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Intégrale "France et Europe Occupées" Nov. 1942
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 12:57    Sujet du message: Intégrale "France et Europe Occupées" Nov. 1942 Répondre en citant

Note de Loïc : titre modifié.

Novembre 1942
8 – En France et en Europe occupées
Une exécution en Bohême

1er novembre
Hitler, protecteur des musulmans bosniaques ?
Bosnie-Herzégovine
– Les massacres de civils catholiques et musulmans par les Tchetniks (pour des raisons religieuses), mais aussi l’épuration violente des effendis (notables) musulmans par les Partisans (pour des raisons politiques) ont soulevé l’inquiétude des musulmans bosniaques. Un collectif de notables musulmans adresse un mémorandum au Führer, insistant sur l’origine « gothique » (donc aryenne) des Bosniaques et demandant sa protection, car le sort des musulmans n’est la priorité ni des Italiens ni du régime oustachi, catholique. Ils proposent la création d’une force de volontaires musulmans, armée par le Reich.


7 novembre
Balkans : un recruteur religieux pour le Reich
Rastenburg
« Et vous n’avez nulle idée de la grâce, de la jeunesse, de la douceur, du charme et du teint clair du Grand Mufti ! » C’est sur cette note ironique qu’Albert Londres concluait, en 1927, un article sans complaisance sur le massacre de Juifs d’Hébron, en Palestine, par les partisans de Hajj (ou Hadj) Amin al-Husseini, descendant du Prophète et Grand Mufti (chef du clergé musulman) de Jérusalem. Adolf Hitler n’a pas lu Albert Londres, mais le physique et les manières de Hajj Amin font le meilleur effet sur lui.
Exilé en Irak, puis en Italie, le Grand Mufti n’a cessé de prêcher la guerre sainte contre les impérialistes occidentaux et les Juifs. Dans ce conflit où aucun concours n’est à négliger, Hitler consent à relancer l’action psychologique auprès des populations musulmanes, en sommeil depuis l’opération Ostmond en 1941. Il a justement deux projets sur sa table, l’un émanant de la Wehrmacht et de l’Abwehr, l’autre des SS.
Le premier rappelle que le Reich a fait prisonniers un bon nombre de soldats musulmans soviétiques – pas autant qu’il aurait voulu, sans doute – et l’armée a mis à l’étude la création d’une ou plusieurs Ostlegionen à partir de ces hommes qui, pour beaucoup, n’ont aucune affection pour la Russie et moins encore pour Staline. Le rapport est signé d’un officier d’état-major du Groupe d’armées A : le commandant Claus Philipp von Stauffenberg. Un bon élément, paraît-il, bien que le rapport du SD signale son laxisme sur la question raciale. Laxisme regrettable : en effet, parmi ces musulmans du Caucase et d’Asie centrale, certains sont tout à fait aryens, d’autres carrément mongols. Un curieux mélange ! Tant pis : même une fois consommée la défaite de la Russie, le Reich aura besoin d’hommes pour continuer la guerre contre Français et Britanniques dans les Balkans, au Caucase et au Moyen-Orient. La Legion Turkestan est donc créée : elle sera rattachée à la 162.ID allemande, décimée dans la bataille de Smolensk et qui est au repos pour reconstitution à Radom en Pologne.
Le second projet a été visé par les services de Himmler et Kaltenbrunner. Cette fois, les volontaires seraient des Aryens incontestés, et même « d’origine gothique » selon la note : soit des musulmans de Bosnie. L’encadrement viendrait du bataillon SS Prinz Eugen – des Allemands des Balkans, donc, et d’autres unités SS. Le « fidèle Heinrich » (Himmler), qui n’aime pas, d’habitude, la prêtraille, est disposé à faire une exception pour les imams. Accepté.


8 novembre
Deux parrains pour “Valmy”
Paris
– Fort mécontent de l’échec de l’exécution de Fernand Soupé en octobre, Moscou a décidé d’envoyer auprès de la Commission des cadres du PCF un agent du GRU chargé d’aider Marius Bourbon (“Bordeaux”) à diriger le détachement Valmy. Cet agent, d’abord connu sous le nom de code “Foudre”, vient de Suisse, où il a été infiltré par le service de renseignements de l’Armée Rouge en 1941, en profitant des bonnes relations apparentes entre le Reich et l’URSS.
L’envoyé de Moscou est horrifié lorsqu’il découvre que l’organisation du détachement est marquée par un amateurisme suicidaire. Il s’attelle immédiatement à le compartimenter de façon étanche – jusque-là, la plupart des membres de l’équipe connaissaient Marius Bourbon par son véritable nom ! De fait, l’apport de “Foudre” sera primordial. Comme le fera remarquer après la guerre l’un des membres de “Valmy” : « S’il n’était pas arrivé, vu la confusion dans laquelle on baignait, c’est limite si on n’aurait pas recruté quelqu’un des Jeunesses Catholiques ! » (Cf « Liquider les traîtres – La face cachée du PCF, 1942-1944 », Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Robert Laffont éd., 2007). Ce n’est que dans un second temps que “Foudre” apportera son expertise aux actions sur le terrain.
Mais le GRU n’est pas seul à s’intéresser amicalement à “Valmy”. C’est aussi le cas de la Direction Générale des Services Spéciaux (née, rappelons-le, de la fusion du BCRAM, Bureau central de renseignement et d’action en Métropole, et du Deuxième Bureau). La DGSS a été informée de l’existence de “Valmy” par le seul membre du détachement non communiste : “Lyon”, de son vrai nom Robert Simon. Celui-ci était jusqu’à la guerre instituteur dans l’Yonne et militait à la SFIO. En septembre 1939, il avait déserté par pacifisme et s’était alors rapproché des communistes, puisqu’il était comme eux dans la clandestinité. Recruté par Marius Bourbon avant l’arrivée de “Foudre”, il était entré en contact avec le sergent Raymond Laverdet, responsable de la mission “Dastard”, organisée par la DGSS en juin 1942 pour prendre contact avec les mouvements de résistance communistes en région parisienne. En effet, Laverdet (nom de code “Chevalier Rouge”) était une vieille connaissance de Simon, avec lequel il avait milité la SFIO.

Les projets de Tito
Herzégovine
– Les Partisans ont une fois de plus repris la ville de Prozor, à la faveur du violent orage de la veille. Les territoriaux italiens de la 154e Division Murge, déjà démoralisés par l’abdication du Duce, ont pris la fuite sous la pluie en abandonnant presque tout leur matériel. Avec les derniers parachutages, les Partisans sont de mieux en mieux équipés.
Tito et son état-major déjeunent dans le monastère de Scit – monastère franciscain, c’est à dire catholique, donc épargné par les Oustachis. Au milieu du repas, ils voient arriver Milovan Djilas et l’officier français Yves de Daruvar, parachuté six semaines plus tôt. Ils reviennent d’une tournée dans le nord, où ils sont allés étudier les perspectives des maquis de Slavonie. Ils amènent avec eux un homme silencieux qui mâchonne obstinément un cure-dents. Avant qu’ils aient eu le temps de finir les présentations, un convive des plus importuns s’invite : un Messerschmitt Bf 109 Jabo aux couleurs croates, volant au ras des arbres. Sa bombe fracasse une fenêtre et vient se planter au milieu de la salle à manger… sans exploser. Tandis que l’avion s’éloigne, accompagné par une vaine pétarade d’armes à feu, l’homme silencieux retire son cure-dents et lâche un sonore « P… de fasciste ! », avant de faire signe à tout le monde de sortir. Lui reste dans la salle et commence à ouvrir une sacoche en cuir.
Une fois tout le monde dans la cour, Daruvar explique à Laurent Ravix, l’autre Français de la mission, à qui ils ont affaire : « Iljas le Tonnant. Tu sais qu’ici, le prophète Elie est considéré comme le maître de la foudre ? Notre Iljas, ou Elie, porte bien son nom : c’est le meilleur dynamiteur de Yougoslavie. Il va désamorcer la bombe et récupérer l’explosif, c’est un de ses talents. Pendant ma tournée dans le nord, j’ai fait sa connaissance et celle d’un autre homme aux talents très complémentaires : un officier domobran (1) de la Sécurité des chemins de fer. Il parcourt la région à bicyclette et il est au courant de tout ce qui circule sur les voies. Pas besoin de vous dire ce qu’Iljas peut faire de ses informations…"
– Comment s’appelle ce domobran ?
demande Ravix.
– Ferid Dzanic. Un musulman, je crois. On s’entend bien avec les musulmans, ici ?
– Plutôt bien. Mais je crois que le commandant Tito avait quelque chose à nous annoncer…

Tito, en effet, reprend la parole. Après avoir plaisanté sur cette bombe « sans résultat concret », il sort de sa poche une carte fort usée et explique ses prochains desseins. Les 1ère et 2e Divisions de Partisans vont continuer leur marche vers l’est, bousculer les Italiens à Konjic et précipiter leur débandade, puis couper la voie qui relie Sarajevo à l’Adriatique, avant d’aller rappeler dans l’est du pays – en territoire Tchetnik, ce que Tito s’abstient de préciser – que les Partisans sont toujours présents et actifs.
Le doigt de Tito s’attarde sur la ligne d’une rivière rapide qui coupe le pays comme un coup de sabre : la Neretva.


9 novembre
Hauts et bas pour Tito
Herzégovine
– Dans la nuit du 8 au 9, les Partisans de la 1ère Brigade Patriotique ont attaqué prématurément la ville de Konjic. Ils ont été repoussés avec des pertes : les Italiens démoralisés de la division Murge ont été renforcés par des éléments de la 59e DI de Montagne Cagliari et de la 6e DI croate, venus de Mostar. Tito est fort mécontent de cette initiative malheureuse, d’autant qu’une grande partie de ses hommes, et surtout les blessés, lents à déplacer, sont encore loin à l’ouest.
Dans la nuit du 9 au 10, une bonne nouvelle compense un peu la mauvaise : un hydravion français se pose sur le lac de Scit, amenant à pied d’œuvre le colonel Alfred Pillafort, un nouvel opérateur radio yougoslave et quelques munitions bienvenues. Pillafort est un solide combattant qui s’est illustré en France, en Mésopotamie et dans le Péloponnèse. Il a de longues discussions avec ses deux collègues français et avec l’état-major des Partisans : il est décidé que Daruvar repartira vers le nord-ouest, aux confins de la Bosnie et de la Dalmatie, où Edvard Kardelj et le jeune Ivo Lola Ribar maintiennent un tissu d’organisation partisane. Les autres, y compris Pillafort, continueront vers l’est avec le gros des Brigades Patriotiques.


11 novembre
Résister ne s’improvise pas
Alger
– Le général de Saint-Vincent et ses adjoints écourtent leur présence au cocktail offert par le président de la République, M. Albert Lebrun, aux officiers des unités qui ont participé au défilé et aux cadres des états-majors. Ils se hâtent de regagner la DGPI : la veille, à la nuit tombée, le chalutier Jean-Jaurès, armé par la Marine mais rebaptisé Don Juan de Austria lorsqu’il arbore, ce qui est fréquent, le pavillon espagnol (en toute illégalité), a ramené à Oran le lieutenant de Puy-Montbrun, embarqué trois jours plus tôt devant Collioure au tout petit matin.
En tenue de sortie, rasé de près comme s’il venait de défiler lui-même, Puy-Montbrun rend compte verbalement de sa mission d’enquête à ses chefs et à deux délégués du BCRAM avant d’en coucher les conclusions par écrit. Il indique d’entrée de jeu que, selon l’avis de tous ceux qu’il a interrogés en Métropole, trois facteurs ont causé le désastre de la Coulombière.
D’abord, l’inexpérience de Luc-Marie de Montagny, officier courageux, parfois jusqu’à la témérité – il l’avait montré au Maroc en 1933-34, puis pendant la campagne de France – mais d’idées et de conceptions trop “militaires” et insuffisamment “résistantes” pour bien remplir la tâche de chef du groupe Choucas. Puy-Montbrun explique, de façon imagée : « Montagny était casoar et gants blancs, mon général, il fallait du couleur muraille. » Il ajoute : « J’ai aujourd’hui la conviction qu’une opération de l’express qui mobilise plus de six personnes fait courir des risques idiots. Un sacrifice n’est justifié que si le jeu en vaut la chandelle. »
Ensuite, la négligence du chef des opérations de l’express, le capitaine (Air) Maurice de Seynes, pilote de chasse, qui a combattu sur MS-406 puis sur D-520 de mai à juillet 40 (trois victoires), mais paraît peu fait pour une besogne d’état-major. « Il n’aurait jamais dû donner son accord à ce que Montagny lui proposait, affirme Puy-Montbrun. Il n’a pas sa place dans cette fonction. »
Enfin, l’insuffisance des procédures de sécurité dans les maquis en général, et, en particulier, au maquis du Minervois. « Il me paraît ahurissant, s’exclame le lieutenant, que deux salopards – je vous prie de m’excuser, mon général, deux traîtres du calibre des Poujols, qui ont “donné” l’opération, aient pu s’infiltrer dans un réseau sans être repérés et descendus tout de suite. Les consignes de sécurité doivent être plus impératives, et il faudra que tout chef de maquis qui ne les respecte pas soit démonté de son commandement sans autre forme de procès. » Pour conclure, Puy-Montbrun précise qu’il a veillé personnellement au règlement du cas des frères Poujols : « Je n’ai pas cru utile, mon général, de requérir d’autorisation de votre part. »
« Et vous avez fort bien fait ! »
grogne Saint-Vincent.
Le soir même, le capitaine de Seynes sera remis à la disposition du chef d’état-major de l’Armée de l’Air, avec effet immédiat, par le général de Saint-Vincent. Il aura par la suite l’occasion de faire la preuve, aux commandes d’un Mustang, qu’il n’a rien perdu de ses qualités de pilote et de son exceptionnel courage.


12 novembre
La Résistance coule un sous-marin
Normandie
- A l’aube, un raid aérien anglais, déclenché sur information de la Résistance française, détruit un train de matériel allemand immobilisé par des sabotages sur la voie ferrée entre Alençon et Chartres. C’est l’opération Noël (voir appendice 1). Avec le train partent en fumée quelques-uns des « cadeaux » apportés du Japon par les sous-marins qui avaient attaqué New York et Norfolk au mois de septembre, dont le sous-marin de poche HA-40 et un chasseur Zéro (voir appendice 5, août 1942-1 – « Les sous-marins du bout du monde »).
Les plans des deux machines ont voyagé par avion, mais la perte du HA-40 est néanmoins un rude coup pour les sous-mariniers allemands. Il avait même été envisagé, après avoir conduit une campagne d’essais approfondie, de remettre le petit bâtiment en service actif dans la Manche.

Résistance microbienne
Clermont-Ferrand
– Le Stabarzt (2) der Luftwaffe Dr. Med. Karl Ketzel, médecin-major de la Flugschule 108 d’Aulnat (ex B.A. 745), où s’entraînent aux techniques de combat trois contingents par an de futurs pilotes de chasse, décide de transmettre au Sanitätsinspektorat des forces d’occupation, qui dépend du Militärbefehslhaber de Paris, les conclusions d’une enquête médicale d’urgence.
Inquiet d’une violente recrudescence des cas de gonococcie et, plus grave, de syphilis chez les officiers de la base – et même chez des élèves – en dépit des mesures de prophylaxie appliquées avec discipline, le Dr Ketzel avait aussitôt entrepris de remonter aux origines de l’épidémie. Il a établi, signale-t-il à Paris, que les malades ont été contaminés par deux des pensionnaires du Bonnet par-dessus les Moulins, maison de tolérance chic proche de la place de Jaude. L’accès de cet établissement, ajoute le Dr Ketzel, est réservé, depuis l’entrée de la Wehrmacht dans la ville en 1940, aux officiers et aux assimilés (Sonderführers usw.). La présence des Fähnriche (aspirants) y est tolérée chaque mercredi soir par souci du moral des troupes.
Tous les syphilitiques, précise le Dr Ketzel, ont été traités au Neosalvarsan, dérivé arsenical qui a donné d’assez bons résultats, en dépit d’effets secondaires parfois lourds. De fortes doses de sulfonamides sont (à peu près) venues à bout des gonococcies. Quant aux « corps du délit » (en français dans le compte-rendu du Dr Ketzel), c’est à dire les filles en carte Louise Levert et Marcelette Pédronne, elles ont été dûment soignées, elles aussi – mais à l’infirmerie de la maison d’arrêt où elles ont été incarcérées sur l’ordre du préfet, en attendant la suite.
En outre, faute de pouvoir exiger la fermeture du Bonnet – toujours le moral des troupes – le Dr Ketzel a réclamé et obtenu le renouvellement de toutes les pensionnaires. Les onze postulantes présentées par la taulière n’ont été admises à exercer leur activité qu’après un examen médical approfondi confirmé par de multiples analyses.
Nazi grand teint, le Dr Ketzel a jugé nécessaire d’envoyer un exemplaire de son rapport au Dr Oberg, afin qu’il puisse, s’il le souhaite, prendre les mesures de police qui s’imposent en vue de la protection de la pureté du sang grand-allemand et de la santé des combattants (le Dr Ketzel a employé le mot Reinigung, qui signifie à la fois purification et nettoyage).
Louise et Marcelette seront finalement déportées à Ravensbrück en mars 1943. Elles n’en reviendront pas.


Notes
1- Domobran : membre de l’armée régulière de conscription de l’Etat indépendant de Croatie, plus “civilisée” que la milice fasciste des Oustachis.
2- Médecin-capitaine. La mention der Luftwaffe signale l’appartenance à l’aviation.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 13:05    Sujet du message: Répondre en citant

Appendice 1
Opération Noël

Extrait des Mémoires d’un Agent Secret de la France Combattante, par Paul Morice (Colonel Brume) – Plon, 1954 (1ère édition).

Chacun de nous semblait quelque peu mépriser les risques qu’il prenait personnellement. C’est ainsi que, si j’étais bien conscient qu’un sort pire que la mort m’était promis à la moindre inattention, je m’inquiétais principalement des dangers courus par mes agents. Mais eux-mêmes montraient en général la plus grande indifférence à ce sujet.
J’ai déjà parlé de l’extraordinaire jeune femme qui s’était résolue à céder aux avances d’un lieutenant-colonel de la Luftwaffe, ingénieur et pilote d’essais, afin de pouvoir transmettre à Londres et à Alger des informations de première main. Le lecteur se souviendra peut-être que c’est à elle que nous dûmes d’être informés sur les activités allemandes à la grande soufflerie de Meudon, et que c’est grâce à elle que la destruction de cette soufflerie fut exécutée, sans perte aucune pour la population de la ville.
Un jour d’octobre 1942, je la vis arriver à mon QG de Pigalle (en fait, une planque dont je changeais aussi souvent que possible), en utilisant une procédure d’urgence fort délicate. Elle avait les yeux brillants d’excitation. « Paul, me dit-elle, je n’ai que quelques minutes. Le Colonel (c’est toujours ainsi qu’elle parlait devant moi de l’officier allemand dont elle était devenue la maîtresse) est emballé, il part pour Lorient, où il va sans doute passer plusieurs semaines, et il veut que je l’accompagne. Nous partons ce soir. »
– Que va-t-il faire là-bas ? C’est surtout une base de sous-marins, il n’a rien à voir avec la marine allemande.
– Il paraît que plusieurs gros sous-marins japonais ont réussi à arriver jusque chez nous, avec je ne sais combien de tonnes d’échantillons de la production militaire de leur pays, qu’ils veulent transmettre aux Boches. Et il y a même un avion, un chasseur, en pièces détachées bien sûr. Le Colonel est comme un enfant la veille de Noël à cette seule idée.
– Mais que voulez-vous faire là-dedans ?
– Paul ! Toutes ces marchandises, d’abord il faut savoir ce que c’est au juste. Ensuite, ils ne vont pas les laisser à Lorient ! Pour les envoyer en Allemagne, une seule solution : le train. Et, faites-moi confiance, je saurai quel train, quel jour, à quelle heure. Dites-moi qui je peux contacter à Lorient, je le lui transmettrai. Pour la suite, je compte sur vous.

Elle avait évidemment envisagé les risques de l’aventure, les aléas d’une prise de contact avec un agent inconnu, dans une ville où elle n’avait jamais mis les pieds. Et elle les avait ignorés. Mais elle n’avait sûrement pas songé, à ce moment, à ce qui allait lui arriver.
J’eus comme promis de ses nouvelles quelques jours plus tard, par l’intermédiaire d’un de nos agents à Lorient. Dans l’intervalle, j’en avais appris davantage, car, dans certaines maisons du port, l’arrivée soudaine d’un nombre important de marins à la peau jaune n’était pas passée inaperçue. Je pense qu’ils comptaient sur le fait que leur langue nous était incompréhensible pour éviter des fuites. Ils ne songeaient pas que les pensionnaires de ces établissements sont souvent de grandes voyageuses. Celle qui gérait la maison la plus renommée avait passé des années à Saigon, et sa clientèle comptait là-bas de nombreux sujets de l’empereur Hiro-Hito.
Mais aucun des renseignements que j’avais obtenus ne valait ceux qu’Isabelle put m’adresser. La cargaison des sous-marins japonais était un genre de bric-à-brac – du zinc, du caoutchouc, toutes sortes d’engins meurtriers… Les vedettes étaient cependant le fameux chasseur, qui intéressait tant le Colonel, et un sous-marin de poche entier !
Comme prévu, les Allemands décidèrent de charger tout cela sur un train (après avoir en partie démonté le sous-marin) et de l’expédier en Allemagne. Le train spécial aurait toutes les priorités sur les lignes. Il devait partir à la tombée de la nuit et arriver au matin à Paris, au terme de sa première étape, après être passé par Vannes, Laval, Le Mans et Chartres. Bien évidemment, des wagons de soldats et d’autres porteurs de pièces de DCA accompagneraient les wagons transportant les cadeaux des Japonais. D’autres soldats allemands, sur le trajet, devaient “nettoyer” les abords de la ligne avant le passage du train. Si un retard forçait le train à circuler de jour, la Luftwaffe devait assurer une couverture aérienne de la voie.
Je sus tout cela un lundi matin de novembre. Le train partait le mercredi soir. C’était court, mais nous avions juste le temps de préparer nos plans et de prévenir les intéressés. Le mercredi soir, notre piège était tendu – l’opération Noël (je m’étais souvenu des mots d’Isabelle décrivant l’intérêt du Colonel pour l’avion japonais).
D’abord, les incidents et erreurs d’aiguillage se multiplièrent. Ensuite, peu après avoir passé Laval, le train fut averti que la voie était coupée avant Le Mans par une action de la Résistance armée. Logiquement, il fut dérouté vers Alençon. Mais sur ce trajet, la voie n’avait pas été “nettoyée”. Les machinistes furent donc très prudents. Avec raison, puisque la voie sauta entre Alençon et Chartres – mais la locomotive put s’arrêter à temps et le train se retrouva immobile en rase campagne, la voie ayant aussi sauté derrière lui. Il restait moins d’une heure de nuit. Pendant une heure, une unité de FFI se lança à l’attaque du train – hélas, chaque wagon était une vraie forteresse, et nos hommes subirent de lourdes pertes sans autre résultat que de s’assurer que l’équipe de réparation embarquée sur l’un des wagons ne pourrait réparer la voie avant le jour (la coupure n’était pas très grave).
Et à l’aube du 12 novembre, les premières lueurs de l’aurore firent briller les ailes de deux squadrons d’avions britanniques. Eux aussi étaient exacts au rendez-vous : un point précis de la voie ferrée Alençon-Chartres, dès le lever du soleil, pas plus tard, parce que les chasseurs allemands ne tarderaient pas. D’abord, les chasseurs-bombardiers Tornado assaillirent les wagons pour faire taire la DCA. Puis, les bimoteurs Mosquito vinrent déposer leurs bombes avec une précision maniaque, avant que les Tornado ne repassent pour ravager au canon ce qui ne brûlait pas encore et abattre ceux des occupants du train qui auraient survécu.
C’est ainsi que la Résistance française permit à la RAF de couler un sous-marin japonais entre Alençon et Chartres.
Informé le lendemain du résultat de l’opération, j’exultais encore lorsque je reçus un nouveau message d’Isabelle, venant tout simplement de Lorient par la Poste, avec un peu de retard. « Finalement, Charlie (le Colonel) et moi, nous prendrons mercredi soir le même train que sa tante (le sous-marin) et son cousin (l’avion). Charlie veut faire voir Paris à son cousin (le Colonel tenait à essayer lui-même l’avion à Paris). Je vous embrasse (ce n’était pas un code ; je pense qu’elle voulait dire qu’elle avait toujours su qu’elle risquait gros et qu’elle ne nous en voudrait pas, même en entendant le sifflement des bombes amies au-dessus de sa tête). »
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Jubilé



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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 14:00    Sujet du message: Répondre en citant

L'histoire de Louise et Marcelette est OTL ?
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 14:39    Sujet du message: Répondre en citant

Jubilé a écrit:
L'histoire de Louise et Marcelette est OTL ?


L'auteur (Menon-Marec) étant actuellement plongé dans la rédaction d'un mémoire d eMaster de Droit Constitutionnel, je ne peux que faire une réponse partielle : il s'est "inspiré de faits réels".
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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 14:41    Sujet du message: Répondre en citant

14 novembre
Les mains sales de la Collaboration
Madrid
– Henri du Moulin de Labarthète est un haut fonctionnaire à la carrière déjà bien remplie. Ancien adjoint du chef de cabinet des ministres des Finances Chéron et Reynaud en 1928-1930, il suit Reynaud aux Colonies entre 1931 et 1932 et devient son chef de cabinet. Il sera aussi son chef de cabinet à la Justice. Il est ensuite nommé directeur de la Banque d’Afrique Occidentale française. De retour aux Finances en novembre 1938, Reynaud le reprend comme chef de cabinet. Le même Reynaud, ministre des Finances, le nomme en mai 1939 attaché financier à l’ambassade de France à Madrid. Labarthète sera un collaborateur apprécié de l’ambassadeur, c’est-à-dire de Philippe Pétain. Ainsi, il devait mettre en œuvre la décision, prise par le gouvernement sur les instances du maréchal, de livrer à Franco l’or des Républicains espagnols, que ceux-ci avaient déposé en France.
Curieusement, à côté de ce cursus de serviteur de la République, Labarthète n’a jamais fait mystère de ses opinions monarchistes…
Il est mobilisé en septembre 1939, mais dès le mois d’octobre, il est nommé par son ami Raoul Dautry, ministre de l’Armement, chef d’une Mission d’achats de matériel de guerre en Espagne et au Portugal, notamment pour des achats de pyrite et de mercure. Il réside alors à Lisbonne.
A la fin de l’année 1940, il décide de faire allégeance au gouvernement d’Alger – Pétain disparu, il semble naturel qu’il choisisse de travailler avec son patron Reynaud plutôt qu’avec Laval. A sa demande, il retourne à Madrid, non pas bien sûr dans les locaux de l’ambassade, occupée par Pierre-Etienne Flandin, nommé par Laval, mais dans les locaux du consulat, où André François-Poncet est l’ambassadeur d’Alger.
C’est au titre de fidèle du Président du Conseil qu’il lui fait parvenir aujourd’hui, à l’insu de François-Poncet, un message des plus troublants.
Labarthète explique qu’il a cru bon de rester en relations avec un employé de l’ambassade, un nommé René Morillon, dont il avait fait la connaissance lors de son passage à Madrid en 1939 et qui, n’ayant pas quitté son poste, travaille aujourd’hui pour Flandin. Ce dernier, qui semble voir passer les courriers les plus secrets de l’ambassade lavaliste, lui a révélé par patriotisme un gigantesque complot qui pourrait faire tomber la République… Labarthète précise qu’il a d’abord douté, puis que des bruits concordants lui sont revenus de ses contacts espagnols et même, par leur intermédiaire, des ambassades allemande et italienne.
De plus, Morillon lui a prouvé sa fiabilité un mois plus tôt en lui remettant les éléments qui ont permis de faire expulser d’Espagne le nommé Theodor Auer, pseudo conseiller économique de l’ambassade d’Allemagne et en réalité efficace recruteur d’espions. Photos et autres documents démontrant l’homosexualité d’Auer ont choqué le très catholique Franco, qui a demandé à l’ambassade d’Allemagne de rapatrier le plus vite possible ce sulfureux personnage. Morillon n’a pas caché que ces informations avaient été envoyées à Flandin, « à toutes fins utiles », par Deloncle .
Bien sûr, il va falloir quelques semaines pour rassembler des preuves, mais il faudra faire preuve d’ici là de la plus extrême discrétion – y compris à Alger : Labarthète adjure Reynaud de ne se fier à personne.
Le Président du Conseil est sceptique, mais c’est la guerre et tout, il le sait, peut arriver… Il va néanmoins en parler à Soustelle, le responsable des services de renseignements. Lui aussi est sceptique, mais lui non plus ne peut rien négliger.


15 novembre
Yougoslavie : Hitler veut nettoyer !
Rastenburg
– Hitler est content, pour une fois. Les rapports optimistes qui arrivent de l’Est lui confirment la justesse de son intuition : l’encerclement de Kiev sera un succès total. Bien sûr, pendant que ses troupes se refont une santé, les Russes jettent leurs dernières forces dans la bataille, mais leur « armée » (entre guillemets, comme l’écrit toujours Goebbels), est à l’agonie. Ils perdent bien plus d’avions que la Luftwaffe, et pour les forces terrestres, on n’a même pas le temps de compter les cadavres… L’essentiel est de garder son sang-froid et de ne pas compromettre une victoire certaine par inconstance.
Mais les Franco-Anglais ne vont pas rester inactifs après leur trop facile victoire de Sicile : ils vont tenter un ultime effort pour secourir les Bolcheviks. Où essaieront-ils ? Le Péloponnèse ? Non, Rommel leur a fermé ce chemin. En Grèce du Nord ? En Italie ? Ou, tiens, sur la côte dalmate ? Ce labyrinthe d’îles et presqu’îles pue la traîtrise. Et il faut tenir compte des bandits armés qui tiennent les montagnes, de la Bosnie au Pinde.
Nettoyer tout ça ! Il faut un général qui voie les choses de haut, qui domine ce théâtre complexe… Pourquoi ne pas faire revenir Löhr ? Après sa médiocre performance contre la Crète, il a été excellent sur le front de l’Est. Général d’aviation Löhr, chef du théâtre d’opération Salonique-Egée… Parfait ! Du même coup, remplacer cet âne de Kuntze qui n’arrive même pas à en finir avec cette racaille de Partisans et de Tchetniks. Demander à Brauchitsch un bon général du front Est pour le théâtre Danube-Balkans. Et emprunter à Rommel un de ses fameux généraux de montagne pour garder le point le plus sensible… Oui, la trouée de Ljubljana, l’endroit idéal pour frapper au cœur du Reich. C’est le secteur à renforcer. Eglseer ? Un Autrichien, avec un nom pareil… Ces pédants prussiens de l’état-major n’aiment pas les Autrichiens ? Tant pis pour eux.
N’oublions pas la priorité : en finir avec cette pestilence des rebelles balkaniques. Et pour cela, il faut des troupes. Mais on ne peut plus compter sur ces lavettes d’Italiens ! Cependant, le Führer sait déjà à qui il va s’adresser, un allié qui n’a pas beaucoup donné jusqu’ici : la Bulgarie.

Des pilotes pour la Résistance
Alger
– Le capitaine Georges Libert, affecté jusqu’alors aux Lignes Aériennes militaires, reçoit son quatrième galon. Il est nommé au commandement de la 642e ECGRE à dater du 10 du mois en cours, annonce le Bulletin hebdomadaire du ministère de la Défense. Ancien navigant d’Air Bleu sous les ordres de Didier Daurat, Libert est tenu pour l’un des meilleurs spécialistes français du vol sans visibilité (VSV). Il s’est attribué en 1937 un record mondial en assurant en quelque quarante-quatre heures la liaison Paris-Hanoi. Il aura pour adjoint le lieutenant de vaisseau Félix Ortolan, pilote breveté sur hydravions, qualifié sur porte-avions et pionnier de l’appontage de nuit, détaché par la Marine à partir du 1er décembre.
Ce numéro du Bulletin indique aussi que le capitaine Jean Dabry, promu commandant au 1er novembre 1942, prendra le 1er janvier la tête du GB IV/60 sur Consolidated 32.


16 novembre
Méandres yougoslaves
Herzégovine
– Les Partisans ont dû lever rapidement le siège de Konjic : la 717e DI allemande, venue de Sarajevo, arrive en train blindé au secours des Italiens. Tito apprend avec un temps de retard qu’un autre corps allemand, venu de Serbie par le chemin de fer, est en train de se déployer sur ses arrières, entre Donji Vakuf et Bugojno : des éléments des 187e et 718e DI, suivis par une unité à la réputation déjà sinistre, le bataillon de montagne SS Prinz Eugen.
La situation des Partisans est d’autant plus mauvaise qu’un corps de 12 000 Tchetniks, commandés par Pavle Djurišić et Zaharije Ostojić, est en train de se rassembler sur la rive est de la Neretva. Tito s’apprêtait à faire sauter les ponts de Jablanica pour faire passer toute son armée par Konjic : il a juste le temps d’envoyer le contrordre. Dans l’après-midi, le colonel français Pillafort traverse la Neretva pour aller négocier avec les Tchetniks. Ceux-ci, que les Italiens ont transportés et armés, auraient été enchantés de régler leur compte aux Partisans révolutionnaires et athées, mais ils n’osent pas trahir leurs compatriotes en présence d’un envoyé d’Alger, car ils comptent bien, un jour ou l’autre, s’appuyer sur les Alliés. Ils accordent le passage, à condition que les Partisans se dirigent vers l’est de la Bosnie, contre les Allemands et les Oustachis, sans empiéter sur les zones tenues par les Tchetniks.


17 novembre
Tito s’en tire de justesse
Herzégovine
– Les Partisans traversent en hâte la Neretva par le pont de chemin de fer de Jablanica : environ 22 000 combattants, plus une foule de civils et de blessés fuyant les représailles de l’Axe, plus un ou deux milliers de prisonniers italiens, portant les blessés graves et les bagages. En milieu de journée, des Stukas bombardent le pont et le coupent : il faut le réparer tant bien que mal avec des troncs d’arbres. Le temps tourne à la pluie, ce qui rend la progression plus difficile, mais empêche de nouvelles sorties des avions allemands.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 18, 2013 14:50    Sujet du message: Répondre en citant

18 novembre
Un Français pour les Bandits rouges
Herzégovine
– Sous une pluie battante, les Partisans achèvent la traversée de la Neretva et se dispersent dans les monts du Pranj. Au nord-ouest du pont, entre Prozor et Jablanica, la 5e Brigade Patriotique (les Monténégrins de Sava Kovačević) livre une série de combats de retardement contre les Allemands. Au nord-est, les SS du bataillon Prinz Eugen commencent à franchir le fleuve et menacent de couper la retraite des Partisans. Un détachement de la 1ère Brigade qui tente de les arrêter est décimé en moins d’une heure et perd tous ses officiers. Le colonel Pillafort prend le commandement, et, par un temps épouvantable, ses Yougoslaves arrêtent les SS jusqu’à la tombée de la nuit. Quelques Tchetniks, impressionnés par l’héroïsme des Partisans, sont même venus leur prêter main forte.
Pendant la nuit, Pillafort, blessé au foie, est capturé par les SS. Il a eu le temps de détruire ses documents de mission. Les Allemands, surpris de découvrir un officier français parmi les « bandits rouges », s’efforcent vainement de le faire parler en menaçant de le priver de soins médicaux. Pillafort mettra fin à leur embarras en mourant le 25 novembre (1).

HHhH
Holesovice (dans la banlieue de Prague), vers 10h00
– En ce jour d’automne, une pluie fine tombe sur Prague et ses environs. L’avenue Rude Armady VII semble frissonner dans ce matin gris. Un tramway paresseux descend la longue artère en direction du pont de Troja qui enjambe la Vltava, un affluent de l’Elbe. Les rues adjacentes sont presque vides : la pluie n’incite pas à sortir les Pragois qui ne sont pas déjà à leur travail. Quatre hommes sont en train de charger des paquets anonymes dans un camion garé près d’un virage très marqué qui oblige trams et auto à ralentir. Frileux (ou craignant de devoir déplacer son véhicule), le conducteur est resté derrière son volant. De l’autre côté de la rue, piétinant près d’un arrêt du tram, un homme en imperméable, un bouquet de fleurs à la main, fixe sa montre-bracelet d’un œil impatient. Il a visiblement un rendez-vous, mais sa belle est en retard !
10h32 – A une bonne centaine de mètres du camion et de l’arrêt de tram, un homme quitte l’abri d’un auvent de porte pour enlever son grand manteau, en dépit de la pluie qui continue à tomber. Ce geste étrange semble électriser l’amoureux, qui se poste derrière le panneau signalant l’arrêt du tram, mais aussi les hommes du camion. Le conducteur met le contact et le moteur se met à ronfler, tandis que les autres s’écartent et se mettent à fouiller dans les paquets qui restaient à charger.
Deux voitures arrivent. La première est une superbe Mercedes gris-vert capotée ; deux hommes en uniforme sont assis à l’avant. La seconde voiture est une Kübelwagen découverte ; elle transporte quatre SS casqués, tous armés de MP40 portés en travers de la poitrine. Loin derrière, un camion transportant une douzaine d’hommes s’essouffle sur la route.
L’Oberscharführer SS Klein, qui conduit la Mercedes, a emprunté cette route au moins cent fois. Comme à son habitude, anticipant le virage délicat, il freine et rétrograde. A sa droite, se trouve celui qu’Hitler surnomme « l’homme au cœur de fer », Reinhard Heydrich lui-même, Reichsprotektor de Bohême-Moravie, chef du RSHA et, comme tel, l’un des principaux organisateur de la “solution finale” du “problème juif”.
Ce qui suit se déroule en un instant.
Le camion s’engage brutalement sur la chaussée, bloquant la route de la Mercedes. Le conducteur ne se préoccupe pas du tram qui continue à avancer et qui arrive droit sur lui : il sait que l’occasion risque de ne pas se représenter et, en s’engageant au GRU (2), il avait accepté de tout sacrifier pour la Cause. Ses camarades et lui ont été parachutés en Tchécoslovaquie trois mois après l’agression fasciste contre l’URSS, bien conscients que leur vie serait un faible prix à payer pour la réussite de leur mission. La plupart sont Soviétiques (pour un russophone, apprendre le tchèque n’est pas très difficile), deux seulement sont Tchèques, de bons communistes tchèques, qui sont là pour leur connaissance du terrain et pour pouvoir afficher que le peuple tchèque s’est vengé de son oppresseur.
Au volant de la Mercedes, Klein enfonce sauvagement la pédale de frein tout en braquant à droite pour tenter de passer sur le trottoir, entre le camion et les immeubles – il parvient à éviter le camion, mais heurte de biais la façade d’un bâtiment. Le tram, lui, n’allait pas vite et a eu le temps de freiner, mais cela n’a fait qu’atténuer un peu le choc avec le camion. Celui-ci, l’avant défoncé, se renverse, tuant son conducteur sur le coup.
La Kübelwagen freine et s’immobilise juste avant de percuter l’arrière de la Mercedes accidentée. Les SS n’ont pas le temps de sortir de leur voiture que “l’amoureux” jette son bouquet de fleurs pour sortir de sous son imperméable un pistolet-mitrailleur MP-40 (un exemplaire acheté aux Allemands un an plus tôt, « aux fins d’évaluation »). L’épave du camion lui masquant la Mercedes, il ouvre le feu sur le véhicule d’escorte. Une longue rafale fracasse le pare-brise. Le conducteur s’effondre sur le volant, écrasant le klaxon qui se met à mugir. Son voisin bascule en arrière, maculé de sang. Les deux rescapés plongent derrière leur véhicule et ripostent, tuant net leur adversaire au moment où il change de chargeur.
C’est à ce moment que Klein sort de la Mercedes, tirant par les aisselles son chef à moitié assommé. Cependant, Heydrich n’a pas été gravement blessé, tout juste a-t-il le cuir chevelu entaillé par un débris de pare-brise. En fait, son garde du corps s’inquiète surtout d’une éventuelle explosion de la voiture, dont le moteur crache une fumée noire, ou du camion.
Les quatre derniers membres du commando interviennent alors. Le premier s’élance, armé d’une bouteille en terre cuite. Il tourne le bouchon et l’enfonce, armant ainsi une bombe bien camouflée, mais son lancé est trop court et l’engin tombe juste à côté de la Mercedes. L’explosion défonce le flanc droit de la voiture, envoyant les capotes d’Heydrich et de Klein, qu’ils avaient posées sur le siège arrière, s’accrocher aux câbles électriques du tram, mais les deux Allemands ne sont pas touchés.
Klein, surexcité, arrache son chef à l’épave et le traîne à l’abri derrière la Kübelwagen. Curieusement, l’explosion a sorti Heydrich de son état de choc. Repoussant son chauffeur, il se redresse et dégaine son arme d’ordonnance pour tirer en direction des Soviétiques. Klein suit son exemple, avec les deux derniers membres de l’escorte. L’un des attaquants est abattu, les autres lancent leurs bombes, tuant un des SS de l’escorte et blessant grièvement le dernier, mais Heydrich, Lüger au poing, le front ensanglanté, hurlant des insultes, est miraculeusement épargné par les éclats.
Le camion qui suivait arrive alors et les trois assaillants battent en retraite, désespérés, enviant leurs camarades qui sont tombés !
Alors qu’Heydrich fait mine de les poursuivre, la Mercedes explose, projetant des débris en tous sens et déclenchant l’incendie du camion. La rue disparaît dans un nuage de fumée noire et grasse. Heydrich vacille et s’appuie sur le flanc de la voiture d’escorte. Il a été atteint au flanc par un débris acéré de sa propre voiture. En dépit de sa blessure, il houspille encore les soldats : « Attrapez ces bâtards ! »
Apparemment, l’attentat est un échec. Une ambulance emporte Heydrich à l’hôpital. Son adjoint, Karl Frank, devenu Reichsprotektor par intérim, prend immédiatement des mesures énergiques :
« 1. Décret du Reichsprotektor en date du 18 novembre 1942, 17 heures.
Un attentat a été commis le 18 novembre 1942 à Prague contre l’Obergruppenführer SS Heydrich, Reichsprotektor. Une prime de dix millions de couronnes sera versée à qui permettra l’arrestation des coupables.
2. Quiconque accueillera chez lui ces coupables, leur apportera une aide quelle qu’elle soit, ou qui connaîtrait leur nom et leur lieu de séjour et ne les révèlerait pas, sera fusillé avec toute sa famille.
3. L’état de siège est proclamé par le Reichsprotektor dans tout le protectorat de Bohême et de Moravie, avec application immédiate. (…) »

C’est le début d’une chasse à l’homme qui s’étendra à tout le pays… mais échouera à rattraper les trois survivants de l’équipe du GRU. Ils ont été récupérés par une seconde équipe, postée un peu plus loin sur le trajet et qui aurait dû intervenir si la voiture du Reichsprotektor avait réussi à passer le premier barrage.


20 novembre
Yougoslavie : au tour des Bulgares de s’y mettre !
Rastenburg
– Le Führer a convoqué dans sa tanière de Prusse Orientale le tsar de Bulgarie, Boris III. A l’ordre du jour : l’anéantissement des maquis balkaniques. Hitler en a plus qu’assez de ce foyer de rébellion au cœur de sa Forteresse Europe. L’armée allemande est très éprouvée par la gigantesque bataille dans les plaines russes, et l’allié italien, menacé sur son propre sol, ne peut guère fournir d’effort supplémentaire. En fait, la loyauté des Italiens au Pacte Tripartite devient chaque jour plus douteuse… Ces difficultés sont pour le Führer une bonne raison de faire appel aux partenaires mineurs de l’Axe – et, comme Hongrois et Roumains payent déjà (et cher) de leurs armées sur le front russe, il ne reste guère que les Bulgares !
Fin décembre lui paraît la saison idéale pour l’opération Weiss (Blanche), bien nommée : les traces des fugitifs seront parfaitement visibles dans la neige. Le général von Brauchitsch a déjà préparé la carte, mais c’est à peine si le Führer lui laisse placer un mot. D’une voix hachée, Hitler énonce son plan d’opération. L’armée bulgare a 21 divisions opérationnelles, dont six en territoire ex-yougoslave (les 6e, 14e, 15e, 17e, 21e et 24e DI, rappelle poliment Brauchitsch). En les faisant relever par des divisions de réserve, au moins les deux tiers de ces forces devront se déplacer vers l’ouest de la Bosnie où elles participeront à l’encerclement du territoire titiste. Une fois ce « repaire de bandits » anéanti, les divisions bulgares seront équipées de neuf, grâce aux usines allemandes qui leur fourniront le meilleur de leur matériel, promet Hitler, et elles iront sur le Dniestr se préparer à la grande offensive de printemps qui, cette fois, portera le coup de grâce aux Russes…
Le malheureux tsar, abasourdi par la logorrhée du Führer, essaie en vain d’objecter le sous-équipement de son armée, la menace des Franco-Britanniques, qui avancent en Grèce, et celle des Turcs, toujours prêts pour un mauvais coup contre leurs voisins balkaniques. Enfin (argument très juste, mais particulièrement maladroit), il invoque la russophilie du peuple bulgare.
Hitler se déchaîne alors contre son petit allié, qui n’a pas brillé par son zèle depuis le début du conflit, contre les Slaves, « misérables nains sans culture », contre les Juifs, trop tolérés en Bulgarie et qui s’y livrent à leur habituel travail de sape, et enfin contre la parenté italienne du tsar, en particulier sa belle-sœur Mafalda, « la charogne la plus trouble de la maison d’Italie », dont la petite diplomatie familiale n’a pas échappé aux oreilles de l’Abwehr. Que le tsar s’écarte du droit sentier de l’Axe, et lui et son royaume seront écrasés sans pitié !
Boris III reprend l’avion, tremblant et pâle comme un mort. De retour à Sofia, il doit s’aliter.


22 novembre
Les aléas des dynamitages
Monts du Pinde (Grèce centrale)
– Novembre est froid, cette année, en Grèce et dans les Balkans. Du 17 au 20, de fortes pluies ont arrosé la région. Mais depuis le 21, le beau temps revient, et c’est heureux, car voici la pleine lune avec ses parachutages.
« Les dieux nous jouent parfois des tours.
J’étais venu en visite chez nos voisins de maquis, les Elassis d’Aris Velouchiotis, pour assister à leurs derniers préparatifs d’attaque contre le viaduc de Gorgopotamos. Le SOE britannique et notre vieil ami le colonel Tsigantes avaient royalement fait les choses : deux avions identiques, l’un pour l’EDES, l’autre pour l’ELAS, chargés de matériel et de deux instructeurs chacun. Catastrophe : un régiment de troupes aéroportées allemandes venu d’Athènes (une unité, comme je l’appris plus tard, qui n’avait pu être engagée à Limnos) venait juste de remplacer la paresseuse garnison italienne. Et, comme s’ils s’attendaient à notre visite, ils avaient renforcé les défenses du pont. Le fleuve semblait se moquer de nous. Aris Velouchiotis ressemblait tout à fait au lion décrit par Homère, qui, après avoir rôdé toute la nuit autour des étables, doit repartir le ventre creux (3).
Le colonel Sarafis, au contraire, était soulagé. Il m’expliqua pourquoi. Si la voie ferrée avait été coupée à Gorgopotamos, les Allemands auraient été incapables d’approvisionner leurs troupes en Grèce centrale contre une offensive alliée, et ils auraient dû se retirer jusqu’au Sperchion, très facile à défendre en période de hautes eaux. Mais ils seraient restés en Thessalie, située au nord du fleuve, et la province se serait retrouvée sur le front, avec les destructions et les pertes humaines que cela impliquait. Sarafis, avec son intégrité d’homme et de soldat, n’avait rien dit pour ne pas rompre l’unité retrouvée de la résistance grecque, mais il souffrait de devoir lui sacrifier sa région natale. »
(Henri Van Effenterre, Le Nœud d’Hercule, 1967)


24 novembre
HHhH, fin
Prague
– Les premiers jours après l’attentat, l’état d’Heydrich n’a inspiré aucune inquiétude. Mais le 23, une fièvre brutale signe le déclenchement d’une septicémie foudroyante, qui ne réagit pas aux sulfamides. Reynhard Heydrich meurt à l’aube du 24.
Il aura droit à des obsèques grandioses ; Adolf Hitler en personne prononcera son éloge funèbre. Kurt Daluege lui succèdera comme Reichsprotektor de Bohême-Moravie et Himmler lui-même assurera pendant six mois un intérim à la tête du RSHA, avant d’en laisser la direction à Ernst Kaltenbrunner.
………
Moscou – Les morts de l’équipe du GRU sont dûment (mais très discrètement) honorés. En effet, la propagande soviétique, pour diverses raisons, tient à attribuer à la Résistance tchèque l’élimination d’Heydrich. Cette version officielle ne sera remise en cause que bien après la guerre, quand les anciens résistants tchèques s’étonneront de ne pas trouver trace parmi eux des auteurs de l’attentat.
En 1958, le bruit courra dans certains milieux allemands qu’Ernst Wollweber, ex-chef de la Sécurité d’Etat (Stasi) d’Allemagne de l’Est, avait été disgracié pour avoir mal caché son rôle dans cette affaire.
Dans les années 1980, un policier est-allemand à la retraite nommé Karl Weber affirmera avoir été mêlé aux préparatifs de l’opération en Russie. Son récit vaut d’être rapporté.
Il commence en juillet 1942, quand la 9e Armée Séparée soviétique, durement éprouvée par l’offensive germano-roumaine, franchit le Dniestr d’ouest en est, mais en bon ordre. Elle a même fait quelques prisonniers allemands. L’un d’eux, le sergent Karl Weber, de la 198.ID, s’est rendu de son plein gré et demande à parler à un officier du NKVD germanophone – demande inhabituelle, mais l’homme du NKVD (qui parle allemand avec un net accent yiddish) comprend rapidement. Weber a assisté au massacre d’une communauté juive de Bessarabie par les SS de l’Einsatzgruppe C et tient absolument à témoigner de ce crime. Ce genre d’information n’est plus vraiment inédit à cette date, mais l’homme du NKVD écoute Weber avec plus d’intérêt quand il lui apprend qu’il n’est « pas vraiment allemand », puisqu’il est né dans les Sudètes et qu’il a longtemps vécu à Prague.
Quelques jours plus tard, Weber est conduit en voiture, les yeux bandés, jusqu’à un endroit qui paraît être un abri souterrain. Le nouvel interrogateur parle un allemand élégant et sans accent yiddish. Après une série de questions sur le massacre des Juifs et sur son parcours militaire, il oriente Weber sur sa jeunesse dans les Sudètes, et le transfuge ne cache pas qu’il a appartenu à la ligue de gymnastique Volkssport de Konrad Henlein, une des couvertures de l’appareil nazi dans l’ancienne Tchécoslovaquie. L’interrogatoire dure plusieurs jours et prend un ton presque amical. Il est question des Sudètes, de Prague. Weber est encouragé à passer au dialecte sudète, à l’argot étudiant pragois et même au tchèque, car, malgré les principes raciaux de Henlein, il a eu une petite amie tchèque. Weber commence à comprendre où l’interrogateur veut en venir, et, après ce qu’il a vu en Bessarabie, il est tout disposé à coopérer.
Au bout d’un mois, Weber se voit ôter son bandeau et on lui montre des photographies et des plans de rue de Prague. De lui-même, il donne tous les détails dont il se souvient sur les garnisons allemandes à Prague, sur la routine des militaires allemands en permission et sur quelques adresses du marché noir. L’interrogateur parle maintenant le dialecte pragois comme s’il était né à Malá Strana. Puis il cesse de venir, et Weber est expédié dans une autre ville : il saura plus tard qu’il s’agit d’Oufa, dans l’Oural.
Fin novembre, Weber, toujours au secret, apprend par le code Morse des détenus que le Reichsprotektor Heydrich a été exécuté à Prague « par les héroïques résistants tchèques »
………
La confirmation ne viendra qu’en 1994, avec la publication des mémoires de Pavel Soudoplatov, ancien numéro deux du NKVD. Ce chapitre est intitulé “Opération Singe”, Obez'jana (singe) étant le nom de code choisi pour l’exécution d’Heydrich.
Obez'jana avait été minutieusement organisée par le Service des Affaires Humides (Mokrie dela osobaia groupa) du NKVD, “humides” car dégoulinant en quelque sorte d’un liquide plus coloré que l’eau ou la vodka. Trois hommes étaient en charge du dossier. Leonid Alexandrovitch Eitingon (de ses vrais prénom et patronyme Nahum Isaakovitch), né en Biélorussie, avait dirigé plusieurs actions similaires en Occident. Ernst Wollweber était un communiste allemand alors exilé à Moscou. Enfin, Alexandre Timachkov était expert en explosifs. Seul Timachkov aura droit aux honneurs publics de son vivant, non pour l’exécution d’Heydrich, mais pour celle de Wilhelm Kuba, gouverneur SS de Biélorussie, au début de 1943.
Le groupe d’exécution fut mis sur pied par le GRU (renseignement militaire), mieux formé aux actions de commando. Le chef fut cependant fourni par le NKVD (vu l’importance de l’affaire, Staline avait imposé une coopération entre les deux organismes rivaux) : l’agent Nikolaï Kouznetsov, alias “Poukh” (ours en peluche), officier intrépide, parlant parfaitement l’allemand, et « de physionomie tout à fait aryenne », remarquait ironiquement Eitingon. Sa couverture était celle d’un militaire allemand en permission, nul autre que le sergent Karl Weber, censé chercher une ancienne amie dans Prague.
La bombe magnétique préparée par Timachkov s’étant perdue en route, il fallut la remplacer par des engins artisanaux bricolés sur place. Kouznetsov, bien entendu, joua le rôle de l’amoureux, avec bouquet de fleurs et MP-40. Pour soutenir le commando dans cette action capitale, le NKVD avait pris le risque de réactiver une partie du réseau de Piotr Zoubov, ex-résident du NKVD à Prague, éliminé lors de la purge Iejov en 1939.
………
Kouznetsov, exfiltré vers l’URSS, mènera par la suite plusieurs missions à haut risque derrière les lignes allemandes. Il se serait fait sauter avec une grenade lors de sa capture par des partisans nationalistes ukrainiens dont on ignore s’ils étaient plus pro-allemands qu’antisoviétiques ou l’inverse. En réalité, les circonstances de sa mort restent aussi mal éclaircies que pour d’autres grands noms de la résistance, tel Aris Velouchiotis (Thanasis Klaras) en Grèce.
Sur les deux autres survivants du commando, l’un tombera également pendant la guerre. Le troisième (l’un des deux Tchèques de l’équipe, justement !) accèdera à de très hautes fonctions dans la Tchécoslovaquie communiste des années cinquante.
Mais les milliers de victimes de la sauvage répression qui suivra la mort d’Heydrich n’auront pas les honneurs du communiqué…


26 novembre
Agitation albanaise
Albanie
– Rapport du major “Billy” MacLean à la section Balkans du SOE, basée à Héraklion (extrait).
La chute de Mussolini a fortement stimulé la résistance ces dernières semaines. Le LNC (Mouvement national de libération) contrôle de fait une grande partie du Nord. Le Balli Kombëtar (Front National) est sorti de son attentisme et mène des attaques vigoureuses dans le sud. Au total, il y aurait environ 4 000 combattants actifs, à peu près également répartis entre le nord et le sud. Cet effectif pourrait augmenter rapidement s’il y avait des armes pour tout le monde.
En revanche, fait préoccupant, des escarmouches opposent les groupes du LNC et du Balli Kombëtar dans la vallée du Shkumbin.


Contradictions hispaniques
Teruel (Espagne)
– L’adjudant Marcel Florein, de la 642e ECGRE, a combattu en Chine contre les Japonais, comme instructeur dans les forces de Tchang Kai-chek, avant de rejoindre la France à la mobilisation. Employé chez Caudron après la défaite, il a réussi à rejoindre la Grande-Bretagne le 14 juillet 1941, aux commandes d’un Goéland construit pour les Allemands. Grâce à son passé de combattant anti-fasciste confirmé, Florein avait obtenu de ses camarades syndicalistes que cet appareil ne soit pas saboté. Avant la Chine, en 1936-37, il avait en effet piloté un Potez 540 de l’escadrille España, sous les ordres d’André Malraux.
Ce soir, Florein revient sur les lieux de ses premiers exploits aux commandes d’un Hudson peint en bleu-noir mat. Son copilote et navigateur est le sergent-chef Jean-Pierre Hassdorf, un Strasbourgeois qui a servi en Crète, sur LeO 451, au GB III/12. En juin 1940, Hassdorf venait d’achever sa formation à Avord et s’était retrouvé à Bône sans avoir combattu. L’adjudant s’entend bien avec son second – pourtant, Hassdorf militait en 1938 au Parti républicain national et social (PRNS), l’un des avatars plus ou moins fascisants des Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger après leur dissolution. L’avion transporte deux passagers qui n’ont donné que leurs prénoms et leur grade, sans nul doute fictif, de caporal.
Florein et Hassdorf doivent retrouver, dans les solitudes désolées de l’est de l’Aragon, à mi-chemin de Teruel et de Monreal del Campo, l’un des terrains qu’utilisait la Escuadra España à la fin de 1936, que Florein connaît bien et que l’Ejercito del Aire de Franco a délaissé. Ils y sont attendus par un comité de réception composé, leur a-t-on dit, d’anciens de l’aviation républicaine qui survivent dans la clandestinité. Ces hommes, au risque d’être surpris par une patrouille de la Guardia Civil ou du Cuerpo Nacional de Policía, auront balisé les lieux.
La mission est une première. Si quelques agents ont déjà été parachutés en Espagne, jamais encore l’Armée de l’Air ou la RAF n’y ont organisé une véritable “escale”. Mais l’évolution du conflit, estime-t-on à Alger et à Londres, permet d’attacher moins d’importance aux susceptibilités de Franco. Le seul danger est celui d’un accident, car l’Espagne ne dispose d’aucun chasseur de nuit. Son unique radar, un Würzburg de première génération concédé par le Reich, est déployé à Madrid : le Caudillo redoute, paraît-il, un raid aérien sur son palais du Pardo.
La météo est bonne, malgré le vent glacial. Le terrain est redevenu, depuis 1938, un pré à moutons jauni par le froid et la sécheresse, mais il est bien reconnaissable et suffisamment signalisé. Florein et Hassdorf atterrissent sans encombre. Peu avant 2 heures du matin, ils décollent sans plus de difficulté. Ils ont déposé leurs deux passagers sans nom, chargés de deux valises de cuir d’apparence banale (4), et ils ont embarqué trois hommes et une femme, sans aucun bagage, souriants de soulagement mais frigorifiés – et tout aussi dénués d’identité que les deux caporaux. Les huit membres du comité de réception, qui se roulaient des cigarettes d’un tabac à l’odeur âcre en manipulant avec désinvolture des pistolets de gabarit respectable, se sont contentés comme adieu d’un “¡Hasta la vista, compañera y compañeros! ¡Y siempre hasta la victoria!” (5) en levant le poing.
L’un d’eux, a remarqué Hassdorf, s’est cependant signé furtivement. Lorsqu’il a fini par en faire part à Florein, au moment où leur Hudson arrivait en vue de la côte maghrébine, le vétéran a grogné, en marxiste-léniniste convaincu (quoique d’obédience dissidente) : « Eh oui, c’est vrai, les camarades espagnols n’ont pas encore su résoudre dialectiquement toutes leurs contradictions ! »


27 novembre
Lutte intestine yougoslave
Herzégovine
– Les Partisans établissent leur QG à Tjentiste, petit bourg accroché aux gorges imposantes de la Sutjeska. La veille, trois brigades de Partisans se sont emparées par surprise de Gacko, base importante des Tchetniks, et ont emporté leurs stocks d’armes, de matériel et de provisions made in Italia. Tito n’oublie pas et ne pardonne pas l’attitude ambiguë des chefs tchetniks avant et pendant la bataille de la Neretva. Cependant, l’officier français Ravix désapprouve cette action, qui rompt la trêve conclue un peu plus tôt par son collègue Pillafort. Cet épisode jette un froid dans les relations franco-yougoslaves, froid d’autant plus mal venu que la température commence à devenir glaciale.


Notes
1- Une polémique s’est développée sur la nature de la mission de Pillafort et des documents qu’il transportait. Le chef tchetnik Pavle Djurišić, informé par un de ses espions chez les Partisans, a prétendu qu’il apportait les plans détaillés d’un débarquement aéronaval franco-britannique sur l’Adriatique entre les bouches de la Neretva et de Kotor. Ce plan aurait eu pour but d’attirer les Partisans et les Tchetniks vers cette zone et d’obliger les pays de l’Axe à y transférer une part importante de leurs forces, ce qui aurait facilité le débarquement allié en Italie. Il n’est pas impossible que certaines des instructions données à Pillafort aient fait partie d’un des nombreux plans d’intoxication qui ont précédé les débarquements en Europe. Cependant, il est bien établi, par les rapports de Ravix, les souvenirs de Djilas et de Dedijer et les archives yougoslaves ouvertes depuis, que Tito avait décidé le passage de la Neretva avant l’arrivée de Pillafort.
2- Le GRU, Glavnoe Razvedyvatel’noe Upravlenie (Главное развeдывательное управление Генерального штаба Вооруженных сил, Direction générale des renseignements de l’État-major des forces armées), est le service de renseignements de l’Armée Rouge.
3- Iliade, chant XI.
4- Ces valises renferment, l’une un émetteur-récepteur fourni au BCRAM par les Britanniques, l’autre 5 000 dollars, 1 000 livres sterling et des masses de pesetas. Il s’agit de renforcer la Résistance antifranquiste afin d’obtenir son aide pour accélérer les acheminements de Métropole en Afrique via le rapide.
5- « Au revoir, camarades! Et toujours jusqu’à la victoire! »
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JPBWEB



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 06:01    Sujet du message: Répondre en citant

Pour la transliteration complete: GRU = Главное развeдывательное управление Генерального штаба Вооруженных сил = Glavnoe razvedyvatel'noe upravlenie General'nogo shtaba Vooruzhennyh sil

Le mot 'shtab' pour etat-major, comme pas mal de termes militaires russes, est un emprunt direct de l'allemand, datant de l'epoque ou le Grand Frederic etait tenu en haute estime a la cour des Tsars.

Le site de transliteration du cyrilique au latin : http://translit.cc/
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loic
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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 08:57    Sujet du message: Répondre en citant

A propos des MP-40 :
- "tous armés de MP40" => ajouter le tiret (MP-40)
- il faudrait souligner l'ironie de la situation : les deux camps sont équipés de la même arme
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En principe (moi) ...
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Jubilé



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 09:04    Sujet du message: Répondre en citant

Normal des MP40 pour de simples gardes du corps alors que les unités du front sont en manque de pm ? Surtout le tout dernier modèle ?
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Merlock



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 09:36    Sujet du message: Répondre en citant

Jubilé a écrit:
Normal des MP40 pour de simples gardes du corps alors que les unités du front sont en manque de pm ? Surtout le tout dernier modèle ?

Vu l'importance de la personnalité à protéger, je dirais que c'est normal.
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Anaxagore



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 09:48    Sujet du message: Répondre en citant

Simples gardes du corps ? Il s'agit des soldats qui défendent un des pontes du 3ème reich!

Cela dit, l’alternative est de munir les SS de Bergmann 1935. Ce pistolet mitrailleur est un descendant du premier "machinen pistole" véritablement digne de ce nom, produit par l'Allemagne en 1918 et dont l'utilisation soutint les dernières offensives allemandes de la première guerre mondiale. Le prédécesseur du Bergmann 1935, le B.M.K. 32/ M.P.34( 1) a surtout été exporté en Amérique latine (Bolivie, Paraguay)en Afrique (Ethiopie) et en Europe (Danemark, Suède,Espagne). Le M.P. 34 fut utilisé par la police mais dédaigné par l'armée.

En 1935, le dernier modèle du Bergmann est produit d'abord pour l'armée danoise mais dès 1940 la SS l'adopte à son tour... plutôt à cause de son look rétro qui rappelle à ses membres l'époque sulfureuse du putch de Munich plutôt que pour ses qualité propres.

Le Bergmann modèle 35/1 est une arme fiable, solide mais elle a de gros défauts : un poids chargé de 5 kg et une certaine complexité mécanique.

OTL, le M.P. 35/1 fut produit pour la SS de 1940 à 1945... mais à un nombre très modeste d'exemplaire (40 000).

(1) pour tromper la commission de Versailles sur le rôle strictement militaire de l'arme, la Bergmann modèle 1932 a d'abord était produit sous le nom de Bergmann Machinen Karabiner.
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Jubilé



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 10:01    Sujet du message: Répondre en citant

Je me doute bien que les SS protégeant Heydrich doivent être lourdement armés, mais peut-être pas avec le MP40 destiné ua front et plus avec des armes tout aussi efficaces, mais plus lourdes et plus délicates : MP18, voire ZK 383 comme on est à Prague.

Ces armes flatteront même le sens de l'esthétique des seigneurs aryens.
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Merlock



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 10:16    Sujet du message: Répondre en citant

Jubilé a écrit:
Ces armes flatteront même le sens de l'esthétique des seigneurs aryens.

Ben justement: le MP-40 est très "esthétiquement identifiable". Sa silhouette est inséparable de celle du soldat allemand. Sur les affiches de propagande, en tout cas...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 13:08    Sujet du message: Répondre en citant

loic a écrit:
A propos des MP-40 :
- "tous armés de MP40" => ajouter le tiret (MP-40)
- il faudrait souligner l'ironie de la situation : les deux camps sont équipés de la même arme


OK, fait.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Oct 11, 2013 10:21    Sujet du message: Répondre en citant

La partie de ce chapitre allant du 1er au 16 novembre a été très largement complétée, notamment par Patrikev et Tyler.
Je reposte donc ici l'intégrale de cette partie. Il y a du croustillant.

@ MICKEY : There is here under (near the end of the post) a part about Quisling. If you see something you would like to change, please tell us !


1er novembre
Hitler, protecteur des musulmans bosniaques ?
Bosnie-Herzégovine
– Les massacres de civils catholiques et musulmans par les Tchetniks (pour des raisons religieuses), mais aussi l’épuration violente des effendis (notables) musulmans par les Partisans (pour des raisons politiques) ont soulevé l’inquiétude des musulmans bosniaques. Un collectif de notables musulmans adresse un mémorandum au Führer, insistant sur l’origine « gothique » (donc aryenne) des Bosniaques et demandant sa protection, car le sort des musulmans n’est la priorité ni des Italiens ni du régime oustachi, catholique. Ils proposent la création d’une force de volontaires musulmans, armée par le Reich.


5 novembre
Un Roumain à Berlin
Berlin
– En fin d’après-midi, l’aéroport de Tempelhof voit arriver l’avion du maréchal Ion Antonescu, Conducator de la Roumanie. Sa rencontre avec Hitler était prévue depuis plusieurs semaines, mais, à cause des événements d’Italie et de l’arrivée impromptue de Farinacci, son entretien avec le Führer est reporté au lendemain. Antonescu, pour étoffer la mince délégation roumaine, a fait inviter deux élèves sous-mariniers en formation à Gotenhafen (Gdynia). Il espère en effet obtenir de l’amiral Dönitz quelques sous-marins de poche qui seraient transportés par le Danube pour renforcer sa petite flotte de la Mer Noire.


6 novembre
Un Roumain à Berlin
Berlin
– Antonescu est enfin reçu à midi à la table d’Hitler. Le menu est frugal : des épinards, avec viande rouge et vin uniquement pour les Roumains. Un des jeunes officiers roumains présents se souviendra surtout de l’aspect prématurément vieilli du Führer. Malgré les pilules que lui prodigue le docteur Morell, son médecin personnel, il semble prostré, atone, à demi paralysé du côté gauche.
Antonescu domine la première partie de la conversation. Le Führer a un certain respect pour le maréchal qu’il considère comme un brave soldat, bourru et énergique. Ce n’est pas sa faute (pense Hitler) s’il gouverne une nation de Latins mâtinés de Slaves, naturellement portés à la fainéantise, à la pagaille et à la corruption… Malgré ces handicaps de départ, la petite armée roumaine a fourni un effort démesuré pour reconquérir les provinces confisquées par les Russes en 1940, Bessarabie et Bukovine. Depuis le début de la guerre, le Reich, peu prodigue de faveurs à ses alliés, a décerné la Croix de Fer à Antonescu lui-même, à deux grands chefs, les généraux Dumitrescu et Dragalina, et à un homme de terrain, le général Mihail Lascar, chef de la 1ère Brigade de Montagne : celui-ci, en septembre, a emporté d’assaut l’une des solides positions fortifiées dominant la ville d’Odessa. Ce fut du reste le seul succès marquant d’une offensive où les forces germano-roumaines, commandées par les généraux von Schobert et Ciuperca, ont perdu plus de 90 000 tués, blessés et disparus sans même pouvoir interrompre l’activité du grand port.
Antonescu, malgré tout, apporte une note d’optimisme dont Hitler a le plus grand besoin. Le Conducator compte sur l’appui des Allemands pour reprendre l’offensive. La conquête d’Odessa et des provinces à l’est du Dniestr compenserait la perte de la Transylvanie du Nord, injustement ravie aux Roumains par la faute de… (1) Un silence tombe sur la conversation. D’un commun accord, les deux dictateurs évitent d’évoquer Mussolini, dont le sort est encore dans l’incertitude.
Hitler, cependant, s’anime. Il retrouve son élocution caractéristique, fébrile, hachée et parfois incompréhensible pour parler du « plus grand de tous ses projets ». La chute d’Odessa, il n’en doute pas, entraînerait celle de la Crimée, en voie d’encerclement par l’avance allemande en Ukraine. Le recul des Russes sur la mer Noire conduirait la Turquie à revoir sa neutralité, à fermer les Détroits aux convois du prêt-bail : de quoi rompre enfin l’alliance infernale de Moscou avec les ploutocraties occidentales !
Antonescu ne peut qu’approuver et tente d’en profiter pour évoquer les petits sous-marins qui lui avaient été faite promis. Mais Hitler l’interrompt pour lui demander quels sont ses résultats sur l’empoisonnante question juive. « Hélas, déplore Antonescu, gêné, nous n’avons pu pousser jusqu’au bout notre politique de… sanctions contre les Juifs. Ils sont exclus des emplois publics, mais ils restent présents dans la société et reçus dans les hautes sphères, même au palais royal. » Ce n’est que dans les territoires repris aux Soviétiques que l’armée roumaine, qui compte de nombreux officiers issus de la Garde de Fer, a pu entreprendre une ferme politique de purification. Les Juifs y sont raflés comme travailleurs forcés et forment une réserve d’otages utilisés chaque fois que surviennent des attentats et des sabotages. Dans le Vieux Royaume, la communauté de Iasi, considérée comme un nid d’espions rouges, avait été nettoyée en juin ; mais cette décision énergique avait entraîné de telles protestations, dans le royaume et chez les neutres, qu’il avait fallu renoncer à lui donner une suite.
Hitler n’insiste pas : les scrupules d’Antonescu s’évaporeront dès la prochaine victoire militaire. Revenant au projet d’offensive contre Odessa, il se lance dans d’interminables explications sur les mortiers géants Dora. Son exposé semble avoir manqué de clarté, car le Conducator, quelques jours plus tard, parlera à l’ambassadeur d’Italie d’un « canon électrique à plusieurs bouches capable de percer n’importe quelle cuirasse (2) ».
Les deux dictateurs conviennent de poursuivre leur effort commun jusqu’à la destruction de la Bête bolchevique et de donner à la Grande Roumanie autant de territoires qu’elle pourra en absorber à l’est du Dniestr.


7 novembre
Balkans : un recruteur religieux pour le Reich
Berlin
« Et vous n’avez nulle idée de la grâce, de la jeunesse, de la douceur, du charme et du teint clair du Grand Mufti ! » C’est sur cette note ironique qu’Albert Londres concluait, en 1927, un article sans complaisance sur le massacre de Juifs d’Hébron, en Palestine, par les partisans de Hajj (ou Hadj) Amin al-Husseini, descendant du Prophète et Grand Mufti (chef du clergé musulman) de Jérusalem. Adolf Hitler n’a pas lu Albert Londres, mais le physique et les manières de Hajj Amin font le meilleur effet sur lui.
Exilé en Irak, puis en Italie, le Grand Mufti n’a cessé de prêcher la guerre sainte contre les impérialistes occidentaux et les Juifs. Dans ce conflit où aucun concours n’est à négliger, Hitler consent à relancer l’action psychologique auprès des populations musulmanes, en sommeil depuis l’opération Ostmond en 1941. Il a justement deux projets sur sa table, l’un émanant de la Wehrmacht et de l’Abwehr, l’autre des SS.
Le premier rappelle que le Reich a fait prisonniers un bon nombre de soldats musulmans soviétiques – pas autant qu’il aurait voulu, sans doute – et l’armée a mis à l’étude la création d’une ou plusieurs Ostlegionen à partir de ces hommes qui, pour beaucoup, n’ont aucune affection pour la Russie et moins encore pour Staline. Le rapport est signé d’un officier d’état-major du Groupe d’Armées Süd : le commandant Claus Philipp von Stauffenberg. Un bon élément, paraît-il, bien que le rapport du SD signale son laxisme sur la question raciale. Laxisme regrettable : en effet, parmi ces musulmans du Caucase et d’Asie centrale, certains sont tout à fait aryens, d’autres carrément mongols. Un curieux mélange ! Tant pis : même une fois consommée la défaite de la Russie, le Reich aura besoin d’hommes pour continuer la guerre contre Français et Britanniques dans les Balkans, au Caucase et au Moyen-Orient. La Legion Turkestan est donc créée : elle sera rattachée à la 162.ID allemande, décimée dans la bataille de Smolensk et qui est au repos pour reconstitution à Radom en Pologne.
Le second projet a été visé par les services de Himmler et Kaltenbrunner. Cette fois, les volontaires seraient des Aryens incontestés, et même « d’origine gothique » selon la note : soit des musulmans de Bosnie. L’encadrement viendrait du bataillon SS Prinz Eugen – des Allemands des Balkans, donc, et d’autres unités SS. Le « fidèle Heinrich » (Himmler), qui n’aime pas, d’habitude, la prêtraille, est disposé à faire une exception pour les imams. Accepté.


8 novembre
Deux parrains pour “Valmy”
Paris
– Fort mécontent de l’échec de l’exécution de Fernand Soupé en octobre, Moscou a décidé d’envoyer auprès de la Commission des cadres du PCF un agent du GRU chargé d’aider Marius Bourbon (“Bordeaux”) à diriger le détachement Valmy. Cet agent, d’abord connu sous le nom de code “Foudre”, vient de Suisse, où il a été infiltré par le service de renseignements de l’Armée Rouge en 1941, en profitant des bonnes relations apparentes entre le Reich et l’URSS.
L’envoyé de Moscou est horrifié lorsqu’il découvre que l’organisation du détachement est marquée par un amateurisme suicidaire. Il s’attelle immédiatement à le compartimenter de façon étanche – jusque-là, la plupart des membres de l’équipe connaissaient Marius Bourbon par son véritable nom ! De fait, l’apport de “Foudre” sera primordial. Comme le fera remarquer après la guerre l’un des membres de “Valmy” : « S’il n’était pas arrivé, vu la confusion dans laquelle on baignait, c’est limite si on n’aurait pas recruté quelqu’un des Jeunesses Catholiques ! » (Cf « Liquider les traîtres – La face cachée du PCF, 1942-1944 », Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Robert Laffont éd., 2007). Ce n’est que dans un second temps que “Foudre” apportera son expertise aux actions sur le terrain.
Mais le GRU n’est pas seul à s’intéresser amicalement à “Valmy”. C’est aussi le cas de la Direction Générale des Services Spéciaux (née, rappelons-le, de la fusion du BCRAM, Bureau central de renseignement et d’action en Métropole, et du Deuxième Bureau). La DGSS a été informée de l’existence de “Valmy” par le seul membre du détachement non communiste : “Lyon”, de son vrai nom Robert Simon. Celui-ci était jusqu’à la guerre instituteur dans l’Yonne et militait à la SFIO. En septembre 1939, il avait déserté par pacifisme et s’était alors rapproché des communistes, puisqu’il était comme eux dans la clandestinité. Recruté par Marius Bourbon avant l’arrivée de “Foudre”, il était entré en contact avec le sergent Raymond Laverdet, responsable de la mission “Dastard”, organisée par la DGSS en juin 1942 pour prendre contact avec les mouvements de résistance communistes en région parisienne. En effet, Laverdet (nom de code “Chevalier Rouge”) était une vieille connaissance de Simon, avec lequel il avait milité la SFIO.

Les projets de Tito
Herzégovine
– Les Partisans ont une fois de plus repris la ville de Prozor, à la faveur du violent orage de la veille. Les territoriaux italiens de la 154e Division Murge, déjà démoralisés par l’abdication du Duce, ont pris la fuite sous la pluie en abandonnant presque tout leur matériel. Avec les derniers parachutages, les Partisans sont de mieux en mieux équipés.
Tito et son état-major déjeunent dans le monastère de Scit – monastère franciscain, c’est à dire catholique, donc épargné par les Oustachis. Au milieu du repas, ils voient arriver Milovan Djilas et l’officier français Yves de Daruvar, parachuté six semaines plus tôt. Ils reviennent d’une tournée dans le nord, où ils sont allés étudier les perspectives des maquis de Slavonie. Ils amènent avec eux un homme silencieux qui mâchonne obstinément un cure-dents. Avant qu’ils aient eu le temps de finir les présentations, un convive des plus importuns s’invite : un Messerschmitt Bf 109 Jabo aux couleurs croates, volant au ras des arbres. Sa bombe fracasse une fenêtre et vient se planter au milieu de la salle à manger… sans exploser. Tandis que l’avion s’éloigne, accompagné par une vaine pétarade d’armes à feu, l’homme silencieux retire son cure-dents et lâche un sonore « P… de fasciste ! », avant de faire signe à tout le monde de sortir. Lui reste dans la salle et commence à ouvrir une sacoche en cuir.
Une fois tout le monde dans la cour, Daruvar explique à Laurent Ravix, l’autre Français de la mission, à qui ils ont affaire : « Iljas le Tonnant. Tu sais qu’ici, le prophète Elie est considéré comme le maître de la foudre ? Notre Iljas, ou Elie, porte bien son nom : c’est le meilleur dynamiteur de Yougoslavie. Il va désamorcer la bombe et récupérer l’explosif, c’est un de ses talents. Pendant ma tournée dans le nord, j’ai fait sa connaissance et celle d’un autre homme aux talents très complémentaires : un officier domobran (3) de la Sécurité des chemins de fer. Il parcourt la région à bicyclette et il est au courant de tout ce qui circule sur les voies. Pas besoin de vous dire ce qu’Iljas peut faire de ses informations… »
– Comment s’appelle ce domobran ?
demande Ravix.
– Ferid Dzanic. Un musulman, je crois. On s’entend bien avec les musulmans, ici ?
– Plutôt bien. Mais je crois que le commandant Tito avait quelque chose à nous annoncer…

Tito, en effet, reprend la parole. Après avoir plaisanté sur cette bombe « sans résultat concret », il sort de sa poche une carte fort usée et explique ses prochains desseins. Les 1ère et 2e Divisions de Partisans vont continuer leur marche vers l’est, bousculer les Italiens à Konjic et précipiter leur débandade, puis couper la voie qui relie Sarajevo à l’Adriatique, avant d’aller rappeler dans l’est du pays – en territoire Tchetnik, ce que Tito s’abstient de préciser – que les Partisans sont toujours présents et actifs.
Le doigt de Tito s’attarde sur la ligne d’une rivière rapide qui coupe le pays comme un coup de sabre : la Neretva.


9 novembre
Hauts et bas pour Tito
Herzégovine
– Dans la nuit du 8 au 9, les Partisans de la 1ère Brigade Patriotique ont attaqué prématurément la ville de Konjic. Ils ont été repoussés avec des pertes : les Italiens démoralisés de la division Murge ont été renforcés par des éléments de la 59e DI de Montagne Cagliari et de la 6e DI croate, venus de Mostar. Tito est fort mécontent de cette initiative malheureuse, d’autant qu’une grande partie de ses hommes, et surtout les blessés, lents à déplacer, sont encore loin à l’ouest.
Dans la nuit du 9 au 10, une bonne nouvelle compense un peu la mauvaise : un hydravion français se pose sur le lac de Scit, amenant à pied d’œuvre le colonel Alfred Pillafort, un nouvel opérateur radio yougoslave et quelques munitions bienvenues. Pillafort est un solide combattant qui s’est illustré en France, en Mésopotamie et dans le Péloponnèse. Il a de longues discussions avec ses deux collègues français et avec l’état-major des Partisans : il est décidé que Daruvar repartira vers le nord-ouest, aux confins de la Bosnie et de la Dalmatie, où Edvard Kardelj et le jeune Ivo Lola Ribar maintiennent un tissu d’organisation partisane. Les autres, y compris Pillafort, continueront vers l’est avec le gros des Brigades Patriotiques.

Un prêtre chez le Führer
Berchtesgaden (Alpes bavaroises)
– Jozef Tiso, président de la Slovaquie, n’en est pas moins prêtre catholique et respecte le repos du dimanche. Il a donc attendu le lundi pour rencontrer le Führer dans sa tanière des Alpes bavaroises, où celui-ci s’est installé pour suivre de plus près les événements d’Italie.
La rencontre est particulièrement froide. Non seulement la petite armée slovaque n’a pas particulièrement brillé sur le front russe, mais la Slovaquie, quelques semaines plus tôt, a interrompu ses livraisons de déportés juifs vers le Reich. Tiso, embarrassé, invoque de vagues besoins de main-d’œuvre et des protestations du Vatican. Hitler ne perd pas de temps avec cet allié mineur, mais il lui fait bien comprendre que pour se faire pardonner, il doit impérativement pousser au maximum sa production minière et industrielle. La Slovaquie est une grosse exportatrice de fer dont l’industrie de guerre allemande a le plus urgent besoin.


11 novembre
Laval fait allégeance
Berchtesgaden (Alpes bavaroises)
– Hitler tient à humilier jusqu’au bout la France récalcitrante. De même qu’en août 1940, il avait ordonné à Pierre Laval et à ses comparses de signer un acte de capitulation dans le « wagon de la victoire » de 1918, il a choisi l’anniversaire de l’armistice de Rethondes pour recevoir le chef du Nouvel Etat Français.
Le Président Pierre Laval, répandant une tenace odeur de cigarette froide (il n’a pas arrêté de mégoter de l’aéroport au Berghof), se dirige d’une démarche un peu pataude vers le salon où il doit être reçu par le chancelier Hitler et son ministre des Affaires Etrangères, Joachim Von Ribbentrop. Le Sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères d’Italie, Giuseppe Bastianini, devrait participer à cette entrevue. Laval, très confiant en ses capacités de diplomate, espère trouver l’occasion de briller et de convaincre les dirigeants allemands (l’Italien ne compte guère) du bien-fondé de sa politique, voire même du succès de son action à Matignon depuis plus de deux ans. Enfin… Objectivement, parler de succès serait peut-être un peu cavalier, admet-il en son for intérieur. Bien-fondé semble plus approprié.
Il faut dire qu’il est loin de l’optimisme qui régnait lorsqu’il avait reçu le Führer en 1940, peu de temps après la défaite française, dans ce patelin improbable du Loir-et-Cher dont le nom lui échappe à présent. Les choses semblaient claires : l’armée avait perdu, l’Angleterre allait finir par trouver le chemin du bon sens sous les bombes de la Luftwaffe, la bande de songe-creux accompagnant Reynaud finirait par s’écrouler d’elle-même de l’autre côté de la Méditerranée, et lui, Pierre Laval, qui avait su prendre les rênes du gouvernement en Métropole, allait diriger le redressement de la France au sein d’une Europe apaisée. Sauf que… Tout ne s’était pas passé comme prévu.
En entrant dans la pièce, il se rend compte de l’absence de Bastianini. Les Italiens doivent donc vraiment être en train de changer leur fusil d’épaule. Après tout, leur place n’a jamais été auprès de l’Allemagne : l’Italie a toujours été du côté de la France et de l’Angleterre contre les Germains. L’avait-il assez répété, s’était-il assez démené en ce sens quelques années plus tôt ! Mais à l’époque, il n’avait reçu que dédain et rebuffades de la part de ses compatriotes politiciens. On voit bien où tout cela a mené… Et ce sont ces mêmes politiciens, planqués de l’autre côté de la Méditerranée, qui tirent à boulets rouges sur sa personne, au point qu’il est méprisé, il le sait bien, par tous les “Africains” et par une bonne partie de la population métropolitaine. Même Mandel, dont il fut jadis proche… Quand la guerre sera finie, il prendra le temps de leur expliquer ses raisons, à Mandel et aux autres, pour qu’ils puissent tous travailler à la renaissance française. Enfin, ce serait quand même mieux que ce soit l’Allemagne qui gagne, ses arguments y gagneraient en pertinence… Mais bon, pas de raison de s’inquiéter, tout va bien se passer, se rassure Pierre Laval, alors que les poignées de mains et sourires de circonstance sous les flashes des photographes s’achèvent et que les portes se referment, l’isolant avec le ministre des Affaires Etrangères et le Chancelier de la puissance qui occupe son pays, en la seule compagnie de leurs traducteurs.
Hitler laisse son ministre ouvrir le feu : « Comment se fait-il, attaque Ribbentrop, que la composition de votre cabinet change aussi souvent ? Si nous avions misé sur vous il y a deux ans alors que de nombreuses autres possibilités s’offraient à nous [Laval en doute, non sans raisons…], c’était parce que votre réputation internationale devait convaincre de nombreux politiciens français de vous rejoindre et de décrédibiliser ceux ayant choisi de fuir ! Mais il n’en est rien : la plupart des parlementaires qui ont refusé de partir à Alger semblent préférer leur maison de campagne à un ministère sous votre autorité. Quant aux militaires, aucun grand soldat n’a décidé de quitter nos Oflags pour participer à votre projet, notre projet. »
Hitler, que les questions purement politiciennes ennuient, passe à l’essentiel : « Que signifie la recrudescence des attentats en France ? Des attentats contre nos forces, mais aussi contre les politiques qui ont choisi de collaborer avec nous dans l’intérêt commun ! Où sont les dizaines de milliers de volontaires promis lors de la création de la LVF ? Et ce commissariat aux Questions juives, quand donnera-t-il des résultats concrets ? Il ne peut y avoir aussi peu de Juifs en France ! Si vous n’étiez pas profondément enjuivés, jamais votre pays n’aurait connu le sort lamentable qui l’a frappé lors du malheureux conflit qui nous a opposés – et qui continue de nous opposer par la faute de politiciens inconscients, francs-maçons et judéo-bolcheviques », assène le Führer.
Maniant la carotte après le bâton, Hitler poursuit : « Mais notre victoire reste certaine ! Grâce à la valeur du soldat allemand, les heures sombres que traverse l’Europe seront bientôt derrière nous. Les Soviétiques vont s’effondrer sous les coups des nations coalisées de la Nouvelle Europe, conduite par la Grande Allemagne ! Quant aux Anglo-Saxons, ils ne manqueront pas de quémander la paix une fois que l’effort de guerre allemand ne sera plus divisé entre l’Est et l’Ouest. Et vos traîtres d’Alger disparaîtront dès que les ploutocrates de Londres cesseront de les payer et la paix règnera de nouveau. »
Comme de juste, après la carotte, viennent de nouveaux avertissements : « Mais dans notre Nouvelle Europe, chaque pays aura la place qu’il mérite. Et la France va devoir faire des efforts pour que l’Allemagne puisse s’opposer aux exigences de l’Italie – l’envoyé de…du gouvernement italien vous le dirait lui-même s’il n’avait eu un empêchement… [Le Führer, maître et conquérant d’une bonne partie de l’Europe, ne manie pas toujours très bien l’hypocrisie politicienne, note Laval, amusé.] Vous savez que Rome réclame la Corse, Nice et la Savoie [Tiens, il ne parle plus de la Tunisie…]. Et puis il faudra répondre aux prétentions espagnoles sur le Maroc et à celles du Japon sur l’Indochine. »
Puis ce sont des exigences, formulées de façon relativement polie néanmoins : « Hélas, le bilan des premières années du NEF peut paraître mitigé [Bien, se dit Laval, s’il se donne autant de mal, c’est qu’il va me proposer quelque chose ; je ne serai pas venu pour rien]… Malgré tout, on peut considérer que la qualité de la propagande et les résultats de vos différentes polices ont des aspects très encourageants. Les prochains mois vont vous permettre d’améliorer les choses. Tout d’abord en donnant davantage de moyens à vous services de police : leur activité doit libérer plusieurs unités allemandes de leur tâche actuelle de maintien de l’ordre et leur permettre de participer à la lutte contre le bolchevisme. Mais vous pouvez aussi accroître les livraisons de produits agricoles à l’Allemagne. Et il est du devoir de votre gouvernement d’adopter une politique cohérente et stable, en réprimant avec la plus grande férocité toute tentative de double jeu avec Alger et ce, à tous les étages de la hiérarchie dans la fonction publique, la police, et même dans les ministères. »
Pour conclure, quelques gâteries : « Enfin, quoi de mieux pour montrer qu’une étape a été franchie sur la voie de la réconciliation franco-allemande que d’organiser cette fameuse parade du Nouvel An que vous avez longtemps appelée de vos vœux, Monsieur le Président ? Hé bien c’est fait, je l’autorise. Et pour que cette cérémonie soit plus mémorable encore, je vous propose d’y associer un grand Français né de mère autrichienne, c’est-à-dire de mère allemande : que diriez-vous de ramener à Paris les cendres du duc de Reichstadt, celui que vous appelez l’Aiglon ? »
On se quitte bons amis en se serrant la main et en souriant – mais avant que Laval s’en aille, Ribbentrop, avec un sourire de diplomate, tient à lui offrir un petit récapitulatif de la réunion : « La France n’a pas encore montré tout son potentiel au sein de la Nouvelle Europe, mais sous votre impulsion, elle ne tardera pas à donner tout son sens au mot collaboration. De grandes batailles se préparent dans lesquelles ne manqueront pas de s’illustrer les braves de la LVF. Faites bonne route, monsieur le Président, et souvenez-vous que les prochains mois seront déterminants à tout point de vue pour l’avenir du Nouvel Etat Français ».
C’est un Laval un tantinet mortifié qui reprend l’avion : il rentre en France avec pour charge de transmettre la bonne parole hitlérienne. Il connaît les Parisiens et se doute que l’inhumation aux Invalides des restes du fils de Napoléon ne suffira pas à apaiser leur mauvaise humeur. Il imagine déjà les plaisanteries : « Les Boches nous prennent notre charbon et ils nous rendent des cendres ! »
Du côté du Führer, au contraire, la satisfaction est de rigueur. Comme d’habitude, il a suffi de quelques miettes pour que les chiens du NEF fassent le beau et promettent fidélité. Bien sûr, la parole d’un Français, on sait ce que ça vaut… Mais pour l’instant, la France n’est pas à feu et à sang et elle devrait rester à peu près calme le temps que l’URSS soit annihilée et que la paix soit signée avec des Britanniques revenus à la raison. Alors, on envisagera de distribuer la Corse aux Italiens, le Maroc aux Espagnols, la Bretagne aux Bretons… Une idée : si on promettait aux Britanniques la Normandie et l’Aquitaine, comme au bon vieux temps, ils feraient peut-être la paix ?

Résister ne s’improvise pas
Alger
– Le général de Saint-Vincent et ses adjoints écourtent leur présence au cocktail offert par le président de la République, M. Albert Lebrun, aux officiers des unités qui ont participé au défilé et aux cadres des états-majors. Ils se hâtent de regagner la DGPI : la veille, à la nuit tombée, le chalutier Jean-Jaurès, armé par la Marine mais rebaptisé Don Juan de Austria lorsqu’il arbore, ce qui est fréquent, le pavillon espagnol, a ramené à Oran le lieutenant de Puy-Montbrun, embarqué trois jours plus tôt devant Collioure au tout petit matin.
En tenue de sortie, rasé de près comme s’il venait de défiler lui-même, Puy-Montbrun rend compte verbalement de sa mission d’enquête à ses chefs et à deux délégués du BCRAM avant d’en coucher les conclusions par écrit. Il indique d’entrée de jeu que, selon l’avis de tous ceux qu’il a interrogés en Métropole, trois facteurs ont causé le désastre de la Coulombière.
D’abord, l’inexpérience de Luc-Marie de Montagny, officier courageux, parfois jusqu’à la témérité – il l’avait montré au Maroc en 1933-34, puis pendant la campagne de France – mais d’idées et de conceptions trop “militaires” et insuffisamment “résistantes” pour bien remplir la tâche de chef du groupe Choucas. Puy-Montbrun explique, de façon imagée : « Montagny était casoar et gants blancs, mon général, il fallait du couleur muraille. » Il ajoute : « J’ai aujourd’hui la conviction qu’une opération de l’express qui mobilise plus de six personnes fait courir des risques idiots. Un sacrifice n’est justifié que si le jeu en vaut la chandelle. »
Ensuite, la négligence du chef des opérations de l’express, le capitaine (Air) Maurice de Seynes, pilote de chasse, qui a combattu sur MS-406 puis sur D-520 de mai à juillet 40 (trois victoires), mais paraît peu fait pour une besogne d’état-major. « Il n’aurait jamais dû donner son accord à ce que Montagny lui proposait, affirme Puy-Montbrun. Il n’a pas sa place dans cette fonction. »
Enfin, l’insuffisance des procédures de sécurité dans les maquis en général, et, en particulier, au maquis du Minervois. « Il me paraît ahurissant, s’exclame le lieutenant, que deux salopards – je vous prie de m’excuser, mon général, deux traîtres du calibre des Poujols, qui ont “donné” l’opération, aient pu s’infiltrer dans un réseau sans être repérés et descendus tout de suite. Les consignes de sécurité doivent être plus impératives, et il faudra que tout chef de maquis qui ne les respecte pas soit démonté de son commandement sans autre forme de procès. » Pour conclure, Puy-Montbrun précise qu’il a veillé personnellement au règlement du cas des frères Poujols : « Je n’ai pas cru utile, mon général, de requérir d’autorisation de votre part. »
« Et vous avez fort bien fait ! »
grogne Saint-Vincent.
Le soir même, le capitaine de Seynes sera remis à la disposition du chef d’état-major de l’Armée de l’Air, avec effet immédiat, par le général de Saint-Vincent. Il aura par la suite l’occasion de faire la preuve, aux commandes d’un Mustang, qu’il n’a rien perdu de ses qualités de pilote et de son exceptionnel courage.


12 novembre
La Résistance coule un sous-marin
Entre Alençon et Chartres
– A l’aube, un raid aérien anglais, déclenché sur information de la Résistance française, détruit un train de matériel allemand immobilisé par des sabotages sur la voie ferrée. C’est l’opération Noël (voir appendice 1). Avec le train partent en fumée quelques-uns des « cadeaux » apportés du Japon par les sous-marins qui avaient attaqué New York et Norfolk au mois de septembre, dont le sous-marin de poche HA-40 et un chasseur Zéro (voir appendice 5, août 1942-1 – « Les sous-marins du bout du monde »).
Les plans des deux machines ont voyagé par avion, mais la perte du HA-40 est néanmoins un rude coup pour les sous-mariniers allemands. Il avait même été envisagé, après avoir conduit une campagne d’essais approfondie, de remettre le petit bâtiment en service actif dans la Manche.

Résistance microbienne
Clermont-Ferrand
– Le Stabarzt (4) der Luftwaffe Dr. Med. Karl Ketzel, médecin-major de la Flugschule 108 d’Aulnat (ex B.A. 745), où s’entraînent aux techniques de combat trois contingents par an de futurs pilotes de chasse, décide de transmettre au Sanitätsinspektorat des forces d’occupation, qui dépend du Militärbefehslhaber de Paris, les conclusions d’une enquête médicale d’urgence.
Inquiet d’une violente recrudescence des cas de gonococcie et, plus grave, de syphilis chez les officiers de la base – et même chez des élèves – en dépit des mesures de prophylaxie appliquées avec discipline, le Dr Ketzel avait aussitôt entrepris de remonter aux origines de l’épidémie. Il a établi, signale-t-il à Paris, que les malades ont été contaminés par deux des pensionnaires du Bonnet par-dessus les Moulins, maison de tolérance chic proche de la place de Jaude. L’accès de cet établissement, ajoute le Dr Ketzel, est réservé, depuis l’entrée de la Wehrmacht dans la ville en 1940, aux officiers et aux assimilés (Sonderführers usw.). La présence des Fähnriche (aspirants) y est tolérée chaque mercredi soir par souci du moral des troupes.
Tous les syphilitiques, précise le Dr Ketzel, ont été traités au Neosalvarsan, dérivé arsenical qui a donné d’assez bons résultats, en dépit d’effets secondaires parfois lourds. De fortes doses de sulfonamides sont (à peu près) venues à bout des gonococcies. Quant aux « corps du délit » (en français dans le compte-rendu du Dr Ketzel), c’est à dire les filles en carte Louise Levert et Marcelette Pédronne, elles ont été dûment soignées, elles aussi – mais à l’infirmerie de la maison d’arrêt où elles ont été incarcérées sur l’ordre du préfet, en attendant la suite.
En outre, faute de pouvoir exiger la fermeture du Bonnet – toujours le moral des troupes – le Dr Ketzel a réclamé et obtenu le renouvellement de toutes les pensionnaires. Les onze postulantes présentées par la taulière n’ont été admises à exercer leur activité qu’après un examen médical approfondi confirmé par de multiples analyses.
Nazi grand teint, le Dr Ketzel a jugé nécessaire d’envoyer un exemplaire de son rapport au Dr Oberg, afin qu’il puisse, s’il le souhaite, prendre les mesures de police qui s’imposent en vue de la protection de la pureté du sang grand-allemand et de la santé des combattants (le Dr Ketzel a employé le mot Reinigung, qui signifie à la fois purification et nettoyage).
Louise et Marcelette seront finalement déportées à Ravensbrück en mars 1943. Elles n’en reviendront pas.


14 novembre
Un Croate zélé
Berchtesgaden (Alpes bavaroises)
– Hitler poursuit sa série de rencontres avec les chefs d’Etat de l’Axe. Ante Pavelic, Poglavnik (c’est-à-dire conducteur – Duce ou Führer dans d’autres langues) de Croatie, n’est pas le plus puissant, mais il est un des plus fidèles, et le plus zélé à nettoyer son territoire des Juifs, Tziganes et autres éléments douteux.
Le Poglavnik s’enorgueillit d’une victoire remportée quelques jours plus tôt sur les « bandits rouges » de Tito. Il oublie d’autant plus de mentionner la contribution des Italiens à ce succès qu’il espère profiter de la disgrâce de Rome pour récupérer une partie des territoires passés sous occupation italienne depuis 1941. Le Führer lui répond sèchement qu’il est trop tôt pour y penser : tant que Mussolini est vivant et qu’il reste un espoir de le remettre au pouvoir, pas question de donner aux conspirateurs italiens un prétexte pour passer dans le camp des Alliés. Le Poglavnik doit avaler une autre couleuvre : la création d’une unité musulmane croate sous tutelle allemande.
Pavelic sait qu’il ne gagnerait rien à contredire Hitler : il se réserve pour une meilleure occasion. Il obtient, tout de même, des promesses d’armement et d’aide économique pour préserver la côte adriatique d’un débarquement éventuel.

Les mains sales de la Collaboration
Madrid
– Henri du Moulin de Labarthète est un haut fonctionnaire à la carrière déjà bien remplie. Ancien adjoint du chef de cabinet des ministres des Finances Chéron et Reynaud en 1928-1930, il suit Reynaud aux Colonies entre 1931 et 1932 et devient son chef de cabinet. Il sera aussi son chef de cabinet à la Justice. Il est ensuite nommé directeur de la Banque d’Afrique Occidentale française. De retour aux Finances en novembre 1938, Reynaud le reprend comme chef de cabinet. Le même Reynaud, ministre des Finances, le nomme en mai 1939 attaché financier à l’ambassade de France à Madrid. Labarthète sera un collaborateur apprécié de l’ambassadeur, c’est-à-dire de Philippe Pétain. Ainsi, il devait mettre en œuvre la décision, prise par le gouvernement sur les instances du maréchal, de livrer à Franco l’or des Républicains espagnols, que ceux-ci avaient déposé en France.
Curieusement, à côté de ce cursus de serviteur de la République, Labarthète n’a jamais fait mystère de ses opinions monarchistes…
Il est mobilisé en septembre 1939, mais dès le mois d’octobre, il est nommé par son ami Raoul Dautry, ministre de l’Armement, chef d’une Mission d’achats de matériel de guerre en Espagne et au Portugal, notamment pour des achats de pyrite et de mercure. Il réside alors à Lisbonne.
A la fin de l’année 1940, il décide de faire allégeance au gouvernement d’Alger – Pétain disparu, il semble naturel qu’il choisisse de travailler avec son patron Reynaud plutôt qu’avec Laval. A sa demande, il retourne à Madrid, non pas bien sûr dans les locaux de l’ambassade, occupée par Pierre-Etienne Flandin, nommé par Laval, mais dans les locaux du consulat, où André François-Poncet est l’ambassadeur d’Alger.
C’est au titre de fidèle du Président du Conseil qu’il lui fait parvenir aujourd’hui, à l’insu de François-Poncet, un message des plus troublants.
Labarthète explique qu’il a cru bon de rester en relations avec un employé de l’ambassade, un nommé René Morillon, dont il avait fait la connaissance lors de son passage à Madrid en 1939 et qui, n’ayant pas quitté son poste, travaille aujourd’hui pour Flandin. Ce dernier, qui semble voir passer les courriers les plus secrets de l’ambassade lavaliste, lui a révélé par patriotisme un gigantesque complot qui pourrait faire tomber la République… Labarthète précise qu’il a d’abord douté, puis que des bruits concordants lui sont revenus de ses contacts espagnols et même, par leur intermédiaire, des ambassades allemande et italienne.
De plus, Morillon lui a prouvé sa fiabilité un mois plus tôt en lui remettant les éléments qui ont permis de faire expulser d’Espagne le nommé Theodor Auer, pseudo conseiller économique de l’ambassade d’Allemagne et en réalité efficace recruteur d’espions. Photos et autres documents démontrant l’homosexualité d’Auer ont choqué le très catholique Franco, qui a demandé à l’ambassade d’Allemagne de rapatrier le plus vite possible ce sulfureux personnage. Morillon n’a pas caché que ces informations avaient été envoyées à Flandin, « à toutes fins utiles », par Deloncle (5).
Bien sûr, il va falloir quelques semaines pour rassembler des preuves, mais il faudra faire preuve d’ici là de la plus extrême discrétion – y compris à Alger : Labarthète adjure Reynaud de ne se fier à personne.
Le Président du Conseil est sceptique, mais c’est la guerre et tout, il le sait, peut arriver… Il va néanmoins en parler à Soustelle, le responsable des services de renseignements. Lui aussi est sceptique, mais lui non plus ne peut rien négliger.


15 novembre
Yougoslavie : Hitler veut nettoyer !
Berchtesgaden (Alpes bavaroises)
– Hitler est content, pour une fois. Les rapports optimistes qui arrivent de l’Est lui confirment la justesse de son intuition : l’encerclement de Kiev sera un succès total. Bien sûr, pendant que ses troupes se refont une santé, les Russes jettent leurs dernières forces dans la bataille, mais leur « armée » (entre guillemets, comme l’écrit toujours Goebbels), est à l’agonie. Ils perdent bien plus d’avions que la Luftwaffe, et pour les forces terrestres, on n’a même pas le temps de compter les cadavres… L’essentiel est de garder son sang-froid et de ne pas compromettre une victoire certaine par inconstance.
Mais les Franco-Anglais ne vont pas rester inactifs après leur trop facile victoire de Sicile : ils vont tenter un ultime effort pour secourir les Bolcheviques. Où essaieront-ils ? Le Péloponnèse ? Non, Rommel leur a fermé ce chemin. En Grèce du Nord ? En Italie ? Ou, tiens, sur la côte dalmate ? Ce labyrinthe d’îles et presqu’îles pue la traîtrise. Et il faut tenir compte des bandits armés qui tiennent les montagnes, de la Bosnie au Pinde.
Nettoyer tout ça ! Il faut un général qui voie les choses de haut, qui domine ce théâtre complexe… Pourquoi ne pas faire revenir Löhr ? Après sa médiocre performance contre la Crète, il a été excellent sur le front de l’Est. Général d’aviation Löhr, chef du théâtre d’opération Salonique-Egée… Parfait ! Du même coup, remplacer cet âne de Kuntze qui n’arrive même pas à en finir avec cette racaille de Partisans et de Tchetniks. Demander à Brauchitsch un bon général du front Est pour le théâtre Danube-Balkans. Et emprunter à Rommel un de ses fameux généraux de montagne pour garder le point le plus sensible… Oui, la trouée de Ljubljana, l’endroit idéal pour frapper au cœur du Reich. C’est le secteur à renforcer. Eglseer ? Un Autrichien, avec un nom pareil… Ces pédants prussiens de l’état-major n’aiment pas les Autrichiens ? Tant pis pour eux.
N’oublions pas la priorité : en finir avec cette pestilence des rebelles balkaniques. Et pour cela, il faut des troupes. Mais on ne peut plus compter sur ces lavettes d’Italiens ! Cependant, le Führer sait déjà à qui il va s’adresser, un allié qui n’a pas beaucoup donné jusqu’ici : la Bulgarie.

Des pilotes pour la Résistance
Alger
– Le capitaine Georges Libert, affecté jusqu’alors aux Lignes Aériennes militaires, reçoit son quatrième galon. Il est nommé au commandement de la 642e ECGRE à dater du 10 du mois en cours, annonce le Bulletin hebdomadaire du ministère de la Défense. Ancien navigant d’Air Bleu sous les ordres de Didier Daurat, Libert est tenu pour l’un des meilleurs spécialistes français du vol sans visibilité (VSV). Il s’est attribué en 1937 un record mondial en assurant en quelque quarante-quatre heures la liaison Paris-Hanoi. Il aura pour adjoint le lieutenant de vaisseau Félix Ortolan, pilote breveté sur hydravions, qualifié sur porte-avions et pionnier de l’appontage de nuit, détaché par la Marine à partir du 1er décembre.
Ce numéro du Bulletin indique aussi que le capitaine Jean Dabry, promu commandant au 1er novembre 1942, prendra le 1er janvier la tête du GB IV/60 sur Consolidated 32.


16 novembre
Un nom qui passera à la postérité
Berchtesgaden (Alpes bavaroises)
– C’est avec assurance que Vidkun Quisling, ministre-président du Gouvernement national de Norvège, se rend au salon où le Führer va le recevoir. Comment pourrait-il en être autrement ? Après deux années d’occupation allemande sous l’administration du Reichskommissar Josef Terboven, il a pris neuf mois plus tôt la tête du nouveau gouvernement norvégien, suspendu la royauté et pris ses quartiers au palais royal d’Oslo ! Que ce gouvernement ait été mis en place par les autorités d’occupation, que Quisling doive régulièrement rendre compte à Terboven et que la population norvégienne exècre son cabinet au moins autant que la présence allemande sur son sol est secondaire…
Les salutations et les aimables interrogations de convenances sur leurs santés respectives sont assez vite expédiées. Hitler essaie tant bien que mal de cacher sa mauvaise humeur, mais le ministre-président n’a pas de mal à remarquer la différence entre le rayonnement satisfait de février et la morosité anxieuse de novembre. Se pourrait-il que, contrairement à ce que lui ont assuré Terboven et Rediess (chef de la SS et de la police en Norvège), la conquête de l’URSS ne se déroule pas aussi facilement que l’on pouvait l’espérer ? Les Italiens songeraient-ils vraiment à se retirer de la guerre après la perte de la Sicile ? Improbable, même après l’éviction de Mussolini. L’Allemagne ne peut pas être aussi mal en point. Il ne FAUT PAS qu’elle le soit, en vient même à penser Quisling avant de chasser cette idée comme un moustique importun.
Par bonheur, dès le début de la conversation, le Führer le met à l’aise en le félicitant pour avoir réintroduit la loi norvégienne du siècle précédent interdisant aux Juifs de pénétrer sur le territoire norvégien et pour avoir décidé l’arrestation de plus d’un millier d’enseignants corrupteurs de la jeunesse, condition sine qua non de la formation convenable des futures forces vives du peuple norvégien.
Ces compliments l’ayant enhardi, Quisling ose : « Je suis heureux, mon Führer, que vous ayez constaté la volonté de la Norvège de se mettre au service de la Nouvelle Europe. Dans ces conditions, ne serait-il pas souhaitable de normaliser les relations du Grand Reich avec la Norvège en signant un armistice qui lui rendrait toute son indépendance ? Nous saurions bien évidemment utiliser cette indépendance pour faciliter la concrétisation des projets allemands en Europe ».
Le Führer n’en doute pas, il n’en a même jamais douté, mais hélas la situation internationale ne se prête pas, pour le moment, à ce genre d’élan fraternel entre deux peuples aryens (l’aryanité des Norvégiens est suspecte aux yeux de certains idéologues, mais pour l’instant, Hitler fait comme si). Les Anglo-Français ont fait des misères aux Italiens en profitant lâchement de ce que la Wehrmacht avait le dos tourné, les Américains négrifiés ont pris le parti de la juiverie internationale et ces satanés communistes s’accrochent désespérément aux vastes étendues de l’est européen. Territoires où, bien sûr, un Bjarmeland trouverait toute sa place , les Aryens devant reprendre possession des terres occupées depuis trop longtemps par les sous-hommes slaves. Mais avant cela, il faut achever la bête rouge.
Au demeurant, la Division SS Wiking, où se sont engagés de nombreux Norvégiens (en fait, quelques centaines) contribue fortement à la victoire finale. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi la Norvège ne participerait-elle pas davantage à l’accomplissement du grand destin de l’Europe ? Pourquoi les membres, enfin une grande partie des membres de la Rikshird (équivalent norvégien des SA) ne rejoindraient-ils pas sur le front leurs camarades scandinaves de la Wiking ou la Légion Norvégienne de Finn Kjelstrup ? L’effort serait de courte durée : une petite année tout au plus avant que les Soviétiques ne s’effondrent définitivement et qu’une Nouvelle Europe s’instaure. Une Nouvelle Europe dans laquelle l’Allemagne serait ravie d’arbitrer en faveur de sa sœur scandinave les différends territoriaux sur l’Islande, le Groenland, Petsamo, les Iles Féroé, les Orcades et les Shetland…
Kjelstrup ? Enfin, s’il n’y avait que lui, pourquoi pas, se dit Quisling. A l’Académie Militaire (qu’ils ont faite ensemble) ou au ministère de la Défense (dans lequel le premier était l’assistant du second entre 31 et 33), il ne lui a jamais manqué. Hélas, qui dit Légion Norvégienne dit Jonas Lie. Il est aujourd’hui ministre de l’Intérieur « fortement suggéré » par les Allemands et le ReichsKommissar Terboven le verrait bien, dit-on, à la tête du gouvernement d’Oslo ; en attendant, il commande une compagnie de police dans la Légion Norvégienne. Accepter la proposition d’Hitler serait placer des membres de « sa » Rikshird entre les mains d’un de ses plus grands adversaires… Hors de question ! Bien sûr, il va falloir servir autre chose au Führer pour justifier ce refus poli. Quisling argue donc qu’amputer la Rikshird de ses forces vives serait faire disparaître la représentation des bienfaits du modèle allemand auprès du peuple norvégien, actuellement si troublé : cela pourrait être contre-productif. Mais bien sûr, des campagnes de volontariat pour la SS ou la Légion seront lancées dès son retour en Norvège, cela sera-t-il suffisant ?
Ah, tiens, on dirait que oui… Evidemment, le Führer insiste lourdement sur le rôle des patriotes norvégiens travaillant au côté du ministre-président pour informer et éduquer le reste de la population. Ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible de préserver la quiétude de la Norvège – quiétude qu’elle doit, comme chacun sait, aux nombreuses troupes déployées sur son sol par la Wehrmacht pour dissuader les perfides Britanniques d’y débarquer, comme ils ont osé le faire en mars 1941 aux îles Lofoten. Enfin, le Führer sait pouvoir compter sur les patriotes norvégiens pour dissuader le ReichsKommissar d’instaurer un service de travail obligatoire, ce qui serait tellement fâcheux entre deux pays si amis, n’est-ce pas monsieur le Ministre-président, absolument monsieur le Chancelier !
On se quitte en souriant après, une fois n’est pas coutume, une franche poignée de mains. Pendant une petite heure, on a parlé. Beaucoup parlé. De beaucoup de choses. Mais on n’a pas vraiment avancé concrètement. Pourtant Vidkun Quisling reprend l’avion pour Oslo d’un pas léger : sa place dans les petits papiers hitlériens semble assurée et son action reconnue. Adolf Hitler, lui, voulait contrôler la fidélité de sa marionnette préférée : il a été amplement rassuré. En ces temps d’oscillation italienne, d’enlisement ukrainien et de soubresauts yougoslaves, la stabilité norvégienne est la très bienvenue !

Méandres yougoslaves
Herzégovine
– Les Partisans ont dû lever rapidement le siège de Konjic : la 717e DI allemande, venue de Sarajevo, arrive en train blindé au secours des Italiens. Tito apprend avec un temps de retard qu’un autre corps allemand, venu de Serbie par le chemin de fer, est en train de se déployer sur ses arrières, entre Donji Vakuf et Bugojno : des éléments des 187e et 718e DI, suivis par une unité à la réputation déjà sinistre, le bataillon de montagne SS Prinz Eugen.
La situation des Partisans est d’autant plus mauvaise qu’un corps de 12 000 Tchetniks, commandés par Pavle Djurišić et Zaharije Ostojić, est en train de se rassembler sur la rive est de la Neretva. Tito s’apprêtait à faire sauter les ponts de Jablanica pour faire passer toute son armée par Konjic : il a juste le temps d’envoyer le contrordre. Dans l’après-midi, le colonel français Pillafort traverse la Neretva pour aller négocier avec les Tchetniks. Ceux-ci, que les Italiens ont transportés et armés, auraient été enchantés de régler leur compte aux Partisans révolutionnaires et athées, mais ils n’osent pas trahir leurs compatriotes en présence d’un envoyé d’Alger, car ils comptent bien, un jour ou l’autre, s’appuyer sur les Alliés. Ils accordent le passage, à condition que les Partisans se dirigent vers l’est de la Bosnie, contre les Allemands et les Oustachis, sans empiéter sur les zones tenues par les Tchetniks.


Notes
1- Cette ancienne province des Habsbourg, contestée entre la Roumanie et la Hongrie, avait été cédée à la seconde par l’arbitrage de Mussolini le 30 août 1940. Cette trahison de l’Italie, considérée jusque-là comme “sœur latine” de la Roumanie, avait laissé un souvenir très amer aux Roumains.
2- Ciano, Journal politique, La Baconnière éd., t.2, p.237.
3- Domobran : membre de l’armée régulière de conscription de l’Etat indépendant de Croatie, plus “civilisée” que la milice fasciste des Oustachis.
4- Médecin-capitaine. La mention der Luftwaffe signale l’appartenance à l’aviation.
5- On ignore comment Deloncle s’est procuré ces documents – a-t-il joué de la guerre des services qui déchirait les renseignements allemands ? Quoi qu’il en soit, l’homme a jusqu’à sa mort intrigué dans tous les sens, avec tous les interlocuteurs possibles.
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