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Julius, pilote de guerre - par Etienne
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Archibald



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MessagePosté le: Ven Fév 24, 2017 22:57    Sujet du message: Répondre en citant

Patience et longeur de temps... il a eu ses victoires ! Non mais ce Cauvert, quel empaffé... il aurait mérité d'y rester...
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Tahitian Warrior



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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 06:02    Sujet du message: Répondre en citant

A quand une remise à l'heure des pendules par un pilote ? (un tahitien tant qu'on y est, bringue et bagarre font bon ménage ! ^^) Sinon, excellent récit jusque là.
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« Il faut écouter beaucoup et parler peu, pour bien agir au gouvernement d'un État. » Armand Jean du Plessis de Richelieu
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patzekiller



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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 09:15    Sujet du message: Répondre en citant

juste un détail pour le convoyage, qui est otl
j'avais jusqu'à il y a deux ans dans mes relations, un papi qui était un des derniers pilote de la RAF encore en vie
il avait été abattu au dessus du nord de la France puis s'était évadé par le sud grace à une ligne aboutissant à perpignan.
les règlements en vigueur que tout pilote abattu puis évadé au dessus d'un front ne pouvait revenir dans la meme zone d'opération, ceci pour ne pas risquer de compromettre la ligne. la solution était alors au choix de partir pour un autre front afrique, birmanie... soit de faire du convoyage
je pense donc, si l'ada applique le même genre de procédure, qu'il y aura un turn over au niveau du convoyage qui ferait que notre Julius rencontrerait pas mal de ces gusses et pourrait recueillir des impressions et commentaires qui lui seraient utiles au combat (et intéressantes dans la narration)
dernier point : sur le convoyage, mon papi avait déclaré que les pilotes y participant étaient généralement "above average" quant à leur qualité de vol. un clown comme le lieutenant ne devrait pas y faire long feu...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 11:27    Sujet du message: Répondre en citant

Avril 1942
Calcutta
– En ce 17 avril, c’est la mousson. Je n’en avais eu que les préludes il y a quelques jours, mais cette fois, ce doit être la bonne. Le peu de distance entre le DC-3 qui vient de me ramener de Myitkyina et le bureau des vols RAF de l’aérodrome suffit pour je sois trempé des pieds à la tête. J’entre dans une pièce aux accents coloniaux britanniques, fauteuils de cuir, bois et cuivres dans un environnement de colonnades et draperies indiennes. Assis à une table couvertes de papiers, un sergeant de la RAF sourit en me voyant dégouliner : « Typical Indish weather, isn’t it ? » Je ne peux m’empêcher de lui répliquer un « Looks like England, uh ? » qui le fait éclater de rire. Je présente mon ordre de mission au planton, un autre sergeant, et lui demande ingénument s’il y a prochainement un vol vers le Caire ou, pourquoi pas, vers Gibraltar, quel que soit le type d’avion. Le type sourit et me désigne son collègue, toujours assis à sa table, en me disant de m’arranger avec lui. Le sergeant sourit et me désigne la chaise en face de lui : « Venez et asseyez-vous, on va voir ce que l’on peut faire. » [Je traduis en français pour que tout le monde puisse suivre, et puis il paraît que j’ai un accent…]
– Votre nom, s’il vous plaît ?
– Sergent Jules Houbois.
– D’accord, moi c’est Curt Howley, sergent aussi. Vous êtes Français, on dirait ?
– Oui… Excusez mon anglais, il n’est pas terrible…
– Bien meilleur que mon français !
[Réponse britannique typique…] Mais non, c’est votre uniforme que j’ai reconnu. Et vous allez au Caire ? Ou à Gib’ ?
– En fait, je dois rentrer à Casablanca, mais je trouverais bien une correspondance au Caire.
– Je peux vous déposer à Alger si vous préférez, je dois y prendre un officier de chez nous pour le conduire à Gibraltar.
– Ah c’est encore mieux ! Et si vous avez besoin d’un coup de main dans le poste de pilotage, je peux vous aider.
– Vous êtes pilote ? Et vous connaissez le DC-3 ?
– Oui, je viens d’en convoyer un en Birmanie, c’est mon travail.
– Et vos supérieurs n’ont rien prévu pour vous ramener, que cette lettre de mission ?
– Eh non…
– L’organisation française est-elle toujours aussi… efficace ?
– Hum, en fait, mon supérieur m’a puni, donc à moi de me débrouiller.
– Puni ? Ça devient intéressant, et pour quelle raison ?
– Parce que j’ai refusé de me poser en formation à Malte sous la pluie avec un P-40, puis parce que j’ai abattu deux avions ennemis à Kalamata sans ordres.

Là, les deux Anglais (le planton a rejoint la discussion) ouvrent des yeux ronds comme des billes… J’explique.
– En convoyage, nous avons ordre de ne pas engager l’ennemi. Comme j’ai abattu deux Messerschmitt 110 qui nous attaquaient, je suis aux arrêts, enfin j’y serai en rentrant de cette mission.
– Eh bien… Chez nous, vous auriez eu de l’avancement et la DFC pour cette action ! Démissionnez et venez dans la RAF, on a besoin de types comme vous !

Les mecs se marrent… Moi aussi, mais je poursuis : « J’y penserai sérieusement, je risque bien d’être mis à pied, je viens d’en abattre deux de plus, des Japs cette fois, et toujours sans ordres ! »
A nouveau, regards incrédules… Alors je raconte mes deux dernières semaines.
………………………
Le lendemain de notre arrivée à Kalamata-K1, lors du petit déjeuner sous la tente qui fait office de popote et de mess, le commandant Durieux est venu nous trouver. Clerget, le pilote du DC-3 qui doit nous ramener, est malade, et d’après le médecin de la base, c’est un début d’appendicite. L’ennui, c’est que le toubib n’est pas chirurgien (il n’a que l’expérience des blessures de guerre), et que les hôpitaux de campagne sont inaccessibles, au plus près du front qui bouge continuellement. Quant aux hôpitaux civils locaux… quels hôpitaux civils locaux.… Faudrait emmener Clerget à Tunis ou Alger, mais le copilote n’est pas sûr de son affaire, il débute et n’a pas encore vraiment pris les commandes tout seul. Or K1 est une base tout juste construite, et la piste est courte !
Je propose alors mes services, arguant de mon expérience en bimoteur de transport : après tout le Bloch 220 est un concurrent malheureux du DC-3, et si je n’ai pas été lâché sur celui-ci, ma foi, on devrait s’en tirer avec l’aide du copi qui connait déjà la bête et les conseils que pourra nous donner Clerget. Cauvert me regarde, effaré, mais Durieux réfléchit, puis accepte : d’après le toubib, il ne faut pas traîner si on veut éviter que ça se transforme en péritonite, et là, ça irait très mal pour le pauvre Clerget.
Pendant que les mécanos préparent l’avion et que des infirmiers embarquent des blessés à rapatrier, je vais au chevet de Clerget. Il a une sale tête ! Fiévreux, crispé de douleur, il est visiblement incapable de piloter, mais il me donne d’une voix étranglée des conseils bien utiles sur le comportement du Douglas. Il m’encourage à y aller : il préfère courir le risque de l’accident que la certitude de la péritonite. Puis, je fais un amphi cabine avec le copilote et on passe en revue la navigation qui était faite pendant qu’on installe Clerget. Au dernier moment, Cauvert embarque, sous prétexte de réconforter malades et blessés ! Dans le fond, il doit apprécier mes qualités de pilote et cette marque de confiance me fait plaisir, malgré tout.
Quand tout est prêt, on met en route et on s’aligne. Par rapport au Bloch, la particularité du DC-3 est d’avoir des moteurs tournant dans le même sens – horaire : c’est plus pratique pour la maintenance, mais moins confortable pour les pilotes à cause du couple des moteurs. Quand la piste est longue, ça ne pose pas trop problème, il suffit de mettre un peu moins de gaz sur le moteur droit que sur le gauche, mais ici ça va être plus chaud car il faut emballer les deux moteurs tout en gardant les freins. La technique consiste à braquer la direction en sens inverse du couple et au départ, garder un poil de frein sur la roue opposée au couple pour éviter d’embarquer, puis relâcher doucement… Amusant, mais pas à faire tous les jours.
On zigzague un peu sur la piste, mais pas trop, et on se retrouve en l’air sans mal – il est vrai que l’on n’est pas trop chargés. Direction Malte, que l’on contourne de loin cette fois, une patrouille venant quand même nous contrôler en l’air. On fait un petit signe aux copains, ce sont les Polonais de la 10e sur des Hawk 87, puis cap sur Tunis. Léger vent contraire, il nous faut 4 h 20 au total pour faire les quelques 1 100 km, bien que le zinc ait ronronné comme un chat heureux. J’aurais bien laissé le jeunot (qui a mon âge !) poser l’avion, mais avec les blessés à bord, je préfère assurer un trois points en douceur et la machine est impeccable pour ça, avec un amortissement très américain ! Des ambulances nous attendent à l’arrivée à El Aouina, et un médecin nous rassure : Clerget va s’en tirer.
………
A Casablanca, le commandant des Stains me colle les huit jours que m’avait promis Cauvert à Malte pour désobéissance aux ordres, et il en ajoute huit pour avoir abattu les Bf 110 sans ordres ! A ma grande surprise, Cauvert essaye d’arranger les choses, en rappelant que sans moi, il ne serait peut-être plus de ce monde et qu’en plus, j’avais probablement sauvé la vie d’un autre pilote, mais des Stains semble s’en foutre royalement. Pire même, l’affaire lui donne une autre idée à la c… : puisque je maîtrise le DC-3, ça tombe bien, il y en a un à convoyer d’urgence en Indochine, ça me fera les pieds ! « Voyez avec le bureau pour les détails, et démerdez-vous pour rentrer au plus vite faire vos arrêts ! »
– A vos ordres, mon commandant !

Je suis sidéré, mais que faire ? Je vais au bureau de l’EAA voir le zinc et le profil de mission, mais je dois faire une drôle de tête, car le capitaine Desailly, qui dirige les affectations des avions, me le fait remarquer. Au fur et à mesure de nos rencontres techniques, il m’a pris en sympathie – ou en pitié, je ne sais pas. Je lui explique la dernière du patron et il compatit. On entre dans les détails pratiques : je partirai avec un copilote affecté à Epervier / Dien-Bien-Phu, avec une soute pleine de rechanges diverses. Escales à Tripoli, Bagdad, Karachi et arrivée à Myitkyina en Birmanie où un équipage de la base Epervier prendra la machine en compte. Un trajet de près de 10 500 km à couvrir en quatre jours si tout va bien! Ça embête le capitaine de me faire partir demain matin, mais je le rassure : au plus vite je pars, au moins je verrai le commandant, et piloter m’empêchera de ressasser ma colère.
Nous décollons le lendemain matin, dès que le chargement est terminé. Bien sûr, avec un appareil neuf, tout peut arriver. Il est bien connu que statistiquement, tout engin quel qu’il soit a plus de chances de tomber en panne dans ses premiers jours, puis dans ses derniers jours ! Nous ne manquons pas à la règle et on se pose sur un seul moteur à Oran, le deuxième cafouillant à qui mieux-mieux… Ce n’est pas grand-chose, une magnéto foireuse, et ça tombe bien, nous en transportons ! La réparation est donc rapide et pendant qu’elle se fait, j’ai la joie de rencontrer Hazel et Becquet au mess, le II/3 est basé pour le moment à La Sénia. Discussion animée pendant le repas, ils sont aussi écœurés que moi par mes ennuis. Nous repartons enfin et atteignons Tripoli dans la soirée.
Nombre de civils italiens qui avaient fui la ville y sont revenus. La Croix Rouge avait bien prévu un plan d’évacuation sanitaire vers l’Italie, mais les Alliés s’étant opposés au départ des hommes susceptibles d’être mobilisés, la plupart se sont réinstallés dans la ville, enfin dans ce qui n’était pas en ruines. La vie reprenant ses droits, nous avons pu dîner excellemment dans une trattoria proche de l’aérodrome, et qui n’avait pas été touchée par les bombes. Les Italiens ont ce point commun avec les Français, ils savent faire de la bonne cuisine. Le moral remonte.
……
Les étapes suivantes sont longues, près de dix heures à chaque fois, mais le paysage est magnifique, et surtout très changeant et contrasté, de la mer au désert, de la montagne aux plaines fluviales, des rizières aux forêts impénétrables. Météo changeante, aussi, du vent de sable à l’orage, en passant par les brumes des marécages, et en finissant sous la pluie des débuts de mousson en Birmanie. Par contre, plus aucun incident mécanique, les mécanos font un travail de fou à chaque étape, à croire que nous sommes en course, ou que nous transportons un roi !
………
A Myitkyina, nous remettons l’avion au capitaine Fayet, du IV/16. Si l’appareil était réclamé avec insistance depuis des mois, le capitaine est ravi de le voir arriver aussi vite après la notification du départ de Casa, qu’il n’a reçue que la veille ! Il nous invite au mess, et la discussion avec les autres navigants se prolonge fort tard. Apprenant que je suis convoyeur de multiples types d’avion dont des chasseurs, Fayet me demande si je connais le H-87. Je lui réponds par l’affirmative : j’ai fait toutes les versions de P-40 sorties jusqu’à maintenant, puis je relate mon exploit de fin mars en Grèce devant un auditoire connaisseur. Le capitaine réfléchit tout haut : « Il y en a à convoyer vers Epervier, mais les pilotes là-bas n’ont pas trop le temps… »
– Désolé mon capitaine, mais j’ai ordre de rentrer au plus tôt à Casa, et s’il apprend que je convoie un P-40, mon commandant va me mettre aux arrêts jusqu’à la fin de la guerre !
– Encore faut-il que vous puissiez rentrer rapidement, on n’a pas de vol prévu pour l’ouest avant une semaine, donc vous êtes bloqué ici jusque là… Et votre commandant n’est pas obligé de savoir que vous avez piloté pour moi. Et puis, je vais vous faire un ordre écrit pour vous couvrir !
– Ah, dans ces conditions, mon capitaine, je suis à vos ordres.
– Parfait ! On va préparer des zincs à convoyer en escorte du DC-3 que vous venez d’amener, ils attendent les pièces détachées avec impatience à Dien-Bien-Phu… En attendant, à votre santé !

C’est ainsi que le surlendemain, je me retrouve aux commandes d’un H-87 B2, accompagné de quatre autres appareils, prêts à escorter “mon” DC-3. Le temps est toujours maussade, mais il paraît qu’à Dien-Bien-Phu, c’est encore correct. En fait, mes coéquipiers provisoires craignent plutôt une attaque des Japs sur la route, ils pensent que Myitkyina est surveillé par des guetteurs à la solde des Nippons et que plusieurs vols ont été interceptés. Ce n’est pas la perspective d’un combat qui me gêne, mais ses conséquences, et je rappelle au capitaine sa promesse d’ordre écrit !
Nous décollons et mettons d’abord cap au sud, en suivant la vallée de l’Irawady. Les nuages accrochent le relief au sud-est, trop bas pour tenter une route directe avec des chaînes avoisinant les 3 000 mètres. Nous bifurquerons à Bhamo vers Lashio si la météo est bonne, sinon il faudra poursuivre jusqu’à Mandalay avant d’obliquer à l’est. Je ne me soucie pas trop, le pilote du DC-3, un nommé Sauzé, connaît la région par cœur et je le suis de près avec un autre P-40, piloté par le s/lt Barberon. Les trois autres P-40 volent un peu en avant du bimoteur et plus haut, frôlant la base des nuages, ce qui nous donne une bonne indication pour le plafond. Les pilotes sont eux aussi des habitués du coin, heureusement pour eux, car vers Bhamo nous les perdons de vue, attrapés par les nuages. Le pilote du DC-3 décide de continuer vers Mandalay : il est probable que les trois P-40 ont traversé la couche nuageuse afin de passer au-dessus, mais pour lui, c’est un peu plus risqué.
Nous virons au-dessus de Mandalay et Barberon me fait signe de laisser du champ au DC-3, afin de mieux surveiller ses arrières : nous entrons dans une zone où les Japs peuvent surgir à tout moment, même si leurs patrouilles sont encore rares dans ce secteur. Cap au 100 vers Kengtung, les crêtes de la Salween passent juste en dessous de nos plans car nous ne pouvons guère grimper, le plafond est trop bas et la visibilité médiocre. Ça s’améliore après Kengtung, mais nous passons encore par le fond des vallées avant d’enfin arriver sur un relief plus bas, sous un ciel un peu moins couvert et surtout sans pluie, du moins pour le moment. Si cela soulage notre pilotage, l’attention doit redoubler, car ce type de temps est propice aux chasseurs. Le DC-3 l’a compris et reste proche du relief, alors que nous sommes plus haut, aux aguets.
Je commence à penser que les copains de la 40e sont un peu pessimistes avec leurs idées d’espions quand je commence à entendre du bruit sur la fréquence radio d’Epervier, sur laquelle nous sommes passés après Kengtung. Au plus nous nous approchons, au plus cela ressemble à un combat aérien. Barberon et moi resserrons, et nous grimpons encore jusqu’à la base des nuages tout en gardant à l’œil le DC-3 qui escalade à présent la pente des crêtes entourant la cuvette de Dien-Bien-Phu. De fait, on aperçoit au loin les points noirs d’appareils qui tourbillonnent et plusieurs fumées, tandis que la radio résonne de plus en plus fort des interjections habituelles des combats.
Tout en armant mes mitrailleuses, je me dis que Sauzé, avec son DC-3, ferait mieux de rester sur le flanc ouest des crêtes, à l’abri du regard des Japs, et d’y attendre la fin des combats, qui durent rarement longtemps. Mais à ce moment précis, deux avions surgissent des nuages sur notre droite. Train fixe et Hinomarus – encore un train fixe en 1942 ! – ce sont des Ki-27 qui plongent vers le DC-3 ! Je préviens Sauzé et Barberon par radio, et je bascule à droite, en piqué, manette dans la poche
(je continue à penser comme ça, même si bien sûr la manette est au tableau, depuis qu’on vole sur matériel américain peu ou pas modifié) [voir note]. J’approche le Nate, il s’encadre dans le collimateur, déflexion à 30°. Je fais feu – six mitrailleuses lourdes, le Jap explose littéralement tandis que son ailier, m’ayant vu, corrige sa trajectoire et vient vers moi. Passe frontale, déflexion à zéro, feu à nouveau, je vois une aile se détacher avant que je redresse pour passer au-dessus en demi-tonneau… Et de deux, le Nate désarticulé file vers le sol. Pas solides, ces zincs japonais… Je vire et reviens vers le DC-3, c’est à ce moment que je me rends compte que Barberon m’avait suivi et couvert – c’est vrai que j’ai un peu perdu l’habitude des manœuvres en groupe depuis Meknès. Il vient à mon côté et me fais signe, pouce levé.
En quelques instants, le ciel s’est vidé de tout appareil ennemi et nous entamons notre circuit d’approche en toute sérénité, couverts par quelques P-40 qui n’ont pas pourchassé les assaillants. Sauzé pose le DC-3 tranquillement et nous le suivons. Je ne peux m’empêcher de boucler deux lents avant de me poser au break, tout en pensant aux explications à fournir à des Stains !
Je me fais un peu enguirlander (mais ça je commence à en prendre l’habitude) pour les tonneaux de victoire, ce qui est logique vu la proximité des combats, mieux vaut éviter les acrobaties inutiles – je bats ma coulpe. Je suis en revanche félicité pour les Japs abattus et pour avoir convoyé un avion intact (le second Jap m’a juste fait deux ou trois petits trous dans une aile). Quand ils apprennent qu’en plus, c’est moi qui ai convoyé le DC-3 jusqu’à Myitkyina et qu’il est bourré de pièces détachées, on applaudit carrément ! Le général Martin vient me remercier en personne, ainsi que qu’un Vietnamien sans insigne de grade, mais apparemment d’importance.
Le dîner du soir est particulièrement animé (et aussi arrosé que possible) et je dois à nouveau raconter mes aventures. Le général semble m’écouter attentivement et le lendemain matin, il me confie deux plis : un pour mon commandant de groupe, l’autre pour l’état-major Air à Alger, le tout accompagné d’un ordre de mission “Haute importance” pour mon retour en AFN.
C’est ainsi qu’à la faveur des vols est-ouest et en fonction d’une météo de plus en plus moussonneuse, je me retrouve d’abord à Myitkyina, puis à Calcutta, avec en poche les deux lettres du général, plus deux autres du capitaine Fayet pour les mêmes destinataires.

………………………
Howley me regarde, interdit.
– By Jove ! Et tu crois que ton commandant va te mettre à pied ?
– J’en ai bien peur… J’ai bien les lettres du général et du capitaine, mais il est assez obtus pour passer outre…
– Bon, c’est dit, je t’emmène à Alger, au moins on aura de quoi discuter pendant le voyage… En attendant, viens, je te paye une bière au mess avant de dîner, tu l’as bien méritée ! Holy joke, jamais entendu un truc pareil !

Décollage le lendemain matin dans le DC-3 de Curt sous un ciel couvert, plus que chargé, et il en sera de même jusque Karachi. Installé à la place non occupée du navigateur, je reprends donc la route en sens inverse, avec de petites différences d’étapes par rapport au “trajet français” : après Karachi, nous nous posons à Téhéran, où nous restons deux jours car un petit cafouillis sur le moteur gauche oblige les mécanos à faire une révision plus importante. Ça me permet de visiter la ville et de faire connaissance avec la délégation française sur place, fort accueillante au demeurant. Nous partons ensuite pour le Caire, où nous restons une pleine journée à musarder dans l’attente des passagers à emmener. Ceux-ci, des officiers britanniques, sont d’ailleurs assez surpris de trouver un uniforme français dans l’équipage, mais ne disent rien – depuis juin 40, tout le monde en a vu d’autres.
Le voyage avec Curt et son copilote, Harold Laynn, s’achève pour moi à Alger sans incident. Nous avons discuté longtemps pendant les vols, tandis que je les aidais pour la nav’, autant s’occuper utilement. Notre arrivée est trop tardive pour que je puisse aller au ministère, donc cette fois, c’est moi qui emmène Curt faire la tournée des endroits intéressants d’Alger. On s’échange nos adresses en promettant de se revoir, un vœu pieux dans la tourmente qui nous entoure.


Note de Casus Frankie - (je continue à penser comme ça, même si bien sûr la manette est au tableau, depuis qu’on vole sur matériel américain peu ou pas modifié)
Etienne pense que le matériel américain continue d'être modifié, donc cette parenthèse n'a pas lieu d'être.
Il me semble que dans les circonstances FTL, avec les besoins en matériel US, avec la nécessité d'interchangeabilité entre les forces aériennes etc, Anglais et Américains imposeront (gentiment) aux Français de renoncer à leur "manette dans la poche".
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lebobouba



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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 13:10    Sujet du message: Répondre en citant

Est ce une impression, ou l'ami jules va bientot faire sa valise pour l'Indochine ? Wink

Pour le Cdt de Stains, je pense que les dites lettres seraient du genre :"lachez lui la grappe, ou vous finirez à l'étiquettage des trombones à Mayotte !" Twisted Evil
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loic
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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 13:43    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Il me semble que dans les circonstances FTL, avec les besoins en matériel US, avec la nécessité d'interchangeabilité entre les forces aériennes etc, Anglais et Américains imposeront (gentiment) aux Français de renoncer à leur "manette dans la poche".


Oui, c'est assez logique, à partir de 1942. N'oublions pas que la France n'a plus guère les moyens de payer.
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Etienne



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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 14:33    Sujet du message: Répondre en citant

loic a écrit:
Citation:
Il me semble que dans les circonstances FTL, avec les besoins en matériel US, avec la nécessité d'interchangeabilité entre les forces aériennes etc, Anglais et Américains imposeront (gentiment) aux Français de renoncer à leur "manette dans la poche".


Oui, c'est assez logique, à partir de 1942. N'oublions pas que la France n'a plus guère les moyens de payer.


N'oublions pas non plus que contrairement à OTL, les commandes passées en 40 sont honorées, et suivies d'autres, avec la même continuité dans les demandes.
Et que cela n'engendre pas de surcoût, tout a déjà été payé en études et fabrications initiales. Au contraire, les équipementiers américains seront bien heureux de fournir FTL des instruments de bord en métrique dont ils n'ont su que faire après l'armistice OTL, par exemple
N'oublions pas non plus l'inertie administrative, gonflée par les habitudes des pilotes, qui sont formés sur des avions avec la manette des gaz à tirer, y compris les anciens passé dans les bureaux et à présent devenus les donneurs d'ordres (dans le sens achats).

OTL, le changement viendra de la fourniture obligée de matériel anglo-américain, ce qui entraînera toute la chaîne, mais FTL on en est encore loin, très loin. Il suffit de songer que les calages de dérives et autres astuces destinées à contrer le couple moteur/hélice, comme la fourniture de moteurs tournant en sens inverse pour les bimoteurs, étaient juste issues de la demande des pilotes pour un plus grand confort de pilotage (et il est vrai plus de sécurité) pour mesurer la taille de l'inertie en termes d'habitudes.
Tous les autres pays ne s'encombraient pas de telles mesures...
Mais les faire adopter aux Français! Autant demander à un Anglais de rouler à droite de la chaussée!
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Anaxagore



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MessagePosté le: Sam Fév 25, 2017 16:27    Sujet du message: Répondre en citant

Bravo, très bien écris.
_________________
Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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Tahitian Warrior



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 01:28    Sujet du message: Répondre en citant

Pour les Anglais, rouler à droite ils l'ont en France durant 14-18 et durant 1939-1940.
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Imberator



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 02:48    Sujet du message: Répondre en citant

Il serait temps que notre héros soit réaffecté à la chasse au plus vite.

Sinon il va devenir un as avant même d'avoir terminé sa période de convoyage, ce qui mettrait les huiles dans l’embarras. Surtout si la presse anglo-saxonne ébruite l'affaire ce qui n'aurait rien d'impossible.


Il se pourrait même qu'un général deux étoiles, au nom de province romaine, reconverti dans la politique, en ait vent et qu'alors, laissant libre cours à une de ses célèbres colères caractéristiques, il se mette à donner du clairon au grand dam des responsables...
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Wil the Coyote



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 10:07    Sujet du message: Répondre en citant

J imagine très bien une colère du Général... Le commandant risque de se retrouver à faire des patrouilles sur l Oubangui...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 11:06    Sujet du message: Répondre en citant

Alger – Le 24 avril, de bon matin, je me présente à l’état-major de l’Air, au ministère. Après avoir expliqué la raison de ma présence, l’officier de jour me fait passer dans un bureau attenant, et entreprend la lecture des lettres du général Martin et du capitaine Fayet. De temps à autre, il interrompt sa lecture pour m’adresser un regard surpris, sans rien dire. Alors qu’il a presque fini, un général trois étoiles, mais en blouson de vol, entre dans la pièce. Je me mets au garde-à-vous et il ne me signifie le repos, tout en s’adressant aimablement au capitaine. Ce dernier l’interpelle : « Mon général, ces courriers devraient vous intéresser ! »
– Vraiment ? Ah, Martin, en Indochine… Il a du boulot, là-bas. Que veut-il ?

La cinquantaine bien passée, le général lit lentement, en restant loin du papier. Sans doute ne veut-il pas chausser de lunettes… Il me regarde, tout en prenant la deuxième lettre de Fayet que lui tend le capitaine : « C’est de vous qu’il s’agit, sergent ? »
– Euh, je suppose mon général, mais j’ignore le contenu de ces lettres !

Il poursuit sa lecture, puis reprend la première, ou plutôt un feuillet manuscrit ajouté au rapport dactylographié, puis me regarde à nouveau, la mine soucieuse.
– Sergent, je ne comprends pas : ce genre de missive devrait passer par la voie hiérarchique, donc par votre supérieur direct. Pourquoi donc Fayet et Martin s’adressent-ils directement ici ? Qui est votre commandant ?
– Le commandant des Stains, mon général. J’ai aussi des lettres pour lui.

A nouveau, je raconte mon histoire. Le général fronce les sourcils et fait demander mon dossier personnel, qu’un soldat apporte rapidement, pendant que je réponds à des questions précises et techniques du général, qui n’a pas l’air de porter un blouson de vol pour la frime. Si j’évalue bien son âge, il devait déjà piloter durant l’Autre Guerre ! Il commence la lecture du dossier, et me regarde à nouveau d’un air bizarre…
– Vous avez eu des problèmes avec un ophtalmo ?
– Oui, mon général.

Explications de mes déboires, il a un rictus et un grognement… Puis continue.
– Ah, ces toubibs… Et les ophtalmos sont les pires ! Enfin, les hommes en tout cas. Mais… votre dossier ne fait pas mention des deux victoires en Grèce ! Vous n’avez pas demandé d’homologation ?
– Si mon général, mais j’ai peur que ce soit resté sur le bureau du commandant des Stains…
– Ah celui-là, alors… On devrait pouvoir en trouver mention dans les rapports de Durieux, peut-être ? Soldat, apportez-moi les rapports de fin mars de la 7e EC !

La discussion tourne de plus en plus technique sur les combats proprement dits, je fais les mimiques et gestes habituels de tout pilote racontant ses exploits, ayant visiblement en face de moi quelqu’un du même bord. Les rapports arrivent et les deux officiers les compulsent.
– Ah, voilà ! Et Durieux en a envoyé copie à des Stains, en prime ! Impossible qu’il ait pu passer outre, d’autant plus que Durieux confirme personnellement vos deux victoires et vous propose pour une citation ! C’est fou ça…
Le capitaine intervient : « Sergent, d’après ce que je vois ici, c’est vous qui avez piloté le DC-3 de retour de K1 avec le lieutenant Clerget en urgence d’appendicite ? »
– Oui mon capitaine.
– Et le commandant des Stains n’a rien fait non plus pour cette action ?
– Non mon capitaine.

Le général ouvre des yeux comme des soucoupes, puis reste silencieux quelques instants. Enfin : « Bon, après tout, puisqu’on m’a collé à piloter un bureau, autant user de mes prérogatives ! Je ne peux pas laisser passer ça… Capitaine, faites préparer les demandes d’homologation pour ce jeune homme, avec les rapports de Durieux et Martin, plus les demandes de citation des mêmes en y ajoutant celle de Fayet, et ajoutez-y pour ma part une demande d’avancement, y a pas de raison. Vous en ferez une copie pour des Stains et j’y ajouterai un courrier de ma part, faut qu’il comprenne, ce gugusse. »
Il se tourne vers moi : « Dites-moi, sergent, je pense qu’une affectation en groupe de chasse vous conviendrait, non ? Vous y serez plus utile qu’en convoyage, je pense… »
– Ah oui, mon général, merci beaucoup !
– De rien, sergent. J’ai toujours du mal à comprendre certaines personnes… Capitaine, voyez donc aussi pour la demande d’affectation, je la signerai avec les autres. Là, je ne peux pas dire où vous irez, je n’en suis pas en charge et c’est bien dommage, je serais volontiers allé tirer les oreilles du c… qui vous a mis sur cette voie de garage !
Bon, sergent, vous reviendrez lundi… disons lundi midi pour prendre les papiers que vous devrez remettre au commandant des Stains. En attendant, profitez du week-end qui arrive, vous avez deux jours de permission. Notez ça aussi, capitaine, avec un ordre de transport en avion pour repartir lundi après-midi pour Casablanca.

Le général sort. En me donnant ma permission, le capitaine sourit : « Vous savez, le général Mathis descendait des Fokker avec son Spad avant votre naissance, il sait ce que piloter un chasseur veut dire ! » J’en ai des frissons ! En sortant du bâtiment officiel, j’ai l’impression que mes chaussures ont des ailes, dommage qu’il n’y ait plus de loterie nationale, j’aurais pris un ticket de suite ! La chasse, b…l !
Je vais à Maison-Blanche voir au TACM pour une place vers Casa lundi 27. Le LV Chancel, tout surpris de me voir arriver en tant que pax, me demande bien sûr si je peux faire partie de l’équipage, ce que je ne peux pas lui refuser. Ensuite, à moi la fête dans Alger !

Alger-Casablanca – Le 27 avril, secondé par un “jeune” copilote plutôt âgé, j’effectue la navette avec étape à Oran sur le Bloch 220 n°15 F-AQNO Alsace, mais sans trouver ni Becquet ni Hazel à l’escale. Dommage, je me serais fait une joie de leur raconter la suite de mes aventures.
Trajet sans incident jusqu’au Maroc, puis le temps se couvre de plus en plus. Je songe que je vais remettre les lettres au commandant en douce, du moins sans attendre qu’il les lise, ou mieux, je les passe à son adjoint.
Les nuages s’amoncellent, je contacte Cazès par radio. Résultat : plafond bas à 300 m, couverture 10/10e en stratus et stratocumulus… Inutile d’essayer de passer par-dessus, leur radar n’est pas suffisant pour une approche. Plutôt que de couper au plus court et risquer de me prendre un relief, je décide sagement de suivre le bord de mer à l’ancienne et je préviens le centre de contrôle d’avertir les postes de guet, histoire qu’il ne leur prenne pas envie de faire un carton. Sous l’avion, je vois les étendues de sable des plages et les paquets de mer qui s’y brisent. Longeant la côte, je songe à ceux de l’Aéropostale, qui faisaient de même de Toulouse à Alicante, puis au Maroc jusque Dakar, mais dans de vieux biplans Breguet XIV, à l’air libre, le visage fouetté par la pluie, et tout ça pour du courrier ! Eux aussi risquaient de se faire tirer dessus, mais par des tribus de Maures hostiles et rebelles. Dire que cela se passait il y a à peine vingt ans… Je suis tout de même plus à l’abri ! Du moins, pour la météo. Mon copilote n’a pas l’air rassuré du tout. Je lui explique ma pensée présente, mais ça ne le remet pas forcément d’aplomb. Je ne suis pas sûr qu’il continue dans ce métier, car s’il a la trouille alors que nous avons eu le choix de modifier notre itinéraire, qu’est-ce que ça sera quand il devra affronter la montagne sous un orage !
Enfin, nous voici à Casablanca. Je poursuis sur le cap parallèle au bord de mer et coupe au-dessus de la ville. Cazès m’apparaît bientôt entre deux nuées et les gouttes de pluie. J’atterris directement, il n’y a personne en l’air, et pour cause ! Je gare tranquillement le Bloch devant le bureau Air France et je laisse mon copilote se débrouiller pour la paperasse, à mon avis ce sera plus son domaine dans quelque temps. S’agit maintenant d’aller affronter le dragon et ça, ça me cause plus d’appréhension que le trajet sous la flotte !
Je dépose mon sac dans ma piaule et je vais vers les bureaux, les lettres à la main, espérant voir l’adjoint au passage. Raté. Personne dans le PC, et la porte du commandant est ouverte, il me voit arriver. Pas le temps d’esquiver…
– Sergent Houbois ! Vous voilà enfin ! Qu’est ce que c’est que cette histoire, encore ?
Il hurle carrément, rouge de colère, et me brandit sous le nez un journal, dont un gros titre est : « Un simple convoyeur d’avions abat deux avions japonais » et en sous-titre « Et ce ne sont pas ses premières victoires ».
Surpris, je bafouille : « Heu, mes respects mon commandant, je ne sais pas, je n’ai pas lu la presse depuis mon arrivée. » C’est vrai, et j’ignorais qu’il y avait à Dien-Bien-Phu un correspondant de guerre en poste depuis plusieurs mois… Il rugit : « Vous foutez pas de moi, Houbois, vous avez encore enfreint mes ordres ! »
– Heu, pas vraiment, mon commandant, j’ai reçu d’autres ordres sur place. »
Et je lui tends la lettre du capitaine Fayet. Il ouvre et lit, le regard noir.
– Qu’est ce que j’en ai à foutre de ce capitaine ? Mes ordres sont au-dessus des siens !
– C’est que ses ordres ont été confirmés par un général,
dis-je innocemment en tendant la lettre du général Martin. Il la parcourt en ronchonnant.
– Ça ne vous épargnera pas le trou, Houbois, vous pouvez me croire ! Z’en avez d’autres des comme ça ?
– Mais oui mon commandant.

Et je lui tends les lettres de l’état-major. Rien qu’à voir le tampon, il change de tête. C’est d’un air un peu inquiet qu’il les décachète. Au fur et à mesure de la lecture, sa mine s’assombrit… Puis il s’assied, comme frappé par la foudre. Il lève la tête, me regarde, remet le nez dans les différentes missives… Arrivé à celle du général Mathis, il devient blanc comme un linge et murmure un grognement (ou grogne un murmure ?).
– Pouvez disposer, sergent…
– A vos ordres, mon commandant. Et pour mes arrêts, comment dois-je procéder ?
– Ça ira pour cette fois, sergent.

En sortant, je me dis en souriant que tout compte fait, ce n’était pas plus mal d’assister à ce spectacle…
………
Comme mon arrivée n’avait pas pu être programmée avec précision, je n’ai pas d’affectation au tableau le lendemain, ni le surlendemain. Par contre, grâce à la presse, tout le monde est au courant et j’ai le droit de payer la tournée le soir au mess ! Chacun se demande comment le Vieux va prendre la chose, mais je réponds chaque fois avec un sourire que je veux énigmatique : « Oh, ça devrait aller, je pense » qui convainc peu mes collègues, habitués aux sautes d’humeur du commandant. Mais comme le lendemain, il ne se passe rien, les mines se font étonnées. C’est l’adjoint du commandant, le lieutenant de St Pierre, qui lâche le morceau à midi, ce qui me vaut une autre tournée, plus une pour la soirée… Mon augmentation de solde va y passer, surtout qu’elle n’est pas encore effective ! Mais ce n’est pas grave, la simple perspective de bientôt changer d’air suffit à mon bonheur.
Le temps pourri qui règne le 30 empêche tout vol, enfin on pourrait dans l’urgence, mais bon, inutile de prendre des risques pour rien dès le départ. Le soir au mess, de St Pierre arrive et commande une tournée… sur mon compte !
– Sergent-CHEF Jules Houbois, tu es affecté au GC II/7 ! Ça se fête ! Et tu y emmènes un H-87 D, j’espère qu’ils te le laisseront à titre personnel !
– Ah ? C’est officiel ?
– Oui, on a reçu le câble tout à l’heure, mais le Vieux n’a pas eu envie de te prévenir, il m’a chargé de le faire !
– Merci mon lieutenant ! Heureusement qu’il n’y a pas de bistrot à Kalamata, je vais pouvoir laisser renflouer mon portefeuille ! Enfin, si c’est à Kalamata que je dois rejoindre ?
– Oui, tu n’auras pas trop de problème, tu connais la route !
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Archibald



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 11:30    Sujet du message: Répondre en citant

YES !!
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Surely you can't be serious !
I'm serious, and don't call me Shirley.

Conservatoire de l'Air et de l'Espace d'Aquitaine
http://www.caea.info/index.php?lang=fr
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Hendryk



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 11:53    Sujet du message: Répondre en citant

Enfin! on est contents pour lui!

Un récit décidément passionnant, qui dose habilement détails techniques, portraits de personnages et scènes d'action.
_________________
With Iron and Fire disponible en livre!
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Anaxagore



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MessagePosté le: Dim Fév 26, 2017 12:57    Sujet du message: Répondre en citant

Kalamata, l'antique Pharis d'Homère ! La suite va devoir être digne des écris du divin aède !
_________________
Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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