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Lettres des Pyrénées
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Aoû 21, 2007 19:54    Sujet du message: Lettres des Pyrénées Répondre en citant

Dans la famille de LADC, on est conservateur. On conserve ! Les lettres, en tout cas. Et ça fait des vignettes pour égayer le récit par des tranches de vie bien sympas.

Des lettres pour les Pyrénées (1)

Araau, le 20 août 1940

Cher Papa, chère Maman,

J’ai enfin l’autorisation de vous écrire cette lettre, que la Croix-Rouge a promis de vous faire parvenir. Je suis sûr que vous devez être terriblement inquiets de ne pas avoir eu de nouvelles depuis presque trois mois et je suis désolé de vous avoir causé cette inquiétude. Je vais bien, je suis en bonne santé, je n’ai pas été blessé. Je suis actuellement dans un camp de prisonniers en Suisse, où je suis bien traité (on dit un camp d’internement, mais hélas, c’est bien un camp de prisonniers). Nous sommes bien logés, bien nourris, et on nous fait parfois travailler avec les fermiers de la région, ce qui me rappelle un peu la maison. La saison des vendanges approche, je le sais, j’espère que les vignes n’ont pas souffert des combats et que vous trouverez l’aide nécessaire pour les vendanger : avec l’Occupation, je crains que les travailleurs espagnols habituels ces dernières années ne se fassent plus rares… Le soleil, la mer et les bons fruits du Roussillon me manquent, mais moins que vous. A part ça, le moral est bon.

Il faut que je vous raconte mes aventures de ces derniers mois. Comme vous le savez, après ma mobilisation, j’avais rejoint mon unité, le 4e Bataillon de Chasseurs Pyrénéens, stationnée à Belfort. Pendant des mois, la vie de garnison à Belfort ou les exercices dans les Vosges étaient presque agréables, en tout cas bien éloignés des horreurs de la guerre ; certains de mes camarades disaient que cela leur rappelait les scouts ! Le 10 mai (je crois que ma dernière lettre datait du 6 mai), avec l’annonce de l’attaque allemande, l’excitation nous a tous gagnés : nous allions enfin nous battre. Mais on a entendu parler des défaites dans le nord et l’inquiétude a commencé à se faire sentir. Nous suivions tout cela à la radio et par les ragots qui circulaient dans la caserne : la guerre était toujours si loin… Le 10 juin (je crois), on a dit que les Allemands avaient passé la Somme et la Marne, puis qu’ils attaquaient sur le Rhin et un vent de panique et de défaitisme a commencé à courir sur la ville. Mais peu après, les discours de M. Mandel et du président Reynaud à la radio nous ont regonflé le moral. Le général Laure, notre commandant d’armée, avait ordonné que ces discours soient diffusés par les hauts-parleurs de nos cantonnements. Et puis il a pris des mesures énergiques ; il nous a avertis que Belfort pourrait bientôt être attaqué et nous a tous mis au travail pour améliorer les défenses de la ville et de ses forts. Les travaux, épuisants, ne nous ont pas beaucoup servi, mais ils nous ont empêchés de trop penser à ce qui pouvait se passer ailleurs…
Le 20 juin, cependant, tout est devenu bien réel : nous avons entendu le canon au loin pour la première fois ! L’ennemi était au pied des Vosges, dans la plaine d’Alsace, mais aussi sur la Saône et sur la Moselle, il pouvait arriver chez nous de toutes les directions ! Ma compagnie est allée se positionner sur un col, près du Ballon d’Alsace (une petite montagne, rien à voir avec notre Canigou), dans les sapins, pour bloquer les Boches de ce côté. Le 22 juin, on nous a prévenus que l’ennemi approchait… Les premières automitrailleuses allemandes sont arrivées le lendemain à l’aube, et j’ai reçu mon baptême du feu… Je dois avouer que je n’étais pas très fier, mais j’ai essayé de surmonter ma peur et de faire mon devoir. Le premier combat a été court, les Allemands se sont repliés. Nous avons trop vite cru à notre victoire, mais quelques heures après, nous avons subi un déluge d’artillerie… Horrible expérience, plusieurs camarades y sont restés… Bien vite le lieutenant nous a ordonné de nous replier vers un village dans la vallée (Le Thillot, je crois), où nous avons organisé une nouvelle ligne de défense dans des maisons dont les habitants s’étaient heureusement enfuis. Nous n’avons eu le temps ni de dormir ni de manger un peu : les Allemands ont attaqué à nouveau, avec des chars cette fois, contre lesquels nos fusils n’avaient aucun effet… J’ai vu des copains, devenus fous de peur, s’enfuir devant ces monstres d’acier crachant le feu… Mais j’ai tenu bon jusqu’à ce que le sergent ordonne un nouveau repli ; le sergent parce que notre lieutenant, foudroyé par une rafale de mitrailleuse, y est resté. Nous avons couru vers la forêt pour échapper à la mort et à la capture.
Quand nous avons repris haleine, nous n’étions qu’un petit groupe de cinq autour du sergent, et nous étions perdus dans la forêt. Nous avons marché au hasard. En pleine nuit, nous avons fini par tomber sur une maison forestière où nous nous sommes abrités. Nous n’étions pas les premiers à y trouver refuge et nous avons partagé nos maigres provisions avec les deux soldats qui nous avaient précédés. Au petit matin, nous sommes repartis tous ensemble. L’un des deux autres, qui se faisait appeler Armand, a tout de suite pris le commandement : visiblement, même si il n’y avait aucun galon sur son uniforme (un uniforme trop grand pour lui !), il avait l’habitude de commander. Surtout il avait une carte de la région, il voulait échapper aux Boches et gagner la Suisse, on l’a suivi… Dans l’après-midi, au coin du sentier, on est tombé sur une patrouille allemande : ils étaient aussi surpris que nous, mais ils étaient bien armés et ceux d’entre nous qui avaient encore leur fusil (dont moi) n’avaient presque plus de munitions ! Ils ont tiré, le copain d’Armand est tombé, on a détalé dans tous les sens… Quand je me suis arrêté, j’étais seul avec Armand…Et on a continué. On a marché ensemble plus de deux semaines, en buvant l’eau des ruisseaux et en mangeant les dernières conserves de notre paquetage et les fruits qu’on trouvait dans les sous-bois, on a un peu chassé au collet ; mon « bon sens paysan » (comme disait Armand) nous a bien aidé à survivre… Nous avons rencontré deux fois des forestiers qui nous ont donné un peu de nourriture, des vêtements civils (je leur ai laissé mon fusil, Armand était d’accord) et quelques informations : les Allemands étaient partout, on disait que les combats se poursuivaient loin au sud… Nous avons évité les routes, les villages, nous sommes restés dans la forêt pour ne pas être capturés, en suivant les lignes de crêtes. Un jour, d’après la carte de d’Armand, nous avons traversé la ligne invisible qui sert de frontière avec la Suisse… Alors nous avons enfin décidé de redescendre dans la vallée.
Le lendemain, 10 juillet, nous avons été arrêtés par des gardes-frontières suisses. Armand s’est alors présenté comme le Colonel Jean-Armand Duluc, commandant des chars de la 8e Armée ! Il m’a présenté comme son ordonnance ; à croire qu’il avait pris goût à ma compagnie et qu’il ne voulait pas qu’on se sépare. Bref, les Suisses nous ont envoyés dans ce camp de prisonniers, près de Berne, où je suis resté, dans la zone des officiers, avec le colonel… En reprenant contact avec la civilisation, nous avons eu des nouvelles de la guerre : nous avons célébré une bien triste fête nationale, en apprenant que les Allemands étaient à Avignon… Mais, comme le dit le colonel, comme ne cesse de le marteler à la radio notre nouveau ministre de la guerre, le général de Gaule [Note de l’éditeur : sic], cette guerre s’annonce longue, et nous aurons le temps de prendre notre revanche !

Pendant toutes ces semaines pendant lesquelles personne ne voulait transmettre notre courrier, j’ai beaucoup pensé à vous… J’ai vu la ligne de front progressivement se rapprocher de Bages, j’ai appris que Perpignan était tombé le 14 août : la guerre a fini par rattraper Pierrot qui pensait qu’il était bien planqué dans son poste de douane au Perthus… J’espère qu’il n’a pas joué au héros et qu’il va bien. Je prie pour que les Boches ne soient pas trop durs avec vous tous : pour l’instant, ils sont les plus forts, ne faites rien de stupide, ne vous faites pas remarquer...
Ne vous inquiétez pas pour moi, je reviendrai tôt ou tard. Je vous embrasse bien tendrement, embrassez pour moi la petite Dédé.

Votre fils, Bertin.
(pcc ladc)
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loic
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MessagePosté le: Mar Aoû 21, 2007 20:55    Sujet du message: Répondre en citant

Superbe !
Sous quelle forme pour le site ?
Dans la chrono, c'est un peu long, ce n'est pas non plus une annexe.
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Aoû 21, 2007 22:06    Sujet du message: Répondre en citant

Je me suis posé la question... et je n'ai pas la réponse.
On peut faire une "catégorie spéciale" ?
En attendant qu'on trouve, la lettre n°2 ne devrait pas tarder (je crois qu'il y avait eu des passages caviardés par la censure, Laurent est en train de les reconstituer Wink
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Casus Frankie

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Benoit XVII



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MessagePosté le: Mar Aoû 21, 2007 23:22    Sujet du message: Répondre en citant

Si on faisait une catégorie "courrier" - on en a déjà quelques-unes dans ce style...
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patzekiller



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MessagePosté le: Mer Aoû 22, 2007 08:03    Sujet du message: Répondre en citant

je suis pour l'integration au texte, apres tout, c'est un coloriage comme un autre
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www.strategikon.info
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Aoû 22, 2007 11:58    Sujet du message: Répondre en citant

Pourquoi pas en effet. En attendant, voici la deuxième lettre.

Des lettres pour les Pyrénées (2)

Alger, le 29 octobre 1940

Cher Papa, chère Maman,

Quel plaisir de vous envoyer à nouveau de mes nouvelles en collant cette fois un bon vieux timbre français sur l’enveloppe ! Me voici en effet à Alger depuis deux jours !

[NDE – De nombreux passages de la suite de cette lettre ont été caviardés par la censure. Ils ont pu être reconstitués grâce aux brouillons conservés par l’auteur, qui avait été très bon élève à la Communale, surtout en rédaction, et en avait gardé certaines habitudes.]
Depuis plus d’un mois, je voyais bien que le colonel Duluc ne restait pas inactif. Il passait son temps à écrire des courriers et à comploter avec d’autres détenus… Je ne sais pas ce qu’il manigançait ni comment il s’y est pris, toujours est-il que le 10 octobre, il m’a demandé de préparer nos bagages (ce fut vite fait !). Le lendemain à l’aube, les Suisses nous faisaient discrètement quitter le camp et nous escortaient, avec une petite dizaine d’autres prisonniers français, jusqu’à l’aéroport de Berne où nous avons pris place à bord d’un bimoteur civil… De drôles de circonstances pour mon baptême de l’air !
Après quelques petites heures de vol (je n’ai pas noté, j’étais un peu… malade), nous avons atterri à Zagreb, c’est en Yougoslavie. Là, nous avons été chaleureusement accueillis par le lieutenant de vaisseau Le Pensec, l’attaché militaire de l’ambassade de France, qui nous a expliqué que nous étions libres ! Venant de Suisse, paraît-il, nous n’étions plus des soldats à interner, mais des civils, des touristes, quoi ! Quelle joie… Mais cette joie ne pouvait être complète, alors que notre Patrie était toujours occupée par les Boches…
Ces trois derniers mois, nous avions beaucoup écouté la radio, surtout Radio-Alger, grâce au poste de TSF que Duluc avait réussi à faire rentrer dans le camp (c’était contre le règlement, mais tant qu’ils n’étaient pas officiellement au courant, les Suisses ne disaient rien). Nous avons suivi comme ça l’actualité, nous avons crié de joie à l’annonce de la victoire de Tarente, à celle de la prise de Tripoli, à la conquête de la Sardaigne ou des îles grecques [NDE – sic] et surtout nous nous sommes saoulés au vin blanc du coin à la capitulation italienne en Libye… Les discours de De Gaule [NDE – sic] nous ont bouleversés, et j’ai compris qu’il n’y avait pas d’autre voie pour moi que de revenir en France les armes à la main, avec l’armée qui chassera les Boches.
Une fois à Zagreb, impossible d’en rester là : il fallait arriver jusqu’en Afrique du Nord pour reprendre le combat ! C’était bien l’intention du Colonel. Avec le LV Le Pensec, ils ont beaucoup travaillé. Moi, pendant quelques jours, je n’ai rien eu à faire d’autre que de me promener dans cette ville si différente et en même temps si proche de chez nous, dans sa ferveur catholique…
Et puis, le 15 octobre, le colonel m’a remis un document : quelle émotion, c’était un passeport français, à mon nom « Bertin Roure » ! Le lendemain, nous montions dans trois voitures, direction Split, un petit port sur la côte yougoslave. Pendant le trajet, j’ai appris que nous devions embarquer, toujours comme passagers civils, sur un cargo pour l'Afrique. Une fois à Split, il a fallu attendre encore quelques jours, mais la captivité nous avait appris la patience et la joie de la liberté était doublée du plaisir d’une belle arrière-saison comme seule la Méditerranée peut l’offrir. Nous nous sommes baignés dans une eau turquoise, nous avons visité la merveilleuse ville antique romaine cachée derrière le port… Moi qui n’avais presque jamais quitté notre bon village de Bages, pour qui la côte du Roussillon était un grand voyage, me voilà dans un pays au nom imprononçable, à boire une bière sur une terrasse face à un sphynx [NDE – sic] antique ramené d’Egypte par les Romains il y a deux mille ans ! La guerre réserve parfois de ces surprises…
Enfin nous avons embarqué sur un vieux cargo tout rouillé et nous avons pris la mer. Une fois quitté l’abri du port, le bateau tanguait beaucoup et je dois avouer que je n’étais pas très fier (votre fils est un vrai terrien, le bateau ne me convient guère plus que l’avion)… Le lendemain, j’étais moins malade et j’ai pu un peu profiter des splendides paysages tandis que nous longions la côte dalmate, cap au sud. Mes camarades, tous des terriens comme moi, étaient doublement inquiets, à la fois des dangers de la mer et des risques liés à la proximité de notre ennemi italien. Après tout, la mer Adriatique, c’est presque un lac italien… Le Colonel avait beau répéter que nous ne craignions rien, que nous étions des civils sur un bateau neutre, bien identifié par d’énormes drapeaux yougoslaves peints sur la coque, il semblait moins convaincant que d’habitude. Et le deuxième jour de notre voyage, nous avons vu surgir de notre droite un navire de guerre italien ! Certes, pas bien gros, mais ses deux canons de 100 mm (je ne suis pas doué en navires, mais j’ai appris à connaître les canons !) étaient une terrible menace devant laquelle nous nous sentions nus… Notre cargo a stoppé, un canot italien nous a accosté et des marins italiens en armes sont montés à bord : malgré toutes les histoires que j’avais entendues sur la marine italienne sur Radio-Alger, je dois dire que ceux-ci semblaient très professionnels. Heureusement, après avoir jeté un coup d’œil aux papiers que leur a présentés le capitaine, ils ont surtout visité la cale. Le capitaine nous a dit qu’ils recherchaient du matériel militaire que son bateau aurait pu transporter illégalement (puisqu’il est neutre) entre la Yougoslavie et l’Afrique. Ils sont repartis sans nous inquiéter… Quelques heures plus tard, nous quittions l’Adriatique. Mais si nous nous éloignions des côtes italiennes, nous entrions dans la zone des combats navals. Il fallait espérer qu’aucun navire, sous-marin ou avion un peu trop zélé, ennemi ou allié, n’ouvrirait le feu sur nous… Pendant plus de deux jours, cette angoisse ne nous a pas quittés, mais nous n’avons fait aucune mauvaise rencontre. Enfin, au matin du troisième jour de haute mer, nous avons été survolés par un avion de guerre aux cocardes tricolores (« un Potez 63.11 » a dit Duluc), que nous avons salué de grands hourras ! Je crois même avoir vu le Colonel écraser une larme d’émotion… Nous avons bientôt débarqué à Tripoli, d’où nous avons pris un autocar brinquebalant jusqu’en Tunisie, puis un train pour Alger.
[NDE – Fin des passages caviardés par la censure. Bertin Roure et ses compagnons ont en fait profité d’un court laps de temps pendant lequel la Marine italienne n’avait pas d’ordres concernant des civils ou prétendus tels transportés par les bateaux yougoslaves. Peu après, les pseudo-civils évacués de Suisse durent aller jusqu’en Grèce pour y emprunter un navire grec, dont l’itinéraire le mettait à l’abri des inquisitions italiennes.]

Depuis deux jours que je suis arrivé à Alger, je ne sais pas de quoi mon avenir sera fait… Duluc m’a demandé si je voulais poursuivre la guerre à ses côtés : j’hésite, car même si j’ai appris à le respecter et à l’apprécier (malgré son maintien parfois distant, secret voire froid), je n’ai pas trop envie de demeurer l’ordonnance d’un officier, une ordonnance, c’est un peu un valet… et puis surtout je veux vraiment me battre ! Duluc m’a dit que l’avenir était aux troupes mécanisées et m’a demandé si je voulais son appui pour rejoindre les Chasseurs Portés (l’infanterie qui accompagne les blindés)… mais le centre de recrutement auquel je suis allé me signaler veut me reverser dans les troupes de montagne ! A vrai dire peu importe, si cela me permet de repartir au combat et, cette fois, pour ne pas subir ! Dans tous les cas, je ne devrais pas quitter l’Algérie trop rapidement et j’espère pouvoir bien vite recevoir ici de vos nouvelles.

Voilà, je ne suis pas encore rentré à la maison, mais il y a bien longtemps que nous n’avons été si proches : seule la mer nous sépare désormais… Je pense bien fort à vous quatre. Je vous embrasse bien respectueusement, embrassez aussi mon grand frère Pierrot et ma petite sœur Dédé.

Votre fils, Bertin.
(pcc Ladc)


Dernière édition par Casus Frankie le Mer Aoû 22, 2007 14:04; édité 1 fois
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clausewitz



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MessagePosté le: Mer Aoû 22, 2007 12:11    Sujet du message: Répondre en citant

Très interessant cette lettre, on s'y crorait et comme Patz je pense que cela peut être integré au texte général comm coloriage
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Ma nouvelle uchronie

http://clausuchronia.wordpress.com/
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ladc51



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MessagePosté le: Mer Aoû 22, 2007 20:46    Sujet du message: Répondre en citant

Un grand merci à Franckie, ce formidable éditeur, qui non seulement publie mais bonifie ces petits textes... Very Happy

Lors de mon prochain passage à Bages, je continuerai à chercher dans les papiers de mon oncle : qui sait si je ne trouverai pas d'autres lettres... Cool
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Laurent
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Fantasque



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MessagePosté le: Lun Aoû 27, 2007 08:49    Sujet du message: Répondre en citant

EXCELLENT
et très "réaliste" dans le contexte.

F
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Sep 21, 2007 19:55    Sujet du message: Répondre en citant

Suite du courrier de notre Pyrénéen... (et toujours bravo à LADC !!)

Des lettres pour les Pyrénées (3)
Près d’Alger, le 10 décembre 1940
Cher Papa, chère Maman,
J’ai bien reçu votre lettre et j’ai été très heureux d’avoir enfin de vos nouvelles ! Dites à Pierrot que son petit frère trouve qu’il est vraiment très malin (j’espère que ça lui fera plaisir), c’était une bonne idée de demander à ses collègues douaniers espagnols de poster sa lettre à la Junquera : ça marche, le courrier passe bien entre l’Espagne et l’Algérie ! Je vous réponds donc via son collègue, si vous lisez ces lignes, ce sera la preuve que ça marche aussi en sens inverse…
J’ai été soulagé de voir que vous allez tous bien. Mais la vie que vous me décrivez me semble bien pénible : quelle peine de savoir que les Allemands ont installé des Kommandantur même dans des petits villages comme Bages. Le couvre-feu doit être une expérience difficile, mais rappelez à tous de ne pas faire de bêtises, c’est sérieux, les Boches nous ont montré depuis le début de la guerre qu’ils n’hésitaient à faire preuve de la plus grande cruauté contre ceux qui ne respectaient pas leurs règles. Plus triste encore, je suis bien malheureux de voir que vous manquez de tout et que vous devez avoir recours au marché noir pour manger… J’avais déjà entendu de telles histoires sur ce problème dans les villes occupées, mais je pensais qu’à la campagne vous seriez épargnés, mais bien sûr, si les Boches et les traîtres de Laval pillent tout… Dans cette succession de difficultés, c’est une petite compensation de savoir que les vendanges se sont bien passées et que la cuvée 1940 s’annonce moins pire que prévu (NdE : Juin 1940 avait été terriblement pluvieux dans le sud-ouest, ce qui avait gêné les opérations aériennes, mais aussi retardé de façon inquiétante le mûrissement des raisins).
Ne vous inquiétez pas pour moi, je vais bien et je suis resté loin des combats ces derniers mois. J’ai fini par rejoindre l’infanterie mécanisée, celle qui se bat aux côtés de nos chars, et j’ai été affecté, avec l’aide du Colonel Duluc, au 1er Régiment de Dragons portés. Ceux qui n’y connaissent rien nous traitent de planqués parce que nous nous déplaçons en camions et pas à pied comme les autres fantassins, mais ce ne sont que des jaloux qui ne voient pas où est l’avenir ! Et puis, ils n’ont certainement pas fait de longues manœuvres dans des camions secoués sur des pistes défoncées, sinon ils auraient mal aux fesses comme nous et ne diraient plus rien ! A part les courbatures, j’aime bien nos camions, ce sont de solides engins américains, comme le tracteur que s’était acheté le maire avant la guerre : puissant et jamais en panne. J’en profite pour apprendre un peu de mécanique, ça servira toujours. Certains des anciens râlent quand même et nous expliquent que c’était mieux avant, avec leurs voitures blindées Lorraine ou Laffly, qui nous protégeaient contre les balles…
Pour l’instant, nous passons notre temps en exercices et manœuvres, pour apprendre à vivre et à combattre ensemble. Car notre unité est très hétéroclite (et je ne parle même pas des uniformes !), on vient tous d’horizons différents. Le lieutenant est un cavalier, un ancien de l’armée d’Afrique, avec un style inimitable, à la fois vieille noblesse et baroudeur au visage buriné par le sable et le soleil, comme dans ce film avec Jean Gabin, vous savez. Le sergent est un sous-off’ de carrière, il était en Belgique et en Bretagne avec le régiment, avant la catastrophe de mai-juin en France. Le caporal, bien qu’il s’appelle Lopez, est un Français d’Algérie (on les appelle les Pieds-Noirs, personne n’a l’air de savoir pourquoi), il est passé de son épicerie d’Oran au maniement du FM et il fait ça très bien ! Le chauffeur de notre camion est un Arabe d’Alger, chaque fois qu’il a un moment, il sort de sa poche la carte d’identité de citoyen français qu’on lui a donnée quand il s’est engagé et la regarde comme si c’était un tableau dans un musée. La plupart des soldats sont des Français, soit des anciens du régiment, soit des soldats d’autres unités évacués cet été, soit quelques évadés comme moi. Les dragons de métier ont leurs traditions de la cavalerie, les anciens chasseurs comme moi ne laissent pas oublier qu’ils viennent de l’infanterie, on se taquine un peu, bien sûr. Bref, c’est comme dans la chanson de Maurice Chevalier, vous vous souvenez… Mais au delà de nos différences, on a tous dans le cœur l’amour de la patrie et la rage de la délivrer des Boches. Alors on s’entraîne très dur. Comme dit le Lieutenant, « mieux vaut dépenser des litres de sueur que verser bêtement son sang » (il dit ça d’une autre façon, mais Maman me lavait la bouche avec du savon quand j’en disais le quart). De prochains combats viendront, même si ce n’est pas tout de suite.
Entre les exercices, nous retrouvons notre camp dans la plaine algéroise. Oh, rien à voir avec nos bonnes vieilles casernes, il est bien rudimentaire : à perte de vue, des rangées de tentes en toile, de belles tentes venues droit d’Amérique, mais qui ne nous protègent pas toujours bien du froid ou du vent… Et dès qu’il pleut, nous pataugeons dans la boue. Mais personne ne se plaint, car quand la plupart des gars sont arrivés, cet été, lors du « grand déménagement », c’était bien pire. Finalement, j’ai eu de la chance de faire mon détour par la Suisse ! L’été dernier, tout s’est fait dans l’urgence, rien n’était prêt, très peu de bâtiments en dur, très peu de sanitaires, pas assez de tentes, pas assez de nourriture, les médecins craignaient de possibles famines et épidémies… On m’a raconté dix fois la visite du ministre de la Guerre, en août. Au début, c’était plutôt la grogne, les gars n’en pouvaient plus. Alors le Général (tout le monde l’appelle comme ça) leur a fait une sorte de petit discours, il les a eng… (NdE : mots raturés) il leur a fait honte et surtout, il leur a parlé de la France. Après ça, il a chanté la Marseillaise et les gars ont chanté avec lui avant de crier « Vive De Gaulle ! »
Aujourd’hui, ça va bien mieux : on a quelques bâtiments en dur, des sanitaires, et surtout un ravitaillement régulier et suffisant.
Depuis mon affectation au 1er Dragons, je n’ai eu qu’une seule occasion de retourner à Alger en permission. C’est une ville magnifique, avec ses maisons blanches dominant le port, un port toujours rempli de cargos déchargeant leur matériel américain, un port où l’activité ne s’arrête jamais. L’atmosphère est colorée, bavarde, joyeusement chaotique ; on est à la fois en France et ailleurs. Il y a beaucoup de Français dans la ville : beaucoup de militaires mais aussi les fonctionnaires du gouvernement, et puis ces fameux Pieds-Noirs et les Juifs d’ici, qui sont Français depuis 1878 il paraît. Mais la ville reste en grande partie peuplée d’Arabes. Je me souviens qu’à Bages, le vieil Ahmet, dans son taudis en tôles sur la route du cimetière, était le seul Arabe du village, tellement déplacé dans notre décor roussillonnais que nous, les enfants, nous en avions fait une sorte de croquemitaine dont nous avions peur… Ici, des Arabes, il y en a partout. Depuis les décisions du Gouvernement sur l’attribution de la citoyenneté aux engagés et à leurs familles, il me semble qu’ils soutiennent vraiment la France et l’effort de guerre, dans l’espoir d’un grand changement de leur sort à la victoire. La plupart de ces engagés ont été regroupés dans les régiments de tirailleurs, mais on en retrouve un peu partout, on dit même que deux Arabes suivent les cours de l’école des pilotes de chasse de l’Armée de l’Air !
Après y avoir cru un moment, tout le monde ici s’est résigné : ce n’est pas cette année que nous reviendrons en France… peut-être au printemps ou à l’été prochain ? Vous passerez donc un autre Noël sans moi ; j’espère que les conserves américaines (on appelle ça du singe, mais c’est du bœuf) et les dattes séchées que je glisse dans le colis avec cette lettre vous aideront à passer de vraies et bonnes fêtes.
Je forme le vœu que la nouvelle année qui s’annonce nous permette de nous retrouver, tous en bonne santé, dans un pays libéré et victorieux. Je vous embrasse tous les quatre.
Votre fils, Bertin.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Sep 22, 2007 09:31    Sujet du message: Répondre en citant

LADC continue de nous envoyer les lettres de son oncle... et c'est pas fini.

Des lettres pour les Pyrénées (4)
Plaine algéroise, le 26 février 1941
Cher Papa, chère Maman,
Je n’ai pas encore eu le plaisir d’avoir de vos nouvelles et j’espère que vous avez bien reçu ma précédente lettre, envoyée un peu avant Noël. Dans le doute, je continue quand même à vous envoyer celle-ci via les amis espagnols de Pierrot, en espérant qu’elle vous parviendra et que j’aurai vite une réponse.
Je vais toujours bien. Il n’y a (hélas ?) pas beaucoup de changements dans ma situation depuis décembre. Mon unité reste à l’entraînement dans la plaine algéroise, et c’est une terrible sensation que de rester inutile alors que les combats ont repris un peu partout... Nous avons suivi de loin les événements de ces derniers mois, la victoire en Ethiopie, les bombardements aveugles de la Tunisie et la victoire de nos héroïques pilotes, et puis les terribles combats qui ont commencé en Corse.
C’est drôle de voir comme la guerre peut avoir de multiples visages selon la façon dont on la vit, selon la distance qui nous en sépare. Aujourd’hui, la guerre, nous la suivons à la radio. Ce sont des noms de lieux exotiques que nous découvrons après de furieuses recherches dans un atlas, ce sont des drapeaux que nous déplaçons sur la carte punaisée au mur de la cantine du régiment, ce sont de glorieux discours sur nos victoires et nos héros… Tout cela est bien loin de mes souvenirs de l’été dernier. A ce moment, avant même que la guerre me rattrape directement, elle montrait déjà son vrai visage dans les hôpitaux à l’arrière, avec les plaintes des blessés et les regards vides des estropiés. Et au front… rien à voir avec tous ces discours ! C’est le chaos et l’enfer qui vous tombent sur la tête sans prévenir, et que bien souvent on subit en espérant juste s’en sortir…
Mais nous espérons fermement que la prochaine fois, ce sera au tour des Boches de subir !
La prochaine fois, la prochaine fois… qui ne vient toujours pas ! Mille fois nous avons cru que nous allions partir pour le front. Début janvier, la rumeur nous envoyait en Ethiopie… et rien ! Tout au long de ce mois-ci, les événements se sont accélérés en Méditerranée et chaque jour, nous nous attendions à partir pour la Corse ou la Sardaigne… Las, d’autres unités sont parties, et nous restons là. Je râlais l’autre jour à ce sujet auprès du Lieutenant, qui m’a expliqué que notre régiment a été choisi pour former une des divisions d’élite, la Deuxième Division Cuirassée. Un choix qui nous garantit que nous serons engagés sur les points chauds ! Mais en attendant, il faut s’entraîner dur, pour assurer la cohésion de tous les bataillons qui constitueront cette division. Effectivement, les récentes manœuvres ont été communes avec les bataillons de chars ou le régiment d’artillerie qui composent avec nous la division ; et, c’est vrai, nous avons visiblement encore besoin de nous entraîner…
J’espère vous écrire plus longuement bientôt, en vous annonçant d’autres nouvelles moins monotones. J’espère recevoir vite de vos nouvelles. Je vous embrasse,
Votre fils, Bertin.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Sep 22, 2007 09:48    Sujet du message: Répondre en citant

L'ami Bertin a eu chaud, cette fois...

Des lettres pour les Pyrénées (5)
Alger, le 2 juillet 1941
Cher Papa, chère Maman,
Je découvre aujourd’hui vos dernières lettres qui m’ont bien rassuré ! J’espère que vous excuserez le retard de ma réponse : votre courrier m’a attendu tranquillement à Alger pendant que je voyageais enfin un peu, comme je le désirais tant depuis des mois. Je suis heureux de voir que vous allez tous bien, que Dédé grandit tranquillement. Je suis étonné que M. Delmas fricotte ainsi avec les collaborateurs et les Boches, ça ne lui ressemble pas ; quoi qu’il en soit, ne vous en mêlez surtout pas !
Je vous écris cette fois depuis l’hôpital militaire d’Alger où je me remets d’une petite blessure. Oh, je vous rassure vite, je vais bien : j’ai été blessé il y a quelques semaines, mais les infirmiers m’ont bien soigné et j’ai été rapidement évacué. Ce ne sont que des égratignures et j’ai bien tous mes abattis ; d’ici quelques jours, je serai à nouveau complètement sur pied.
Il faut dire que j’ai été enfin très actif ces deux derniers mois ! Début mai, nous avons appris qu’une partie de notre division serait envoyée en Grèce, et que mon bataillon y accompagnerait une brigade de chars ! Nous avons rapidement été regroupés, et après un nouveau voyage en bateau sans histoire (je commence à aimer la mer !), nous sommes arrivés à Salonique, sous la chaleur étouffante de l’été grec. Nous n’avons pas eu le temps de faire beaucoup de tourisme, nous avons directement gagné le front.
Notre unité était commandée par le Général Leclerc (enfin, à l’époque, il était encore colonel), que nous avons découvert juste avant le départ, et que nous avons appris à connaître ensuite : quel chef, ce Leclerc ! Il est précédé de sa réputation, qu’il s’est bâtie pendant l’été 1940 : il paraît qu’il était officier d’état-major d’une des unités encerclées dans le nord, qu’il a refusé de se laisser faire prisonnier et qu’il a traversé, seul, à pied, les lignes allemandes pour reprendre le combat. Ce qu’il a fait, en gagnant au passage une citation à l’ordre de l’armée, une Légion d’Honneur… mais aussi plusieurs blessures qui lui ont valu la capture ! Malgré ses blessures, il s’est évadé et a rejoint à nouveau nos forces. Evacué en Afrique, il a pris part, à peine soigné, à la réorganisation des forces blindées françaises. C’est lui qui est allé s’emparer sous le nez des Anglais des oasis du Sud Libyen ; à Koufra, il a fait jurer à ses hommes de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. Tous ceux qui servent sous ses ordres doivent à leur tour prêter ce serment. En février dernier, il a encore conduit un petit groupement blindé au feu, en Corse.
Le Général Leclerc vient souvent discuter avec nous, simples soldats, pour vérifier que nous ne manquons de rien et que nous sommes prêts à nous battre ; sa frêle silhouette appuyée sur sa canne ne paraît pas bien impressionnante, mais son regard bleu acier est magnétique… Je crois que nous le suivrions tous n’importe où.
Fin mai, en Grèce, nous avons participé à la contre-attaque de Veroia, à l’ombre du mont Olympe (la maison des dieux grecs, ceux des histoires que nous lisait notre instituteur, M. Lenoir, quand on avait été sages…). Notre attaque nocturne a bien surpris les Allemands et nous les avons enfoncés. Au cours de cette bataille, j’ai tué mon premier ennemi (enfin, le premier que j’aie vu tomber) : après coup, une fois l’excitation retombée, je n’étais pas très fier de moi, j’aurais bien préféré rester à m’occuper de nos vignes… mais nous avons été attaqués et notre pays est envahi, il faut bien se défendre !
La bagarre a duré plusieurs jours et beaucoup de copains n’en sont pas revenus. Notre compagnie était la seule unité de fantassins dans cette attaque de chars, et on nous a demandé d’occuper le terrain conquis. La deuxième nuit de la bataille, lors d’une grosse contre-attaque ennemie, le caporal et le sergent ont été tués je me suis retrouvé isolé avec quatre camarades – Mokhrane, notre chauffeur, René et Albert, deux anciens Dragons, et le petit Stéphane, un Juif d’Algérie (un gamin, il dit qu’il a 18 ans, mais je suis sûr qu’il a triché). Comme j’ai le galon de 1ère classe (à cause de mon évasion par la Suisse), j’ai dû prendre les choses en main pour qu’on s’en sorte. Au matin, nos chars sont revenus en force et quand nous avons été dégagés, le capitaine m’a félicité, m’a traité de héros, m’a nommé caporal et m’a promis une médaille ! Je ne me suis pas trouvé très héroïque : bloqués comme on l’était par les minen et les rafales ennemies, nous ne pouvions de toutes façons pas bouger, et le meilleur moyen de sauver notre peau était encore de rester sur place et de tirer sur tout Boche qui se montrait… A la fin de la bataille, nous étions bien moins nombreux et tous épuisés, mais fiers : nous avions gagné et cette fois, c’étaient les Boches qui avaient subi !
Après un bref repos, nous avons été à nouveau engagés, mi-juin, à Trikkala. C’est là que j’ai été blessé puis évacué.
Hier, j’ai reçu la visite du Colonel Duluc. Pour m’aider à passer le temps de ma convalescence, amusé par mes voyages antiques (le mont Olympe après Split), il m’a offert l’Odyssée, d’Homère : j’espère que je mettrai moins de temps qu’Ulysse pour rentrer chez nous ! Il m’a surtout appris que j’avais été proposé pour le stage de chef de section à Cherchell, après lequel je pourrai être nommé sergent-chef ! Cette proposition semble être liée à mes « exploits » en Grèce, et aussi au manque dans notre arme de cadres qui soient des spécialistes expérimentés… et il paraît que j’entre désormais dans cette catégorie. Le Colonel m’a garanti que je retrouverai ensuite mes camarades de la 2e Division Cuirassée et que je continuerai de servir dans la Brigade du Général Leclerc ! En attendant, me revoici « tranquille » en Algérie, à nouveau loin du front, pour quelques temps.
Je n’ose plus parler de la date de nos retrouvailles, de peur d’être encore déçu. Mais je sais que ce jour viendra. Je vous embrasse bien fort,
Votre fils, Bertin.
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patzekiller



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MessagePosté le: Sam Sep 22, 2007 12:10    Sujet du message: Répondre en citant

stop, trouvez le frein et stoppez le train,
je viens de trouver un biais pour JL : il faudra que pendant la campagne de sicile, fin 42, notre ami bertin soit blessé à nouveau, et que mokhrane et/ou le petit stephane survivent jusqu'à la la fin
merci à CF de me recontacter pour quon en discute
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MessagePosté le: Sam Avr 25, 2009 21:36    Sujet du message: Les lettres de mon oncle (6) Répondre en citant

Sixième épisode des aventures de mon oncle... en attendant la suite Cool


Alger, le 21 octobre 1941,

Cher Papa, chère Maman,

Je profite d’un rare moment de calme pour vous écrire une courte lettre. Depuis quelques semaines, à l’issue de ma convalescence, j’ai intégré le peloton formateur de sous-officiers, à Cherchell. Cherchell est située à l’ouest d’Alger ; c’est une toute petite ville, blottie entre mer et montagne, entourée d’un mur construit lors de la colonisation, et riche d’une histoire remontant à l’antiquité romaine.

Mais je ne suis pas ici pour faire du tourisme. Le peloton formateur de sous-officier est un stage exigeant de plusieurs mois destiné à former les sergents-chefs. Je n‘en suis qu’au début, mais j’ai déjà bien remarqué que cette formation n’avait rien à voir avec celle que nous avions eue en septembre 39, à la mobilisation, ou pendant l’hiver 39-40. A l’époque, les seuls exercices physiques étaient de longues marches, parfois nocturnes, souvent avec tout notre barda sur le dos ; ici, pas une journée ne débute sans une course matinale et des exercices de gymnastique avant même le petit déjeuner, et pas une journée ne s’achève sans une autre activité sportive. En 39-40, on nous avait sommairement appris le tir avec nos armes individuelles, et les munitions étaient comptées pour l’entraînement ; ici, les exercices de tir sont quotidiens, et il paraît que nous apprendrons aussi à manier les mitrailleuses, fusils-mitrailleurs et même mortiers ! Autre nouveauté, nous avons beaucoup de cours théoriques (on retourne à l’école !), on nous enseigne la tactique et l’art d’utiliser le terrain, et les exercices pratiques sont proches des conditions de combat réel : sorties de nuits, patrouilles, embuscades, déplacements sous tirs à balles réelles etc. Rien à dire, ici on forme de vrais soldats, avec cet entraînement, ce n’est pas l’armée de 40 que les Boches vont retrouver en face d’eux…

Le rythme est très dur, et déjà plusieurs élèves ont abandonné. La première phase de notre formation a été sanctionnée par un examen que j’ai réussi ; demain s’ouvre la seconde phase, qui s’annonce plus longue. Pour l’instant, nous sommes beaucoup restés en ville, dans la caserne Dubourdieu, l’ancienne caserne du 1er régiment de tirailleurs algériens, que nous partageons désormais avec les élèves-officiers de Saint-Cyr qui s’y sont réfugiés (mais sans jamais nous mélanger !) ; il paraît que la suite de la formation nous amènera plus souvent (et pour des sorties plus longues) en campagne ou dans la montagne toute proche, pour une vie de patrouille et de bivouac que je trouverai sans doute plus à mon goût.

Par un hasard extraordinaire, j’ai retrouvé dans ce stage Juanito, vous savez bien, l’ouvrier espagnol qui nous aidés pour les vendanges 37 et 38, le séducteur dont toutes les filles étaient folles ! Après de longs mois dans le camp d’internement de Rivesaltes, puis dans une compagnie de travailleurs (qui l’a conduit en Bretagne et en Charente), il s’est engagé dans la Légion en juin 40 et s’est finalement retrouvé en Algérie après un « détour » par la Corse… Il m’a raconté son parcours avant d’arriver chez nous, obligé de fuir sa Castille natale à cause non pas de ses propres sympathies politiques, mais de celles de son frère, anarchiste assassiné par les Fascistes…

Si nous réussissons ce stage, c’est avec de beaux galons de sergent-chef que, très bientôt je l’espère, nous reprendrons pied en Europe, Juanito et moi, chacun dans son unité...

Je vous embrasse bien fort,

Votre fils, Bertin.
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Laurent
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Finen



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MessagePosté le: Dim Avr 26, 2009 02:03    Sujet du message: Répondre en citant

Excellent!

Ce que décrit très bien notre Bertin était sanctionné par ce que tout le monde à cette époque appellait le brevet de chef de section.
Les titulaires qui se ferrons remarquer et qui ne serons pas "suspect" (origines espagnol, allemandes, communistes entre autres) seront proposer pour la nomination comme sous lieutenant voir lieutenant au front.

Mon grand père est passé par la mais comme il était d'origine espagnole, il a été "oublié" jusqu'en 45 où on lui a proposé l'épaulette contre un engagement pour l'indochine ...
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