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Intégrale "Diplomatie et Economie" Décembre 1942
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Déc 08, 2013 11:22    Sujet du message: Intégrale "Diplomatie et Economie" Décembre 1942 Répondre en citant

Décembre 1942
11 – Diplomatie et économie
L’an prochain la Libération ?

9 décembre
L’Armée des Indes des Japonais
Singapour
– Le capitaine Mohan Singh a obtenu l’une des promotions les plus fulgurantes de l’histoire militaire moderne : il est devenu général, et commandant en chef de l’Armée Nationale Indienne ! Un titre correspondant pour l’instant à bien peu de choses… C’est pourquoi le général Mohan Singh et ses quelques fidèles, accompagnés du commandant Fujiwara, entament la tournée des camps de prisonniers indiens pour y recruter enfin la future Armée Nationale Indienne. Il y a deux mois et demi que la forteresse est tombée, les Japonais ne se sont pas trop pressés.


12 décembre
Un ambassadeur bien secoué
Entre Chongqing et Kunming
– En acceptant le poste d’ambassadeur auprès de la République de Chine, Jean Escarra se doutait bien qu’il ne s’agissait pas d’une sinécure – « plutôt une sino-cure » aime-t-il dire à ses proches, qui ont l’indulgence de ne pas relever l’exécrable calembour. Il avait connu la Chine de la Décennie de Nankin, celle d’avant l’invasion japonaise, et même alors ses fonctions de conseiller de Tchang Kai-chek pour les questions juridiques n’étaient pas de tout repos, dans un pays où la notion d’Etat de droit tenait plus de la théorie que de la pratique.
Mais là, ce voyage à Kunming pour rappeler aux Américains que la France a encore des intérêts de ce côté-ci de la frontière indochinoise, il s’en serait bien passé. Surtout que les routes, si on peut appeler ces chemins de terre pleins d’ornières des routes, sont encombrées de camions qui font la noria entre Rangoon et Chongqing, et qu’aucun avion français n’est disponible. « Qu’à cela ne tienne ! lui a dit le Généralissime, qui n’a rien contre le fait d’opposer ses alliés les uns aux autres, j’en mets un à votre disposition, avec son pilote ! » C’est ainsi qu’en ce matin bruineux qui fait honneur à la réputation de Chongqing (laquelle était déjà la capitale chinoise du brouillard avant de devenir celle du régime nationaliste en guerre), une Vivaquatre crachotante de l’ambassade emmène Escarra jusqu’à l’aérodrome de la ville, où l’attend déjà, à l’écart des bombardiers de la ROCAF et de la CATF, un Noorduyn Norseman en livrée civile, porte arrière ouverte et moteur déjà lancé. Il a à peine le temps de s’installer dans un siège inconfortable que le pilote, sans doute pressé par la pluie qui va s’intensifiant, entame le décollage.
Les heures qui suivent sont pour l’ambassadeur un vrai calvaire : l’avion, volant près du sol pour échapper aux patrouilles aériennes japonaises, slalome entre les pics en pain de sucre qui donnent à cette partie de la Chine un paysage si reconnaissable, s’engage dans des vallées encaissées, frôle les arbres à en arracher les feuilles. « Ce pilote est soit extrêmement sûr de lui, soit inconscient au dernier degré » se dit le malheureux passager. Finalement, l’avion se pose sur la base aérienne de Kunming et un Escarra secoué émerge péniblement de la cabine. Une voiture l’attend – une Buick celle-ci, cadeau du programme Lend-Lease probablement – mais avant de la rejoindre, il gesticule pour attirer l’attention du pilote : « Je vais lui dire ses quatre vérités, à ce drôle d’oiseau ! On ne secoue pas ainsi un ambassadeur français ! » Mais quand le pilote sort à son tour de l’avion, Escarra se retrouve face à un petit bout de femme au sourire désarmant : « Li Xiaqing, pour vous servir, Votre Excellence » lui lance-t-elle en bon français, avec un étrange accent… suisse ! « Vous avez aimé le vol ? Vous savez, j’ai eu ma licence de pilote à l’aéro-club de Genève, les montagnes, ça me connaît ! » Et Jean Escarra, cinquante-sept ans au compteur dont trente de félicité conjugale, se sent troublé comme un adolescent.


21 décembre
Changement de cheval pour un Indien
Berlin
– Depuis qu’il est devenu impossible de nier les cuisantes défaites allemandes en Ukraine (malicieusement confirmées par Von Trott, sous le sceau du secret, cela va de soi), Subhas Chandra Bose est d’humeur sombre : il faudra probablement attendre longtemps avant que sa Légion Indienne puisse rentrer en Inde par la frontière du Nord-Ouest… Il semble que son grand projet n’ait guère de chance d’aboutir avec les Allemands.
Les Japonais sont sans doute un meilleur cheval sur lequel miser : ne sont-ils pas venus à bout de l’imprenable forteresse de Singapour ? Et, ce faisant, n’ont-ils pas fait prisonniers un grand nombre de ses compatriotes indiens, qui ne demandent assurément qu’à s’engager dans sa Légion ? Mieux encore, la Ligue d’Indépendance Indienne, parrainée à grands frais par ces même Japonais, n’a-t-elle pas officiellement invité Bose, lors de sa deuxième conférence, tenue à Bangkok en juin précédent, à venir prendre la tête du mouvement indépendantiste ? Oui, oui, trois fois oui ! C’est décidé : Subhas Chandra va demander audience au général Hiroshi Ōshima, l’ambassadeur japonais à Berlin, pour gagner la sphère de coprospérité japonaise.


26 décembre
On recherche : division de cavalerie, bonne tenue exigée…
Quartier général du District Militaire d’Asie Centrale, Samarcande (URSS)
– Le général Dimitri Grigorievitch Pavlov affiche une mine perplexe en relisant pour la centième fois l’ordre « direct et ultraconfidentiel » qu’il a reçu du maréchal Chapochnikov. Depuis près d’un an, dans sa lointaine affectation – disons le mot, dans son exil asiate, il ne reçoit d’habitude guère d’instructions. Et pour une fois qu’il lui arrive un courrier sortant de l’ordinaire, il lui faudrait un déchiffreur kremlinologue pour le comprendre !
Ah, si seulement il n’avait pas été évincé du District de Biélorussie… Il se serait couvert de gloire en mai, quand les Fascistes ont déferlé en plein sur « son » secteur ! Et il ne serait pas en train de s’interroger sur le sens profond de cette étrange missive.
Bien évidemment, le général garde ces réflexions pour lui, les murs ont des oreilles et il ne veut pas forcer sa chance. Celle-ci l’a déjà préservé à son retour d’Espagne, quand il a fait partie des rares conseillers militaires soviétiques envoyés là-bas à ne pas être victime des Purges. De même, sa bonne étoile l’a protégé l’an dernier : certes, il a été démis de ses fonctions (il n’était pas dupe des termes plus polis qui ont été utilisés), mais il a reçu son affectation actuelle sans avoir été au préalable « interrogé » par les hommes de Beria. Non, il ne faut pas compter sur D.G. Pavlov pour paraître si peu que ce soit manquer d’ardeur patriotique ! Bien, relisons encore une fois.
« Ordre direct et ultraconfidentiel – Vous avez l’été dernier activé plusieurs divisions de cavalerie, en raison de l’agression fasciste contre l’Union Soviétique. Leur mobilisation n’étant plus nécessaires, vous avez commencé à les désactiver. »
Bon, jusque là, ça va.
Six mois plus tôt, au cours de la Bataille des Frontières, la plupart des districts militaires avaient activé plusieurs divisions de cavalerie qui devaient en cas de besoin rejoindre le front, jouer les forces mobiles pour remplacer les unités blindées détruites le temps de leur reconstitution ou servir de base à la reconstitution de ces unités blindées si leurs pertes avaient été trop sévères. Ainsi, en Asie Centrale, Pavlov avait activé une bonne quinzaine de divisions (la plupart du temps sur une base ethnique : par exemple, la 98e accueillait des Turkmènes, la 100e des Ouzbeks et la 108e des Kirghizes).
Début décembre, l’Armée Rouge ayant repris le dessus sur les Fascistes – si l’on en croyait les communiqués de la Stavka – les districts militaires ont reçu l’ordre de procéder à la désactivation de ces divisions. Celle-ci est déjà bien avancée. Mais…
« Ordre vous est donné de conserver en activité une de ces divisions. Le choix de l’unité vous est laissé. Son organisation sera celle d’une division de cavalerie ordinaire. Les cadres existants continueront à lui servir d’ossature. Vous y adjoindrez les meilleurs éléments de cette unité et ceux des autres divisions précédemment activées. Le recrutement de la troupe sera progressif. Il s’effectuera selon des critères précis, en possession d’un officier du NKVD qui entrera très prochainement en contact avec vous.
Le commandement de la division est d’ores et déjà attribué au général Victor Alekseievitch Vizzhiline, qui se présentera à votre QG sous 48 heures. »

Vizzhiline, Vizzhiline… Ah oui, encore un qui n’est pas passé loin du peloton… Il commandait la 130e Division d’Infanterie au moment de l’attaque fasciste. En juillet, la 130e D.I. s’était fait sévèrement étriller, comme toute la 19e Armée de Konev, en défendant Novograd-Volynskyi. La tenue de la 130e n’était pas à remettre en cause, mais il fallait faire quelques exemples et Vizzhiline était l’un des rares généraux de la 19e Armée à n’être ni mort, ni gravement blessé, ni capturé, il a donc fait office de bouc émissaire. Mais alors, pourquoi l’expédier dans un coin tranquille d’Asie Centrale ?
« A l’avenir, priorité devra être donnée à l’unité choisie pour toute fourniture d’armes, d’équipement et en général de ravitaillement de quelque ordre que ce soit, et ce vis-à-vis de toute autre unité, sauf d’une unité en cours de transfert vers le front. Toute demande en matériel ou en personnel venant du général Vizzhiline ou de son état-major devra être acceptée le plus rapidement possible, à charge pour vous de m’en informer, là encore, dans les plus brefs délais.
L’unité devra avoir pris ses quartiers aux environs du lac Balkhach, au nord d’Alma-Ata, au 15 janvier 1943. Je vous laisse le bon soin d’organiser la logistique de ce redéploiement. Si le personnel n’est pas au complet à cette date, le complément sera envoyé à l’unité sur son nouveau site de stationnement.
Avec toute ma confiance et mon estime
Maréchal Boris Mikhaïlovitch Chapochnikov,
Chef d’État-Major de l’Armée Rouge des Ouvriers et Paysans »

………
Il en a de bonnes, Boris Mikhaïlovitch ! C’est qu’une division de cavalerie régulière de l’Armée Rouge, ce n’est pas une escouade de gendarmes à cheval ! Selon les tables de 1940, elle compte quatre régiments de cavalerie, un régiment d’artillerie hippomobile (8 canons de 76 mm et 8 obusiers de 122 mm), un régiment blindé (64 tanks rapides, des séries BT), un bataillon anti-aérien (huit canons de DCA de 76 mm en deux batteries antiaériennes), un escadron de communications, un escadron du génie. Le personnel de la division est donc en théorie de 8 968 hommes et 7 625 chevaux (1 428 hommes et 1 506 chevaux pour un régiment de cavalerie).
Après un rapide examen des divisions précédemment activées, Pavlov finit par choisir la 105e Division de Cavalerie, une des rares à avoir eu un recrutement mixte, Ouzbeks et Kirghizes, car celui de la nouvelle division le sera très probablement.
Le lac Balkhach – décidément, Chapochnikov n’a pas peur de leur faire attraper froid ! Dans cette région, la température oscille entre -30° et +30°C au cours d’une année ordinaire. Et en janvier, bien sûr, ce sera -30°. Envoyer une division là-bas, c’est se donner beaucoup de mal pour aller taquiner les Chinois, pense Pavlov. Car à cet endroit du District, près de la frontière tout en ne l’étant pas assez pour passer pour une provocation, il doit bien s’agir d’une histoire de Chinois. Mais ça, le général Pavlov fera comme s’il ne l’avait pas remarqué : fidèle à sa ligne de conduite, il continuera à ne pas faire de vagues…


29 décembre
Meiling en vedette américaine
New York
– Après un détour par l’Inde, Song Meiling, Madame Tchang Kai-chek, arrive aux Etats-Unis afin, d’abord, d’y recevoir des soins médicaux.
Une fois remise de sa sinusite (aggravée par un tabagisme élégant, au fume-cigarette, mais non moins nocif), des séquelles de son accident d’automobile de 1937, de ses insomnies et tout simplement d’un bien réel épuisement, elle se lancera dans l’une des tournées de relations publiques dont elle a l’habitude. Fille d’un converti à l’église méthodiste, éduquée à l’université Wesleyan et de ce fait parfaitement à l’aise en anglais qu’elle parle avec l’accent du Sud, elle sait d’expérience comment orienter son discours en fonction de son auditoire. Epouse dévouée de son généralissime de mari pour les représentants des communautés d’immigrants chinois, chrétienne fervente devant un public de missionnaires, elle deviendra pour les besoins de la cause une féministe quasi-socialiste quand il s’agira de convaincre Mme Roosevelt. W.H. Auden et Christopher Isherwood ne disaient-ils pas d’elle, après l’avoir rencontrée en 1938 : « Elle peut devenir à volonté la femme cultivée et occidentalisée pleine de connaissances en littérature et en art ; l’experte technique, discutant de moteurs d’avion et de mitrailleuses ; l’inspectrice des hôpitaux ; la présidente d’une association des mères ; ou l’épouse chinoise, simple, affectueuse, attachante. Elle peut être terrible, elle peut être gracieuse, elle peut ressembler à une femme d’affaires, elle peut aussi se montrer impitoyable ! On dit qu’elle signe parfois de sa main des ordres de mise à mort. » Wendell Willkie lui a finalement échappé, tant pis ! Maintenant, c’est l’Amérique toute entière qu’elle va s’employer à séduire.
………
A son arrivée sur le sol américain, Song Meiling est accueillie par Harry Hopkins au nom du président Roosevelt, mais aussi et surtout par une vieille connaissance : Henry Luce. Magnat de la presse – il a fondé et contrôle d’une main de fer les magazines Time et Life – Luce est né en Chine de parents missionnaires, il y a vécu la révolution de 1911 qui a mis fin à la dynastie mandchoue et il fréquente de longue date les époux Tchang, sur lesquels il ne tarit pas d’éloges. Aussi, chaque étape de la tournée de Madame Tchang jusqu’à son point d’orgue, un discours devant le Congrès prévu pour la mi-février, va être abondamment couverte, avec force photos avantageuses, par les deux hebdomadaires de grande diffusion. Luce, ardent promoteur depuis les années 1930 d’une politique étrangère américaine interventionniste – on lui doit l’expression de « siècle américain » (1) – va également faire jouer ses nombreuses relations au sein du Parti républicain pour donner une dimension bi-partisane au soutien à l’effort de guerre chinois.


30 décembre
Que faire de Patton ?
Alger
– Les représentants des gouvernements américain, britannique, français et belge se préparent à se réunir pour un Conseil Interallié.
Le plus spectaculaire est l’arrivée du Président Roosevelt dans le DC-4 Sacred Cow, accompagné de deux autres avions du même type et dans une impressionnante démonstration des services de sécurité. Les Français ont organisé une véritable petite revue militaire pour lui rendre les honneurs et il est accueilli par le Président Lebrun en personne, soucieux de montrer à l’ombrageux Démocrate que la République française en exil n’a pas pour autant perdu ses usages démocratiques.
Winston Churchill a fait une nouvelle fois le déplacement d’Alger. Répondant à Reynaud qui l’accueille, il indique – avec son humour habituel – que l’avantage de cette guerre sur la précédente est que l’on peut en profiter pour fêter la nouvelle année au soleil : « J’avais déjà pu l’apprécier il y a deux ans, rappelle-t-il. L’an dernier, à pareille époque, nous avons été un peu trop occupés, mais cette année, je serai heureux d’accueillir 1943 sous un ciel clair et lumineux, tout comme les perspectives qui s’offrent à nos armées ! » Renaud sourit, mais montre moins de jovialité en murmurant à Margerie : « C’est vrai qu’il fait beau ici, mais l’an prochain, j’aimerais mieux être… ailleurs ! »
Ce conseil interallié était prévu depuis longtemps pour tirer les conclusions de la prise de la Sicile, mais sa date a été avancée d’une quinzaine de jours en raison du changement de camp de l’Italie.
Plus discrètement, arrive aussi à Alger le duc d’Acquarone, représentant le roi d’Italie. Il ne participera pas au Conseil, mais se tiendra prêt à communiquer au Roi et au gouvernement Badoglio les décisions des Alliés quant au statut de l’Italie.
………
Beaucoup moins discrètement, et dans un tout autre registre, on note l’arrivée à Alger de Marlène Dietrich, qui vient de Hollywood faire une série de galas aux Armées. La petite histoire note qu’elle demandera à rencontrer divers acteurs et réalisateurs français ; avertie que certains se trouvent sur le front italien et qu’il n’est pas question de les en faire revenir, elle aura ce mot : « Parfait, ce sera donc à moi d’y aller ! » Joignant le geste à la parole, elle exigera l’organisation d’une “tournée des popotes” assez particulière, au cours de laquelle, dit-on, elle se liera intimement avec Jean Gabin, alors sous l’uniforme et en première ligne !
………
L’hôtel Aletti a, une fois encore, été réquisitionné, cette fois dans la perspective de la conférence interalliée du lendemain, à l’intention des chefs militaires alliés. Personne ne s’étonne donc quand le général Delestraint demande un petit salon pour un entretien urgent avec les généraux Eisenhower et Alexander. Au bout d’une heure et demie, Alexander ressort, le visage aussi flegmatique qu’à l’habitude. Les deux autres suivent quinze minutes plus tard, souriants, mais sans faire de commentaire aux journalistes qui rôdent. Delestraint se rend au ministère de la Guerre, où il est attendu par De Gaulle, pendant qu’Eisenhower retourne au QG américain dans une Packard longue comme un autobus (ou presque) sur laquelle se retournent tous les gamins.
« Quand Alexander me demanda si on pouvait discuter d’une affaire « un peu délicate », je compris immédiatement que la gifle de Patton avait trouvé un nouveau visage à frapper. J’obtins de lui que Delestraint participât à la rencontre, en tant que supérieur opérationnel de George au moment des faits. Inutile de faire semblant de ne pas être au courant, Alexander en savait largement assez. Il convint que le silence était préférable dans l’intérêt de tous, mais que, pour éviter que l’affaire n’éclatât au grand jour, il serait infiniment préférable d’éloigner George de Montgomery, lequel, dans une des colères qui le caractérisaient, pourrait lui jeter l’affaire à la figure, et de préférence sur la place publique. Et il serait même bon que cet éloignement se traduise par une certaine mise à l’écart de George. Je savais que Patton s’était excusé, comme je le lui avais demandé, et qu’il se trouvait à Alger, espérant un commandement dans la campagne à venir. Mais je n’eus d’autre choix que d’acquiescer, d’autant plus que Delestraint lui-même reconnaissait que son ami avait mérité une sorte de pénitence.
Alexander s’en alla et je m’apprêtais à le suivre quand Delestraint me retint et m’exposa son point de vue, non sur cette stupide affaire de gifle (2), mais sur l’évolution stratégique de la guerre en Méditerranée, et sur ses implications concernant George et Monty. Les décisions prises le lendemain me prouvèrent qu’il avait vu clair – pauvre Delestraint, j’ignorais en le quittant que je ne le reverrais que sur son lit de mort…
Cependant, je ne pus qu’aller annoncer à mon ami George sa punition. Dans son langage habituel, il commenta : « Well, the shit has hitten the fan. But it will return to the sender ! » Lui aussi, à sa manière, voyait clair.
Le lendemain, lors de la conférence interalliée d’Alger, Patton fut "oublié", alors que le nom de Montgomery fut souvent prononcé au milieu de grandes louanges – c’est fort logiquement qu’il fut décidé de lui confier le commandement des troupes alliées en Grèce. Sur place, en dehors des troupes grecques et yougoslaves, le gros des forces alliées devait être représenté par des unités britanniques et du Commonwealth (notamment l’ANZAC, le corps australo-néo-zélandais) : les dernières forces américaines devaient plier bagage et les forces françaises devaient être réduites à un corps de troupes de montagne (à moitié composé, qui plus est, de troupes polonaises). Le commandement sans partage de l’offensive souhaitée par Churchill en Grèce ne pourrait qu’augmenter encore la réputation de Montgomery acquise en Sicile en le confrontant à Rommel. On sait qu’après la récupération rapide et sans grande gloire du nord du Péloponnèse lors du changement de camp de l’Italie, les efforts d’une année furent loin de donner tous les résultats espérés par Churchill, même après le remplacement de Rommel par un général moins brillant.
Quant à George, ses faits d’armes en France puis sur la route de Berlin sont connus de tous. Ils n’auraient pas étonné son ami Delestraint, le vrai vainqueur de la Sicile, qui mourut quelques jours après cette fameuse conférence. »
(D. D. Eisenhower, Croisade en Europe, traduction française, Robert Laffont, 1949) (3).
………
Dans l’après-midi, le général de Gaulle reçoit le général Delestraint, qui l’informe de la situation sur le terrain en Italie, des discussions du conseil de guerre qui s’est tenu en présence du général Eisenhower la veille à Rome… et de « l’affaire Patton ».
Hélas, en quittant le bureau du ministre de la Guerre, Delestraint s’effondre, victime d’une crise cardiaque. Il est transporté d’urgence à l’hôpital Mustapha.

Problèmes roumains
Istanbul
– Jacques Truelle, consul général de France, est en réalité ambassadeur in pectore de la République chargé de maintenir des contacts discrets avec la Roumanie, avec l’aide du lieutenant-colonel Lafaille, second attaché militaire en Turquie et chef du 2e Bureau à Istanbul. Depuis deux ans, de nombreux responsables civils et militaires roumains, fidèles à la tradition francophile du royaume, et même certains employés de l’ambassade du NEF et de l’Institut français de Bucarest leur font parvenir régulièrement d’abondantes informations. Le consul Truelle a travaillé jusqu’à minuit passé pour mettre en forme son rapport de fin d’année, dont sont extraites les lignes qui suivent.
« (…) – Corps diplomatique : M. Jean Coutrot, représentant de fait du prétendu « Nouvel Etat français », a connu une brève période de prestige en octobre lorsque la princesse Cantacuzène, présidente de l’Union des Femmes roumaines, a fait envoyer à la France occupée 750 tonnes de denrées alimentaires. Il a été reçu plusieurs fois à cette époque par le ministre des Affaires étrangères, Mihai Antonescu (fils du maréchal). Depuis ce succès, il est retombé dans son isolement et même l’Institut français de Bucarest le tient à l’écart.
Nous avons toujours les meilleurs rapports avec l’Office diplomatique suisse, grâce auquel nous avons obtenu le transfert discret vers la Turquie de plusieurs prisonniers évadés d’Allemagne.
L’ambassadeur allemand, le baron von Killinger, continue son activité aussi brutale que peu discrète pour maintenir fermement la Roumanie au sein de l’Axe. La situation catastrophique du front, jointe aux derniers événements d’Italie, a naturellement mis en difficulté le parti germanophile.
– Situation militaire : le maréchal Antonescu est décidé à poursuivre une lutte de plus en plus désespérée, sachant que son Etat National Légionnaire ne survivrait pas à une rupture avec l’Axe. Il fait préparer une nouvelle ligne de défense adossée aux Carpates. Selon lui, le réduit montagneux roumain est imprenable, optimisme qui est de moins en moins partagé dans les milieux dirigeants roumains. Le service compétent vous enverra sous peu un rapport détaillé.
– Situation politique : le roi Michel, comme signalé précédemment, est tenu à l’écart de toutes les décisions civiles et militaires. Le maréchal Antonescu le traite comme un enfant, et c’est par Radio-Alger que le roi a appris l’entrée en guerre de son pays contre l’Union soviétique en mai. Cependant, il s’est autorisé quelques gestes en direction des Alliés, comme de visiter les aviateurs alliés blessés après le bombardement de Ploesti en août.
Le général Constantin Sanatescu, récemment retiré du front pour cause de mésentente avec son supérieur, le général Constantinescu-Claps, a été approché par le secrétaire du roi, M. Ionnitziu, et le maréchal de la Cour, le baron Mocsony-Styrcea. Il est question de le nommer chef de la Maison militaire du roi. Le général Sanatescu a été attaché militaire à Paris, à Londres et à Moscou et son expérience politique est certainement plus large que celle de la plupart des chefs militaires roumains. Il paraît probable qu’il encourage le roi en faveur d’une paix séparée avec les Alliés, mais il convient d’observer une extrême prudence compte tenu de la surveillance serrée exercée par des Allemands et leurs affidés.
Dans l’opposition, le Parti national paysan, dissous depuis le coup d’Etat royal de 1938, s’est en partie reconstitué. Ses chefs, dont aucun, précisons-le, n’est un paysan, sont favorables à une réforme agraire et à une démocratisation de l’Etat. M. Iuliu Maniu, ancien Premier ministre, souhaiterait prendre des distances avec l’Axe et se rapprocher des Occidentaux. M. Petru Groza, surnommé « le Bourgeois rouge », pense plus réaliste d’arriver à une entente avec l’Union soviétique : cette position n’est guère partagée dans son parti ni dans l’opinion roumaine, où l’on redoute par-dessus tout une invasion soviétique.
Bien que le parti soit fortement implanté dans les différentes régions du pays, il n’a pas d’organisation capable de renverser le régime. Il en va à peu près de même pour les petits partis libéraux et sociaux-démocrates, qui n’ont qu’une implantation limitée.
Le Parti communiste clandestin, durement réprimé par la police, ne compterait qu’un millier de membres. Il ne semble pas en état de peser sur les évolutions en cours. (…) »

Dans la nuit froide éclairée par un dernier quartier de lune, la secrétaire Jacqueline d’Hamière achève de taper le rapport avant d’aider son patron à se lever (4). Il doit prendre quelques heures de repos pour préparer sa prochaine tâche : la réception du Nouvel An au consulat.


Notes
1- Dans un éditorial publié dans Life en février 1941, et que beaucoup considèrent comme le manifeste de la politique étrangère américaine de la deuxième moitié du XXe siècle.
2- NDE – Delestraint savait, lui, qu’il y avait eu plusieurs gifles…
3- NDE – Dans ce texte de 1949, Ike omet pudiquement de préciser qu’il ne fut pas totalement étranger à la parution dans le New York Times, en 1946, d’un article où l’affaire de la gifle fut racontée plus ou moins fidèlement, avec juste assez de fiel pour stopper net l’ascension de Patton au sein du parti Républicain et dégoûter « mon ami George » de la politique. Un bon général sait manœuvrer à front retourné !
4- Jean Coutrot, ambassadeur du NEF, et Jacques Truelle, ambassadeur officieux d’Alger, ont en commun d’avoir une jambe de bois.


(Oui, il manque le 31 décembre, mais son importance justifie d'attendre un nouveau post…)
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Wil the Coyote



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MessagePosté le: Dim Déc 08, 2013 12:24    Sujet du message: Répondre en citant

Pour la délégation Belge, je propose, outre Pierlot et Spaak, Delfosse, ministre de la Défense ainsi que le Lt-Genéral Keyaert, commandant les troupes Belges en Méditerranée (méa culpa mais je ne sais plus qui sa Sainteté à désigné comme Chef d'Etat Major Général).
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GAULLISTE 54



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MessagePosté le: Dim Déc 08, 2013 15:59    Sujet du message: Répondre en citant



Ah ! Je viens d'apprendre comment meurt ce pauvre Général Delestraint !

Au moins il est mort libre et victorieux !

Par contre je me demande comment va mourir Mandel.
_________________
Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France !
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Qui s'y frotte, s'y pique !
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Ne toquès mi, je poins !
(Je ne me laisse point froisser sans vengeance !)
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loic
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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 09:18    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
« Well, the shit has hitten the fan. But it will return to the sender ! »

Je ne sais pas si une note de bas de page avec la traduction de cette phrase serait appropriée Smile
_________________
On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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JPBWEB



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 10:38    Sujet du message: Répondre en citant

Je crois qu’on dirait plus justement 'Shit [has] hit the fan'.

'Shit', comme toutes les matières, est un 'uncountable' qui normalement ne prend pas d'article défini, bien que 'The shit' puisse ici se justifier puisque Patton parle d'un incident spécifique et donc d'un paquet déterminé de matière (fécale). La forme du participe passé de ‘to hit’ est ‘hit’ (comme le prétérit du reste, qu’on pourrait employer dans l’expression, mais Patton veut sans doute dire que la collision de la matière et du ventilateur vient de se produire, d’où la formulation avec l’auxiliaire.
_________________
"Les grands orateurs qui dominent les assemblées par l'éclat de leur parole sont, en général, les hommes politiques les plus médiocres." Napoléon
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 10:56    Sujet du message: Répondre en citant

J'espère que Fantasque (l'auteur des lignes en question) pourra répondre lui-même.
Cependant, n'oublions pas que le "locuteur" est un personnage assez particulier, qui s'exprime il y a 70 ans dans un anglo-américain semi-argotique. En fait, je pense que Fantasque s'est contenté de reproduire une citation, participe passé bizarre compris.

@ Loïc : OK, OK, j'ajoute une note de bas de page... Wink
_________________
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 11:18    Sujet du message: Répondre en citant

31 décembre
L’heure des choix
Alger
– Début du Conseil Interallié. Le statut des participants a fait l’objet d’un long et difficile débat. Les Etats-Unis tiennent en effet à distinguer ce qu’ils appellent les « Nations Unies », regroupant tous les pays alliés, des membres du Conseil ayant voix au chapitre, baptisés les « Interalliés ». Ils se sont ainsi opposés à la présence au Conseil des Grecs (tenus pour pro-Britanniques) et des Yougoslaves (tenus pour pro-Français). Les Néerlandais et les Polonais ne sont pas non plus présents, au prétexte que leurs intérêts ne sont pas immédiatement concernés par cette réunion. La France, en la personne de Paul Reynaud lui-même, a dû batailler ferme pour obtenir la présence des Belges, finalement qualifiés du fait de la présence de leurs troupes en Italie !
Reynaud a également posé la question de la participation soviétique – compte tenu du fait incontestable que les deux tiers des troupes allemandes sont opposés aux forces soviétiques, la présence comme observateur de l’ambassadeur d’URSS auprès du gouvernement français a été acceptée (non sans que Margerie ait officieusement affirmé à ses interlocuteurs américains que la France était prête, en cas de refus, à inclure un attaché d’ambassade soviétique dans la délégation française !).
La réunion va durer toute la journée, simplement interrompue par un rapide déjeuner, que le général de Gaulle mettra à profit pour aller à l’hôpital Mustapha rendre visite à son camarade Charles Delestraint, dont l’état ne s’améliore pas.

Haute stratégie
La première question à l’ordre du jour porte sur la stratégie générale, pour enfin résoudre les questions que les débats de l’état-major interallié n’avaient pas pu trancher depuis la réunion de Londres au mois d’août. Un débat passionné surgit immédiatement entre Roosevelt, ses conseillers et Winston Churchill. Ce dernier, à son habitude, a minutieusement préparé ce rendez-vous avec son Cabinet de Guerre et son Comité des Chefs d’Etat-Major et il a son idée, solidement argumentée ! Derrière lui, la délégation britannique, unie, défend une stratégie oblique, centrée sur les Balkans que Churchill qualifie de « ventre mou de l’Europe » et appuyée par une pression continue en Italie. Au contraire, les Américains arrivent divisés entre les tenants de l’option “Pacific First”, qui veulent « venger MacArthur » et se contenteraient pour l’instant de bombardements stratégiques en Europe et les tenants de l’option “Europa First”, partisans d’une offensive aussi prompte que possible en Europe du nord-ouest. Le général Marshall, profondément irrité par ce décalage, en tirera les conclusions et s’assurera désormais que les prochaines conférences seront préparées par les Américains d’une façon au moins aussi professionnelle.
Il n’est cependant pas question pour les Américains d’accepter la stratégie churchillienne : les uns craignent qu’une multiplicité d’axes d’offensive en Europe demande des moyens supplémentaires, forcément au détriment du Pacifique ; les autres voient dans l’Europe du nord-ouest le chemin le plus direct pour abattre l’Allemagne et réclament un débarquement dans le nord de la France au deuxième semestre 1943.
Si les Français voient bien l’intérêt d’une offensive balkanique, ils en mesurent aussi les difficultés. Le fait que les Allemands soient sur le point d’évacuer le Péloponnèse, comme le montrent les reconnaissances aériennes, n’y change rien. Il faudrait passer les goulots d’étranglement de la frontière nord de la Grèce, tâche pour le moins difficile et qui promet d’être coûteuse sans rapporter d’avantages immédiats. Quant au front italien, son seul intérêt actuel est de fixer le plus possible de troupes allemandes. Il faut donc un débarquement en France, et c’est ce qui pousse les Français à soutenir la position américaine, même si l’on doute qu’une telle opération soit possible dès 1943 sur les côtes de la Manche. Quoi qu’il en soit, les choix stratégiques américains valident a posteriori la décision de la France, prise unilatéralement quatre mois plus tôt, de retirer ses forces de Grèce pour préparer un retour en Métropole : c’est donc plutôt les Américains qui se rangent à l’avis des Français…
Finalement, les Américains font prévaloir leur refus de la stratégie oblique, mais admettent que les Alliés n’auront pas en 1943 les moyens de débarquer sur les côtes de la Manche. L’idée d’un débarquement sur les côtes françaises de la Méditerranée « dès que possible » est donc adoptée. Pour des raisons géographiques, on ne saurait attendre que cette opération permette d’en finir : ce débarquement, outre son importance politique capitale pour les Français (et pour les Américains, dont elle montrera la détermination à combattre l’Allemagne), aura pour objectif d’attirer un maximum de troupes allemandes dans le sud de la France pour faciliter un second débarquement, en Normandie ou dans le Pas-de-Calais, programmé pour avril ou mai 1944 et qui prendra les Allemands à revers.
Consulté, l’ambassadeur d’URSS ne peut qu’acquiescer devant ces perspectives d’ouverture de nouveaux fronts contre l’ennemi commun. Il demande cependant l’organisation rapide d’une conférence au sommet quadripartite.
Les priorités sont fixées dans l’ordre suivant :
1. Débarquement dans le sud de la France à l’été 1943, sur les côtes de Provence ou du Languedoc. Ce débarquement implique cependant, non seulement la difficile mise en place d’un système logistique transméditerranéen, mais aussi la reconstitution et le regroupement rapides de la plus grande partie du corps de bataille français, qui se doit d’être en pointe dans cette opération, mais qui est pour l’instant en partie déployé en Sicile, en Italie et en Grèce, et en partie au repos en Afrique du Nord après son retrait de Grèce. Par ailleurs, les Américains promettent de hâter la livraison du matériel de prêt-bail nécessaire.
2. Poursuite des opérations en Grèce et dans les Balkans, avec l’espoir d’une percée vers la Roumanie. Néanmoins, une offensive dépassant les limites du Péloponnèse n’est envisageable qu’avec une implication plus forte des Grecs et des Yougoslaves. Une deuxième division d’infanterie grecque, formée à partir de recrues du sud du Péloponnèse et du Dodécanèse, est sur le point d’être opérationnelle, ainsi qu’une brigade blindée grecque et une nouvelle division d’infanterie yougoslave (au début de février). Les troupes polonaises internées en URSS, qui ont commencé à arriver en Syrie à la fin de novembre, devraient être à même de former rapidement une deuxième division qui, avec la 3e DIP, la Brigade de Montagne et la Brigade Blindée, constitueront un corps d’armée polonais opérationnel à partir du mois de mai. Ces renforts permettront à la France de maintenir une Armée d’Orient, même si celle-ci sera principalement formée d’un corps yougoslave et d’un corps polonais, avec seulement l’équivalent de deux divisions françaises.
3. Maintien de l’activité du front italien grâce à un engagement plus important des forces du Commonwealth afin de permettre, là aussi, de réduire l’engagement des forces françaises à deux ou trois divisions. Les Etats-Unis acceptent de maintenir sur ce terrain la 1ère DB-US ainsi que trois divisions d’infanterie, qui permettront de former une solide armée franco-américaine. Ces forces devront bloquer le maximum de forces allemandes dans la Péninsule en maintenant la pression et en profitant des opportunités, mais aucun objectif offensif ne leur est assigné.
Ce débat sur la stratégie se double d’un débat sur l’organisation du commandement. Tous les préparatifs des opérations récentes ont montré les difficultés pour arbitrer la répartition des moyens entre les différents théâtres méditerranéens, en raison des divergences entre les commandements et de la disparité des objectifs ; ce point a été clairement mis en évidence dans le bilan de Torche dressé par Frère, Cunningham et D’Astier de la Vigerie… Si tous les responsables militaires sont d’accord pour constater l’inefficacité de l’organisation actuelle, l’unanimité ne règne ni chez eux ni chez les politiques quant à la solution à apporter.
Le président Roosevelt ouvre le débat en réclamant la mise en place d’un commandant suprême allié en Europe (SACEUR) afin de s’assurer d’une répartition optimisée des moyens entre les différents fronts européens, et en revendiquant cette responsabilité pour un général américain. Cette proposition se heurte à l’opposition française, personnifiée par De Gaulle, qui n’accepte pas la perspective de voir un général étranger commander les troupes alliées sur le territoire national libéré. Churchill, de son côté, refuse de voir un seul chef mettre en œuvre une stratégie globale tant que les objectifs et moyens du front balkanique n’auront pas été définis…
Ce front balkanique fait d’ailleurs l’objet de discussions animées. En effet, Churchill souhaitait depuis longtemps voir un de “ses” généraux nommé à la place de Giraud, au motif que les troupes du Commonwealth étaient à présent les plus nombreuses sur le front allié dans le Péloponnèse.
Contrairement à ce que croyait Giraud, Alger l’avait défendu, principalement pour une question de prestige. Mais quelques jours plus tôt, les Anglais ont été scandalisés par sa décision unilatérale de lancer l’opération Ciseaux, bien que celle-ci ait permis de récupérer Andros. Ils clament que pareille désinvolture aurait pu tourner à la catastrophe. Dans le même temps, Churchill (qui s’y connaît en matière de désinvolture…) a le culot de critiquer le général français pour « son manque d’esprit de décision », laissant entendre qu’une action énergique de sa part dans le Péloponnèse aurait permis d’y piéger les cinq ou six divisions allemandes qui s’y trouvent (ou s’y trouvaient avant le début de l’évacuation).
Les Français ne sont pas dupes, mais cette fois ils cèdent. Il est vrai que Giraud n’a jamais eu d’atomes crochus avec De Gaulle… Et surtout, l’heure est à la préparation du Grand Retour. Pour cela, on ne saurait laisser grand monde dans le Péloponnèse et il est bien difficile d’exiger le commandement d’un théâtre où l’on n’a plus qu’une poignée d’unités.
Churchill brûle alors la politesse à son état-major : alors que celui-ci aurait préféré remplacer de Giraud par Alexander, il impose « Monty, of course ». Il estime, sans doute à juste titre, que Bernard Montgomery sera le mieux à même de concrétiser ses vues quant à l’intérêt d’une offensive balkanique.
………
Après de longues et âpres discussions, un compromis est trouvé, qui pour le moment satisfait tout le monde.
Un commandant suprême interallié en Méditerranée (SACMED pour les Américains, qui ont du mal à comprendre pourquoi cet acronyme fait ricaner les Français) est désigné ; ce sera le général Frère, qui a fait ses preuves en Sicile. Il chapeautera les commandants en chef dans les Balkans (Montgomery), en Italie (un général américain à désigner – les pronostics se partagent entre Bradley et Clark) et dans le sud de la France (un général français à désigner). Le commandement des forces alliées concentrées en Grande-Bretagne en vue du débarquement dans le nord de la France est confié au général Eisenhower, commandant suprême interallié pour le nord de l’Europe (SACNEUR). En théorie, les deux “SAC” sont au même niveau – cependant il est clair, même pour De Gaulle qui n’en peut mais, que la nomination d’un SACEUR (commandant suprême pour toute l’Europe) s’imposera à terme et qu’il s’agira forcément d’un Américain.
Enfin, la préparation des opérations de débarquement elles-mêmes reste entre les mains du commandement des opérations combinées. Les préparatifs en Méditerranée seront personnellement dirigés par l’amiral Darlan tandis que ceux dans la Manche seront pilotés par l’amiral Ramsay.

Que faire de l’Italie ?
La seconde grande question discutée concerne le statut de l’Italie. Pour des raisons différentes mais convergentes, les Etats-Unis et la France s’accordent pour ne lui accorder que celui de nation « co-belligérante », sans participation aux Conseils ni aux « Nations Unies », du moins jusqu’à la victoire finale. Les Britanniques, initialement plus favorables aux Italiens, finissent sans trop de mal par se rendre aux arguments des uns et des autres.
Les décisions suivantes sont arrêtées :
I. Le gouvernement italien ne jouira que d’une souveraineté limitée jusqu’à la fin du conflit et devra pour les questions importantes en référer aux autorités militaires alliées. Un processus de “dé-fascisation” des administrations sera mis en œuvre. Toute décision sur la nature du régime politique [donc sur l’avenir de la monarchie] est remise à l’après-guerre.
II. Les forces terrestres italiennes seront sous commandement opérationnel allié. Il n’est pas question de constituer un corps d’armée italien. Cependant, eu égard au comportement des troupes italiennes depuis le 24 décembre, il est acquis qu’elles pourront participer aux combats en Italie [ce qui valide simplement un état de fait].
III. Les forces italiennes devront évacuer immédiatement la Corse.
IV. Les forces de la Regia Aeronautica pourront reprendre les opérations à la date du 1er janvier, mais exclusivement pour soutenir les forces terrestres en Yougoslavie et Albanie, et sous contrôle opérationnel allié. Dans ce but, les forces aériennes actuellement basées en Sardaigne seront au plus tôt redéployées en Italie continentale.
V. Les unités de la Regia Marina resteront internées jusqu’à nouvel ordre [en pratique, des unités légères pourront reprendre les opérations pour soutenir les forces terrestres en Yougoslavie et en Albanie]. Celles qui se trouvent actuellement en mer devront se rendre au plus vite dans un port allié pour y être désarmées et celles qui se trouvent actuellement dans un port contrôlé par l’Allemagne ou le Japon devront recevoir l’ordre de se saborder. Après la conclusion de la paix entre l’Italie et les Alliés, les navires de la Regia Marina seront attribués à titre de dommages de guerre aux pays ayant souffert de l’agression italienne.
VI. La Sicile et la Sardaigne sont placées sous administration alliée [en fait, américaine].
VII. Les prisonniers de guerre italiens (pour l’essentiel les soldats faits prisonniers en Libye, en Afrique Orientale, dans le Péloponnèse et en Sicile) seront progressivement libérés en fonction de la fiabilité du gouvernement italien comme co-belligérant.

Ces conditions sont transmises dans la soirée au duc d’Acquarone qui, s’il tique sur la clause VI et émet une protestation de pure forme sur ce point, considère en son for intérieur que son pays ne s’en tire pas (trop) mal. Il sait probablement que les Français ont réclamé de participer à l’occupation de la Sardaigne et que leurs partenaires s’y sont opposés, promettant en échange d’aider à la reconstruction de la Corse.
Se pose cependant la question de l’équipement des troupes italiennes co-belligérantes, car l’industrie italienne est pour l’essentiel concentrée dans le nord du pays. Les Français s’opposent à ce que le Regio Esercito puisse recevoir une aide américaine tant que leurs propres besoins et ceux des “Petits Alliés” ne sont pas couverts. En échange, ils acceptent de lui céder, moyennant compensation financière, le matériel capturé lors des campagnes de Libye, d’AOI et de Grèce (ce qui ne fait pas beaucoup, car une bonne partie de ce matériel a déjà été expédiée aux Chinois !), et de lui vendre une soixantaine de chars Sav-41 prélevés sur les stocks ainsi que cent Valentine III construits au Canada et une cinquantaine d’automitrailleuses Marmon-Herrington construites en Afrique du Sud, qui ont été payés et ne sont pas des matériels de prêt-bail.

Le destin de la Roumanie
Moscou
– Au ministère des Affaires étrangères, Molotov reçoit la presse étrangère. Il se réjouit des succès de l’année écoulée et se montre encore plus optimiste pour les résultats de 1943. Plutôt discret sur la question de l’Italie, domaine (en apparence) réservé des Alliés occidentaux, il est un peu plus expansif sur la Roumanie. Il déplore que la « démence » du régime fasciste d’Antonescu ait entraîné dans le camp de l’Axe un peuple naguère ami des Français, des Britanniques et des Russes. Il précise qu’à part des « rectifications » de frontière en Bessarabie, l’URSS n’entend nullement porter atteinte à la liberté et à l’intégrité du Royaume, même si les besoins des opérations conduisaient l’Armée Rouge à opérer à l’ouest des « frontières reconnues ».

………

L’Union (septembre 1941-décembre 1942)(1) : épilogue
Alger
– Dans la soirée, un grand dîner d’État est offert aux participants au Conseil Interallié par le Président de la République, Albert Lebrun, dans les salons de l’hôtel Saint-Georges.
Le général Patton, en semi-disgrâce en raison de l’affaire de la gifle en Sicile, ne fait pas partie des invités. Il passera une partie du réveillon à l’hôpital Mustapha, où l’état de santé de Delestraint s’est à nouveau aggravé. « It was so damnly sad to see this bloody old fellow of General “Delete and Strain” going down this way » dit-il à ses proches avant de se rendre au premier des spectacles que donne Marlène Dietrich.
A minuit, au Saint-Georges, au moment où chacun se congratule, Churchill, qui vient de souhaiter la bonne année à Lebrun, Roosevelt et Reynaud, fait signe à De Gaulle. Il l’entraîne sur un balcon et là, son premier cigare de l’année entre les doigts, se lance dans une longue vaticination sur la fin de la guerre, mais aussi sur le passé récent : « Vous vous souvenez, il y a deux ans, à Casablanca, nous étions tout heureux d’avoir échappé au pire, mais nous étions loin d’être, comment dites-vous, sortis d’affaire ! Et nous étions bien seuls… A certains moments, je crois bien qu’il n’y a eu que vous et moi à garder confiance. Today, nous avons les Américains et les Russes avec nous, et même ces bloody Italians ! Dans deux ans, with God’s help, cette damnée guerre sera finie. Et tout redeviendra comme avant… » conclut-il, avec, dirait-on, une ombre de regret.
Mais ses derniers mots ont fait réagir De Gaulle : « Comme avant, certainement pas, Monsieur le Premier ministre, pas dans mon pays en tout cas. La France ne devra jamais oublier que ses dirigeants ont failli l’entraîner dans l’abîme et que seul un sursaut de quelques-uns lui a épargné la honte et le mépris universel. Si besoin, je… nous serions plusieurs à le lui rappeler. »
Le léger lapsus du Général n’a pas échappé à Churchill, qui sourit et lève encore une fois son verre : « Well, alors, Vive la France ! »


Note
1-On sait que le deuxième tome des Mémoires de Guerre de De Gaulle, L’Union, qui commence après la fin de la campagne de Grèce et de la bataille de Crète, avec les prémices de l’entrée en guerre des Etats-Unis, s’achève au 31 décembre 1942 (Le Sursaut couvre le début de la guerre et La Victoire la fin).

Il avait été question que notre tome 2 aille jusqu'à fin 42. Vous conviendrez qu'il eût été énorme... Trop !
Cependant, nous y avions réfléchi et c'est sur l'échange De Gaulle-Churchill que vous venez de lire (et que j'aime beaucoup, j'avoue) qu'il était prévu qu'il s'achève.


Dernière édition par Casus Frankie le Lun Déc 09, 2013 20:31; édité 1 fois
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Wil the Coyote



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 16:47    Sujet du message: Répondre en citant

Applause
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Wil the Coyote



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 16:47    Sujet du message: Répondre en citant

Very Happy Applause
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Anaxagore



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 18:16    Sujet du message: Répondre en citant

Super sortez le champagne de la glace, invitez des vahinés !
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 19:17    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Super sortez le champagne de la glace, invitez des vahinés !


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Casus Frankie

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Tyler



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 19:28    Sujet du message: Répondre en citant

En effet, ç'aurait été une fin de tome très classe Applause
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delta force



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MessagePosté le: Lun Déc 09, 2013 22:37    Sujet du message: Répondre en citant

pour ce que concerne les grandes orientations militaires peut être faut il ajouter le lancement d'un grande offensive de bombardement stratégique . Les bases acquises en corse, sud et centre de l’Italie accroissent de beaucoup les capacités alliées : on peut penser que la Bohême et la Bavière sont maintenant à portée des bombardiers lourds (et aussi des chasseurs d'escorte ?).
reste à savoir si cette offensive sera aussi anti cités qu'OTL .

nota: en lisant des articles et des ouvrages de ci de là (dossier récent de guerre et histoire, livre "le salaire de la destruction") je m’aperçois qu'OTL l' offensive de bombardement stratégique a eu bien plus de résultats sur la conduite générale de la guerre que je croyais au départ; par exemple la ponction considérable de ressources pour l'économie de guerre du Reich que représentait la Flak (production de canons, munitions, personnels...)
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GAULLISTE 54



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MessagePosté le: Mar Déc 10, 2013 03:01    Sujet du message: Répondre en citant

Applause Applause Applause Applause



Mes félicitations !!
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(Je ne me laisse point froisser sans vengeance !)
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JPBWEB



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MessagePosté le: Mar Déc 10, 2013 03:46    Sujet du message: Répondre en citant

“Europe First”. OTL, c'etait plutot “Germany First”.
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"Les grands orateurs qui dominent les assemblées par l'éclat de leur parole sont, en général, les hommes politiques les plus médiocres." Napoléon
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