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Intégrale 1942 "Fabrice(s) à Waterloo"
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Anaxagore



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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 18:32    Sujet du message: Répondre en citant

Si c'est bien la secrétaire de Pétain OTL, je peut retrouver son nom, elle a témoigné au procès du maréchal.
_________________
Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Juil 19, 2013 18:48    Sujet du message: Répondre en citant

Non - c'est le nom de la paysanne hallucinée qui a été effacé. A un moment, elle reproduit la voix de la secrétaire de Pétain.
Je vais mettre les appels de note.
_________________
Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mar Déc 10, 2013 10:18    Sujet du message: Intégrale "Fabrice(s)" Décembre 1942 Répondre en citant

Vous l'avez sans doute remarqué, pour nos deux "Fabrices", chacun dans un camp, la guerre n'est pas trop joyeuse.
La juxtaposition des aventures de Jacques Lelong (merci Patzekiller !) et de Jean Martin (merci Tyler !) est particulièrement frappante ce mois-ci. Ce sera encore plus remarquable dans la seconde partie du mois, que je posterai demain - d'autant plus qu'elle se conclura avec l'intervention d'une "guest star" pour le réveillon de Nouvel An...
Une guest star qui a la chance d'être du bon côté à la fois politiquement et géographiquement.
Bonne lecture.



Décembre 1942
10 – Fabrice(s) à Waterloo
La guerre n’aime pas les serments d’amour

1er décembre
Le journal de Jacques Lelong
Marseille
“Cousin Gaston” est un des principaux responsables de la Résistance dans ce que les journaux sportifs appellent la Cité phocéenne. Je suis temporairement hébergé chez une de ses connaissances, un nommé Gaétan, rue Mathieu Stilatti, dans un quartier pas très exposé.
J’ai vite appris que Marseille est découpée en zones d’influence, formant une espèce de puzzle dont Arsène m'a dit qu’après plusieurs mois, il avait encore du mal à en distinguer toutes les subtilités. En résumé, il existe plusieurs “Familles” (je crois qu’aux Etats-Unis, ils appellent ça des gangs, mais ils ignorent la finesse et le sens de la… famille, justement, des Méditerranéens). Ces “Familles” contrôlent des secteurs économiques, des associations, des syndicats, des journaux (avant la guerre du moins)… et des quartiers leur appartiennent carrément. Certaines Familles sont plutôt collabos (les affaires d’abord…), d’autres plutôt résistantes (truands mais Français) ou plutôt neutres, mais cette distinction n’empêche pas les unes et les autres de faire des affaires avec les Familles de l’autre camp, ou au contraire de lutter contre une Famille du même camp. Certains quartiers sont contestés (on dit “de guerre”) entre deux ou plusieurs Familles. Inversement, il y a des zones “franches” où rien ne se passe, où chacun est admis à faire des affaires et où la règle est “de l’ordre” ! Et bien sûr, chaque Famille a son quartier-bastion. Entre les Familles s’est établie une hiérarchie complexe et changeante, au sommet de laquelle se trouvent la Famille de Gaétan et une Famille corse dirigée par quatre frères, dont le chef est surnommé “Fratello” par tout le monde.
Le tout est relié aux mouvements de Résistance par des connexions subtiles diplomatiquement entretenues par Cousin Gaston, faconde typiquement méridionale, jovialité irrésistible et calvitie naissante lui ajoutant un brin de dignité fort bienvenu.



3 décembre
Le journal de Jacques Lelong
Marseille
Ces premiers jours à Marseille ont été assez mornes. J’ai tué le temps à visiter la ville (ça pourrait me servir un jour), au gré de trajets entre différents bars “sûrs”, accompagné d’un “ami” de Gaétan ou de Gaston, afin de me faire connaître dans ce qu’il faut bien appeler le Milieu marseillais.
On m’a appris, entre autres, à me méfier en toutes circonstances de certains individus aux allures sympathiques faisant régulièrement la tournée des bars du port en proclamant “Salauds de Boches”, “Vive Reynaud” ou “De Gaulle, quel homme !” : ce sont des provocateurs collabos qui dénoncent à la Milice ou à la Gestapo ceux qui ont l’imprudence d’approuver. Leur travail n’est pas sans danger : s’ils ne sont pas protégés par une Famille ayant pignon sur rue, ils ne font pas long feu, surtout s’ils s’aventurent dans le quartier du Panier. On murmure que les Allemands ont le projet de dynamiter cette zone à peu près extra-territoriale, mais c’est jusqu’à présent resté lettre morte : la Kommandantur locale doit voir plus d’avantages à profiter des renseignements fournis par les Familles collabos, des différents réseaux de marché noir ou des établissements de prostitution, très fréquentés par la troupe.



4 décembre
Le journal de Jacques Lelong
Marseille
Je dors ces temps-ci d’un sommeil lourd et sans rêve, avec chaque fois l’impression que le jour suivant ne m’apportera qu’un autre lot de peine. Ce matin, Arsène est venu taper à ma porte : « Jacques, je vois bien que ça ne va pas et je ne sais pas pourquoi, mais c’est la guerre, et j’ai besoin du Jacques de Meudon, actif et efficace. »
J’ai blêmi, avec l’impression qu’il me retournait le couteau dans la plaie : « Je… Justement… Tu sais, la fille qui nous avait ouvert, là-bas. Elle est… »
Après une pause, il a déclaré, l’air sincèrement peiné : « Il m’avait bien semblé, ce soir-là, que vous vous connaissiez… OK, est-ce que le chagrin diminue ton habileté au pistolet ? »
– Hein ? Euh, je ne crois pas.
– Bien. J’ai parlé à Gaétan de la précision de ton tir lors de l’affaire Renault, il devrait avoir un petit travail pour toi, ce sera utile pour un tas de gens et ça te fera penser à autre chose.

Il m’a alors expliqué comment il avait joué les monte-en-l’air quelque temps auparavant et traversé une rue trente mètres au dessus du sol grâce à une corde et un grappin pour aller visiter un certain bureau du troisième étage de la préfecture, ouvrir un coffre en douceur et mettre la main sur divers documents concernant les activités des services de Darnand : indics, responsables, contacts avec la Gestapo… Le “nettoyage” était en cours. Si je le voulais, Gaétan serait heureux que je lui donne un coup de main. « Bien sûr, ce n’est pas pour cela qu’on t’a envoyé ici. Mais si tu es d’accord, va voir Gaétan, il te donnera tous les renseignements. »
Il est sorti sans autre encouragement, mais il avait raison. Il fallait réagir, je n’avais que trop subi les événements ! La guerre et les Allemands m’avaient pris Isabelle, il était temps de se rebeller, de rendre la monnaie !
Gaétan devait avoir prévu ma visite. Lorsque j’arrivais dans l’arrière-salle enfumée qui lui servait de bureau, il me reçut avec chaleur : « Jacques, Arsène m’a expliqué comment tu t’étais occupé de… du Monsieur des Automobiles. D’après lui, un jeune homme aussi plein de talent et de motivation devrait pouvoir nous aider, même si je n’ai rien d’aussi prestigieux à te proposer, té, c’est la province, ici. » Il sortit d’abord une photo d’un tiroir. Un homme en costume trois pièces trop ajusté, cravate bariolée, visage en lame de couteau, mais ce qui me surpris surtout fut de découvrir un regard sans âge, glacé, sur un visage guère plus âgé que le mien. « Il s’appelle Mario et c’est une sale petite fiotte qui nous connaît beaucoup trop bien. Dès que Môssieur Darnand a créé son SONEF, il s’y est inscrit. » Seconde photo : un homme attablé en imperméable, pris à une distance respectable mais que sa calvitie et ses lunettes rondes rendaient bien reconnaissable. « Otto. C’est son correspondant à la Gestapo. Ils doivent se voir demain soir dans un bar sur le port. » Puis, il sortit un objet dont la vue me causa un léger choc : j’avais souvent vu pareille arme, mais seulement dans des films américains. Elle existait vraiment ?
« C’est un onze quarante-trois. » Il le manipula devant moi pour me montrer les mécanismes. « Six balles en chargeur, plus une en culasse, voilà la sécurité, ça fait un petit trou devant mais tu repeins le mur derrière. Tu as jusqu’à demain pour t’entraîner, nous avons une cave bien insonorisée. Louis que voilà t’accompagnera demain et il t’expliquera les détails. »
– Mais il ne me dira pas pourquoi vous avez besoin de quelqu’un de Paris pour régler une affaire… marseillaise.
– C’est bien, petit, de savoir tirer, mais aussi de savoir réfléchir. Eh bien, Mario est un chien galeux, mais il appartient à une Famille. Cette Famille regrette qu’il ait mal tourné, mais elle se vexerait si quelqu’un de chez moi s’occupait personnellement de son cas. Si c’est toi qui tiens l’arme, l’honneur est sauf…

Décidément, j’étais de plus en plus chez les professionnels.



5 décembre
Le journal de Jacques Lelong
Marseille
Aussi saugrenu que cela paraisse, Louis et moi avons passé l’après-midi à pêcher vers le Petit Nice. Il m’a expliqué les détails du plan, le lieu exact de l’opération (j’avais eu l’occasion de passer devant le bistro en question), comment il couvrirait ma sortie, l’itinéraire de fuite à travers le Panier, où une voiture attendrait. Vers neuf heures du soir, après avoir goûté pour la première fois une vraie bouillabaisse (aux frais de Gaétan), nous nous sommes mis en route.
J’ai vécu toute l’affaire dans une espèce d’état second. A l’instant de mon entrée dans le troquet, la Haine s’est emparée de moi, comme si ces deux hommes étaient en personne responsables de la mort d’Isabelle. Les coups de feu, le sang, notre course à travers les ruelles et enfin la sécurité. Je me suis couché, vide, avec l’impression que tout cela était arrivé à quelqu’un d’autre, et j’ai pleuré comme je n’avais plus pleuré depuis mon enfance. Rien ne me la ramènera, rien !



25 décembre
Les carnets de Jean Martin
Aux environs de Grenoble
Nous étions partis nous promener avec Suzanne, malgré le froid. Il faisait beau. Nous avions fêté Noël ensemble. Tout allait bien. Comme souvent ces derniers jours, on parlait de nos projets communs, de nos rêves pour « Quand on sera ensemble », pas de la guerre. Ça faisait du bien de ne pas parler de Laval, Doriot, De Gaulle, Blum… De pas se demander si on est du côté d’Alger ou de Matignon.
On vivait tout simplement…
Bref, on était dans les bras l’un de l’autre à se conter fleurette dans un petit bois au dessus du bourg voisin, où le lieutenant Aquafresca commande une garnison d’à peine cinquante hommes. Tout d’un coup, une sirène a retenti. De loin, on a vu les Italiens courir en tous sens dans la cour des vieux bâtiments de ferme qui leur servaient de caserne et sortir des carrioles et des véhicules divers. Au bout d’une heure, ils ont commencé à quitter le village, par petits groupes.
Par un de ces baisers dont elle a le secret, Suzanne a capté toute mon attention. Alors que le soleil se couchait, on est repartis en direction du chalet. Notre décision était prise : j’allais rentrer à Paris pendant qu’elle poursuivrait vaille que vaille ses études à Grenoble, je vendrais l’appartement de la rue des Rosiers, je reviendrais la chercher et on irait s’installer ensemble, loin… Comme dit Alphonse, cette guerre finira bien un jour ou l’autre.
On descendait un petit sentier quand on a aperçu un groupe de six soldats italiens, en tenue de campagne, qui arrivaient en sens inverse. En nous voyant en travers du sentier, ils se sont arrêtés un moment, l’air à la fois étonnés et pas contents. Une seconde, j’ai cru qu’ils allaient nous tirer dessus ! Heureusement, parmi eux, il y avait Aquafresca. Il a dit quelque chose à ses hommes et ils ont repris leur route. En nous croisant, Aquafresca m’a fait un petit sourire, le doigt sur les lèvres.
Tout de suite après, on est tombés sur un vieux berger avec son troupeau de moutons, il nous a hélé : « Vous les avez vus filer comme des lapins, les Ritals hein ? Ils ont mis moins de temps à partir qu’à arriver jusqu’ici en 40, pas vrai ? »
Suzanne lui a demandé ce qui se passait.
« Bah, redescendez sur terre, les amoureux ! Les Italiens ont mis la clef sous la porte ! Rideau ! Ils en ont marre. Ils ont capitulé et ils rentrent chez eux. Le remplaçant de leur Duce a pas mis longtemps pour arrêter les frais. Regardez-les se tailler, ça va être un beau foutoir à Grenoble et même ici ! On va pas tarder à voir arriver les Boches, évidemment, ça c’est moins drôle… Mais bon, même si on doit les avoir, ce sera pas pour longtemps ! Ça sent le roussi pour eux aussi ! »
Je tournai la tête au loin vers la ville et au-delà… J’avais vu le désordre qui régnait dans les rues de Grenoble après la chute de Mussolini, qu’est-ce que ça allait être dans les prochains jours !
Suzanne m’a demandé ce que j’avais, à quoi je pensais…
Je pensais que mon pays allait avoir besoin de moi.



26 décembre
Les carnets de Jean Martin
Aux environs de Grenoble
Au petit matin, il a bien fallu faire mes adieux à Suzanne, qui faisait de son mieux pour ne pas pleurer, sans y arriver, mais j’étais pas fier moi non plus. Puis l’Adjudant m’a emmené en voiture vers Grenoble. Mais au bout de quelques kilomètres, on est tombés sur un barrage, un barrage tenu par des soldats allemands ! L’Adjudant était pas content, mais il a réussi à éviter d’être contrôlé en prenant une petite route. On s’est enfoncés dans la campagne, sur des chemins vicinaux pas possibles…
Puis on a débarqué et on est partis à pied. Il m’a dit qu’il connaissait un sentier. J’ai essayé de faire la conversation. Il répondait par oui ou par non, l’air grognon. Je me suis mis à lui parler de Maman, de Guy… Je me sentais vraiment en confiance avec lui. Tout d’un coup, il m’a lancé : « Mais ton frère, il se bat avec le… avec les Africains ! Et tu dis que tu l’approuves ! Alors comment peux-tu prétendre que la bande de Laval défend le pays et que tu la soutiens ! Tu mens, ou tu débloques ! » Mais j’y avais déjà pensé. J’ai répondu : « Ni l’un ni l’autre, mon Adjudant. L’important, c’est qu’on se bat tous les deux pour la France ! » Il est devenu tout pâle. Il m’a regardé dans le blanc des yeux, puis il m’a dit en me souriant légèrement : « C’est par là. Dans 5 kilomètres tu y seras. Bonne route… et prends soin de toi. »
Puis il est reparti dans la direction opposée en hâtant le pas malgré sa patte folle, comme s’il avait le diable à ses trousses.


[Note d’Alex Tyler – Nous avons pu retrouver celui que Jean Martin appelle l’Adjudant (“Gratien” dans la Résistance – il nous a demandé de ne pas divulguer son vrai nom, mais, comme l’a noté Jean, il est bien adjudant et copieusement décoré).
« Arrivant de Paris, Suzanne nous avait été recommandée par “Crépuscule”, pour l’excellent travail de collecte d’informations qu’elle avait fait pendant un an au “93”. Elle m’avait demandé de jouer le rôle de son père, un type de chez nous, mort en défendant la ligne de la Durance en 40, pour l’aider à mener une amourette à peu près normale avec un jeune homme charmant, si on suivait le portrait qu’elle nous en avait fait… Charmant mais pas motivé politiquement. Bon, on aurait préféré un sympathisant actif, mais on n’a rien dit.
Bon sang, quand le vieux “Bayard” a fouillé les affaires du jeunot (en cachette de la petite bien sûr), on a eu un choc : c’était un agent du SONEF ! Elle nous avait ramené un type de Darnand !
Notre première idée a été de lui coller une balle dans la tête, et puis on n’a pas voulu faire ça devant Suzanne, et puis on a commencé à discuter avec lui, et à se demander si ça ferait vraiment avancer la Bataille Suprême, comme disait le Général à la radio, de tuer un gamin de même pas 20 piges, et de bonne volonté, en plus, qu’avait l’air d’être dans le mauvais camp par hasard.
Mais il y avait le risque qu’il parle.
Alors, quand je l’ai raccompagné à Grenoble, je devais le buter, gentiment, par surprise, en douceur. Et puis il s’est mis à me parler de sa famille, de ses parents, et de son frère Guy qui était « chez les Africains » et de ce qu’il espérait faire avec Suzanne. Merde je me suis dit, il adore la gosse, et qu’est-ce qu’il pourrait raconter, s’il parlait ? Si un jour son frère venait me demander « Pourquoi tu l’as tué ? », qu’est-ce que je lui répondrais ? Alors je l’ai laissé filer. J’ai dit aux autres que c’était fait.
Mais j’allais devoir mettre Suzanne à l’écart. Loin de “Bayard” et de “Tara”, qui n’allaient pas manquer de la dénoncer aux camarades. »
]

Grenoble J’avais quitté Grenoble en pleine agitation, je l’ai retrouvée en plein chaos, bourrée d’Allemands qui contrôlaient tout le monde. Curieusement, ils avaient l’air de chercher des Italiens qui se seraient cachés en prétendant être Français ! Mais je crois qu’on ne reverra plus un Rital à Grenoble avant que la guerre soit finie, et bien finie !
Je suis arrivé sur la place de la gare et là, j’ai tout de suite vu qu’il se passait des trucs familiers, mais pas très gais : deux voitures débarquaient des mecs en civil avec brassard qui encadraient un camion d’où ils sortaient sans ménagements d’autres mecs en civil, mais sans brassard, eux, et même pour la plupart en chemise malgré le froid, des chemises souvent tachées de rouge. C’est à ce moment que je me suis fait héler par une voix malheureusement familière.
Jules Bertin, dit Faux Derche, le chef de la Deuxième Brigade Spéciale du SONEF de Paris ! Avec une douzaine de gars de sa bande de bras cassés. « Et alors, Martin, qu’est-ce que vous fichez ici ? Mercadet est avec vous ? » Il avait l’air paniqué ! Je crois qu’il a toujours la trouille (justifiée !) qu’Alphonse lui fasse de l’ombre. Je lui ai dit que non, que je n’étais pas en service, que je venais de rendre visite à de la famille et que je repartais pour Paris.
Il s’est détendu et il n’a pas résisté au plaisir de frimer : « Qu’est-ce que vous dites de ça, Martin ? Nous avons été mandatés, je dis bien mandatés par les autorités allemandes pour venir maintenir l’ordre dans cette ville reprise aux traîtres italiens. Vous vous rendez compte ? Mandatés officiellement ! » Il a sorti un papier qu’il m’a agité devant le nez, j’ai juste distingué un tampon avec un aigle. « C’est pas à la Première Brigade que ça arriverait, ce genre de choses, hein ! »
Tu parles ! Mais si tu es là, c’est pas parce que t’es le meilleur, mais parce que t’arrêtes pas de lécher le fion des Observateurs !
Je me demande si je ne lui aurais pas sorti ça tout haut, mais une voix m’en a empêché. Elle venait d’un type, l’un des plus amochés de la bande de six ou huit hommes et femmes de tous âges, que les gars de Bertin avaient alignés sur la place : « Mandaté par les nazis, ma parole ! Quel honneur, ou plutôt quel déshonneur ! Mais, cher Monsieur, pourriez-vous m’expliquer la différence entre les forces allemandes et votre prétendu service d’ordre ? Je n’en vois qu’une : les nazis n’ont pas trahi leurs couleurs, eux ! »
C’était un petit bonhomme barbichu, l’air comique – enfin, sauf son arcade éclatée, son crâne sanguinolent et son bras gauche que le droit devait soutenir, faute d’écharpe. Sa proclamation lui a valu un coup de crosse de MP40 du second de Bertin, un nommé Raphaël quelque chose, que le Zazou et moi on a surnommé Castor en raison de la façon dont il gagnait sa vie avant la guerre.
– Je te présente Môssieur Maroux, Martin ! a claironné Faux Derche. Un franc-mac’ de Paris qui s’est enfui en 40 et qui pensait être à l’abri chez les Italiens. Jusqu’à la guerre, il pourrissait la jeunesse française, figure-toi qu’il était proviseur de lycée ! Et ici, il avait réussi à monter une sorte de réseau de Juifs et de Communistes ! On va transférer cet immondice à Paris, qu’il nous crache tout sur ses complices dans tout le pays !
Toute sa petite bande a gueulé de joie à cette perspective. Je sais que les francs-maçons sont les ennemis de notre société et que c’est à cause de leurs manigances et de celles des communistes que notre pays a sombré, mais je n’ai pas pu m’empêcher de les plaindre – la Brigade de Faux Derche aime le sang et aime faire du mal même quand ça ne sert à rien.
Une détonation a retenti au loin, au moins trois pâtés de maison. J’ai sorti mon Mauser, mais je n’ai rien vu. Puis il y a eu des rafales. Les Boches devaient être en train de nettoyer un résistant ou un Italien embusqué… Les gars de Bertin étaient tous planqués derrière les voitures ou couchés par terre, tout tremblants. Pas étonnant que le SONEF soit critiqué, avec des types de cette trempe. Le Faux Derche s’est levé de derrière la bagnole, puis il a pris un ton théâtral pour haranguer ses hommes : « Du nerf, Messieurs ! Il y avait encore beaucoup d’endroits à nettoyer dans cette ville pour la purger cette ville de toutes les pustules judéo-bolcheviques qui l’infectent ! Allons, la Vraie France n’attend pas ! »
Il y a eu un autre coup de feu, mais tout proche, et son chapeau est parti, avec la moitié de son crâne.
Je passe la fusillade qui a suivi. Au bout d’un moment, tout s’est calmé. Le Castor s’est penché sur Faux Derche et l’a examiné pour constater son décès (en même temps, il y avait des bouts de cervelle éparpillés et on n’avait pas besoin d’un Docteur en Médecine pour dire qu’il était clamsé, mais bon c’est un type de la Deuxième, faut pas trop lui en demander).
Alors, pour asseoir son autorité toute neuve, le Castor a gueulé à ses hommes : « Pas de pitié pour les Partisans ! Vengeons notre chef ! » L’un des gars a levé son flingue, mais le Castor a dit : « Attention ! Dans les formes ! » Et il a fait l’appel : il a nommé tous les prisonniers, l’un après l’autre, en indiquant après le nom le chef d’accusation. Le premier a répondu, en avançant d’un pas, et le Castor l’a descendu aussi sec avec l’arme de Faux Derche, puis il a passé le flingue à un de ses gars et il a appelé un autre prisonnier.
Le deuxième type était un jeune, de mon âge je pense : « Rozenbaum, Juif ! » Il a crié, avec un drôle d’accent même sur ces quelques mots : « Vive la France, quand même ! » Le troisième, « Marchal, Communiste ! », c’était une bonne femme ! Elle a gueulé : « Vive le Parti Communiste allemand ! » Je me suis demandé si elle l’avait préparé depuis longtemps… Apparemment, ça a donné du courage aux autres, et faut reconnaître que pas un n’a flanché. Du coup, les gars de la Deuxième ont laissé à chacun un instant pour dire son mot, « Vive la France ! » ou « Vive la République ! », quitte à insulter leur cadavre ensuite.
Le Castor a gardé le nommé « Maroux, Franc-maçon ! » pour la fin. Le petit bonhomme s’est redressé, il a levé les yeux vers les montagnes, à l’est, et il a crié : « Liberté ! Egalité ! Fraternité ! » Enfin, presque, parce que le Castor l’a descendu au milieu de « Fraternité ! » Mauvais joueur, en plus, ce crétin !



28 décembre
Les carnets de Jean Martin
Dans le train
A nouveau, je traverse en train notre beau pays. Et à nouveau j’ai droit à des attentes interminables… Encore une fois, les lignes ont été sabotées – enfin, c’est ce que je pense, on n’a pas de vraies explications, on explique un arrêt de deux heures par « des problèmes sur la voie » – parfois, on murmure (tout bas) que les Cocos ont encore fait sauter les rails, parfois (encore plus bas), qu’il faut laisser passer des convois de troupes allemands qui vont remettre Benito sur son trône, apparemment, ça chauffe dur en Italie, mais je vais pas pleurer pour eux.
Avant de partir de Grenoble, il y a deux jours (ou trois ? j’en perds le compte), j’ai réussi, en montrant mes papiers du SONEF, à envoyer un télégramme à Alphonse, lui expliquant que je quittais Grenoble pour Paris mais que j’aller passer par Vierzon pour voir Abel, l’ancien garçon de ferme de mes parents.
Pourquoi Vierzon ? Il n’y a plus personne qui m’y attende, mais il m’a semblé qu’à ce moment de ma vie, je devais repasser chez moi et raconter de vive voix à Abel, pour Maman. Il travaillait déjà pour Papa quand ils se sont mariés. Il disait toujours qu’elle venait de la ville, enfin de Bourges quoi. Pour nous c’était la ville avant. Maintenant que je suis Parisien depuis plus de deux ans et que j’ai pas mal bougé (moins que Guy c’est vrai), Bourges n’est plus qu’une petite ville de province parmi tant d’autres…

………
Vierzon Je suis arrivé en début d’après-midi à la gare. J’ai été me renseigner à la mairie pour savoir où logeait maintenant Abel – s’il vivait toujours ici. Une employée de mairie, une vieille peau avec des grosses lunettes, m’a dévisagé pendant une bonne minute. Puis elle m’a lancé : « T’es pas un des fils Martin? Le fils de Jules et d’Yvonne (1) ? » Ça m’a fait quelque chose, d’entendre les prénoms de mes parents. Comme une envie de chialer. Que bien sûr j’ai ravalée.
J’ai répondu que oui. Elle a esquissé un sourire et a répondu qu’Abel le Rouge (c’est son surnom, rapport au fait qu’il était communiste avant la guerre), je le trouverais à un endroit que je connaissais bien : la ferme familiale ! Je lui ai dit que la ferme avait été saccagée en 40, elle m’a répondu qu’il l’avait réparée et qu’il y vivait avec une bande de types pas nets, même que… Et là elle s’est mise à raconter les ragots, les rumeurs, les racontars des propriétaires des fermes voisines… On disait que c’était devenu un lupanar, un repaire de brigands et autres folies du même acabit – et à chaque fois elle marquait un temps d’arrêt, elle semblait se délecter de l’état dans lequel ça me mettait…
J’ai bafouillé des remerciements et je me suis précipité vers chez moi. Pas de taxi bien sûr, pas de bus non plus, j’ai dû me faire le chemin à pied ! Je suis arrivé alors qu’il commençait à faire nuit. Les environs semblaient déserts, mais il y avait de la lumière dans la maison. Je me suis mis à courir, parce qu’il faisait si froid que j’en avais les larmes aux yeux – le froid et l’émotion de revenir au bout de deux ans et demi. C’est pour ça, et à cause de l’obscurité qui tombait, que je l’ai pas vu, une espèce d’empaffé qui m’a foutu un coup de bâton dans les jambes. Je me suis vautré. Il a gueulé « Alerte, alerte ! » en continuant de me menacer de son bâton et en quelques secondes, sept ou huit bonshommes sont sortis avec des torches et des armes. Parmi eux, il y avait Abel, je l’ai reconnu. Vieilli et amaigri (comme la plupart des habitants de Vierzon que j’avais croisé plus tôt dans la journée). Les autres, je les reconnaissais pas.
Le type qui m’avait fait tomber s’apprêtait à me remettre un coup de bâton quand Abel l’a arrêté. Il est venu vers moi et s’est confondu en excuses, en m’appelant « M’sieur Jeannot, M’sieur Jeannot ! » J’étais épuisé et encore un peu étourdi par ma chute, il m’a fait monter dans une chambre, ma chambre, enfin mon ancienne chambre, il a dû en déloger un type.
Il m’a dit qu’il m’expliquerait demain ce qui se passe ici. J’aimerais bien le savoir…


Note
1- Note d’Alex Tyler – Les prénoms ont été changés.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 10:08    Sujet du message: Répondre en citant

29 décembre
Les carnets de Jean Martin
Vierzon
Je me suis réveillé très tard. Sûrement le fait de dormir dans ce qui fut mon lit pendant tant d’années… Quand je suis descendu, il n’y avait que trois personnes dans la ferme. Abel, un mec hautain qui m’a lancé un regard méprisant et un gamin qui devait avoir 15 ans, même pas, et qu’on surnomme le Crabe, j’ai pas trop compris pourquoi. Pain, jambon, lait : pendant que je me restaurais (j’avais pas dîné, la veille), Abel m’a expliqué qu’il avait réparé la ferme après mon départ en 40 avec l’aide d’un ami à lui, un copain de régiment de l’Autre Guerre, qui avait « quelques sous de côté ». Quand je lui ai demandé de quoi il vivait, il est resté évasif. Il a fini par m’avouer qu’il se débrouillait avec des gens des villes qui étaient prêts à payer cher pour le moindre radis. Du marché noir, quoi ! J’ai été un peu déçu d’entendre ça, mais bon, en voyant l’état de la maison et même l’état dans lequel est Abel, je me dis que c’est plus par nécessité que par désir de truander l’Etat.
Si seulement les Africains avaient compris ! Si on avait arrêté les frais en 40, tout serait redevenu comme avant ! Les Anglais auraient fait comme nous. Les Boches se seraient débrouillés avec les Russes et les Amerloques avec les Japonais. Quelle bande d’abrutis. Mais je n’ai rien dit de tout ça. Surtout que, comme ça commence à devenir une habitude, une fois passé un petit moment de gêne, les langues se sont déliées et là encore, les critiques ont fusé sur le Président Laval. N’empêche que Laval, s’il était pas là, je me demande bien comment on aurait fait ! C’est pas les responsables de la défaite qui nous ont aidés de l’autre côté de la Méditerranée ! Ils sont partis comme ça, sans même réfléchir à ce que le pays deviendrait, sous prétexte de continuer à se battre ! Mais bon, je n’ai rien dit.
Je me suis proposé pour aider. On m’a chargé d’aller acheter des outils et divers autres trucs à Vierzon. Evidemment, pas de voiture. C’est vrai qu’on a quand même la belle vie à Paris, je m’en étais jamais rendu compte comme ça. L’entêtement de Ceux d’Alger provoque vraiment beaucoup de dégâts. Alors j’ai pris un vieux vélo qui trainait.
J’ai fait les courses demandées à Vierzon. Tout le monde me regardait avec des grands yeux : je payais avec des gros billets (et encore, si ils voyaient ceux qu’on allonge quand on part avec Alphonse…). Heureusement que j’avais de quoi, tout était hors de prix, je me suis demandé si les commençants me faisaient un prix spécial pour Parisien.
En passant devant l’église où on allait tous les dimanches avec Maman, j’ai remarqué un vieillard, un plus ou moins clodo à qui Maman donnait la pièce. Il m’a interpellé : « T’es pas le gamin Martin par hasard ? » J’ai fait oui – « Ben dame ! Ça alors t’as bien changé! Comment que va ta mère ? » J’ai rien dit, j’ai fouillé dans ma poche pour lui donner le premier billet que j’ai trouvé, il m’a remercié, il a eu l’air de vouloir reparler de Maman puis il s’est ravisé, il avait peut-être compris.
Il s’est mis à me raconter toute la vie du coin. Qui faisait du marché noir avec qui, quelle nénette couchait avec les Allemands, qui faisait des affaires avec eux, comment le maire avait juré fidélité au Nouvel Etat mais fricotait en douce avec les gens d’Alger… Bref, je suis sûr qu’il doit en savoir plus que les mecs du SONEF local ou la Gestapo sur ce qui se passe dans ma ville !
En longeant les bords du Cher, j’ai remarqué une bonne demi-douzaine de maisons très abîmées, avec le toit effondré, et l’état des rues était lamentable. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, un bombardement ou un truc de ce genre. « Peuh ! Un bombardement à Vierzon ? Et pour quoi faire ? Non, ce qu’tu vois, c’est le résultat de ce que les politicailleux nous ont fait depuis deux ans ! »
Je commençais à piger, j’ai dit « Laval ? » et j’ai pas été déçu ! « Laval ? Si y’avait que lui ! Non j’te parle de TOUS les politicailleux, le Reynaud en tête, avec ses Mandel, Blum, De Gaulle, mais aussi les Doriot, Déat, tout ça c’est pas ben de l’affaire ! Les meilleurs y valent pas chers tiens ! (Il a craché un gros glaviot par terre pour appuyer sa critique). T’as vu comment qu’on vit ! Si ces baraques sont effondrées, c’est qu’on a pas pu les réparer ! En ce moment, c’est à peine si on arrive à se chauffer, enfin moi tu sais ça fait vingt ans que je traînasse dans le coin, donc je m’y suis fait, mais tu verrais la tronche des mômes, tous pâlots, tous malades ! J’ai parlé comme je te parle avec un Docteur, çui de la Rue de la République, même si c’est plus comme ça qu’on l’appelle, ben y m’a dit qu’au niveau santé, hygiène, tout ça, on était revenu au siècle dernier ! »
Je l’avais lancé, il n’allait pas s’arrêter !
« Tu sais, ils sont bien mignons les Africains, avec leurs grandes phrases sur la Liberté, la Lutte contre le Mal, des trucs comme ça… Me regarde pas comme ça ! J’ai pas la radio, mais c’est comme si que j’écoutais la BBC ou Pierre Dac en direct, tellement y’a de gens qui les écoutent et qui m’en parlent, y savent que je vais pas aller cafter. Faut dire que les Chleus et les jean-foutre à Laval et compagnie c’est pas ça qui court dans le coin… Oh, bien sûr y’en a ! Mais bon… Je disais quoi ? Ah oui ! Les Africains ! Ils se sont bien barrés en 40, mais sans nous ! Juste les hommes en âge de se battre, qu’y disaient. Mais si j’avais pu j’y serai allé moi casser du Boche ! Mais j’ai dégusté pendant l’Autre Guerre, de la mitraille plein les guiboles, t’as pas idée de ce que c’est toi, encore heureux qu’y m’en aient coupé qu’une. Enfin, où j’en étais… Ah oui ! Ils se sont carapatés en nous laissant dans les pattes des Boches ! Des Boches à Vierzon non mais tu te rends compte ! Reynaud, il a voulu continuer sa guerre, grand bien lui fasse, mais nous ? D’un côté, je suis bien content qu’on se soye pas déculottés devant les vert-de-gris et je serais encore plus content si, avec les Amerloques, on réussit à lui foutre bien profond là ou je pense à leur moustachu en chef, on l’a bien fait aux Spaghettis ! »
Il a rigolé franchement pour la première fois, avant de redémarrer.
« Mais d’un autre côté, ça sert à quoi de se battre pour la France chez les Bédouins, chez les Grecs ou chez les Romains ! Ouarzazate c’est pas la France, la France c’est ici ! Et regarde ce qui se passe ! Les maisons elles tiennent plus debout ! Quant à ceux qu’ont pris la place… Une bande d’arcandiers oui ! Ces politicards, ils pensent pas à nous, cette guerre c’est des affaires entre des gens qu’on connaît pas, Hitler, Staline, Roosevelt, Churchill… Et pendant ce temps là qui c’est qui souffre ? C’est nous ! Quand la guerre sera finie, ils se taperont dans le dos, et à qui on dira de tout reconstruire ? A nous ! Moi je dis la politique, ça n’amène que le malheur aux hommes… Retiens bien ce que te dit le vieux Jambe de laine, gamin ! »
Il s’est assis sur une souche d’arbre (abattu pour faire du feu ?), il a retiré sa jambe et a commencé à se gratter le moignon. J’en ai profité pour marmonner un au revoir et déguerpir.
Avec tout ce que j’avais acheté, c’est à peine si j’arrivais à rouler sur le vélo. J’ai pas voulu prendre de risques et je me suis tapé la route à pied en poussant le vélo. A mi-chemin, une voiture m’a rattrapé et s’est arrêtée à côté de moi. Il y avait cinq mecs dedans et j’ai reconnu l’uniforme des Croisés de la Reconstruction ! Ils m’ont demandé leur chemin… et leur chemin, c’était chez moi ! Evidemment, j’ai fait l’idiot, je leur ai donné une mauvaise indication et j’ai hâté le pas pour prévenir Abel et ses amis – et pour savoir ce que les Doriotistes pouvaient leur vouloir.
Au bout d’une demi-heure, je suis arrivé. Mais j’avais à peine posé le vélo contre le mur de la grange que la voiture des Doriotistes est arrivée en trombe dans la cour de la ferme, où elle s’est arrêtée en faisant un grand dérapage, quels frimeurs ! Les cinq mecs sont descendus, trois vêtus du bel uniforme couleur crotte des Reconstructeurs, deux en civil, les chefs bien sûr. Ils étaient armés jusqu’aux dents, mais leur arsenal était hétéroclite, pas deux armes pareilles et je crois bien que j’ai vu un flingue italien ! Abel et les deux autres sont sortis et je les ai rejoints.
« Vous êtes qui, vous ? » a demandé Abel, comme s’il le savait pas ! Il avait son fusil de chasse, mais il avait pas l’air de s’attendre à une visite de ce genre, moi j’ai commencé à faire glisser lentement ma main vers ma ceinture – je quitte plus guère le Mauser de Papa, j’ai un holster très commode, je me voyais dégainer comme John Wayne dans un des films que Monsieur Brasillach m’a fait voir (1).
Après quelques instants à s’observer, le chef des Doriotistes s’est avancé en brandissant un papier : « Vous êtes bien Monsieur Abel Léonard (2), occupant de fait de la ferme Martin, nous allons perquisitionner votre domicile en vertu de… ». Abel lui a pas laissé le temps de finir et il a lancé, l’air menaçant : « Rien à fiche, de votre papier ! » On allait droit au massacre ! J’ai toussé très fort et j’ai fait (en essayant de ne pas trembloter) : « Du calme, Abel ! Dites-moi, Messieurs des Sections de Lutte contre les Activités Anti-Nationales, vous connaissez les règles de collaboration entre les Forces de Sécurité du Nouvel Etat Français ? » Ils m’ont regardé, l’air consterné. J’ai tenté le coup en m’adressant directement au chef : « En un mot, c’est quoi votre grade ? » Il était tellement ahuri qu’il m’a répondu automatiquement : « Brigadier ! » Comme ils n’étaient que cinq, je m’en doutais. Alors, j’ai sorti ma carte avec un sourire supérieur, façon Dick Tracy : « Brigadier-chef Jean Martin, du SONEF. Messieurs, la situation ici est sous contrôle, je vous prie d’aller lutter ailleurs contre les Activités Anti-Nationales », que je lui ai fait. La mine qu’ils tiraient, les Doriotistes ! Abel et ses compagnons, ils étaient carrément sidérés.
Au bout de dix bonnes secondes à se regarder dans le blanc des yeux, un des Croisés en uniforme a armé son flingue en gueulant qu’il en avait rien à faire du SONEF. J’étais mal ! Mon coup de culot n’avait pas payé et finalement, ça allait quand même être un massacre et les fusils de chasse n’allaient pas faire le poids.
Juste à ce moment, un coup de feu a retenti à l’entrée de la cour. Dans le nuage de fumée sortant d’une pétoire improbable, le lieutenant Fernandez est apparu, le flingue levé, accompagné de son comparse de toujours, Léonetti : les Dupond et Dupont du SONEF, à pied et sortant de nulle part ! Ils avaient bien calculé leur entrée (j’ai appris ensuite qu’ils surveillaient le coin depuis un bon moment). Avec des trémolos dans la voix, Fernandez s’est lancé dans un de ses invraisemblables monologues, sûrement plus dangereux que son vieux Colt, tout en envolées lyriques avec mimiques et jeu de scène assortis : « Ah ! Messieurs ! Une dispute ! Une dissension ! Une rixe peut-être ! Que n’eussiez vous fait là ! Je vous le demande ! » Là, le chef des Doriotistes a agité son bout de papier en bafouillant quelque chose, le pauvre, comme si ça avait pu arrêter Fernandez, qui a eu l’air de le prendre comme des applaudissements : « Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours, que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits… »
Pendant quelques instants, l’air inspiré, il a balayé du regard le cercle d’ébahis qui l’écoutaient, tout penauds, dans la cour de la ferme.
« Que n’eussiez vous fait ? Et moi qu’eussé-je fait? Je vous le demande ! Il ne me restait plus qu’à voler, je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. Mais comme chacun pillait autour de moi en exigeant que je fusse honnête (il foudroyait du regard les Doriotistes), il fallut bien périr encore… Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là (il englobait tout le monde dans un grand geste), vous êtes mille ? Ah ! Je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! »
Il s’est mis à désigner un à un du bout de sa pétoire les Doriotistes et le groupe d’Abel : « Le Mensonge ? Ha ! Ha ! Les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés ! Tiens, tiens ! Que je pactise ? Jamais, jamais ! Ah! te voilà, toi, la Sottise ! » (ça, c’était pour le chef doriotiste, qui s’était mis à rouspéter).
« Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas, n’importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats ! »
Il s’est figé, magnifique, dans une attitude théâtrale et Léonetti a tiré une rafale en l’air tout en prenant la pose du gangster de la Canebière (qu’il a dû être avant que tout se mette à tourner carré dans le monde). Obéissant au signal, un camion découvert est apparu sur le chemin menant à la ferme, avec une dizaine d’uniformes noirs à bord. La Garde ! Léonetti a conclu avec sa finesse habituelle : « Oh putaing ! Les corbeaux ! Vous comprenez vite mais faut vous esspliquer longtemps à vous ! Déguerpissez-moi le plancher ! Raus, Schnell ! »
« Comme disent nos nouveaux amis d’Outre-Rhin ! »
a ajouté finement Fernandez en agitant sa pétoire. Les Doriotistes ont fini par rembarquer en râlant qu’ils se plaindraient en haut lieu et par filer en trombe. Léonetti m’a tapé dans le dos : « Salut minot ! »
J’étais drôlement content de les voir les Dupondt ! Tout joyeux, j’ai fait un grand sourire à Abel, mais lui m’a regardé d’un air froid, tout raide, serrant son fusil de chasse. « Je crois qu’il vaudrait mieux que tu repartes avec tes… tes amis (Il avait l’air de cracher en disant ça – zut, ils venaient quand même de nous sauver la mise !). Quand cette guerre sera finie, nous parlerons de tout ça avec ton frère et ta mère. Mais d’ici là, je sais bien que c’est chez toi ici, mais tu n’y es plus le bienvenu. Va-t-en. » Comme je restais muet et immobile, il a ajouté, après quelques instants : « S’il te plaît… » L’émotion n’était pas feinte dans sa voix – je me suis rendu compte que je ne lui avais pas dit, pour Maman. Mais c’était plus possible.
J'ai tourné les talons, retenant mes larmes (comme lui, j’en suis sûr) et j’ai fait quelques pas vers Fernandez. Lui m’a pris par l’épaule et m’a glissé : « C’est peut-être mieux ainsi, mon cher Jean. Notre chef à tous, couramment dénommé Alphonse, bien qu’on le désigne sous un sobriquet, ma foi, fort exotique dans des endroits de Paris qui ne le sont pas moins, tel le One… (Je lui ai lancé un regard qui lui a fait comprendre qu’il fallait qu’il aille à l’essentiel, pour une fois) – Bref, nous étions à Bourges pour une inspection de routine et Alphonse nous a téléphoné pour nous dire de passer te chercher. Il savait que cet endroit n’était pas très clair et que ces Messieurs en brun avaient décidé d’y faire une démonstration de zèle. Il est plus prudent pour toi de rentrer à Paris. »
J’ai hoché la tête. Pourtant, cet endroit pas clair, c’était chez moi… Avant.



30 décembre
Le journal de Jacques Lelong
Marseille
J’ai occupé ces derniers jours à des parties de pêche à l’entrée du port, notant discrètement les allées et venues des différents petits bâtiments allemands et transmettant le soir le résultat de mes observations dans un bar où je prenais un pastis de contrebande. J’ai vu passer Noël sans vraiment y faire attention – avec la Corse, on a quand même eu droit à un beau cadeau ! Je me souviens de mon désespoir quand les Boches s’en étaient emparés, je croyais avoir touché le fond…
Bref.
Ce matin, dès l’aube, Arsène a débarqué dans ma chambre, très excité : « Jacques, ça y est. J’ai reçu de nouveaux jouets et nous allons pouvoir les utiliser pour une grosse opération ! Viens avec moi, on va à la cave réviser ce que je t’ai appris sur les explosifs. » J’ai eu droit à ses félicitations, je n’avais rien oublié, il paraît que je suis doué. Moi, je me sentais surtout soulagé à la perspective d’œuvrer avec Arsène plutôt que comme exécuteur des basses besognes de Gaétan. La grosse opération est pour demain.



31 décembre
Les carnets de Jean Martin
Paris
Je suis arrivé à la Brigade de bon matin (les Dupondt m’avaient déposé chez moi la veille). J’ai découvert Alphonse dans la même situation que lors de notre première rencontre, sortant de la “salle de bains” après s’être occupé d’un traître à la Nation… En me voyant, il a eu un grand sourire. Célina, l’air toujours aussi faux cul, est sorti derrière lui de la salle de bains et a demandé : « Je peux l’emmener ? »
Alphonse a eu l’air surpris par la question, puis il a compris : « Ah ? Oui, vas-y, vas-y ! Maintenant que tu lui as fait les poches, tu peux apporter le corps au bon Docteur Petiot et t’arranger avec lui, quoique je me demande ce qui peut bien l’intéresser. Mais te gêne pas, va te payer ton voyage pour l’Argentine ou ailleurs ! »
Célina est resté bouche bée, Alphonse avait touché juste ! Et il ne l’a pas laissé souffler : « Quoi, tu crois que je le sais pas, moi ? » Il a éclaté de rire. « Je suis au courant de ton petit manège depuis le début ! Rassure-toi, ça me pose pas de problème, tant que tu vas pas t’engager chez les Bédouins pour revenir nous foutre sur la tronche ! » Quelques fanatiques de la brigade – c’est des nouveaux et on les reconnaît parce que c’est les seuls à porter jour et nuit l’uniforme noir réglementaire que nous a imposé Touvier – ont fait des commentaires insultants concernant les qualités combatives et les habitudes sexuelles des Africains. Ça n’a pas intimidé Alphonse : « Oh, vous, ça va ! Bercez-vous de ce que raconte Henriot à la radio et arrêtez de jouer les pucelles outragées ! »
Puis il s’est retourné vers nous (les anciens de l’équipe) : « Je disais donc. Oui, vos magouilles, ça me dérange pas ! Je ne me fais pas d’illusions : Célina fait du trafic de cadavres et de bijoux pour se payer son billet pour Buenos-Aires ; le Zazou est là uniquement pour emmerder ses vieux, que je présume riches et même encore plus riches depuis deux ans (le Zazou a hoché la tête) et malgré tout plutôt Front Popu, non ? » – « Oh ça oui ! » a rigolé le Zazou.
« Bon, nos deux Marseillais sont là parce qu’ils se sont fait lourder de chez eux et moi j’y suis parce que je me suis évadé et que j’ai fait ce que j’ai pu pour éviter la guillotine. Reste notre gamin ! Mon gamin ! (Il m’a souri.) Alors ? Pourquoi t’es là, gamin ? Au lieu de batifoler avec ta Suzanne ? »
J’ai pas trop su quoi répondre, j’aurais voulu dire à Alphonse que c’était parce qu’il était la seule personne qui avait de l’affection pour moi – avec Suzanne, mais elle, c’est pas la même chose. Alors, je me suis redressé, j’ai pris l’air le plus sérieux possible et j’ai répondu : « Pour servir mon pays ! » Alphonse m’a regardé, j’ai bien vu une pointe de tristesse dans son regard – puis il a fait une grimace de pitre comme à son habitude et m’a tapé sur l’épaule en disant « Mais qu’il est bête ! » Tous les autres ont rigolé avec lui, mais lui, il avait toujours ces yeux tristes en me regardant.
Finalement, on a tous ri ensemble. C’est peut-être bête, mais j’avais retrouvé quelque chose que j’avais perdu il y a plus de deux ans : une famille…


Le journal de Jacques Lelong
Marseille, Martigues
Vers midi, nous sommes partis pour un mas proche de Martigues. Là, à la tombée de la nuit, nous avons retrouvé Robert-le-Marin, que j’avais connu en Arles, avec quelques gaillards du genre silencieux et efficaces, comme peuvent l’être les Provençaux quand ils ne jouent pas dans Pagnol. Et surtout une quinzaine de types en uniforme couleur de muraille, accompagnés par deux autres gars d’Arles. J’ai eu un petit choc en comprenant que c’était des Anglais, un peu comme lorsque Gaétan m’avait donné le 11,43. Ils venaient de débarquer d’un sous-marin – la nuit précédente, sans doute. Je réalisai que je n’avais jamais vu de soldats anglais – ni français, d’ailleurs – en dehors des clampins en permission dans Paris, avant mai 40. Ceux que je découvrais là n’étaient pas les mêmes du tout.
Visiblement, chacun savait déjà ce qu’il avait à faire, mais nous avons tout de même eu droit à un petit discours d’Arsène, avec une version en anglais puis une en français – c’est drôle, le fait de parler sa langue maternelle lui a redonné l’accent anglais pendant quelques minutes.
– Hé bien, gentlemen, je vous rappelle les points clés de cette petite soirée, que nous avons baptisé “opération Poisson Pilote”. Les Allemands ont développé de nouveaux types de bombes. Il semble qu’elles soient redoutables contre les navires. Nos amis d’Alger et de Londres seraient heureux d’en savoir davantage à leur sujet. Istres, où la Luftwaffe a conduit une partie des essais de ces bombes, est devenu la base arrière de ces unités spécialisées. Des bombes y sont entreposées et certains appareils endommagés viennent s’y faire réparer, tandis que les avions fraîchement livrés des usines allemandes y reçoivent leurs derniers équipements opérationnels. Les uns et les autres en repartent avec une bombe. Normalement, ces projectiles sont entreposés sous bonne garde, mais ces Messieurs de la Luftwaffe sont parfois imprudents et en particulier, les braves gens, lors du réveillon du Nouvel An. Ce soir, seule une petite équipe doit travailler sur l’adaptation d’un de ces engins à son avion porteur, auquel il doit être relié par des câblages électriques sûrement très délicats. Ce sera notre objectif.
Pour donner le change, mes compatriotes des SAS ici présents, qui repartiront dès demain par un sous-marin de Sa Majesté sans avoir eu le temps de voir grand-chose de votre beau pays, vont poser des explosifs à retardement sur un maximum d’appareils ou d’installations, avec le plus possible de discrétion, tant que nous n’aurons pas fini. Après, ils feront autant de bruit que tous les diables pour attirer le plus possible l’attention des Germains. Il est très important que le commandement allemand soit persuadé que ce raid est une attaque classique contre ses avions, comme il y en a déjà eu, en Grèce par exemple.
Mon groupe devra prélever la partie essentielle de la bombe, le système de guidage. Robert (spécialiste en armements de votre Marine Nationale) et moi (à qui l’on reconnaît des deux côtés de la Manche une certaine compétence en la matière), nous assurerons cette partie technique. Pendant ce temps, Jacques truffera le hangar d’explosifs de façon que les Allemands mettent le plus de temps possible à comprendre que nous avons emporté un morceau de leur engin. Les bombes devront sauter à 03h00 juste, réglons nos montres…
Ensuite, le groupe des Forces Spéciales devra faire diversion en se repliant vers l’ouest, pendant que nous décrocherons sur la pointe des pieds vers l’est.
Now – deux dernières consignes. Le système de guidage doit arriver intact à destination. Nous, pas nécessairement. Je pense que cette distinction est bien claire pour tous. Ensuite, si quelque chose devait mal tourner, je vous déconseille de tenter de rejoindre le groupe des SAS. Ils tuent d’abord et posent les questions ensuite. Good luck. »


Yvon Lagadec, « Marin du Ciel »
New York
– Yvon Lagadec a été invité à réveillonner au Consulat de France – comme tout ce qui porte un uniforme français à 200 km à la ronde.
« Un monde fou ! Je ne connais personne, mais dès mon arrivée, je me fais happer par un civil, un attaché d’ambassade sans doute, qui me présente à un tas d’hommes portant smoking ou grand uniforme (il y en a de toutes les couleurs, j’ai même vu un Russe, je crois, et ils sont le plus souvent couverts de galons). Plus intéressant : on me présente aussi à une nuée de femmes en robe du soir. Alcools raffinés, petits fours… Les restrictions de Nouméa et le manque absolu de tout de “Canal” ne sont pas de mise ici.
Par chance, mon teint encore hâlé, ma Rouge, ma Purple Heart et ma DFC m’attirent l’intérêt général. De ces dames surtout, qui semblent sentir l’odeur de la poudre à cent milles !
Hélas, un amiral américain couvert de décorations me met le grappin dessus et commence à me raconter comment il a pris Cuba aux Espagnols à lui tout seul il y a quarante-cinq ans. Mon air de chien battu doit apitoyer un homme en civil, la quarantaine, d’une élégance raffinée, qui vient à mon secours, une cigarette de luxe entre les doigts, traçant des spirales de fumée dans l’air. Son visage ne m’est pas inconnu… « Excusez moi, Amiral, ce jeune homme est attendu ! » Il se tourne vers moi et me tend la main : « Antoine de Saint Exupéry. Venez, cher ami, l’air est meilleur par là… »
Il m’entraîne dans un coin de la salle où tout ce qui porte des ailes sur son uniforme semble s’être rassemblé, y compris quelques (très jolies) WAAF. Un serveur noir en veste blanche débouche des bouteilles de champagne et remplit des flûtes à la ronde comme s’il était né à Reims. « Du champagne ! D’où sort-il ? »
Mon hôte éclate de rire : « Avec les compliments de Benito ! Tout un stock, récupéré dans un entrepôt italien et bloqué ici depuis le début de la guerre. Quand l’Italie a basculé, le consul en a fait autant et son épouse a négocié avec la douane américaine. »
Comme nous trinquons, j’aperçois un civil en train d’expliquer quelque chose de si captivant à quelques pilotes de l’USAAF qu’ils en oublient dames et champagne. A ses gestes et à ses bruitages, je comprends que lui aussi est pilote. Saint-Exupéry a suivi mon regard et me renseigne : « Jacques Lecarme, pilote d’essai chez Lioré, intérimaire chez Glenn Martin pour l’instant. Il va te plaire, viens, je te présente. »
Nous nous approchons. Sans l’interrompre bien sûr, je capte la fin d’une explication sur l’art et la manière de poser un B-26 Marauder – que de méchantes langues ont surnommé Widow Maker – sans prendre un aller simple pour le Paradis. A l’entendre, c’est un jeu d’enfant : « Easy, boys ! Just do like that and you’ll live ! »
Saint-Exupéry profite d’une pose pour me présenter. Les gars de l’Air Force se figent en louchant sur le côté gauche de ma vareuse (je n’ai pas eu le temps de trouver le spencer de rigueur). Ben oui, j’ai envie de leur dire, si vous vous battiez depuis trois ans, vous aussi vous pourriez avoir un beau placard comme ça !
Sourire de Lecarme, main tendue et clin d’œil du titi parisien qu’il semble être resté malgré son âge (il a dix ans de plus que moi, ce qui en fait un ancêtre de 32 ans environ…). Une flûte, une autre, encore une, et encore – tant qu’on ne fait pas de mélange, pas vrai ! A 4 heures du matin, nous parlons encore boutique (la langue un peu lourde tout de même) quand son taxi me dépose devant mon hôtel. On s’est à peine aperçus du passage à la nouvelle année.
Et les WAAF, me direz-vous ? Je crains de les avoir un peu négligées. En fait, je me suis toujours demandé si la grand-mère d’Anne-Marie s’était contentée de me débarrasser de mon petit problème avec les porte-avions, cette fameuse nuit sur le Caillou… »



Notes
1- Note d’Alex Tyler – En marge et souligné, Jean a ajouté : « La chevauchée fantastique ».
2- Note d’Alex Tyler – Le nom a été changé.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 10:19    Sujet du message: Répondre en citant

Encore bravo à Patzekiller et à Tyler pour Jacques Lelong et Jean Martin.
Pour Yvon Lagadec, c'est le tout début de Raven, qui semblait plus intimidé par la perspective de raconter une histoire que par celle de prendre les commandes d'un nouvel avion, mais qui s'y est très bien mis, comme vous le découvrirez sous peu.
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patzekiller



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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 11:28    Sujet du message: Répondre en citant

et j'espère bien reprendre un jour le cours de cette saga JL mais on est dans le creux de la vague et il faudra attendre des éléments supplémentaires sur overlord et la libération de la France pour aller plus avant dans cette saga
pour l'instant, je suis en birmanie
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 13:01    Sujet du message: Répondre en citant

Oui, et je ne suis pas loin... il va falloir continuer à me tenir au courant de tes notes d'ailleurs.
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Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 13:07    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
les Dupond et Dupont du SONEF

J'ai bien peur que ces deux personnages ne soient pas très connus en décembre 42.
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 13:18    Sujet du message: Répondre en citant

loic a écrit:
Casus Frankie a écrit:
les Dupond et Dupont du SONEF

J'ai bien peur que ces deux personnages ne soient pas très connus en décembre 42.


Nous en avions discuté lors de la première parution. Eh bien les Dupondt sont apparus avant la guerre et ont joué un rôle dans au moins quatre albums parus entre ... 1934 et 1942 (je dis bien album, pas seulement parution en feuilleton en Belgique).
Tout ça ne nous rajeunit pas...
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Casus Frankie

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fhaessig



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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 13:26    Sujet du message: Répondre en citant

loic a écrit:
Casus Frankie a écrit:
les Dupond et Dupont du SONEF

J'ai bien peur que ces deux personnages ne soient pas très connus en décembre 42.


Ils ont deja fait des apparitions dans plusieurs albums de Tintin qui ont ete publies (les cigares du Pharaon, Le lotus bleu .. etc), si je me souviens bien. Par contre, il semble que leurs noms n'ont ete cite pour la premiere fois que dans le sceptre d'ottokar, publie en 39 en Belgique. (a verifier selon les editions originales, Herge ayant reecrits certains albums apres guerre). Donc, il est bien possible que l'images soit presente, mais les noms semblent plus improbables.

Edit: Il semble qu'Herge ait fait une reedition avec une couverture remaniee en 42 OTL. Donc, si cette version est arrivee entre les mains du SONEF, les surnoms en questions sont bien possibles.
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 16:14    Sujet du message: Répondre en citant

C'est franchement excellent!

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Parmenion



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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 16:42    Sujet du message: Répondre en citant

Bravo à Raven, pour un coup d'essai, c'est un coup de maître !

Juste une petite remarque :

"Saint-Exupéry profite d’une pose pour me présenter"

"pause" au lieu de "pose"
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 16:58    Sujet du message: Répondre en citant

Parmenion a écrit:
"pause" au lieu de "pose"


Oups - j'aurais dû le voir donc j'assume...

Bon, pour Raven, vous allez avoir largement de quoi vrombir de plaisir... Juste quelques jours de patience.
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MessagePosté le: Mer Déc 11, 2013 23:46    Sujet du message: Répondre en citant

Dans le DOCAVIA "Histoire des essais en vol" il y a un chapitre écrit par Jacques Lecarme (l'école des noeuds) avec le récit d'essais vibratoires sur le DB-20 en 1932 ou 33. Délectable (et hilarant....).

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MessagePosté le: Jeu Déc 12, 2013 09:25    Sujet du message: Répondre en citant

Bravo pour le marin du ciel,

Le LV Lagadec a bien sûr bénéficié d'une autorisation officielle du ministre de la guerre pour arborer ses décorations étrangères... DFC & PH...

Petit détail sur le personnel féminin:

les WAAFs (Women's Auxiliary Air Force) dépendent de la RAF, c'est donc chez les anglais, aux States il s'agirait plutôt de WAACs (Women's Army Auxiliary Corps depuis mai 42) puis de WACs (Women's Army Corps à partir de juillet 43).
Lagadec résistera donc au charme des WAACs et non des WAAFs.

Par contre il est fort probable, qu'une fois dé-marabouté, il soit plus tard submergé par une déferlante de WAVES (Women Accepted for Volunteer Emergency Service) servant dans l'US Navy...
Cool
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