avoir sept-huit ans. Et ça, ce sont mes sœurs : Madeleine, Henriette, Adrienne, et… Jeanine, dans le berceau, au fond. Oh non, elles n’y sont pas toutes ! On était six. Six filles. Vous savez : mon père est revenu de la guerre avant certains, pour une bonne raison. Même deux : un bras et un œil en moins. Mais sa baïonnette piquait toujours, hein, alors, tous les ans, ou presque, vlan ! Une fille. Voilà. Oui… La petiote, là, ça doit être Adrienne. L’est née en 23. Jeanine est de 25, et Rose de 26. C’est Mado l’aînée. Elle est de 17. Décembre. L’avait pas perdu de temps, le père Rhusmapry !
Moi, je suis de fin 18. Novembre. Pas le 11, mais c’est pas passé loin. En 21, c’est Henriette. Entre elle et moi, y’a un trou. Me demandez pas pourquoi, j’sais pas. P’têt une fausse couche. En 24, ça, je me rappelle, on a failli avoir un p’tit frère… Tenez : mes parents. Le père, y s’tient comme ça rapport à son bras, vous voyez ? P’têt que s’il avait eu ses deux bras, y s’rait pas passé sous l’tram… Non, ça pas été facile pour ma mère. Ni pour nous. Déjà qu’avant, c’était pas folichon. Elle faisait des ménages. C’est Mado qui nous a élevées, quasi. Moi, je m’occupais d’Adrienne et de Jeanine, pendant qu’elle torchait Rose. Enfin, je m’occupais. Je les occupais, disons. Je jouais à la maman. A cet âge-là, vous voyez… Et puis les p’tites ont été placées, je crois. J’me souviens plus bien. On allait les voir, des fois. Tenez, ça, c’est devant l’école. Madeleine est là. Bon. Celle-là, là. Et moi, je suis là, devant. Alors pourquoi que je vous raconte tout ça ? C’est pas pour faire pleurer Margot, hein. C’est juste pour que vous compreniez.
J’ai aidé ma mère dans ses ménages dès que j’ai quitté l’école. Mado, elle, elle est entrée en apprentissage. Z’êtes allée au lycée, vous ? C’est bien. A la fac, aussi ? Couturière, qu’elle était, Mado. Enfin, en apprentissage chez une couturière. Mais y’a un julot qui lui a mis la patte dessus, et ce qui devait arriver arriva. Prenez la pilule, hein, au moins ? Y faut ! Z’avez d’la chance ! Mado, elle s’est retrouvée avec un polichinelle dans l’tiroir. Fallait le faire passer, hein, comment qu’elle aurait fait, sinon ? Pensez bien que le julot, y s’était tiré vite fait. C’était défendu, évidemment. Mais y’avait des combines. Les poules de la haute, elles connaissaient toutes un médecin, une clinique. Partaient « en cure ». En cure ! En curetage, oui ! Nous, le médecin, on l’voyait le moins possible. Et pas pour ça. Pour ça, y’avait des bonnes femmes qui vous charcutaient sur la table de la cuisine. Forcément, on finissait toujours par connaître quelqu’un qui connaissait quelqu’un. Ben oui, qui vous charcutaient. Faites pas cette tête ! Y’a pas d’aut’ mot. D’ailleurs, pour Mado, ça s’est mal passé. Trop de sang. Elle a crevé chez nous, saignée comme un porc à l’abattoir. 17 printemps, qu’elle avait, ma Mado. Porter plainte ? Vous rigolez, ou quoi ?
C’est pas ça qu’a tué ma mère, hein, remarquez. Mais ça a sûrement aidé. Et moi, j’arrivais derrière. C’est bien beau les ménages, mais entre ces messieurs qui essayaient de me coincer pendant que leur vieille avait le dos tourné, et leurs puceaux qui me foutaient la main au cul et me tripotaient les nichons à la moindre occasion – et va te plaindre, tiens ! – ça pouvait plus durer. Remarque, j’allais aussi chez des gens qui se tenaient bien, faut pas croire. C’est comme ça que je me suis trouvée chez une bonne femme qui vivait toute seule, tu vois, un peu comme moi. Très gentille. Boitait. Elle, un coup elle me filait un manteau qu’elle mettait plus, un autre, il lui restait un pot de confiture… Un peu chiante sur la poussière, mais pas chienne pour deux sous. Et puis, un jour, elle s’est mise à me parler. Me poser des questions. Elle m’a dit que mignonne comme j’étais, c’était du gâchis. Elle connaissait quelqu’un, mais pas ici.
J’en ai parlé à ma mère. On se doutait de ce que ça pouvait être, faut pas croire. Mais finir comme Mado ? Ou comme Simone, la fille des voisins, qui tapinait soir et matin ? Même que ma mère m’a dit, je m’rappelle : « Si j’avais pu… » Si elle avait pu quoi ? Va savoir… J’y ai pas demandé. Donc, voilà. Je me suis pointée à Tours, avec une valise et trois fois rien dedans. Et une adresse. Et une lettre de ma patronne.
C’est Madame Adélaïde qui m’a reçue. Je m’en souviens très bien. Dans son salon. L’avait de ces bagouzes… Pas du toc ! Fumait. Avec un grand fume-cigarette, long comme ça. Des à bout doré. Elle a lu la lettre et elle m’a dit : « Dessape-toi ! Et tout ! » Parce que… ben, j’étais jeunette encore. Pas oie blanche, hein, à cause de Mado, mais pas que. Et puis, c’était la vie. A m’a fait me tourner d’un côté, de l’autre… Et pis, voilà, ça s’est fait comme ça. Même si pas mal avaient tenté l’coup, aucun n’avait décroché l’gros lot. J’avais gardé mon berlingot dans son emballage. Intact. Madame Adélaïde a apprécié. Ça valait des sous, y’avait d’la demande.
Bon, j’te passe les détails, hein. C’est un notaire qui a décroché l’pompon. Enfin, l’pompon, j’me comprends. Sans sa cravate. Tu comprends pas ? T’y réfléchiras ce soir, on va pas passer l’après-midi là-dessus. Tu vois, Madame Adélaïde, elle allait pas gâcher la marchandise. Elle m’avait montré : y’avait une grande glace sans tain, parce que tu vois, y’en avait qui venaient que pour reluquer. Alors, elle, elle était là, derrière, à surveiller que ça se passait bien. Tu crois que ç’aurait été mieux dans une cave ? Bon, en tout cas, c’est comme ça que ça a commencé.
C’était presque la belle vie. A côté de la Simone et d’autres, tu peux me croire, y’avait pas photo. Et pis, c’était pas de l’abattage, non. Un claque pour les bons bourgeois, tu vois. Presque une pension de famille. Y’avait les habitués : le notaire, un boucher en gros, des types comme ça. Et pis des militaires, bien sûr. Des officiers. Pas du bas de tiroir. On entrait pas là dedans comme ça. Les visites, c’était un vieux docteur qui les faisait. Il avait un nom en “stein”, je crois. Pis un aut’ l’a remplacé. Quel âge j’avais ? Attends voir… Mado est morte en 35. 36, c’est l’année des grèves. Facile de se rappeler… Donc je devais avoir 18 ans. Guère plus. Ben, c’était comme ça. Tu crois que j’allais me plaindre ? Nourrie, logée, blanchie, et des jours de repos ?
Les clients se tenaient bien, et y payaient pour ma tirelire. Si j’avais été bonniche chez eux, ils m’auraient sautée gratos, et foutue à la porte après. Alors, hein ?
J’envoyais de l’argent à ma mère tous les mois. J’avais plus mes sœurs avec moi, mais on s’entendait bien, avec les filles. Oh, je dis pas qu’y avait pas des fois de l’eau dans l’gaz, hein, mais… et pis, y’a eu la guerre. Au début, on a pas fait des heures sup’, mais c’était tout comme. Madame donnait la priorité aux uniformes. Y’avait de tout, des vieux galonnés avec des trucs et des machins jusque là, et pis des p’tits jeunes, tout farauds ou tout nigauds, qui voulaient pas y aller sans avoir passé un bon moment. Et j’te prie d’croire qu’on leur en a donné pour leur argent ! Mais l’aurait pas fallu que ça dure, hein, passqu’on était lessivées, à force. Faut pas croire.
Et pis, y’a eu les bombardements, et on a été évacuées. Madame était aux cent coups, elle voulait pas nous perdre de vue, et c’était un sacré bazar, tu peux me croire ! Y’m’font rire, tiens, avec leur Bison Futé ! »
………
« Entre, entre… Tiens, laisse ton manteau là. Il fait du vent ? Voilà. On va se remettre comme l’aut’jour. Pousse toi, Toi ! Tu veux un porto ? C’est l’heure, tu sais. C’est du vrai. Juanita me le ramène de chez elle. Tiens, prends les verres, là, dans le buffet. A droite. Tu peux faire le service ? Avec mes mains, je vais tout foutre par terre. J’avais de belles mains, avant… Juste un doigt pour moi. L’docteur a dit… A la tienne. Hein qu’il est bon ? Bon, où on en était ?… Ah oui, l’exode. Pas le Déménagement, avec un grand D, hein ! Nous aut’ on n’a pas traversé la Grande Bleue… (Soupir et silence.)
Y tourne, ton truc ? Je peux y aller, alors ? Tu sais, je crois que ça me fait du bien, de te causer. Dire qu’au début je voulais pas… Dis, je t’ai t’y raconté que j’avais passé mon permis ? C’était juste avant la guerre. Avant que les Boches déboulent. « La drôle de guerre », qu’on disait.
Drôle, je sais pas. Nous, on voyait pas la différence. Ah oui, mon permis. Tu vois, Madame Adélaïde, elle… comment dire ?… elle investissait. D’abord, elle m’a appris à marcher. Sans tortiller du croupion, comme les oies qu’on voit à la télé. Ou dans la rue. Je te montrerais bien, mais avec mon arthrose… Tu sais marcher ? Faudra me montrer… Bon, m’a appris à danser, aussi… A me tenir en société. Là, ça a été dur pour moi. Et pis à m’habiller. Faut mettre la marchandise en valeur. Aguicher le chaland, mais sans tomber dans le vulgaire. Te vexe pas, mais ton tailleur, là, avec les cheveux que tu as… Tss tss…
Tiens, regarde, c’est moi, là. Changée, hein ? Bon, sans Madame Adélaïde, ça m’aurait monté à la tête. Deux ans auparavant, tout ça, pour moi, c’était… un autre monde. Et donc, Madame était contente de moi. Alors elle m’a dit : « Faut être moderne. Tu vas apprendre à conduire. » Oh, c’était pas de la philanthropie, faut pas croire ! Mais des fois, c’est pas le client qui venait, c’était la fille qui se déplaçait. Mais fallait l’amener, retourner la chercher… A part nous, y’avait un homme à tout faire et une ancienne, qui faisait les chambres. Et le Valentin – c’était son vrai blaze – y pouvait pas toujours nous conduire.
On a été deux à apprendre. Moi, et une grande bringue, Suzy, qu’elle s’appelait. C’était pas son vrai nom, mais “Suzy”, ça sonnait mieux que Déborah. C’est comme moi, Madame avait décrété que je serais “Erika”, rapport à mes cheveux de l’époque. Regarde, tu vois comme j’étais blonde ? Hein ? On dirait pas… Elle avait voulu “Mado”, ça sonnait mieux que Sylvie, mais Mado, moi, je pouvais pas. Je lui ai expliqué. Alors, ça a été Erika… Où j’en étais ? Ah ! Le notaire ! Tu sais, celui des débuts ? Oui, le premier, là ! Je t’ai raconté, l’autre jour, non ? Donc lui, il m’avait à la bonne. T’imagine rien, hein, c’était pas le béguin, l’était pas stupide ! Mais j’étais sa préférée du moment. Pourquoi je dis ça ?… Ah, oui… Tu sais que la direction assistée, c’est pas mal ? A l’époque, ça existait pas. Une ou deux fois, il m’avait laissé le volant. C’est pour ça que Madame Adélaïde m’avait choisie. Ça m’avait plu. Et comme je lui avais raconté, évidemment… C’était pas un compliqué, lui. Et il aimait me voir conduire. C’était son apéritif, tu vois. Tu vois pas ? Si ? Quand t’auras une minute, si tu veux, tu couperas ton engin, je t’expliquerai des trucs…
Ah oui, l’exode… Le rapport. Fallait évacuer. On a chargé des trucs et les autres filles – on était neuf en tout – dans trois voitures. Valentin dans une, Madame Adélaïde, son jules, le fric, les bijoux, des papiers, dans la sienne, et moi et Suzy, à tour de rôle, dans l’autre, avec deux autres filles, nos affaires, deux caisses de bouteilles, et on est parti. Des bouteilles, oui. Pourquoi ? Aucune idée. Sans doute que c’était du bon. Tu sais, on n’était pas à une bizarrerie près…
Là, j’ai pas de photo, on avait pas la tête à ça, tu vois. Mais des photos de cette époque, on en trouve partout. On allait où ? Loin. Biarritz, je crois. Je crois que Madame Adélaïde et son jules devaient y retrouver des “amis”. Son mac ? Si tu veux. Fallait pas qu’on se perde. Plus facile à dire qu’à faire ! Y’avait du monde. A vélo. En charrette. A pied. En voiture, comme nous. Et puis des militaires. Des camions. Des canons. Des piétons. Un troupeau. Des troupeaux.
Au début, y’en avait qui nous regardaient d’un sale œil, tu vois. On avait tout des gens de la haute qui se tiraient pour les laisser dans la merde. Parce que tout le monde filait : les Boches arrivaient, et on sentait bien qu’ils s’arrêteraient pas à la prochaine gare. Après, tout le monde était crevé. Même nous. Plus personne faisait attention à rien. On était partis le matin, et vers midi, on s’est arrêtés pour casser la graine. A l’ombre. Valentin était inquiet, pour l’essence. Il en avait emporté des bidons, et il nous en a filé un. Pas loin, y’avait une grosse voiture, une… Delahaye, si je me rappelle bien. Un couple, avec une mioche qui pleurait. Y’a des trucs qui te marquent, comme ça. On a utilisé le même fossé que la dame, mais pas le même buisson, pour pas la gêner. Gentillette. Paumée, mais tout le monde l’était. Sur le toit, ils avaient ficelé deux gros matelas. Valentin a aidé le mari à les rattacher. Ils les avaient emportés à cause des mitraillages. C’est ce qu’on leur avait conseillé. Nous, on n’avait rien.
On a croisé les doigts et on est repartis. Mais on n’a pas avancé de reste : devant, ça bloquait, les gendarmes laissaient passer que les militaires, et, bien sûr, le bazar a attiré leurs fichus Stuka comme la confiture les guêpes. T’aurais vu cette panique ! Et le bruit ! Les sirènes ! De plus en plus fort, droit sur toi ! Et Boum ! Les bombes ! Avec Suzy, on s’est couchées dans un fossé. On a revu la Delahaye, après. Je peux te dire que les matelas, ça protège pas des balles. La femme, la môme, le gars, tous les trois : rectifiés. Les gens passaient devant sans faire attention. Chacun pour soi. De toute façon, y’avait plus rien à faire. Et Coralie, qui était dans la voiture de Valentin. Une gentille fille, un peu maigrichonne. Toussait sans arrêt, sans doute un début de tuberculose. Y’avait du sang partout. Elle avait un trou gros comme ça, là… Eh bien crois moi ou pas, ça m’a rien fait. Sur le coup. Après…
Je crois qu’elle a été enterrée par là-bas, avec le couple, la gosse, et d’autres. J’y suis jamais repassée. Pas pu.
Heureusement, le Valentin avait gardé la tête froide ! Grâce à lui, on est rentrés sans plus de bobo. Avec deux voitures : pas assez d’essence. Les Boches auraient pu faire un sacré carton : on était cinq dans la première. Mais après ce qu’on venait de vivre, on s’en fichait pas mal. On a pris des chemins de traverse, on a dormi dehors. Autant te dire que nos frusques avaient dégusté ! Et je te dis pas les bas ! Surtout qu’on avait perdu deux des valises… Et quand on est revenus à la maison… Eh bien, c’était pas joli à voir. Tout en l’air, les miroirs cassés, les meubles en morceaux, des ordures partout. Boches ou Français, on sait pas. Pffiou… Tiens, tu vois, ça fait du bien d’oublier : d’en parler, je suis toute retournée ! Regarde mes mains ! Je tremble ! Non, non, ça va aller, t’inquiète !
Tiens, ressers-moi donc une lichette. Je dois y avoir droit. Et repasse-moi l’album, s’il te plaît… Voilà… C’est moi. Tu me remets ? Oui, c’est à Paris. Tu connais une autre Tour Eiffel ? Tu vois, c’est “après”. Regarde, y’a plein de soldats allemands, tiens, là et là… Mais on en parlera la prochaine fois. Non, non, je ne te mets pas dehors, mais faut que je me change les idées. Si tu m’expliquais un peu mieux ce que tu comptes faire de mes bavardages, hein ? T’as du temps ? Un peu ? Ton patron en saura rien, c’est pas moi qui irai cafarder ! »
………
« Et bonjour ! Tiens, j’te fais la bise ! Entre ! Je regardais le Grand Prix de Monaco en t’attendant. T’en as mis du temps ! Encore des travaux ? Ah ! le parking ! Tiens, je te présente Juanita. Juanita, une jeune personne qui me fait parler de ma jeunesse. Ça me fait du bien, faut croire. A demain, Juanita ! Voilà, je coupe le son. Ça t’étonne ? Tu croyais que je regardais une bêtise ? J’ai toujours aimé les voitures. Les vraies. Pas ces poubelles à roulettes de maintenant. Je préfère ça au tennis. Les rallyes, pas trop. Et puis, Monaco, ça me parle. Ça a changé, dis donc ! Je reconnais plus rien Toi, laisse ta place ! Regarde-le, ce vieux matou ! Quand il a cet air-là, je te parie que dans cinq minutes, il est sur tes genoux ! T’es pas allergique, au moins ?
Dis donc, c’est tes nouveaux escarpins ? Ils sont bien mieux que les autres ! Ça te faisait une démarche moche, ma petite, t’es pas faite pour les talons plats ! Porto ? Si tu veux, tu peux faire du café, ou du thé. Moi, mon cœur supporte plus. Et le déca, j’ai jamais aimé…
(…)
Alors, on s’est retrouvées à Paris. Quand je dis “on”, crois pas qu’on y était toutes ! Seulement Suzy et une autre fille, qu’on appelait Olga avant, mais qu’on a changé – je sais plus si c’est elle ou Madame - pour Nadia – devine pourquoi. Madame Adélaïde, son julot, Monsieur Samuel – je t’avais pas dit son nom ? – Valentin et les autres filles ne sont pas venus. Donc, on était rentrés à la maison, pour trouver tout en l’air. On s’y attendait un peu, mais à ce point-là… Tu vois, je crois que Madame Adélaïde – ou plutôt Monsieur Samuel, ou les deux – ils ont vraiment pris peur à ce moment-là.
Ça n’a pas été du chacun pour soi, hein, quand même. Faut pas croire. Elle nous a fait une belle lettre, à Suzy et à moi, pour une connaissance à Paris. On n’avait nulle part où aller, toutes les deux, tu sais. Ma mère était passée fin 39, et je me voyais mal débouler chez Henriette ou Adrienne, la bouche en cœur et ma valise à la main. On n’était pas fâchées, note : on s’écrivait, mais elles faisaient leurs vies…
Tu vois, Madame Adélaïde et son mec, ils ont fait comme pas mal d’autres – enfin, ceux qui pouvaient : ils ont mis les bouts. Le plus loin possible. La Suisse, ou l’Espagne, là, ils l’ont pas dit. Plus jamais entendu parler d’eux. J’espère que ça s’est bien passé. Les autres filles ? Elles sont rentrées chez elles. Une s’est dégottée un mari, tu vois. Comme quoi… Ça bougeait beaucoup, y’avait des réfugiés dans un sens, dans l’autre, des gens se croisaient qui ne se seraient jamais connus sans ça. Elle a mis la main sur un employé des chemins de fer, et zou, en moins de deux, casée ! Tant mieux pour elle ! L’est morte l’an passé, avec plein d’enfants, de petits-enfants, je l’ai vu dans le journal.
Et donc, avec Suzy, nous v’là à Paname. Pas tout de suite ! D’abord, tant que les combats ont continué, on n’a pas bougé. Chat échaudé… Ah oui, tu peux le dire, le client s’est fait rare ! Ça nous a laissé du temps libre. Le tricot, c’était pas mon truc. Je lisais. J’en avais à rattraper ! Madame Adélaïde, oui.
Sinon, pendant un temps, ça été compliqué, crois-moi ! Très compliqué pour des bonnes femmes comme nous. Passe-moi le mot, mais c’était un vrai foutoir. Ceci dit, y’en a qui en ont profité. Tiens : Suzy, par exemple. Quand on est montées à Paris, elle avait des papiers tout comme il faut. Le truc, c’était de trouver un bled où la mairie avait morflé. Non, les papiers, c’était pas nous. Chacun son truc. C’est ça, fallait connaître “quelqu’un”. Et des “quelqu’un”, on en connaissait. Plus de Deborah P. Et un certificat de non-juive, enfin “non-judaïté”, un truc comme ça… plus vrai que mon certificat de baptême ! Même qu’on allait ensemble à la messe, je lui montrais comment faire.
Pour une de la province, Madame Adélaïde avait un sacré carnet d’adresses. On est tombées dans une maison comme qui dirait « discrète et de bon goût ». Et les affaires ont repris. Les clients ? ‘tends voir… Des Boches, tu t’en doutes. Et pas du troufion de base, tu vois. Fais-moi penser de t’en reparler. Des Français. Pas du prolo. Des qui étaient en cheville avec les autres. C’est pas pour rien qu’on avait du foie gras, du champagne, du gibier, des huîtres, du beurre, et tutti quanti, alors que tout le monde rajoutait des trous au ceinturon ! Tiens, ça me fait penser qu’on avait aussi des Italiens. Pas beaucoup. De temps à autre un Portugais, un Suisse… Du beau monde, quoi.
Même si je n’ai pas beaucoup conduit à cette époque, on travaillait rarement sur place. Souvent dans les grands hôtels. Pas qu’à Paris, je t’en reparlerai plus tard. Classe et discrétion. Y’avait de tout. Des sympas et de vrais salauds. Tiens, attrape la petite boîte, là. Faut vraiment que je t’ai à la bonne pour te montrer ça… Laisse, je vais y arriver… Hein, qu’est-ce tu penses de ça ? C’est écrit derrière : 1er janvier 42. Heureusement que c’était chauffé ! Des parties comme ça, y’en avait de temps en temps. Mais faut pas que t’imagines qu’on faisait que ça ! Celle-là, c’était vraiment spécial ! La plupart du temps, c’étaient les Français qui régalaient pour amadouer ces Messieurs les Occupants. Ben oui, c’est moi, là. A poil. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’on jouait aux cartes avant de faire la bête à deux dos comme papa-maman ? Le client payait pour voir, avant de consommer. Fallait qu’il en ait pour son argent. Et sa “compréhension”, hein. Des fois, on était là pour un gueuleton, avec la devanture à l’air, et des fois, comme là, fallait exposer le service trois-pièces d’entrée de jeu. Pas la peine de faire cette tête, y’avait pire ! Et tu veux que je te dise ? Ça n’a pas changé. Oh non ! Faut pas croire !
Le gros, là, en chemise, c’est – c’était – un gros ponte du gouvernement, çui de Paris bien sûr, chargé des relations avec les Autres. Et celui-là, un gradé, un chargé de l’approvisionnement. Là, c’est Olga. Non, pas la même. Ben oui, Olga. Que veux-tu… Et c’est Suzy qui fait la photo. C’est l’officier dans le fond qui lui avait prêté son appareil, mais on le voit pas bien. On a l’air de bien s’amuser, hein ? L’air. Ils sont déjà soûls comme des cochons, on sait pas comment ça va finir, mais faut sourire et être “gentilles”. Lui, là, c’était un sale vicieux. Il te battait. Une fois, Lydie, une autre fille, elle est revenue avec un cocard et des marques partout. Tu vois, il l’avait brûlée là, sur les cuisses, avec sa cigarette. Sans trucs comme ça, il pouvait pas. Des fondus, on en voyait tout le temps. Mais lui, c’était le bouquet. Y’a une justice : il a sauté sur une mine, y paraît.
Des fois, on partait en week-end. Sans rire ! Voiture avec chauffeur, repas, “zolie madmazelle”, le plafond à l’envers, douche et retour. Et petit cadeau, hein, entre gens du monde… Avec l’autre couillon d’ordonnance qui dormait sur le palier. Ou qui matait par le trou de la serrure pour tout raconter à ses potes, si ça se trouve. Ah oui, la maison… je t’ai déjà dit ou pas ? Non ?
Alors, voilà, on débarque devant une grande porte, une porte cochère, derrière, y’a une cour, et sur le côté, une autre porte. Celle de la pipelette, sauf qu’à la place de la pipelette, y’avait trois types. Ils n’avaient pas besoin de carte de truand, ça se voyait. Alors, ils demandent ce qu’on voulait, et on leur explique. Là, t’en as un qui se lève, et qui dit quelque chose comme « Les nouvelles ? Faut qu’on vérifie que vous êtes pas armées, ha ha ha ! A poil, allez, on n’a pas de temps à perdre. » Alors je lui réponds, j’ai pas réfléchi, c’est sorti comme ça : « Non ! » « Comment non ? Tu vas voir ! » « Non. Faut casquer d’abord ! » Je peux te dire que j’étais sur le point de faire pipi dans ma culotte… Et Suzy, je te dis pas… Et à ce moment-là, y’a une voix derrière nous qui dit : « Elle a raison, Mario. Faut payer pour voir. Et aussi pour toucher. Tu devrais sortir, le grand air te fera du bien. Les filles, suivez-moi. »
C’était le grand Serge. Oh non, c’était pas le boss ! Faut pas croire ! L’étage en dessous, tu vois. C’est comme ça qu’on a rencontré “Madame”. Ben, Madame ! On l’a toujours appelée Madame. T’as pas besoin d’en savoir plus, non ? Ouais, si tu veux, « une entremetteuse ». Une mère maquerelle de luxe, quoi. C’est comme partout, faut de tout pour que ça tourne. Sur place ? Oh non, c’était pas un claque ! Les condés pouvaient débarquer, c’était nickel de ce côté ! Y risquaient pas de trouver trente-six filles et autant de piaules ! Et pour débouler, de toute façon, il leur aurait fallu une autorisation. Pas de passe dans la maison. Enfin, si, des fois ! Mais sinon, tout en extérieur : hôtels, appartements, je t’ai déjà dit…
Avec Suzy, on logeait à côté. Ça communiquait. Pratique. Deux chambres, une salle de bain, cuisine. Toilettes sur le palier. A l’étage en dessous, c’étaient les trois marlous. Le Mario, celui que j’avais mouché, on peut pas dire qu’il m’avait à la bonne. Mais les autres, ça allait. Après… repasse-moi la photo, celle avec Suzy… merci… tu vois : automne 42. Fin ‘41, un gars d’un ministère m’a installée… mais non, pas chez lui ! L’était marié, hein… Donc, il m’a installée dans un chouette petit appart’ à lui. Même qu’il se vantait de sa combine. Tu vois : Juifs, expulsés ou “partis”, logement vacant, réquisitionné… Pour les papiers, il était en première ligne, t’inquiète ! Oui, tu peux le dire, un salaud. Mais tu sais, si on gratte un peu… Ah non ! Ici, ça a été payé “normalement”. Faut pas croire ! Je te raconterai.
« Installée », c’est un truc dont on rêvait toutes. On ne baignait pas dans le champagne tous les soirs, faut pas croire ! La plupart du temps, on attendait le client. Mais même sans client, fallait becqueter. Au début, ça allait. Serge nous filait de quoi, qu’il récupérait à droite à gauche. Le mot d’ordre de la maison, c’était « Occupe-toi de tes affaires ». Puis ça s’est dégradé. Oh oui, pour les extras, on buvait du vin, et c’était pas du gros rouge qui tache ! On avait de la viande, du beurre, du pain, des légumes… tout, quoi.
Mais pour le reste du temps, ça a vite été comme pour tout le monde : tickets de rationnement et poinçon à ceinturon. Bon, sûr que côté tickets, on était parées, Serge y veillait. Mais, bon, la seule chose qu’on pouvait échanger au marché noir, c’était not’ c… nos fesses, mais comme c’était notre gagne-pain… Parce que les autres, là, les officiers, les pontes, les grossistes, ils nous filaient bien un petit cadeau, ils savaient vivre, hein, mais va-t’en échanger une petite culotte en satin ou une étole en vison contre un sac de charbon ou un bidon d’huile, tiens…
Je te prie de croire que les premiers temps, on en a bavé. Le temps que tout se mette en place. Que les circuits s’organisent, tout ça. Et puis même… Un gars venait te chercher. Tu restais absente une nuit, deux, des fois, une semaine, ça arrivait… mais entretemps, hein ? On se pelait dans notre appart’, on faisait notre lessive dans le lavabo, avec un savon que les pierres du chemin elles étaient plus souples, et on cherchait ce foutu ticket de tissu, qu’était toujours au milieu de la carte, ce qui fait que tu le perdais, parce qu’on allait pas mettre nos tenues “de soirée” tous les jours, et que les mites, elles, elles connaissaient pas les joies de la Collaboration.
Tiens, ça me fait penser : à la fin, à la Libération, pas mal de pauvres gosses ont eu des ennuis à cause de la « collaboration horizontale ». Tu vois ce que ça veut dire, hein ? Quand même ? Comme si ça avait été aussi simple ! Comment tu voulais que ça se passe, avec toutes ces bonnes femmes qui se retrouvaient quasi toutes seules ? Parce que, les hommes, entre ceux qui étaient prisonniers, ceux qui étaient morts, ceux qui avaient Déménagé, ceux qui avaient “disparu” et ceux qu’on envoyait bosser pour Adolf pour un oui ou pour un non, ça devenait aussi rare qu’un pucelage Rue St- Denis.
Même celles qui avaient une “bonne place” – ça voulait dire pas les ménages, ni l’usine – elles avaient du mal à joindre les deux bouts, faut pas croire ! Comment que t’aurais fait, toi, hein ? Réfléchis… Ta mère, ton petit frère, ta sœur, ton mioche, vous dansez devant la ration de pain – je me rappelle plus, mais tu dois manger celle qu’on avait pour la semaine en une journée, toi – alors ? Et en face, t’as tous les saligauds qu’en profitent. L’épicier qui te culbute pour deux patates, le commis de la mairie qui t’escalade pour la moindre démarche, ou le Boche qui te permet d’être tranquille du côté des deux salopards ? Surtout si c’est un officier. Ou au moins un sous-off’.
Y’avait la nécessité, l’hygiène – ben oui, quand même ! – bon, appelle ça « la Nature », si ça peut te faire plaisir, ou le béguin. Ça a existé ! Bien sûr qu’il y en a eu ! Bon, c’est un peu le miroir aux alouettes, et pas mal de bécasses s’y sont fait prendre, mais quand même… y’en avait des sincères. Au moins sur le coup. Au fait, t’as un jules ? Un béguin ? Un amoureux ? Un mec, quoi… C’est pas de l’indiscrétion, mais mignonne comme t’es, si t’en as pas, c’est qu’il y a un truc. Oui ? Un “copain” ? Un amant, quoi… C’est ton amant, quand même, non ? Vous faites pas que jouer au scrabble ? Il te fait grimper au rideau ? Si ? Des fois ? Eh bien, je suis contente pour toi ! Et pis, c’est pas la peine de rougir ! Je te croyais “libérée”, comme vous dites !
Moi aussi, j’ai eu mon béguin. Eh oui ! Faut pas mélanger le boulot et les sentiments, mais les sentiments, ça compte ! Je te raconterai, la prochaine fois. Tu sais où est le café ? Regarde : ça, c’est des petits fours. Des vrais. Pas des trucs de supermarché ! Mais si, t’as bien une minute ! Fais pas trop chauffer l’eau, hein, « café bouillu, café foutu » qu’elle disait, ma mère. Et puis, après, moi, mon infusion, je peux plus la boire… »
………
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demolitiondan



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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 08:58    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Allez, Toi ! Laisse la place à notre invitée. Excusez-le, mais Toi a de bien mauvaises habitudes. Voilà. Ça va ? »


Oh oh ! Terry Pratchett !

Citation:
Te vexe pas, mais ton tailleur, là, avec les cheveux que tu as… Tss tss…


Elle a perdu de la vue, mais a toujours sa langue acérée la madame.

La famille, elle serait pas de Nice des fois ? Laughing Laughing Laughing

Citation:
Tiens, ça me fait penser : à la fin, à la Libération, pas mal de pauvres gosses ont eu des ennuis à cause de la « collaboration horizontale ». Tu vois ce que ça veut dire, hein ? Quand même ? Comme si ça avait été aussi simple ! Comment tu voulais que ça se passe, avec toutes ces bonnes femmes qui se retrouvaient quasi toutes seules ?


C'est bien de le dire, y en a plein qui ont oublié ..

Citation:
« café bouillu, café foutu »


Laughing Laughing Laughing Laughing Laughing Laughing [/quote]
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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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ChtiJef



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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 10:30    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
et je me voyais mal débouler chez Henriette ou Adrienne
Si on est à Lyon, débarouler serait pas mal. Y a un autre "débouler" plus bas, mais là ça va...
Citation:
Ta mère, ton petit frère, ta sœur, ton mioche

ton pilon fait aussi plus couleur locale.
Citation:
C’est pas pour rien qu’on avait du foie gras, du champagne, du gibier, des huîtres, du beurre, et tutti quanti
Et le homard ? Comment, y a pas de homard ???
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Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que prendre son slip pour une tasse à café (P. Dac)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 10:43    Sujet du message: Répondre en citant

La narratrice est installée à Lyon, mais elle semble plutôt originaire de Touraine…
Houps pourrait nous le confirmer.
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Casus Frankie

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ChtiJef



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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 11:09    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
La narratrice est installée à Lyon, mais elle semble plutôt originaire de Touraine…
Houps pourrait nous le confirmer.
Peut-être, mais vu ses capacités d'adaptation, elle a pu se fondre dans le paysage Whistle Whistle
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Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que prendre son slip pour une tasse à café (P. Dac)
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loic
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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 13:28    Sujet du message: Répondre en citant

Savoureux et tellement déprimant à la fois, bravo Applause Applause Applause Applause
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Anaxagore



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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 14:57    Sujet du message: Répondre en citant

Très bon, effectivement.
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Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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Archibald



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MessagePosté le: Jeu Aoû 01, 2019 15:48    Sujet du message: Répondre en citant

C'est excellent en effet, tragi-comique, la gouaille, toujours la gouaille façon Piaf ou Arletty, dernier recours face aux fusils ou aux cons...

Citation:
Mais sa baïonnette piquait toujours, hein, alors, tous les ans, ou presque, vlan ! Une fille.


Laughing Laughing Laughing
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"Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État" (De Gaulle à propos d'Albert Lebrun, 1944).
...
"La Meuse, ça ne m'intéresse pas" Gamelin à Corap, mars 1940.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 11:25    Sujet du message: Répondre en citant

Deuxième et (pour le moment) dernier épisode.

« Dis donc, qu’est-ce qu’il tombe ! Oh, mais t’en fais une tête… c’est pas l’orage, ça, hein ?… On va pas en parler tout de suite. Viens t’asseoir… Toi, fiche le camp ! Attends, j’ai deux trucs à dire à Juanita. Tiens, prends l’album en attendant…
Aujourd’hui, je voulais te parler de mon amoureux. C’est peut-être pas le bon jour, hein ? Si ? C’est comme tu veux. D’abord, on va reprendre la photo du Trocadéro. Comme Suzy est dessus, c’est pas elle qu’a pu la prendre, tu t’en doutes. Le gars qui tient le Leica, on va l’appeler Kurt. C’est pas son vrai blaze, tu t’en doutes. Kurt, on l’a rencontré au théâtre. Ben oui, y’avait des pièces de théâtre, et du beau monde dans les loges, faut pas croire ! Même que parfois, c’était filmé aux Actualités. On était avec des journalistes. Non, pas des clients, mais des relations. On se voyait de temps à autre : une réception ici, un restau là…Une première… Ils étaient pas cons, mais ils ne jouaient pas dans la même cour, et ils le savaient. Et là, à l’entr’acte, on rencontre du monde. C’était pour ça, le théâtre. C’était pas en restant dans notre cage qu’on pouvait trouver des clients, t’imagines ! Fallait bien qu’on sorte, qu’on se fasse voir… Le bouche à oreille, ça marchait, bien sûr, mais je te l’ai déjà dit : faut montrer la marchandise.
Et là, donc, on rencontre Kurt. Non, non, ni Boche, ni Français : Suisse. Import-export. Qu’il disait. La quarantaine, l’air sportif, bien sapé, tu vois : chic, mais juste ce qu’il fallait. Je lui ai tapé dans l’œil. Ça tombait bien, le gars du ministère venait de me larguer. En fait, il avait chaud aux fesses, sa bourgeoise lui avait fait une scène, et dans les bureaux, son chef lui avait passé une soufflante, avec catéchisme sur la moralité, la décadence du pays, toute la brochure, quoi. Enfin, bref, j’étais pas à la rue, mais l’appart’ avec Suzy, c’était vraiment trop petit. En plus, le colonel… Je t’ai dit, pour le colonel ? Non ? Non ? Ah… Bon, alors… lui, tu vois, c’était un régulier. Venait me chercher avec son ordonnance tous les mois. Très correct. Von quelque chose. Week-end à l’hôtel, on allait en province, repas au restaurant, pas de chichi. Je l’ai regretté. Me faisait porter des fleurs la semaine précédente, comme ça, je savais à quoi m’en tenir. Il était dans l’artillerie. Quand je montais dans la voiture, il retirait son alliance et il la rangeait dans son étui à cigarettes. Quand il me ramenait, je sortais de la voiture, il la remettait. Et toujours un petit cadeau… J’avais négocié : je préférais le beurre et le café au linge. Le linge, c’était les autres. Bref… Il est parti en Russie, à peu près au même moment. Je sais pas pourquoi, m’étonnerait qu’ils soit revenu. Bref, c’est pour ça que j’étais au théâtre. Madame voulait pas que je baye aux corneilles. De toute façon, c’était pas mon genre et, je te l’ai déjà dit, on avait besoin de becqueter.
Tiens, en parlant de café… Tu veux un porto ? Non ? Plutôt un café ? Juanita ? On peut avoir du café pour… au fait, c’est quoi, ton petit nom ? Léa ? J’aime bien… Du café pour Léa ? Et mon infusion ? Merci… Où j’en étais ? Ah oui, Kurt… Bon. Après le théâtre, classique : caf’conc’, restau… Les restrictions, c’était pas pour tout le monde, hein… et après, l’hôtel. Quand même. Il était descendu dans un des palaces qui recevait encore des étrangers, à cette époque, même s’ils se faisaient de plus en plus rares… Les étrangers, j’entends… Une fois que t’enlevais les Boches, et les Ritals… Les hôtels aussi, remarque… Non, non, c’était pas lui mon amoureux ! Sois pas si pressée, j’y viens !
En mars … ou en avril… oui, mars… mars ‘43, il m’a emmenée en Suisse. A Lausanne. Voyage en voiture particulière, s’il te plaît, même que j’ai conduit un bout de chemin. Comme il y avait un petit fanion rouge et blanc sur chaque aile, personne ne nous a embêtés. Avant de partir, Madame m’avait confié une petite valise, fermée à clef, pour que je la remette à quelqu’un, là-bas. Tant qu’à faire, hein ? Ça s’est très bien passé. Et ça a été comme ça à chaque fois. Ce qu’il y avait dedans ? Tu crois que j’étais assez gourde pour essayer de savoir ? « Occupe-toi de tes affaires » c’était le credo de la maison.
J’ai bien aimé Lausanne. J’y ai même mangé du chocolat. Pas un gros morceau, même les marmottes n’arrivaient plus à en trouver. Je n’ai pas pu en ramener à Suzy, ni même à Madame. Mais bon sang, ce qu’il était bon ! Je m’en souviens encore ! J’avais du temps libre, en pagaille. Et puis, un jour que j’étais attablée – sans Kurt – à une terrasse de bistrot en lisant le journal, un jeune gars m’a abordée. Sympa, distingué. Courtois. Il m’a proposé de visiter la ville, les environs. J’ai dit oui, vu que, quand même, je trouvais le temps long… Et des comme ça, à, Paris, il n’en restait plus guère. Et ceux qui restaient, hein…
Et on était en Suisse, loin de la guerre. Enfin, moins près… Et de fil en aiguille… Pourtant, je me surveillais, hein… On se mentait chacun de notre côté. Tu parles, j’allais pas lui dire à quoi j’occupais mes soirées, mais il était loin d’être stupide, et lui, je me doutais qu’il était employé de banque comme moi j’étais bonne sœur, mais… Nous avons fait ce qu’il ne faut jamais faire : mélanger le boulot et les sentiments.
Allons bon ! Les grandes eaux, maintenant ! Manquait plus que ça ! Tu nous fais Madeleine à Versailles ? Regarde-moi… Ha ben, t’es chouette, tiens ! T’as un mouchoir, au moins ? Vous vous êtes disputés, hein ? Il t’a plaquée ? Coupe ton truc. C’est rien, Juanita. Elle est jeune. Oui, « Ah, homens ! » c’est ça… Montrez-lui la salle de bain… Oh si, t’en as besoin. Va, va… »
………
« Toi ! Tu vas me faire tomber, à te faufiler comme ça, vilain matou ! Ouste ! Ferme la porte, Léa, s’il te plaît, il va chercher à se sauver ! Je sais pas ce qui lui prend, en ce moment ! Un retour d’âge, si ça se trouve. Bon, alors, tu vas mieux ? Cette grippe ? C’était une vraie ? Viens pas me la refiler, hein ! A mon âge… Le médecin est passé, l’autre jour, tout va comme ça peut… Oh, t’as apporté des petits gâteaux ? Fallait pas ! Mets-les là, que l’autre gourmand y fourre pas son museau. Oui, t’as entendu qu’on parlait de toi, hein ? Vieux brigand !
(…)
Alors, par quoi on commence ? Par toi ou par moi ? Où on en était ? Fais-moi écouter ton machin… Ah, Kurt… Kurt, et François. François… Je n’ai pas une seule photo de lui, tu sais. Non, pas que je n’en ai pas gardé, mais je n’en ai pas. Ça vaut peut-être mieux…
Tu vois, François, c’était la journée, et Kurt, le reste du temps. Comme qui dirait la récré et le boulot. Pas à me plaindre, ça aurait pu être pire, hein, faut pas croire. Avec Kurt, c’était Monsieur l’Ambassadeur, Madame la Duchesse… Avec François, c’étaient les petits restaus, les séances de ciné de l’après-midi, la traversée du lac, les trucs à voir. Et des petites auberges sympas. Ça changeait des palaces.
Si Kurt était au courant ? Pas qu’un peu ! Tu parles que quand je lui ai dit que j’avais fait un tour en ville avec un p’tit gars, il s’est bien douté que c’était pas que pour visiter la cathédrale ! Du moment que je rentrais à l’hôtel, que j’étais là pour les soirées, et qu’il en avait pour son argent, il s’en fichait.
Tu sais, tous ces types, ce qu’ils voulaient, c’était surtout qu’on les voie avec une jolie femme. Une grosse voiture, une belle maison, des gros pourboires, une jolie femme : ça allait ensemble. Bon, comme ils conduisaient la voiture, fallait bien qu’ils… c’est pas moi qui l’ai dit ! Personnellement, tant qu’à faire ça, je préférais que ça soit dans des draps de soie avec un type qui s’était au moins lavé avant, plutôt qu’à la va-vite avec un pauvre couillon qui venait de toucher sa solde. Non ? Tu crois pas ?
Y’avait autre chose, aussi : Boches ou bons Français, tu vois, certains, presque tous, en fait, ce qui les faisait bicher, c’était pas tant qu’on les voie avec une jolie fille, bien sapée, qui savait se tenir à table et danser passablement, mais c’était qu’ils pouvaient nous culbuter, pas comme bobonne, et qu’ils nous possédaient, mais possédaient vraiment, tu vois, même si ce n’était que pour une nuit. Note bien : pour tâter autre chose que du missionnaire, ils auraient pu aller dans n’importe quel claque – c’est pas ça qui manquait – mais ç’aurait été n’importe quelle fille. Et c’est pas ce qu’ils voulaient. Une revanche ? Va savoir… On va laisser ça à d’autres. Tu pourras gamberger là-dessus tant que ça te chante. Moi…
Où j’en étais ? Ah oui, la Suisse. La Suisse, ça changeait aussi de Paris. Bon, on sentait qu’il y avait des trucs dans l’air. Pas facile, même si t’es Suisse, d’être vraiment serein quand toute l’Europe s’étripe partout autour de toi. Faut pas croire ! Mais quand même ! Ça faisait bizarre. Ce qui me plaisait le plus, tu vois, c’étaient les journaux. C’est pas ce qui te faisait oublier la guerre, remarque. Les journaux suisses, pour sûr, ça changeait des feuilles de chou à Laval. Et puis ceux d’Alger, vu que ceux-là, on les trouvait pas comme ça, à Paris ! Il y en avait en anglais, et en allemand, évidemment, mais là, j’étais marron. Et puis, il y avait les Actualités, au cinéma. T’as pas connu ça, il y en a plus, maintenant. Tu sais, il n’y avait pas le JT à l’époque. Oui, tu le sais, mais est-ce que tu comprends ce que c’était ? Evidemment, c’était pas du direct ! De la propagande ? Oh oui, tu peux l’appeler comme ça.
Remarque, c’était instructif. A Paris, on avait droit aux « destructions terroristes commises par l’aviation judéo-américaine »… Alors, c’était à Brest, ou à Lorient, ou aux usines Renault, à côté… Tu voyais des immeubles en morceaux, des femmes qui chialaient, des corps qu’on sortait des décombres., des gosses qui erraient. C’était d’un gai ! On savait que ça pouvait nous arriver, et fallait qu’ils en remettent une couche ! Déjà qu’on bouffait mal… Pourquoi crois-tu que malgré tout ça, les bals, les cabarets et les caves où on dansait était pleins ? Et de l’autre côté de la frontière, on pouvait voir « les destructions commises par les armées allemandes en retraite, émules d’Attila, et les souffrances des populations civiles secourues par les armées alliées. » Ça m’a marquée, j’ai retenu. Tu voyais des immeubles en morceaux, des femmes qui chialaient, des corps qu’on sortait des décombres, mais, pour changer, des soldats qui distribuaient du chocolat à des gamins hébétés. Instructif, je te dis pas.
Bon. François. Vite fait. Alors, faut que je te dise, bien sûr, il a fallu casquer. Ben, tu crois que c’était que pour mes beaux yeux, le François ? Y’avait de ça, sûr. Et pas que les yeux, hein… Mais… il y avait la valise. Oh, l’était pas bien grosse. Mais parfois, l’était lourde. Je la remettais toujours à un banquier, tu vois. « Bonjour Mademoiselle, Monsieur Machin va vous recevoir… » Hop, je te file la valise, et je m’en vais. « Au revoir, Mademoiselle Erika. Vous verra-t-on chez les Chose ? » A force, j’étais connue. Ça m’a servi, plus tard.
Alors, François, il voulait juste pouvoir jeter un coup d’œil à la valise. C’était facile : je la laissais sur le lit, je redescendais avec Kurt dans le salon de l’hôtel, pour dire bonjour aux habitués, ça prenait pas longtemps, mais il paraît que ça suffisait. Après, je la confiais au coffre de l’hôtel. Et aussi, fallait que je lui dise qui Kurt voyait, ici, à Paris, avec qui il discutait… De quoi, c’était plus duraille. A part deux trois trucs de base, l’allemand, moi… Tout ça quoi… Espionne ? Moi ? Pas folle la guêpe… Le microfilm dans le stylo et le forçage du coffre-fort, très peu pour moi. Juste j’ouvrais les yeux. Les insignes d’unité, les mutations… Des confidences sur l’oreiller… Côté confidences de sa part, mon François m’avait dit que moins j’en saurais…
Alors, ça a pas duré, hein. Faut pas croire ! Ça ne pouvait pas durer. Mi-43, il y avait déjà de la nervosité dans l’air. Et puis, Kurt se lassait. A Noël, il m’a larguée pour la fille d’une de ses bonnes connaissances, et… la bague au doigt. Il assurait l’avenir, le Kurt. Finis, les voyages en Suisse. Et François… Jamais plus eu de nouvelles. C’est la vie. Et toi ?…
Oh, j’oubliais : viens pas, la prochaine fois : j’ai rendez-vous chez mon coiffeur. Regarde la tête que j’ai ! Et puis, je suis invitée. Je peux pas y aller comme ça ! Bon, alors, il est revenu ? T’es pas allée le chercher, au moins, non ? On en parlera au café, tout à l’heure. Qu’est-ce t’as apporté ? Des éclairs et des petits choux ? Allez, de quoi veux-tu qu’on reparle, en attendant ? Tiens, fais voir l’album.
Celui-là… je ne me rappelle plus. Y’a rien derrière ? Juste la date ? ‘43 ? Fais voir… Oui, à part que c’est pas l’hiver… Aucune idée. Si tu crois que j’ai tout gardé là-dedans… Ma pauvre tête aurait éclaté ! Ce dont je me souviens, c’est que je ne suis plus retournée en Suisse de tout le restant de la guerre. Dommage, je m’y étais faite. Tout devenait plus difficile. Le ravitaillement, les clients, et la police, qui cherchait les Juifs, les traîtres, les espions et les embusqués. Rien que ça. Enfin, plutôt les polices. Quand tu sais que certains étaient à la Santé même pas trois ans auparavant, ça t’éclaire sur la police en question. Vu que c’était la guerre des services, on pouvait même plus travailler tranquilles ! Madame était aux cent coups, fallait toujours se rattraper de justesse. Tu sais qu’on a été arrêtées deux fois, Suzy et moi ? Des deux, c’était Suzy qui avait le moins la trouille. C’est pourtant elle qui craignait le plus ! Je t’ai pas dit ? Suzy… Déborah… c’était pas une époque à s’appeler Déborah ou Sarah, crois-moi ! C’est ça. T’as pigé.
La première fois, on n’est pas restées longtemps. D’abord, ceux qui nous avaient embarquées, ils ont vite vu qu’on était pas du gibier de chez eux : ils n’étaient pas si cons, hein. Même pas une plombe plus tard, le client nous avait fait sortir. Il se demandait où on était passées, aussi. On l’a bien remercié. Faut pas croire ! Même qu’il nous a permis de rester dans sa piaule toute la journée, pour qu’on récupère, et qu’on a pu prendre un bain, l’une après l’autre. Je crois qu’il était chez les Gris. Tu sais pas ce que c’est ? Mais t’as rien appris à l’école, ma parole ?! Bon, faudra que je t’explique. En tout cas, c’était pas un gazier d’en bas, hein, ça, tu t’en doutes. C’était un de ceux qui mettaient jamais les mains dans la m… le cambouis, z’avaient le bras long. La preuve. Oui, on aurait pu, ç’aurait été intéressant, Madame aurait même poussé dans ce sens, mais ça s’est pas fait. Crois-moi, Suzy et moi, on n’a pas pleuré. L’avait tout du crapaud, ce type. Pas dehors : dedans. Oui, c’est moche pour les crapauds.
La deuxième fois, ça a été beaucoup plus chaud. On s’est fait embarquer à la sortie du métro. Une rafle. Venait d’y avoir un attentat. Là, c’était mal barré ! Parce que, les raflés, on savait où ils finissaient, hein… Heureusement… heureusement, j’avais sur moi le nom de mon client de la veille. Et c’était pas un gradé de l’Intendance ou des camions ! Quand j’ai pu me faire entendre, ça a fait tilt dans le cerveau de ces messieurs. Bon, le temps qu’ils le trouvent… Oh oui, ils ne voulaient quand même pas faire de bêtises : la poule d’un officier, tu parles… Il nous a sorties de là. Un peu agacé, quand même. L’a fallu qu’on lui sorte le grand jeu pour le dérider. « Ach, Paris, le bedides vrançaises… » Après, les autres qu’avaient été raflés avec nous… Y’avait un petit jeune… Quand on est venu nous chercher – et ils savaient tous que nous, on s’en tirait – il m’a donné un bout de papier sur lequel il avait griffonné deux lignes, avec mon rouge, et il m’a filé l’adresse de ses parents. C’était à l’autre bout de Paris. J’y suis allée le lendemain. J’ai foutu le papier dans la boîte aux lettres, et je me suis cavalée comme si j’avais eu le feu au c… au derrière. J’ai eu honte, tu vois.
Ben oui, j’ai eu honte. Voilà. T’as pas une petite faim ? Ça doit être l’heure, non ? Eteins ton truc, on va causer. Si, si. Oui, je me mêle de ce qui ne me regarde pas ! Non, tu ne l’as pas dit, mais tu penses trop fort. T’as raison, mais, tu vois, t’as 25 piges, et moi, trois fois plus, bon poids. Et puis, tu remues des trucs… Oui, c’est du chantage, mais c’est pour ton bien. Tu le sais, hein ? Par quoi veux-tu commencer ? T’es plutôt éclair ou plutôt chou ? »
………
« Tu sais ce qui serait bien ? C’est qu’on dîne ensemble, un soir. Ça fait un moment que je ne me suis plus assise devant une bonne table. Peut-être que ça me rappellerait des trucs. Ça nous changerait les idées. Et puis, on aurait autre chose que des petits fours et de l’eau chaude. Hein ? Qu’en dis-tu ? T’as des notes de frais, non ? Si t’en profites pas… Tu me laisses faire, je m’occupe de tout. T’as bien autre chose à te mettre ? Prends pas peur, t’auras pas besoin d’une robe de soirée. Tu peux venir ici avant, si t’hésites, je te conseillerai. Ça te dit ? Bien. Il marche, ton truc ? De quoi veux-tu que je te cause ? Mon idée, c’est que je te raconte la fin de la guerre, et puis, après, tu pourras revenir sur ce qui t’intéresserait. On fait comme ça ? D’accord.
Je t’ai parlé de la Suisse ? Oui ? C’est en Suisse que j’ai appris, pour le débarquement. C’est la dernière fois de la guerre que j’y suis allée. On n’est pas rentrés par Annecy, Kurt pensait que ce n’était pas une bonne idée. On est revenus par Pontarlier, en octobre. En chemin, on a été arrêtés : les Allemands cherchaient des parachutistes, l’équipage d’un bombardier tombé dans le coin. Malgré les fanions et nos Ausweis, ils ont contrôlé la malle. Comme si on avait pu y planquer un de ces pauvres gars ! Quand je te dis qu’ils devenaient de plus en plus nerveux ! Et la nervosité, ça rend les hommes bêtes. Non, cons, t’as raison, y’a pas d’autre mot, et quand ils sont cons…
A Paris aussi, l’atmosphère devenait plus pesante. Il y avait plus que de la fébrilité dans l’air, tiens ! Pour nos clients, tu avais ceux que ça débridait, et ceux que ça fichait de mauvais poil. Tu parles si ça nous rendait la vie facile, tiens ! Ah oui, les Africains allaient être fichus à la mer ! Tu parles ! En novembre, en additionnant deux plus deux, y’avait que les ramollis du cigare qui n’avaient pas compris qu’ils ne retraverseraient pas de sitôt ! Dès qu’on passait au pousse-café, ces messieurs nous laissaient quasiment tomber pour se discuter entre eux avec des mines de six pieds de long. Oh non, ils n’étaient pas défaitistes, hein… Non. Ils se disaient juste « pragmatiques ».
Et puis les affaires continuaient. Faut pas croire ! Ça s’accélérait, même. Et ça, c’était pas bon signe. Et tu en avais déjà qui préparaient l’avenir. Non, ils ne l’affichaient pas, t’inquiète ! Mais le jour où ils sont partis, ça n’a pas été sur un coup de tête. Et nous, là dedans ? Eh bien, les moins gourdes ont vite compris qu’on ne serait pas forcément du voyage. Il y en a quand même eu qui ont cru le contraire. Savoir si elles étaient bécasses à ce point, ou si elles avaient peur de la suite… Peut-être les deux. Prends Suzy, tiens … ah non, ça serait plutôt un contre-exemple. Elle avait un régulier, un secrétaire au NEF. Pas un gratte-papier, hein. Un de la première heure. Un “fidèle”, si ça voulait encore dire quelque chose. Jusqu’au Nouvel An, il a pu être sincère. Après… il a vite vu d’où venait le vent. Sa femme lui cassait les pieds pour qu’ils s’en aillent. Plus facile à dire qu’à faire ! Ils se surveillaient tous les uns les autres, et les nazis surveillaient tout le monde.
Alors lui, il a eu une idée. Tu vois, sa femme, c’était un vrai boulet. Pour la discrétion, fallait repasser. Et pour filer, fallait du pèze, de l’oseille, de l’artiche. Oui, mais… Les francs-Laval, même aux Finances, ils n’en voulaient plus. Remarque, ils étaient bien placés pour savoir pourquoi. Les francs-Reynaud, c’était pas possible. Un truc à se retrouver dans les fossés de Vincennes. Le Reichsmark, on se doutait bien qu’à l’extérieur, hein… Restait que l’or, les bijoux, les trucs comme ça. Ça ne se trouvait pas sous le sabot d’un cheval, mais dis-toi bien que pour ces gens-là, c’était pas un problème.
Donc, lui, il a joué fin. Du côté de sa femme, il a commencé par mettre des lingots dans un coffre bien planqué dans la cave. Sauf qu’il y mettait toujours le même lingot, tu vois. A Suzy, il s’est mis à offrir des colliers, des bagues et des bracelets, en faisant bien remarquer que c’était du toc, mais qu’on aurait dit du vrai. Sauf que c’était du vrai. Au printemps ‘44, quand les autres ont débarqué, sauve-qui-peut général ! Lui, il n’avait pas attendu pour emmener Suzy en Allemagne, rien que ça ! Deux jours avant. Soit c’était un sacré coup de bol, soit il en savait plus qu’il n’y paraissait. Ou alors, sur ce coup-là, Madame Irma s’est retrouvée larguée. Bref, il partait soi-disant pour renforcer la coopération entre les deux pays. C’était le moment, tiens ! Avec Suzy, évidemment, Suzy qui lui avait raconté mon retour par Pontarlier. Elle a pris sa valise – un minimum – deux manteaux – du renard – ses bijoux, et bonsoir ! Tu penses qu’à son niveau, lui, il savait où passer la frontière et qu’il avait tous les papiers qu’il fallait. Faut pas croire !
Remarque, en Suisse, il n’a pas été tout seul. Ben oui, où voulais-tu qu’ils aillent, tous ? L’Espagne, c’était fichu, les gars de De Gaulle et ceux de Roosevelt n’allaient pas les attendre à bras ouverts, tiens ! A l’époque, tu risquais pas de prendre le premier Boeing venu pour l’Argentine, ou même le Portugal ! La Suisse, c’était encore ce qu’il y avait de plus pratique, et il y avait urgence ! Et puis, il n’y avait pas que le fric, bien sûr. Quand Suzy est rentrée, en 48, je crois, elle était propriétaire en bonne et due forme d’une ferme en Normandie – qu’avait morflé, sûr, mais voilà – et d’un petit bout de vignoble dans le Bordelais. Elle, parce que, pour lui, c’était délicat, hein. Et puis, il y avait les titres, les actions… Après ? Je ne sais plus…On s’est perdu de vue…
Juanita, on peut avoir du café pour Léa ? Ou tu préfères peut-être un porto ? Un café pour Léa, et mon infusion – je ne vais quand même pas siroter un porto toute seule comme ça !… Non, non, change pas pour moi ! – et le gâteau ? Ah oui, les petits fours, on s’en lasse. Un fraisier, ça te dit ?… Penses-tu, c’est un vrai pâtissier, tu dois passer devant. Et puis, juste une part. Comme ça, moi aussi je me restreins. Et puis, c’est des fruits, hein, puisqu’il faut manger des fruits. Oh, t’emporteras le reste, va ! Oublie-pas de le mettre au frigo, hein. Tu partageras avec ta copine. Et si on reparlait de cette histoire de restau ? Tu préfèrerais midi ? Ah… Bon… »
………
« Tiens, regarde-le, ce vieux grigou qui nous fait la tête ! Attends, Toi ! Faut que je m’asseye. Léa va te donner ta pitance. Tu sais où c’est, Léa ? Juanita ne vient pas cet après-midi, elle m’a téléphoné, son gosse est malade. Tu vois, je préfère le soir, c’est plus calme. Toute cette agitation, j’ai plus l’habitude… Non, non, t’inquiète, ça va. Sauf que je n’ai plus vingt ans. Et puis, le soir, c’est plus la même clientèle. Oh non, j’ai plus ma table ! Mais ils me connaissent suffisamment pour me trouver une petite place… Tu me trouves essoufflée ? C’est l’escalier. Oui, j’aurais dû prendre l’ascenseur. Dire qu’avant, je pouvais danser des heures… Fait mauvais se faire vieux. Ben si, faut être réaliste ! Dis donc, tu danses ? Pas ces trucs à la… noix de maintenant ! C’est pas de la danse, se trémousser comme si t’avais des puces ! Non. Le tango, tiens… Tu sais danser le tango ? Le vrai. Je dois avoir une photo… je ne sais plus où. Oh, cherche pas ! Elle ressortira bien toute seule… Ça ne te dirait pas d’apprendre ? Je connais un professeur… Réfléchis-y… Ça te ferait du bien. Si, si, crois-moi…
Tourne-toi… t’as une tache, là. Oui, oui, va te changer ! Il te va bien, ton tailleur. Faudrait juste le reprendre ici, tu vois. Ça grimace. Tu repars tout de suite ? Non ? Je ne veux pas te retenir ! T’es pas ma nounou !… Ah oui, t’as ton machin. Tu perds pas le nord, hein ? Boulot, boulot… Non, j’ai rien contre. Non, non, je ne suis pas fatiguée à ce point ! Faut pas croire ! Tu vas finir par me fâcher ! Mais je t’avertis : je n’ai pas assez bu pour raconter n’importe quoi ! Si tu veux, on finit aujourd’hui. Y’en a plus pour longtemps. Après, tu reviendras avec tes questions. Mais tu te rappelles, hein ? Seulement si je peux… Si je veux ? C’est tout comme…
Alors… 44… si, ça doit être de 44, ça. Ah non, 46 ! Non, ce n’est pas Paris. Tu ne reconnais pas ? C’est vrai que c’est un trou. Bon, pas vraiment, mais c’est un endroit plus trop fréquenté. Et même, en 44, on m’aurait demandé où ça se trouvait, j’aurais séché. Recalée à “Questions pour un champion”, la môme Erika ! Parce que, à l’époque, je n’étais pas encore “Madame Erika”, faut pas croire ! J’aurais bien aimé, mais ça se présentait plutôt mal, tu peux me croire. Donc, mai 44 – tiens, celle-là, elle est de 44, printemps, regarde comment qu’on est attifées – on apprend que les Américains, les Anglais et les Africains - on disait « les Africains », à l’époque – déboulent en Normandie. Paraît que les Boches les attendaient. Sans doute pas avec des fleurs. Il paraît. On entendait tout et n’importe quoi.
Oh si ! Il y en avait qui croyaient dur comme fer que les Allemands allaient leur fiche la pâtée, que c’était « une occasion historique ». On se demande si ceux qui racontaient ça y croyaient, eux. Je me souviens, la dernière soirée à Paris, il y avait un gradé, pas un général… comment qu’il s’appelait déjà… Ha ! J’ai oublié. Bon, on s’en fout. Il discutait avec d’autres Allemands, un gars de l’entourage de Laval et un autre type, chargé de la “Reconstruction”. Non, c’est pas une blague. Tout était en l’air, tu pouvais même plus trouver un paquet de pâtes, du cuir pour les godasses ou de la laine, lui, il était en charge de la “Reconstruction” ! Remarque, c’était pas le boulot qui manquait, hein. Je t’ai raconté ? Oui ? Alors…
Ah oui, l’Allemand. Un Major quelque chose. C’était dans le genre « Nos forces vont les rejeter à la mer, ils sont tombés dans un piège. Le Führer a dit… » Je n’en ai pas entendu plus. On n’était pas censé rester trop près quand les discussions entre hommes devenaient sérieuses. Oh, j’ai dû repartir avec mon plateau vide : parler, ça donne soif. Il me semble que le champagne était bon.
Je crois bien que c’est le même jour qu’on a réalisé que “Madame” s’était évaporée. Pfuittt ! Plus personne ! Le Mario, Trois-pattes et l’Ange, ils tournaient en rond dans la maison, perdus. Suzy avait déjà fichu le camp, et les trois ou quatre autres filles encore là avaient l’air aussi déboussolées. Plus de Serge, non plus. Des trucs à t’ouvrir les yeux, hein ? Faut pas croire ! Ça, je me rappelle, c’était le lendemain de la soirée avec le Major, là. Et tu sais quoi ? On a continué comme d’habitude… Pour faire quoi ? Les deux plus cruches disaient qu’ils allaient revenir, Madame et Serge. Tiens, revenir ! Compte là-dessus et bois de l’eau fraîche. Lydie est rentrée le soir en disant que son client l’avait renvoyée. Bah, ça arrivait assez souvent. Elle trouvait que les soldats s’étaient comportés comme « des petits roquets hargneux ». Et ça, c’était nouveau.
Lydie, elle n’était pas bête. Je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire. Elle m’a répondu : « On est coincées ici, Erika. Je croise les doigts, on n’est quand même pas des combattantes ! Ça sera qu’un mauvais moment à passer. » Moi, je pensais – mais je ne lui ai pas dit – qu’on avait surtout passé beaucoup de “bons moments” avec ceux qui étaient partis pour être les perdants de l’histoire. Autant dire que je n’avais pas le cœur à rire, tiens ! Tu peux me croire ! Filer ? Et comment ? Ça fichait le camp de partout, malgré – ou à cause – les “dispositions” prises par je sais plus qui, les trains étaient quasiment tous réservés aux militaires, les routes, fallait une voiture, de l’essence… Toute seule ? Fallait trouver quelqu’un, mais pour aller où ?
Donc, j’étais dans ma piaule, mon appart’, à broyer du noir. Y’avait matière : Suzy partie, Madame aux abonnés absents, Mario et les deux autres prêts à faire des conneries, vu qu’il n’y avait plus Serge, et les autres, là, qui brûlaient des trucs, on voyait les fumées monter au-dessus des toits… Et voilà-t-y pas que le Serge en question se pointe, en pleine nuit ! Il me cherchait. Je peux pas dire que je roulais des yeux de merlan frit pour lui, faut pas croire ! Ni que mon palpitant s’emballait quand il était dans le coin, mais ça lui arrivait de venir à l’appart’, et même, on passait des fois un bon moment, mais, tu vois, il abusait pas, et ça, ça me le rendait plutôt sympathique. Oh non, j’en pinçais pas pour lui ! Disons que nous avions de bonnes relations.
Et il venait me chercher. Voilà. Comme quoi, des fois… Je ne me faisais pas d’illusion : un couple, ça passerait mieux qu’un type seul. J’ai pris mon manteau, même si c’était pas les grosses froidures. C’était pas du vison, mais j’allais pas le laisser. Trois bricoles, la valise, et bonsoir. Surtout pas de bijoux, de lingots ou de trucs comme ça ! Pourquoi ? A ton avis, au premier contrôle, qu’est-ce qu’ils regarderaient en premier, après les papiers ? L’état des pneus ? T’imagines qu’on serait passés inaperçus, avec des lingots dans mon sac à main ? Déjà qu’il y avait le manteau…
On s’est pas arrêtés pour dire au revoir aux autres. Chacun pour soi. Que crois-tu qu’ils auraient fait, eux, hein ? Serge avait sa voiture. Gazogène, mais ça passait presque mieux comme ça. M’a filé des papiers, des nouveaux, j’ai balancé les autres par la fenêtre dès qu’on est sortis de Paris, et c’est seulement là que je lui ai demandé où on allait. On filait au sud et il me paraissait que l’Espagne, c’était… comment dire… aléatoire. On se battait quand même entre ici et là-bas.
Remarque, on s’étripait un peu partout, à l’époque. Tu sortais, t’étais raflé. Tu prenais le train ? Vlan ! les Ricains te mitraillaient. Tu restais chez toi ? Tu prenais une bombe. Les Anglais, ce coup-ci. T’allais à la campagne ? Bang ! tu tombais sur des maquisards en vadrouille. Tu prenais ta voiture ? Si c’était pas les Gris qui t’arrêtaient, c’était les vert-de-gris. Pour le bateau, je sais pas, je n’ai pas eu le temps d’essayer. Les Chinois, si ça se trouve. Tu rigoles, mais je peux te dire qu’on rigolait pas, nous.
On a laissé la voiture dans une grange, à deux ou trois heures de Paris, et là, on a pris le train. Oui, après ce que je viens de dire… Il en circulait encore un peu. Confortable, tu peux pas savoir. Bondé. A l’époque, y’avait la troisième classe, bancs en bois, rembourrage noyaux de pêche. Je ne sais plus combien de temps on a mis. Fallait s’arrêter pour laisser passer les prioritaires. Y’avait les alertes. Tout le monde dehors, et va-z’y que je te cavale dans la cambrousse. Ça rappelait des souvenirs. On s’rait allés plus vite à pied. Et puis, c’était pas la ligne droite. Ah, on peut dire qu’on en a fait, du tourisme ! On allait d’un côté, on repartait de l’autre. Presque on reconnaissait les vaches, à force.
Rajoute les contrôles. D’abord, les gendarmes. Puis les Gris. Puis les Feldgendarmes, et, comme ça manquait, la Gestapo. Pas du genre à rigoler, tu peux me croire. Mais les plus enquiquinants, ça a été les Gris. Je ne sais pas ce qu’ils avaient… Oh non, c’était pas le moment de donner un nom ! D’abord, on était Monsieur et Madame Tout-le-monde, et ensuite, comme c’était devenu un vrai panier de crabes, cette engeance, on risquait de tirer le mauvais numéro, tu vois… Eh bien, malgré tout ça, on est quand même arrivés ! Note que notre destination, au départ, c’était un trou perdu, une ville d’eau. J’en ai connues, des villes d’eau. Ça peut être agréable. Vichy. Tu connais ? Oui, comme les pastilles. Ou les tabliers. A l’époque, un vrai trou.
Mais comme les Américains… ah non, les Belges – si, si, les Belges ! – y étaient depuis un moment, et que pour y aller, même déguisés en petites souris, c’était fichu, on s’est retrouvés un temps coincés dans un coin encore plus paumé, vers Bourges. Tu crois quand même pas qu’ils allaient arrêter de se tirer dessus le temps qu’on arrive, non ? Remarque, on recherchait la tranquillité. On a été servis. On y est restés juste le temps qu’il fallait, et c’était déjà beaucoup. Il a fallu qu’on se planque dans une cave, ça a quand même bardé, faut pas croire. Y’a eu des morts, les soldats des deux camps étaient aussi nerveux les uns que les autres. Et ça rigolait pas.
Un temps, on s’est même dit qu’on aurait mieux fait de rester à Paris, c’était plus grand, les planques ne manquaient pas. La preuve, un tas d’autres l’ont fait.
Et alors, sur la toute fin, on a pu quand même mettre les pattes dans Vichy. Tu connais pas, alors ?
Eh bien, comment dire… les gens n’avaient plus besoin d’aller en cure, si tu veux. Le casino était fermé, et c’était gai comme un cimetière.
On était dans une grande maison, un truc très chic, mais là, c’était d’un sinistre… Quand j’ai demandé à Serge qui était le proprio, il a bien rigolé : c’était à lui. « Une affaire » qu’il a dit. J’ai pas cherché plus. Et on a attendu la fin de la guerre. Monsieur, madame. Alliance, certificat de mariage. Et on ne cachait pas qu’on avait fichu le camp de Paris. Profil bas. Y’avait des curieux, bien sûr. Tu peux pas te pointer comme ça sans que rappliquent les autorités, la voisine qui fourre son nez partout, le voisin prêt à t’aider, et un tas de gens plus ou moins bien intentionnés. Surtout à cette époque. On a fait le dos rond et laissé passer l’orage.
Eh bien, on n’a pas été trop embêtés. Non, ça ne m’a pas étonnée. Me prends pas pour une cruche : ça faisait longtemps que Serge me posait des questions sur mes clients. Sur ce que je voyais quand je sortais en “week-end”. Tiens, c’est comme si je te demandais si tu avais croisé des voitures de flics en venant. T’en as croisé ? Bon. Elles se suivaient ? Est-ce qu’il y en avait de banalisées ? Quel modèle ? Et des motards ? Tu saurais dire combien ? La prochaine fois, tu compteras. Et tu chercheras s’il y en avait des moustachus. Mais non, c’est un exemple ! Tu vois, Serge, il me posait ce genre de questions. Pourquoi que je lui aurais pas répondu ? Ce qu’il en faisait ? Peut-être des grilles de mots croisés. Tu te rappelles : « Occupe-toi de tes affaires ! » Voilà. Je me doutais bien que c’était pas pour jouer aux courses, tiens, faut pas croire.
Sauf que je ne savais pas pour le compte de qui. Et que je ne tenais pas à le savoir. Bref, j’ouvrais les quinquets. Pour les oreilles, je t’ai déjà dit, moi, la langue de Goethe… Pouvait manger à plusieurs râteliers, le Serge. L’était pas ballot. Mais à un moment, l’a bien fallu qu’il choisisse. Tout ça pour dire qu’à Vichy, on a fait notre petite vie tranquille, bien bourgeoise. Rien que pour trouver à manger, y’avait de l’occupation. Non, avec un petit “o” ! Avec un grand aussi, remarque. Mais on n’a pas chassé le client. Ça aurait pu, mais fallait songer à la suite. Profil bas, je te dis. La messe, la queue pour la bouffe, les petites combines. J’aidais à la soupe populaire et Serge poussait des brouettes, vu que les camions, y’en avait pas encore des masses. Remarque, ça n’a pas duré de trop.
Et une fois que tout s’est calmé, on a fait comme les rats, on a pointé le museau, pour tâter l’air. Et ça n’avait pas changé, y’avait de la demande. Du “potentiel”, comme on dirait maintenant. Faut pas croire. C’est juste l’uniforme qu’avait changé. Les Ricains, ils étaient loin de chez eux. Tiens, prends leur “Ike”. Il avait au moins le courage d’afficher la couleur, lui. L’a pas eu celui d’assumer jusqu’au bout. Mais aussi, l’autre greluche, elle se doutait pas que ça se finirait comme ça ? Le miroir aux alouettes que ça s’appelle.
Alors, dans les débuts, il a bien fallu que je paye de ma personne, comme qui dirait. Le premier, c’était un du Montana, je crois. Du genre “colonel”. M’a approchée avec des cigarettes, de la bouffe, des trucs comme ça… Tu parles si je l’ai vu venir… Faut pas croire ! Ça m’a permis d’entrer dans la place. Quoi, « Et Serge ? » Vois plutôt ça comme une association. Si tu me coupes sans arrêt, à la nuit, on y sera encore. T’imagines bien qu’à Vichy, y’avait pas d’avenir, hein. Même si le casino rouvrait un jour, tout ce qu’on risquait d’y trouver, c’était des rombières à fanons et des vieux beaux avec la prostate en bandoulière. Je dis pas que c’est pas une clientèle, faut pas croire. C’est du pépère, tu vois. C’est une rente, vu que ce sont des rentiers. Faut pas négliger. Mais ça ne mène pas bien loin.
On a réfléchi un moment pour savoir où aller. Mais ça se résumait à pas grand’chose.
D’abord, t’avais Marseille. Pour le climat, fallait tout. Passe encore le soleil, mais pour le reste, on arrivait avec du retard, quasiment deux ans, c’était osé, la concurrence risquait de ne pas apprécier. Même si on ne faisait pas dans la prestation démocratique, les maquereaux locaux ne nous accueilleraient pas avec des fleurs. Il pleuvait du plomb autant qu’en 43, c’est tout dire.
Bordeaux ? On y a pensé un temps. Y’a du bon vin, des sous bien rangés qui font des petits et s’ennuient tout seuls, des caves des deux genres, des petits châteaux discrets et des notables qui ont la nostalgie de la culotte en dentelle. Sauf qu’on y connaissait pas grand monde. Puis on s’est dit : tant qu’à faire, pourquoi ne pas rentrer à Paris ? L’eau avait coulé sous les ponts. Serge est monté prendre la température. Il est revenu aux anges : les excités s’étaient calmés, les autres redevenaient civilisés, les affaires reprenaient. Faut pas croire, mais la guerre, c’est un peu comme une grosse vague dans la mare à canards. La vague chamboule tout, met les rafiots à l’envers, mais une fois qu’elle est passée, les canards sont toujours là. Nous, on est allés à la pêche aux canards. Pour le personnel, c’était facile, y’avait qu’à se baisser, mieux qu’en 40. Pire ? Si tu veux. Je te raconterai.
Tu vois, on n’était pas partis sans biscuits, Serge et moi, on avait chacun son carnet d’adresses. Bien sûr, il fallait “actualiser”, mais c’était un bon point de départ. Non, je n’ai pas redémarré chez “Madame”. L’immeuble avait été réquisitionné. En banlieue, de toute façon, c’était mieux. Plus discret, moins de destructions. Voilà. Je ne veux pas te mettre à la porte, mais tu ne crois pas qu’on a assez bavardé pour aujourd’hui ? Des journées comme ça, c’est plus de mon âge… Laisse ton tailleur, Juanita le portera au dégraissage, t’inquiète, et puis, on verra, pour les retouches. »


J'espère que vous avez savouré… Si vous en voulez encore, réclamez la suite à Houps… Wink
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Anaxagore



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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 12:24    Sujet du message: Répondre en citant

Oh oui, j'ai savouré comme le chocolat suisse des marmottes et le fraisier.
Il y a bien des perspectives pour raconter la guerre mais "à hauteur de lit d'une gagneuse" c'est... osé, pourrait-on dire.
Laughing
_________________
Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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De la Rochejacquelein



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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 12:29    Sujet du message: Répondre en citant

Excellent Very Happy

La prostate en bandoulière ... Laughing
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Les mauvaises habitudes sont toujours celles des autres
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demolitiondan



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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 13:07    Sujet du message: Répondre en citant

1) Oui on réclame ! Very Happy
2) Elle a eu de la chance de pas se mettre un enfant sur les bras tout de même,
3) Cette histoire de valise suisse aurait pu très mal finir ...
4) Le Serge a surement récupéré sa maison de très mauvaise manière,

Curieux la propagande allemande en Suisse par contre ? Par contre, les plus catholiques du NEF peuvent toujours tenter les services du Vatican.

Et c'est comme cela que Madame est devenue maquerelle. Par contre, c'est une invitation d'Houps 'revenir à ce qui t'intéresse le plus ?'
_________________
Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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FREGATON



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Messages: 1232
Localisation: La Baule

MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 14:12    Sujet du message: Répondre en citant

La narratrice me fait penser à Françoise Rosay, "Tantine" dans Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, allez savoir pourquoi... Smile
Truculent en tout cas Applause
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La guerre virtuelle est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux civils.
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marinade



Inscrit le: 17 Nov 2011
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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 17:53    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Oh oui, j'ai savouré comme le chocolat suisse des marmottes et le fraisier.
Il y a bien des perspectives pour raconter la guerre mais "à hauteur de lit d'une gagneuse" c'est... osé, pourrait-on dire.
Laughing


Je me demande si Houps n'a pas eu plusieurs vies Smile
Impressionant, j'en veux encore

N.B. : le nombre de maisons de passe ayant servi la résistance (planquer des aviateurs ou des évadés; renseignement quant aux troupes en garnison) a été impressionnant.
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ChtiJef



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MessagePosté le: Ven Aoû 02, 2019 19:14    Sujet du message: Répondre en citant

Faut que je vous avoue un truc ….
Je comprends rien aux histoires de marmottes (sauf celles de la 3 Very Happy Very Happy Very Happy ) et de chocolat Rolling Eyes
_________________
Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que prendre son slip pour une tasse à café (P. Dac)
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