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Intégrale "Diplomatie et Economie" Octobre 1942

 
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Mai 30, 2013 10:33    Sujet du message: Intégrale "Diplomatie et Economie" Octobre 1942 Répondre en citant

Octobre 1942
11 – Diplomatie et économie
Les mystères de la Chine

1er octobre
L’amitié séculaire franco-chinoise
Chongqing
– Arrivée en grandes pompes (enfin, autant que possible vu la dureté des temps) du nouvel ambassadeur de France en Chine. Tchang Kai-chek (1) ayant peu goûté le fait que l’ancien ambassadeur à Pékin, M. Cosme, soit resté en poste en Chine occupée jusqu’à la déclaration de guerre entre la France et le Japon et qu’on ne lui ait envoyé jusque là que son numéro 2, M. de Boissézon, Alger a décidé de choyer le partenaire chinois.
Le nouvel ambassadeur a été désigné dans cet esprit. Jean Pescarra (professeur de droit à l’Institut de Paris et chargé de cours à l’institut des Hautes Etudes Chinoises) a été conseiller de Tchang Kai-Chek pour la réforme du droit chinois dans les années trente ; il entretenait alors de bonnes relations avec le président chinois. Il est accompagné de Joseph Hackin, ancien directeur de la délégation archéologique française en Afghanistan. De Boissézon reste sur place ; avec son personnel administratif, il devra former et informer les collaborateurs d’Escarra.
Léon Blum lui-même, vice-président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères, a fait le voyage pour ajouter une forte charge symbolique à ce changement d’ambassadeur. Enfin, la date du 1er octobre n’a pas été choisie au hasard : il s’agit de l’anniversaire du décès d’Arcade Huang, survenu en 1716. Huang, l’un des premiers Chinois à avoir voyagé en Europe, contribua à l’élaboration du premier lexique chinois-français et fut interprète chinois officiel du Roi-Soleil. « Le souvenir de ce grand homme illustre à merveille le caractère séculaire de l’amitié entre la Chine et la France » dira Blum dans son discours. Moins officiellement, les Français ne manqueront pas de souligner à Tchang et à son gouvernement que, lorsque le Japon a fait pression sur Alger en 1941 pour obtenir la fermeture de la voie ferrée Haiphong-Chongqing, le gouvernement français a tenu bon ; les Japonais ont dû attaquer l’Indochine française pour couper cette artère vitale pour les armées chinoises.


5 octobre
Renversement d’alliance
Dihua, province du Xinjiang
– Le consul général Pouchkine n’en revient pas. Pour qui se prend-il, ce stupide pantin ! Que Môssieur le gouverneur Sheng louvoie en faisant des manières, c’était désagréable. Mais là, c’est de la trahison !
Pouchkine avait déjà failli s’étouffer durant son déjeuner en apprenant la proclamation faite dans la matinée à Chongqing : le gouvernement du Kuo-Min-Tang a annoncé « le retour longtemps attendu du Xinjiang dans le giron de la République de Chine, qui retrouve ainsi son unité millénaire ». Il s’était précipité à la résidence du gouverneur, où il avait connu la suprême vexation de faire le pied de grue tout l’après-midi sans parvenir à voir Sheng Shicai. Vers 19h30, il avait vu arriver avec soulagement un envoyé du gouverneur, porteur d’un pli à son intention. Mais à sa lecture, le consul général s’est mis à écumer de rage !
Le pli contenait un mémorandum lui demandant de « faire retirer sous trois mois du territoire de la province chinoise du Xinjiang tout le personnel militaire soviétique non essentiel à l’acheminement de l’aide militaire destinée à la République de Chine ». Comme, depuis le 17 mai, cette aide se résumait à des munitions et à des pièces détachées… De plus, le mémo affirmait avec insolence que les activités de la société Sovsintorg (qui gère les intérêts miniers soviétiques au Xinjiang) étaient « appelées à être suspendues jusqu’à ce que les autorités provinciales du Xinjiang aient conclu un accord avec les ministères soviétiques intéressés quant à la juste répartition des bénéfices de l’exploitation des installations minières de la province ».
Après avoir passé un bon moment à vouer aux gémonies cet ingrat de Sheng, Pouchkine finit par transmettre le mémorandum à Moscou. Il passera le reste de la nuit à prendre ses dispositions pour entamer le plus rapidement possible des négociations – une fois que Moscou lui en aura donné l’autorisation, cela va de soi. Mais ce sera à Chongqing ! Pas question de laisser croire au pantin qu’il a acquis une quelconque importance. La pensée que Sheng paiera tôt ou tard sa présomption, et au prix fort, l’aide à se calmer.


16 octobre
Méfiez-vous des journalistes
Ministère de l’Economie, Chongqing
– Wang Wenhao, ministre de l’Economie de la République de Chine, s’efforce de donner satisfaction au nouveau Premier ministre, Song Ziwen (dit T.W. Sung), qui a pris directement sous sa coupe le ministère des Finances. Mais M. Wang va aujourd’hui subir une épreuve à laquelle les ministres chinois ne sont guère accoutumés : celle de la conférence de presse.
Pendant plusieurs jours, il a su tenir son rang, repoussant les assauts (diplomatiques) du consul général soviétique, cet enragé de Pouchkine, et finissant par obtenir qu’il quitte la capitale chinoise le 14 octobre, sans céder à aucun moment sur un seul terme du mémorandum émis le 5 par Sheng Shicai. Mais la veille, l’ambassade d’URSS a émis un communiqué de presse affirmant que « le gouvernement chinois se [comportait] de façon irrationnelle et ne [comprenait] rien à ses propres intérêts économiques ». Passablement vexé, Wang a convié un petit groupe de journalistes occidentaux présents dans la capitale provisoire de la Chine pour faire le point sur la situation lors d’une conférence de presse « au coin du feu », comme dirait le Président Roosevelt.
D’abord, tout se passe bien. Le ministre abreuve son auditoire (et en anglais, s’il vous plaît) de chiffres et de termes techniques qui peuvent le faire passer pour un professionnel chevronné et compétent devant ces journalistes, qui ne sont après tout (pense-t-il) que des correspondants de guerre peu au fait des relations économiques internationales. Mais alors que Monsieur Wang commence à se détendre, tombe une question meurtrière (qui lui apprend qu’on ne se méfie jamais assez des journalistes) : « Monsieur le ministre, que ferez-vous si, d’aventure, l’Union Soviétique refusait de renégocier son monopole de l’exploitation des exploitations minières et pétrolières du Xinjiang ? » Wang biaise, émet un rideau de fumée, agite frénétiquement sa meilleure langue de bois politico-économique, se croit hors d’affaire. Mais après un ou deux propos anodins, un autre journaliste repose la même question, à peine reformulée. Nouvelle parade. Nouvelle trêve. Puis nouvel assaut. Ces journalistes sont comme des chiens, ils ont flairé l’odeur du scoop, ils ne veulent plus le lâcher !
Finalement, Wang perd son sang-froid et répond sèchement et (pire, sans doute) sincèrement : « Nous comprenons les difficultés auxquelles se heurte actuellement l’Union Soviétique, perfidement attaquée par un ennemi féroce et dont une grande partie du territoire est occupée par des puissances étrangères. Mais l’URSS doit comprendre que c’est aussi notre cas. Elle lutte pour éviter son annihilation pure et simple. Mais nous aussi ! Et ses gouvernants pensent probablement qu’ils doivent agir en fonction des seuls intérêts de l’Union Soviétique. Eh bien, nous devons penser nous aussi aux seuls intérêts du peuple chinois et de la nation chinoise. Or la République de Chine a besoin, dans son intérêt et dans l’intérêt de la lutte armée qu’elle mène avec les Nations Unies contre l’impérialisme nippon, des ressources naturelles du Xinjiang. Si d’aventure, comme vous dites, il était impossible de renégocier les accords dits des Mines d’Etain, nous n’aurions pas d’autre choix que de nationaliser les activités de la Sovinstorg ! »
Bien évidemment, de tout l’entretien, seule la dernière phrase, ou peu s’en faut, sera retenue par les différentes rédactions du Monde Libre (et quelques jours plus tard, par celles des pays de l’Axe, qui se gausseront des mésententes russo-chinoises).
Dès la fin de la journée et les jours suivants, l’URSS multipliera les communiqués outragés, voire plaintifs, en appelant même à l’arbitrage international pour pouvoir « continuer à commercer librement avec le Xinjiang sans interventionnisme économique d’aucune sorte de l’état chinois »… Ce qui, venant de la Patrie du Socialisme, ne manque pas de piquant.


22 octobre
Arbitrage
Département d’Etat, Washington D.C.
– Le secrétaire d’Etat Cordell Hull, entouré des ambassadeurs chinois (Wei Taoming), soviétique (Maxime Litvinov), britannique (Lord Halifax) et français (Edouard Daladier), annonce l’ouverture prochaine de négociations sur les relations commerciales entre la Chine et l’Union Soviétique. Elles se dérouleront en terrain neutre, à Imphal, tranquille et discrète ville de l’Inde britannique.
Maxime Litvinov avait malicieusement proposé Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, pays que la Chine ne reconnaît pas et considère même comme une province chinoise – ce à quoi Wei avait répondu en proposant Helsinki, « capitale de la courageuse et vaillante Finlande ». Cet échange, qui démontre pourtant que les hauts diplomates sont capables de faire de l’humour dans l’exercice de leur métier, ne sera porté à la connaissance du public que bien des années plus tard…
Les délégués désignés par Arseny Zverev et Viacheslav Molotov (Commissaires du Peuple respectivement à l’Economie et aux Affaires Etrangères) et par Song Ziwen et Wang Wenhao (Premier ministre et ministre de l’Economie) se rendront à Imphal sous quinzaine. Le Premier ministre, M. Song, est un cumulard : il est aussi ministre des Finances et ministre des Affaires Etrangères ! Néanmoins, il dispose de Commissaires Spéciaux pour les différents dossiers. C’est donc Wu Zexiang, Commissaire Spécial aux Affaires Etrangères pour le Xinjuang et le Sechuan, qui tiendra les rênes de la négociation côté chinois.
Cette réunion d’arbitrage organisée en urgence par les Etats-Unis vise à éteindre un début de crise diplomatique qui aurait considérablement affaibli les Nations Unies à un moment où elles n’en ont pas vraiment besoin. En effet, si la situation en Méditerranée donne de plus en plus de motifs d’optimisme aux Occidentaux, la nouvelle offensive allemande en Ukraine inquiète les Soviétiques, qui se raidissent d’autant plus sur le terrain diplomatique.


29 octobre
La réforme chinoise est en marche
Chongking
– Wendell Willkie, le battu des élections présidentielles de 1940, a été envoyé par Roosevelt faire le tour du monde pour rendre visite aux alliés de l’Amérique, au nom de l’union sacrée qui doit régner aux Etats-Unis. Son arrivée en Chine marque l’accomplissement des réformes politiques entreprises par Tchang Kai-chek depuis plus d’un mois, avec l’aide énergique de Song Ziwen (T.W. Sung).
L’évolution la plus visible pour le quotidien des Chinois est cependant l’amélioration des infrastructures locales de transport et de communications obtenue grâce aux efforts entrepris par les Alliés dès le printemps 1942. Ces infrastructures sont encore très limitées, mais comme elles n’existaient pas, ou presque, auparavant, la plus petite amélioration a un effet hors de proportion avec sa taille.
Encore plus important, mais pour l’instant moins visible : le programme de stabilisation du yuan a commencé. M. Song a convaincu Tchang Kai-chek qu’il était dangereux de faire appel sans limite à l’émission monétaire – dangereux et inutile : les Japonais ont imprimé cent milliards de Yuans pour aggraver l’inflation chinoise et les billets imprimés par le KMT n’ont plus aucune valeur. Très surpris par cette révélation, Tchang a accepté le programme de stabilisation monétaire et de ralentissement de l’inflation. La transformation d’une grande partie des avoirs chinois aux Etats-Unis en yuans d’argent a permis la création d’une devise de référence stable et respectée impossible à contrefaire en pratique. Bien entendu, les monnaies d’argent resteront rares et le taux d’échange yuan d’argent contre papier monnaie très élevé, mais dès sa mise en circulation, la seule existence du yuan d’argent va rassurer les acteurs économiques chinois.
L’Armée Nationale Républicaine est évidemment l’une des principales cibles du programme de réformes. Dans le cadre du programme anti-corruption, il est maintenant interdit aux soldats de rançonner les paysans pour leur prendre leurs stocks de nourriture. De nombreux officiers ont en effet pris l’habitude d’aller bien au-delà des réquisitions pour nourrir les troupes, afin de revendre les surplus d’aliments aux paysans eux-mêmes, voire aux Japonais ! Tchang Kai-chek avait interdit à plusieurs reprises cette pratique – mis au pied du mur par les Américains, il se résout à faire appliquer ses directives ; des dizaines d’officiers seront fusillés pour cette seule raison.
Le nouveau chef d’état-major, le général Chen, a décidé d’interrompre la conscription sans discrimination des paysans. Il a expliqué à ses subordonnés que le très bon comportement des forces des 9e et 10e Zones de Guerre a démontré sans aucun doute possible que les conseils dispensés par les missions militaires… allemandes dans les années 1930 étaient corrects. Ces conseils avaient d’ailleurs été approuvés à l’époque par Tchang Kai-chek, ce qui permet au Généralissime (il a conservé jalousement ce titre) de se prévaloir d’avoir eu raison avant tout le monde, Occidentaux compris.
En résumé, l’ANR a besoin de moins de troupes, mais mieux équipées et mieux entraînées. Le général Chen entame ce que W.H. Donald décrira comme « une décompression explosive ». En tout, cinq cent mille conscrits de fraîche date seront renvoyés à leurs villages. Bien souvent (mais malheureusement pas dans tous les cas, loin de là), ils vont même pouvoir y retourner avec quelque chose, et non comme des réfugiés sans le sou et affamés. Dans quelques villages, ceux reliés par radio à un centre important (et leur nombre augmente peu à peu), une partie des hommes démobilisés sont rassemblés par les autorités locales en unités de milice pour lutter contre les bandits. La nouvelle que ces miliciens ont droit à quelques armes et reçoivent même parfois une paie (en nature le plus souvent) va vite se répandre et les milices locales se révéleront bientôt comme un agent stabilisateur précieux. Elles permettront d’accueillir les troupes démobilisées par les seigneurs de la guerre, qui, en pareil cas, formaient souvent pour survivre des bandes de brigands.
« Au fur et à mesure des réformes allait apparaître un fossé entre les forces de l’ANR et celles des seigneurs de la guerre. Ceux-ci, n’ayant que peu ou pas accès aux armes livrées par les Occidentaux, n’eurent pas d’autre choix que de faire passer leurs troupes sous le commandement de l’ANR et/ou d’en réduire le nombre. Cette réduction ne nécessita d’ailleurs, bien souvent, qu’une meilleure comptabilité. Ainsi, le seigneur de la guerre du Sé-Tchouan (Sichuan), un homme qui redoutait qu’on l’assassine au point de faire inspecter les melons qu’il mangeait pour y rechercher des traces d’injection de poison, affirmait disposer de 350 000 hommes – mais il apparut vite que ses forces n’en comptaient que 200 000, car lui-même et ses officiers gonflaient leurs rôles pour obtenir davantage d’argent. Comme, pour ces 200 000 hommes, il n’avait que 75 000 fusils disparates et vingt pièces d’artillerie dignes d’un musée, il dut accepter de transformer son armée de 350 000 fantômes en une milice de 75 000 hommes. Une telle force devait largement suffire à entretenir sa réputation comme gouverneur de province, mais ses capacités combatives étaient dépassées chaque jour davantage par celles des unités de l’ANR du gouvernement central.
Au départ, Tchang Kai-chek rejetait cette évolution. C’était un Chinois traditionaliste, il avait peu de temps pour écouter les étrangers et il était fermement convaincu qu’en matière de soldats (comme le dirait un peu plus tard Staline) « la quantité a une qualité qui lui est propre ». Néanmoins, il commença à changer d’avis quand il constata que disposer d’un nombre relativement restreint de troupes de meilleure qualité modifiait considérablement l’équilibre établi entre lui et les seigneurs de la guerre. Ces derniers n’y pouvaient rien. Les “diables étrangers” ne leur donnaient aucun matériel, tout était confié au gouvernement central. Et chaque fois qu’un officiel du KMT était pris à voler du matériel pour le vendre à un seigneur de la guerre, Tchang Kai-chek était conduit à faire respecter par de lourdes sanctions ses décisions prises quinze ans plus tôt : en effet, un tel délit n’était pas seulement une violation de ses ordres, mais une menace directe pour le contrôle de plus en plus marqué que son gouvernement exerçait sur la Chine. » (D’après Jack Bailey, Canberra University Press : Birth of Modern China, 1996)



31 octobre
Chronique People
Chongqing
– Wendell Willkie, ancien candidat républicain aux élections présidentielles de 1940 et envoyé spécial de son ex adversaire, Franklin D. Roosevelt, a été soigneusement informé sur la situation en Chine, à Washington d’abord, à Rangoon ensuite, lors de réunions organisées par l’ambassadeur Gauss (et parfois réservées aux Américains). Il a notamment rencontré le maréchal Wavell et le général Stillwell (lequel, mis sur la touche en Chine, a exprimé librement sa rancœur contre les dirigeants du pays). Il n’a donc pas été impressionné par la cérémonie de bienvenue organisée à Chongqing, avec ses milliers d’enfants agitant des drapeaux et son défilé militaire. Même la participation soigneusement orchestrée du fils adoptif de Tchang n’a pas eu l’effet espéré par le Généralissime.
A Chongqing, Willkie rencontre Chennault – celui-ci est surveillé de près par Washington, notamment en raison de l’état catastrophique des aérodromes et des autres infrastructures, qu’il lui a bien fallu admettre lorsque le gouvernement américain lui a enfin envoyé quelques-uns des avions qu’il réclamait depuis si longtemps. Le scandale du trafic de carburant a aussi fait douter de sa crédibilité dans tout autre rôle que celui de pilote. A l’arrivée de Willkie, Chennault et son état-major logistique sont en état de guerre froide : le général déteste cette équipe, qu’il considère comme une bande de bureaucrates que Washington lui impose et dont le seul but est de lui mettre des bâtons dans les routes ; eux le regardent comme un excellent aviateur, mais « à peu près aussi doué qu’un cactus en matière de logistique et de ravitaillement ». Par bonheur, après une série de violentes disputes, tous ont dû admettre que personne ne pourrait poursuivre la guerre sans l’autre camp. De plus, tous ont affaire aux Chinois, ce qui minore fortement, par contraste, l’ampleur de leurs désaccords.
Mais Willkie n’a pas spécialement l’occasion de s’entretenir avec Tchang. En revanche, dès son arrivée dans la capitale du Kuo-Min-Tang, il fait la connaissance de Madame Tchang : Meiling. Celle-ci considère la visite de cet homme politique américain de premier plan comme l’occasion rêvée d’accroître son influence dans les sphères dirigeantes des Etats-Unis. Les Chinois n’ont-ils pas surnommé les trois sœurs Song « Celle qui aime la Chine (Chingling), celle qui aime l’Argent (Ailing) et celle qui aime le Pouvoir (Meiling) » ?
Deux jours après l’arrivée de l’envoyé américain, l’ambassade organise une grande réception. Gardner Cowles, éditeur du magazine Look et grand ami de Willkie, l’a accompagné en Chine et il est bien sûr de la fête. A la tombée de la nuit, Willkie lui demande de le remplacer auprès des invités, sans lui cacher qu’il désire « s’isoler un moment » avec Meiling. Une heure plus tard, l’éditeur rentre à la résidence qu’il partage avec Willkie, à côté de l’ambassade. Cowles racontera la suite dans ses mémoires, dont la véracité est parfois contestée – mais dont l’éventuelle inexactitude ne semble pas pouvoir être démontrée.
« Peu après neuf heures, il y eut un grand vacarme dans la cour d’entrée. Le Généralissime fit son entrée, visiblement furieux. Il était accompagné de trois gardes du corps, chacun armé d’une mitraillette. Vibrant de rage contenue, il s’inclina froidement et je lui rendis sa courbette avec la courtoisie de rigueur. Tchang demanda où était Willkie, je répondis que je l’ignorais et je lui offris du thé. Nous bûmes dans un silence de cathédrale, puis le généralissime répéta sa question, à laquelle je répondis comme la première fois. Soudain, il se rua dans la maison, suivi par ses trois hommes. Il se mit à fouiller chaque pièce, ouvrant tous les placards et regardant sous tous les lits avant de s’en aller sans avoir rouvert la bouche.
Je décidai de ne pas me coucher, mais j’abandonnai le thé pour le Scotch.
A quatre heures du matin apparut un Willkie enchanté, frétillant – à 50 ans ! – comme un lycéen qui vient de coucher avec la plus belle fille de sa classe. Il m’expliqua qu’il avait passé le début de la nuit « avec Meiling », dans un appartement qu’elle avait en haut du bâtiment de l’hôpital des femmes et des enfants, sous la protection des gardes du corps personnels de Madame. Après m’avoir raconté en détails (et avec des soupirs ravis) ce qui s’était passé entre eux, il conclut qu’il lui avait proposé de repartir pour Washington avec nous ! J’étais horrifié. « Wendell, lui dis-je, tu n’es qu’un fichu imbécile ! C’est vrai, Meiling est sûrement l’une des femmes les plus belles, les plus intelligentes et les plus… sexy, oui, que j’aie jamais vues, mais tu es un homme politique. Tu dois être discret. Toute la ville doit déjà en parler et le Généralissime lui-même se doute de quelque chose, ou pire. » Il me traita de jaloux et de divers autres noms, puis alla se coucher. J’espérais que quelques heures de sommeil le calmeraient, mais au petit déjeuner, il n’avait pas changé d’idée. Une furieuse dispute suivit. A bout d’arguments, je lui dis qu’il ne pourrait jamais plus être candidat à la Présidence s’il avait une liaison avec Meiling. Il finit par se laisser fléchir, mais il me demanda d’aller expliquer à Madame Tchang qu’il leur était impossible de retourner ensemble aux Etats-Unis. »

Selon les historiens qui ajoutent foi à ce témoignage, cet épisode digne d’un vaudeville est responsable de la crise aiguë qui va survenir les jours suivants dans les relations entre Tchang Kai-chek et les Occidentaux.
« Quelques heures avant son départ, Wendell Willkie signa avec Tchang Kai-chek une série d’accords dont la plupart étaient prévus de longue date, mais dont l’un venait d’être ajouté à la liste. Selon ce traité, les Etats-Unis d’Amérique renonçaient à tous leurs droit territoriaux en Chine, abandonnaient leurs concessions et promettaient d’agir auprès de leurs alliés britanniques et français pour que ces derniers en fassent autant au plus vite – ce qui fut le cas quelques semaines plus tard. Sans doute l’abandon des concessions (2) n’eut-il pas d’effet concret sur le moment (toutes étaient occupées par les Japonais), mais c’était un geste diplomatique propre à calmer un amour-propre écorché.
Britanniques et Français obtinrent cependant un codicille confirmant leur bail de 99 ans (jusqu’en 1999) pour deux territoires situés près de Canton (Guangzhou) : Hong-Kong pour le Royaume-Uni et Kouang-Tchéou-Wan pour les Français. Pour les Britanniques, il était même prévu que le bail serait renouvelable tous les dix ans, sous réserve d’une rente annuelle versée au gouvernement chinois en bon argent-métal par la Couronne (les Français auraient, semble-il, souhaité en faire autant, mais ils n’étaient pas en fonds…). Les versements anglais commencèrent immédiatement, soit avec un bon demi-siècle d’avance – cet artifice devait permettre au Royaume-Uni de soutenir financièrement le KMT sans provoquer de protestations à la Chambre des Communes. » (D’après Jack Bailey, Canberra University Press : Birth of Modern China, 1996)


Notes
1- Nous respectons ici la coutume chinoise de faire passer le nom de famille avant le prénom.
2- Pour la France : Tientsin (Tianjin) avec des détachements à Pékin ; Hankou (Wuhan) et Shanghai.
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Jubilé



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MessagePosté le: Jeu Mai 30, 2013 11:27    Sujet du message: Répondre en citant

Le Honk-Kong français va donc survivre FTL à la seconde guerre mondiale ?
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Anaxagore



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MessagePosté le: Jeu Mai 30, 2013 14:40    Sujet du message: Répondre en citant

Aucune chance ! Les Américains vont faire pression et les Français devront probablement jeter du lest ( ça + les droits sur les chemins de fer du sud-est chinois) pour éviter que Tchang ne les prenne par la force. Les Américains seraient plus qu’heureux de proposer leurs service "impartiaux" pour régler le litige par la voie diplomatique. Mais au final Tchang aurait tout avec en plus pour les Français l'humiliation de ne rien recevoir en échange (ou des queux de cerises... ). Il vaut mieux négocier avec Tchang avant l'invasion chinoise ou avant l'intervention "diplomatique" et "impartiale" des Américains. Toute façon on ne peut que perdre, alors autant perdre dans la dignité !
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Capitaine caverne



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MessagePosté le: Jeu Mai 30, 2013 16:30    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Aucune chance ! !


Je n'en suit pas aussi sur! OTL, les communistes chinois, qui ne devaient rien aux portugais (les plus faible de tous en asie) ou aux britanniques (en pleine décomposition impériale) et avaient tout à craindre des occidentaux (au moin au début) n'ont jamais touché a Macao et Hong-Kong. Ils ont sagement attendu la fin du bail pour récupérer les territoires tout en se montrant sourds à toute renégociation du statut. Je ne vois pas pourquoi Tchang jouerai l'épreuve de force en FTL. Comme les communistes historiquement, les nationalistes n'ont qu'à attendre tranquillement.
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Hendryk



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MessagePosté le: Jeu Mai 30, 2013 20:49    Sujet du message: Répondre en citant

J'adore cet épisode vaudevillesque entre Willkie et Song Meiling, surtout qu'il est historiquement probable (sinon totalement avéré, mais j'aime croire qu'il a réellement eu lieu). En tout cas, il est mentionné tel quel dans la biographie de Mme Tchang Kai-shek par Hannah Pakula.
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sting01



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MessagePosté le: Ven Mai 31, 2013 01:52    Sujet du message: Répondre en citant

Capitaine caverne a écrit:
Anaxagore a écrit:
Aucune chance ! !


Je n'en suit pas aussi sur! OTL, les communistes chinois, qui ne devaient rien aux portugais (les plus faible de tous en asie) ou aux britanniques (en pleine décomposition impériale) et avaient tout à craindre des occidentaux (au moin au début) n'ont jamais touché a Macao et Hong-Kong. Ils ont sagement attendu la fin du bail pour récupérer les territoires tout en se montrant sourds à toute renégociation du statut. Je ne vois pas pourquoi Tchang jouerai l'épreuve de force en FTL. Comme les communistes historiquement, les nationalistes n'ont qu'à attendre tranquillement.


Agreed!

De plus, si l'on trace un parralel avec nos anciennes colonies d'Inde, le depart de l'Union Francaise et le rattachement a l'Inde ne fut pas le fait du gouvernement indien, mais simplement le resultat de manoeuvre politico politicienne d'une poignee (literallement) d'agitateurs, souhaitant simplment accroitre leur pouvoir personel local (car de plus, ils n'avaient ni legitimite ni representativite au niveau national, tant Indien que Francais).

Entre personnes responsables, les accords sont possibles, et en Asie on a tendance (en fait on doit) respecter 'la face' (concept complexe que je n'ai pas compris a ce jour) de votre adversaire; et donc offrir une porte de sortie sauvegardant l'honorabilite des apparences.

Les francais sont desargentes? Donc une reduction du bail pour impayes sera negociee. Personne aujourd'hui ne sait de qui on aura besoin demain, donc ne jamais abaisse l'adversaire; la seul alternative a la negociation etant l'annihilation complete (pas possible dans le cas de la France).
_________________
La can can-can, cancouillote,
c'est pas fait pour les francois.

Anscarides je suis ne,
heritier de la Comte je serai.
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patrikev



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Messages: 1774

MessagePosté le: Ven Mai 31, 2013 17:36    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Octobre 1942
11 – Diplomatie et économie
Les mystères de la Chine

1er octobre
L’amitié séculaire franco-chinoise

Chongqing – Arrivée en grandes pompes


Certains lecteurs minutieux préfèreraient "en grande pompe" au singulier (en l'absence de l'ancien président Albert Lebrun que la caricature présentait comme une grande pointure savetière plutôt que politique).

http://correcteurs.blog.lemonde.fr/2013/05/10/et-les-shadocks-pompaient/
_________________
- Votre plan comporte un inconvénient majeur.
- Commençons par le plus facile: capturer la bête.
- Le voilà, l'inconvénient majeur.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Mai 31, 2013 17:58    Sujet du message: Répondre en citant

patrikev a écrit:
Certains lecteurs minutieux préfèreraient "en grande pompe" au singulier (en l'absence de l'ancien président Albert Lebrun que la caricature présentait comme une grande pointure savetière plutôt que politique).


Pas besoin de joindre un lien justificatif, tu as raison, je suis honteux. Embarassed
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Casus Frankie

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