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La Guerre en Maison (par HOUPS)
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Capu Rossu



Inscrit le: 22 Oct 2011
Messages: 1631
Localisation: Mittlemeerküstenfront

MessagePosté le: Sam Nov 02, 2019 18:58    Sujet du message: Répondre en citant

Bonsoir

Houps a écrit :

Citation:
Merci Dan, mais c'est bien moins de travail qu'une campagne dans les Balkans...


Pourtant c'est simple une campagne dans les Balkans : tout le monde trahit tout le monde !

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Alain
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demolitiondan



Inscrit le: 19 Sep 2016
Messages: 2274
Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris

MessagePosté le: Sam Nov 02, 2019 19:43    Sujet du message: Répondre en citant

Merci au carré - mais le travail ne remplace pas le talent. Et ton travail est talentueux. Ceci étant dit, en exclusivité rien que pour vous, une vue depuis l'intérieur du palais blanc de Belgrade, où Pierre se balade dans les couloirs à la recherche d'une idée pour vaincre ses multiples adversaires ...


_________________
Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Casus Frankie
Administrateur - Site Admin


Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10239
Localisation: Paris

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 08:54    Sujet du message: Répondre en citant

Ça, tu vois, même sans les titres, je t’aurais donné la date sans problème ! La messe anniversaire de la mort du Maréchal ! Regarde donc s’il y a du beau linge ! Moi ? M’étonnerait que je me retrouve ! Mais sûr que j’allais pas manquer ça ! J’étais tout dans le fond, bien contente d’être à l’intérieur, tiens ! Tiens, regarde : Baudrillart, Suhard, Mayol de Lupé… Des Monseigneur en veux-tu en voilà ! La crème ! Dommage qu’on n’ait pas la couleur ! Si t’avais vu ! Eux, et les enfants de chœur, donc ! Et tout ça qui brillait… Et la musique ! De l’orgue ! Les grandes orgues ! C’était d’un solennel ! Oui, Juanita, la messe. Mais quand j’étais jeune. A Paris. Oui, il y avait du monde ! Regarde-moi cette collection d’uniformes ! Hein, y’en a des Boches, pour celui qu’était de ceux qui leur avaient foutu la pile en ‘18 !
Bon sang, ce qu’il en parlait, mon paternel, du Maréchal, les rares fois où il l’ouvrait sur “sa” guerre ! Je t’ai dit qu’on a failli avoir un p’tit frère ? Non ? Oui ? Le prénom était déjà choisi. Devine… Oui, gagné : Philippe. Voilà… Bon. Alors, la messe…
On en a pris plein les yeux. Remarque, on était venues pour ça, Suzy et moi. Et plein les oreilles, mais c’était pas qu’à cause de l’orgue ni de la chorale ! Tiens, regarde, sur le parvis… Ah mais… on n’a pas droit à plus ? Ben, je comprends bien qu’on n’ait pas eu toute la messe, y’en avait bien pour deux bonnes heures… mais le discours de Laval ? Au moins celui de Laval… Pas tout, hein, juste un ou deux plans… Ah oui, devant la cathédrale ! Fallait pas que le public s’échappe, des fois qu’on serait venu juste pour les vitraux. Remarque, côté discours, il n’arrivait pas à la cheville d’Adolf, hein, le père Laval… Quand on voit les meetings des Nazis ! On y avait droit, aux Actualités. Impressionnant. Tout juste si tu prenais pas les postillons dans l’œil ! D’un autre côté… Enfin, je crois bien qu’on a eu droit à Doriot, en plus… Fromage et dessert. Juste quand tu viens d’entendre un cantique en latin, ça fait bizarre… Ça, c’était en ‘41. En ‘40, ils avaient manqué le coche… Ben oui, c’était allé trop vite, et comme qui dirait qu’il y avait de l’eau dans le gaz…
En ‘42, rebelote, avec grande prière « pour la France levée contre le bolchevisme ». Pas mal, y paraît, mais je n’y étais pas. Et en ‘43, quasiment plus rien. Plus de Laval, plus de Boches, et plus de cardinaux. Curieux, hein ? Seulement Baudrillard. Ou Suhard ? Tiens, je ne me rappelle plus… Ah, non, Suhard : Baudrillard est mort au printemps ‘42, par là. Y’a quasiment eu que ça à la radio, ce jour-là. Ça lui a évité des désagréments, au cardinal. Donc, mois, je ne suis allée qu’à la première messe. Après… j’étais occupée ailleurs. Et puis les grands discours à la gloire du Maréchal, de l’amitié franco-allemande, de la lutte contre le judéo-bolchévisme… ben, ça ne te remplissait guère l’estomac. Faut pas croire. C’est sûr que ça faisait bien de faire la claque, mais ça, c’était plutôt le problème de nos clients, hein, nous, tout juste si on ne dérangeait pas, dans ces trucs-là. C’était pour ça qu’ils nous voulaient, les zigs : ici, je te montre, là, cache-toi. Des présences à “géométrie variable”, quoi, comme on dit aujourd’hui… Oh, sûr qu’il y en avait qui y croyaient dur comme le fer, au renouveau de la « Vraie France » ! Heureusement. Enfin, heureusement, je me comprends ! Vu ce qui s’est passé, tu te rends compte, si personne n’y avait cru ? Tous ces types qui se sont écharpés là-dessus avant, pendant et après, et même encore maintenant ?
Nous, hein, là-dessus… Donc, sacrée cérémonie, la messe anniversaire du Maréchal. Sûr que ça a dû lui plaire, au vieux, d’où il la regardait, tiens. Surtout connaissant le bonhomme. Faut pas croire. J’ai toujours apprécié ça, les messes à Notre-Dame. Quand je pouvais… Et les Noëls, donc !… Ah oui, les Noëls, même à l’époque… Y’avait des lumières, de la belle musique… Et tout ça en latin, t’y comprenais que dalle, c’est pour ça que c’était chouette, peut-être. Tu vois, ça me manque… Et… Lemhinou ! Ça me revient ! C’était Lemhinou, son nom, au gonze des pur-sang, tiens ! Va savoir pourquoi ça ressort maintenant !… J’en étais où ? Ah oui : la messe, et Baudrillard. Drôle de coco, çui-là. Oh non, le pauvre ! C’était pas un client ! Faut pas croire ! Qu’est-ce tu vas t’imaginer !? Un cardinal ! Enfin ! Un curé, un évêque à la rigueur, mais un cardinal !…
On n’a pas tout su, mais paraît qu’après la guerre, tout de suite après, si pas pendant, y’a eu comme qui dirait des différends entre ceux comme lui et ceux comme Tisserant qu’étaient du côté d’Alger… Et c’étaient tous des catholiques ! Comment tu veux qu’on s’y retrouve, nous ?
Tu sais, les occasions d’oublier les tickets et le couvre-feu, elles étaient plutôt rares. Pour les cinés, fallait aimer, pour les caf’conc’, fallait du pèze, et pour les cafés, fallait un estomac blindé, vu ce qu’on te servait comme ersatz… A part les vichy-fraise sans fraise… Les stades, d’après Serge et Mario, ça ne valait pas l’avant-guerre ; et Auteuil, on y organisait des courses de chèvres, c’est tout dire… Alors, une grand-messe, avec tout le tralala, et gratos – y’avait du monde ! La plupart, d’ailleurs, le reste du temps, tu ne les voyais guère… Faut pas croire ! Et puis, Notre-Dame, quand même, ça impressionne. Mais question tranquillité et recueillement, y’avait mieux : les vert-de-gris, ils y venaient par fournées entières… A force, il y en a eu que ça a indisposé…
Compte pas sur moi pour savoir ce qui se passait dans l’arrière-cuisine : soit mes clients s’en foutaient, soit ils n’en disaient pas assez pour que ça soit intéressant. Et puis, ça ne portait pas à la rigolade. Tiens, prends Hermine, c’était une fille qu’était là avant qu’on arrive, Suzy et moi. Elle avait un régulier, un Portugais qui était de leur ambassade. La messe tous les dimanches, les fêtes, et même carême – ça lui a fait des vacances, à Hermine, elle retrouvait son béguin – mais jamais il a mis les pieds à la Madeleine ou à Notre-Dame ! Et s’il est monté une fois à Montmartre… Donc, il l’avait emmenée cette fois en voyage, dans le sud. Qu’est-ce qu’elle était contente, l’Hermine ! Ah oui, elle nous en a parlé, de son voyage ! Faut pas croire ! Avant, évidemment. Même que ça frisait la provoc’ et qu’on se retenait de ne pas lui en coller une… Et après ! Ah oui ! A Lourdes, qu’il l’avait emmenée ! Bon, Hermine, elle faisait ses Pâques, Noël, une messe de temps en temps, hein, comme tout le monde… Mais là… Ça a été l’indigestion, si tu veux. L’était un peu frappé, quand même, l’autre. Bizarre… Pas méchant, mais bizarre, d’après ce qu’elle nous a raconté. Mais à l’époque, le bizarre, c’était quasiment du normal, tu vois…
Tiens, pour changer de sujet, t’en as pensé quoi, de la rétrospective ? Pas du Prince, hein… de l’expo… Parce que moi, même si Véronique s’est pas mal débrouillée pour faire simple, y’a des trucs… comment dire… l’abstrait, je vois bien, mais là… S’il faut se taper une édition en trois volumes pour comprendre une, comment déjà, une « installation » ! Véro ? Ah, mais c’est la nièce de Wilma, Véro… Wilma ! La dame qui nous a sauté dessus dès l’entrée ! Comme vieilles peaux, on faisait la paire ! Ça m’a fait du bien de la revoir, après tout ce temps… Je ne savais pas qu’elle s’était reconvertie dans la galerie d’art. Ça aurait intéressé Serge, ça, tiens ! Oui, bien sûr, c’est une “cousine”. Non, pas une cousine, une “cousine”. Je t’ai expliqué, non ? Ah, t’avais pas tout compris.
Bon, juste après la guerre, tout le monde s’est retrouvé à l’étroit. Enfin, presque tout le monde. Un tas de monde, en tout cas. Fallait que ceux qui avaient un toit et un peu de cœur se serrent. En plus de se serrer la ceinture. Et nous, alors, on a accueilli des “cousines”. Des filles, oui. Mais moi, “filles”, je trouvais que ça faisait un peu trop bordel et chandelle, tu vois. Pas trop classe. Et puis, je ne voulais pas de “filles”. Je voulais des nénettes avec un beau cul, pas de doute, mais un cerveau, de la jugeote et des bonnes manières. Je ne faisais pas dans le pensionnat de jeunes filles de bonne famille, hein, faut pas croire, mais y’avait un peu de ça. Alors, “cousine”, ça passait mieux auprès de tout le monde. Et ceux qu’étaient pas dupes, hé ben, ils faisaient comme si. Tiens, ça me rappelle…
On a eu un client, du genre vieille aristocratie et bon portefeuille. Il s’invitait chaque année chez des parents à lui, quelque part du côté de Perpignan, je crois. Et il s’amenait chaque fois avec une nouvelle, et à chaque fois, il la présentait comme “Jeanne”. Les vieux faisaient la tronche, mais comme c’est lui qu’avait le pognon… Il faisait ça rien que pour les faire bisquer ! Et les gamins, ils étaient ravis de voir débarquer une “tante Jeanne” qu’avait vingt ans de moins que le tonton, les emmenait à la plage, faire du ski nautique, danser le jerk et cavaler dans la garrigue… et s’ils avaient eu quelques années de plus… Bref… Je te dis pas ce qu’en pensaient les autres. Quel vieux salaud, quand même !… L’a raté un virage, un printemps, du côté de Limoges. Deux “tantes Jeanne” se sont libérées pour l’enterrement. Pour les gosses. On leur devait bien ça… Quand même, quelle époque… Enfin, on rigolait plus qu’en ‘40 !… Donc, voilà pour les “cousines”. En 45-46, ça se justifiait, et puis, c’est resté…
Si c’est Wilma qui m’a fait passer les cartons ? Tiens, je ne le lui ai pas demandé… J’aurais pu… C’est possible… Bah, quelle importance. Dis donc, si t’avais beaucoup de fric, tu te paierais un de ces trucs ?… Mais non, pas ça ! Il te faudrait un salon grand comme la place de la Concorde, le genre de truc qui fait nouveau riche… Voilà, un des bronzes… Humm… Moi ? Où veux-tu que je le mette ? Et puis, non, je n’apprécie pas. Je ne dis pas que c’est moche, hein, note bien ! Je dis que je n’aime pas. C’est tout. Comme je n’aime ni les rutabagas, ni le style Henri IV, ni les boîtes automatiques. Toi aussi, y’a des trucs que tu n’aimes pas, sans pouvoir dire que tu les détestes, non ? Je préfère Turner, tiens… ou les impressionnistes. Au hasard : Monet… Pas la même époque, je sais. Tiens, lève-toi et va donc regarder de plus près ce qui est au mur, là… Une reproduction ? Ben, ma fille, va falloir t’éduquer !… Ah non, ce n’est pas un vrai, non plus. Quand même ! Faut pas croire ! C’est mieux… ou pire. C’est un faux. Mais un vrai faux. Ou un faux vrai. T’as entendu parler de Stein ? Oui ? Bon… et…’tends voir… Van… Van Miguerenne ? Quelque chose comme ça… Un Hollandais. Alors, lui, c’était quelqu’un… Tu sais qu’il a réussi à fourguer un Vermeer au gros Hermann en personne ? Je crois bien qu’on n’a pas retrouvé toutes ses œuvres. Surtout qu’il y en a que ça gênerait aux entournures, tu vois… Non, ça, ce n’est pas de lui. Ben, chacun sa spécialité. Disons qu’il a fait des émules. Je t’en reparlerai plus tard… »
(…)
« Entre, entre… Tu vois, je vais mieux ! Trop fait la fête, c’est tout ! Tu verras, pour fêter ça, Juanita nous a acheté une petite tarte. Si elle a accepté, c’est que je vais pas si mal, non ? Pas de crème, hein, faut pas exagérer, quand même ! Ah, et puis, tant que j’y pense : t’as les remerciements de Camille. Va voir dans la chambre… La Véro a rappliqué chez elle. Pas folle, la guêpe : elle avait compris le truc, le coup du tailleur. Et puis l’autre grande bringue, là, celle en rouge, elle a déboulé hier soir. Voilà. Y’en aura d’autres… Du coup, la Camille te retourne le tailleur… Ben, qu’est-ce tu veux qu’elle en fasse ? Le refourguer à une cliente ? Ça va pas ! Où t’as vu ça, toi ? Tu veux quoi ? De quoi payer ton loyer ?… Ben si, ma petite, toute peine mérite salaire ! T’as subi, quand même, un peu, non ? Le représentant du Ministre, faut se le supporter ! Con, je sais pas, mais pénible ! Toujours à parler de lui… Oh là là, ma pauvre ! L’est connu comme le loup blanc ! Allez, c’est pas bien de dire du mal… Tiens, Juanita m’a aussi pris le Progrès, pour l’article… Non, t’inquiète, t’es pas sur la photo. Le Prince non plus. Juste Wilma et l’autre imbécile, devant le grand machin avec les cailloux et les ficelles…
Alors, de quoi je te cause ? De Wilma ? Bah, y’a pas grand-chose à en dire… Elle a été l’une des quatre premières “cousines”. Elle sortait plus de chez elle, on allait la fiche à la porte… « On » : des « bons Français », tu peux me croire. Bon, faut pas trop leur en vouloir, ils ont pas cherché à comprendre. L’ont pas dénoncée pour se faire bien voir, non plus. Juste qu’elle devenait encombrante. Faut dire, la pauvre, qu’elle avait de sacrées casseroles, mais c’était pas vraiment de sa faute, hein, faut pas croire… Ah, oui, Wilma, c’est son vrai blaze.
Allemande ? Non, quand même ! Tiens, si tu devines d’où elle venait, je ferais un effort de mémoire… Alsacienne ? Non plus. Autrichienne ? Comme Marie-Antoinette ? Nnnon… Mais tu chauffes… Hollandaise ? Pas du tout ! Bon, allez, tu trouveras pas : Italienne !… Remarque, moi aussi, ça m’a surprise. Tu vois, Italie, tu penses Toscane, Venise, Florence, Naples, Sicile, Etna, Rome, tout ça… Elle, ses parents habitaient près de la frontière suisse. Et puis, le père n’a pas fait partie des copains de Benito, les Suisses n’ont pas voulu d’eux, alors, sont arrivés chez nous. Avec le nom qu’ils portaient, qui faisait pas du tout Spaghetti, Menton ou le Pays Basque, c’était pas fait pour eux. D’autant qu’ils ne jargonnaient pas gros de français. Alors, se sont retrouvés en Alsace. Donc, en ‘40, rebelote les valises. Sauf que le paternel a gentiment été signalé à la Gestapo et qu’on ne sait pas trop ce qu’il est devenu. Restaient la gamine, sa frangine et leur mère, paumées dans Paname. La gamine a fini par trouver un job, vu qu’elle se débrouillait aussi bien en français et en allemand qu’en rital. La mère a pas traîné longtemps, tuberculose, je crois… Alors, la gosse, évidemment, en ‘44, elle était comme qui dirait dans la mouise, surtout avec la petiote, qu’on voulait lui enlever et qu’était mal partie dans la vie, hein… L’aurait pu mal tourner, la Wilma, ç’aurait été un sacré gâchis, faut pas croire ! L’avait fricoté un temps avec un Frisé, Gunther je sais pas quoi. Un drôle de coco aussi, tiens… Voilà. Tu vois, hein… Et Véro, c’est sa nièce. Une vraie nièce, pas une “nièce” ; la fille de sa sœur, qu’a fini par se tirer d’affaire et épouser un garagiste. Tu sais tout…
Mais dis donc, où est passé l’autre feignant, là ? T’as pensé à refermer la porte, au moins, tout à l’heure ? Oui ? Bon… Ah, faut aussi que je te dise deux mots sur le Prince. Figure-toi qu’il paraît que tu lui as fait bonne impression… Mon p’tit doigt… Et prends pas cet air avec moi, ma p’tite ! Donne-moi donc ton avis sur lui. Après tout, c’est de bonne guerre ! Et puis, va pas te faire des idées, il est marié. Remarque, ça ne veut rien dire, faut pas croire, mais y’a un rapport. Tu vois, il est déjà reparti, pour Londres je crois, un sommet quelconque. Sauf que Fatiha, sa femme, elle est restée là. Pourquoi, j’en sais rien, je veux pas le savoir. Mais elle aimerait bien visiter Lyon, tant qu’à faire, parce que, une suite au Bellecour, c’est peut-être bien, maintenant qu’il a été refait de neuf, mais elle s’y emm… quiquine, vu qu’elle ne connaît personne. Et pas question qu’elle sorte seule, hein, t’imagine… Par contre, si une jeune femme bien sous tous rapports pouvait l’accompagner dans quelques boutiques… Vous avez presque le même âge, ça devrait coller ! Et tant qu’à faire, du côté des Jacobins, oui, t’as pigé… En plus, ça te changera les idées. D’une pierre deux coups ! C’est pas comme si t’allais en boîte avec lui, non ? Qu’est-ce t’en penses ?… Pas samedi, y’a trop de monde, ses gardes du corps vont choper une attaque. Ah ben oui, ils sont compris dans le lot… T’inquiète, savent être discrets, vont pas se promener en djellaba façon Tintin au pays de l’or noir, ça, c’est bon pour les paparazzi et les touristes. Tu pourras remettre ton tailleur, si l’autre gangster te l’a pas pourri… Non ? L’a pas transformé en plumard ?… C’est un signe ! »
(…)
« Des petits gâteaux ? Oh ? Fallait pas ! Pose-les là, pour tout à l’heure… Dis donc, ça va ? T’as l’air toute chiffonnée. Y’a un truc qui te tracasse ? Ne me dis pas que tu digères mal, hein… C’est en rapport avec avant-hier, que t’as pas pu venir ? Ton chef qui te fait des misères ? Pas lui, çui d’en dessous ? C’est les pires ! L’est pas un peu “promotion canapé” ? Si ? Tous pareils ! Les p’tits gâteaux, ils ne seraient pas un peu pour toi, par hasard ? Hmmm ? Pour compenser ? Bon, on va laisser l’eau chaude pour un doigt de porto, le Docteur le saura pas, Juanita ira pas cafter. Mais rien de plus raide ! Déjà que je vois que t’as opté pour le baba au rhum, et que ce truc-là, il fleure le Grand Marnier… Tu veux pas ma mort, après l’autre jour, non ? Faut panser, pas noyer ! Mouais… Je vois qu’il va falloir que je fasse ton éducation. Excuse-moi, mais t’es un peu Bécassine sur les bords et cruche dans le milieu. Je croyais pas ça de toi. Et va pas te jeter sur le chocolat ou à la tête du premier mec qui passe pour faire passer le truc, hein ! Mamy Erika va t’apprendre d’autres ficelles, à commencer par celles d’un type qui a dit « Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde ! »… Et un point d’appui, oui, c’est vrai. Je vais t’expliquer comment trouver les deux, t’inquiète… Décidément, le monde n’a pas fait de progrès depuis un moment… Ah bon, t’es pas venue pour ça ? Oh, tu peux, hein… Si tu veux… Boulot-boulot, hein ? On peut faire les deux… D’accord, d’accord…
On reparlera de ça tout à l’heure, entre le baba et le Grand Marnier. Et puis, faut voir pour ta virée des boutiques avec la Fatiha. T’y as réfléchi ? Comme tu feras pas que passer devant, faut prévoir un circuit… On fait pas les escarpins avant les parfums… Bien. En attendant, tu veux quoi ? Que je t’en dise plus sur la toile, là ? Bah, pourquoi pas…
Tu sais, dans Paname en ‘40, et après, et avant aussi, remarque, il traînait des drôles de zigues… Ceux qui voulaient rester tranquilles, il fallait qu’ils se trouvent une occupation, si j’ose dire. Une bonne occupation. Tiens, aujourd’hui, on parlerait de “niche écologique”. Alors, le Stanislas – on va l’appeler Stanislas, c’est plus pratique – il avait commencé dans les faux papiers, avant-guerre. Mais comme c’était un artiste, il a vite laissé tomber les fausses cartes d’identité pour des trucs plus décorés : bons du Trésor et fausse monnaie. La guerre est arrivée au bon moment : il avait beau faire de l’excellent boulot, ça sentait le roussi. En plus, Juif, Polonais… Alors, il a disparu. Ah non, pas “disparu” comme beaucoup d’autres : disparu… Fondu dans la foule. Une ombre… Et puis, Paris, c’était son chez lui. Il ne se voyait pas à Bayonne, dans la Creuse ou à Mostaganem, faut comprendre. Ce sont les Allemands qui lui ont fini par lui remettre la main dessus, et s’il n’a pas “disparu” comme les autres, c’est qu’ils l’ont embauché pour fabriquer… de faux francs d’Alger. Sous surveillance, bien, entendu, des fois qu’il lui vienne finalement l’envie d’aller prendre des vacances sous le soleil, maintenant qu’ils l’avaient retrouvé… Note qu’ils lui fournissaient tout ce qu’il voulait. Et qu’ils ont expliqué à Déat, ou à je ne sais plus qui, que “pas touche”.
Bon, le Stan’, c’était loin d’être un imbécile. Il se doutait bien qu’une fois que ces messieurs n’auraient plus besoin de lui… Mais pour se mettre à l’abri, il lui fallait deux choses : des contacts, et de la fraîche. Les contacts… il s’est débrouillé. Et pour la fraîche… C’était un artiste, le Stan’, avec de l’or dans les doigts… Alors, en douce, il s’est mis à peindre, son violon d’Ingres… Les autres, ce qui les intéressait, c’étaient les biffetons. Le reste… Tu comprends, ils n’allaient pas poireauter dans son dos à le surveiller nuit et jour… Le travail n’avançait pas aussi vite qu’ils le voulaient, mais ce n’était jamais de sa faute : un coup le papier convenait pas, un coup les encres n’étaient pas bonnes, des bricoles dans ce goût là… Donc, ça lui laissait des loisirs. Me demande pas comment il faisait, hein… Oh, il n’en a pas fait non plus des mille et des cents, faut pas croire ! Peut-être une petite dizaine… D’abord, ça aurait mis la puce à l’oreille des amateurs, et ensuite, il lui fallait quand même du temps, il allait pas se fournir chez Ripolin… Bref, il s’est acheté une autre vie avec quelques toiles… Tu comprends, les billets, ça prend de la place et ça s’évapore… La monnaie, il était bien placé pour savoir ce qu’elle valait ! Et tu fais moins gaffe à un carton à dessin qu’à une valise pleine à craquer…
Non, juré, aucune idée de ce qu’il est devenu. Il peut tout aussi bien être à Belleville qu’à Buenos Aires. Je ne sais même pas s’il est encore vivant, ni même si il a survécu à la guerre, tu vois… La toile ?… Bon, on dira “pour services rendus”, hein ? Ça te va ? Non ? C’est pareil ! En tout cas, ça nous a aidés pour payer la maison, celle des débuts. C’est le genre de caution qu’un banquier accepte sans trop discuter, tu vois, surtout à l’époque… Ça a de la gueule, non ? C’est ma fenêtre, si tu vois ce que je veux dire… Bouge pas, je vais chercher quelque chose dans ma bibliothèque… Tu trouverais pas… Voilà. C’est qu’il pèse son poids, le bestiau… J’ai pas toute la collection, hein, seulement ce qui m’intéresse. Tiens, zyeute : Monet, la totale. Des reproductions, mais de qualité. L’ennui, c’est que t’as pas les vraies dimensions… T’es déjà allée au Louvre ? Voir la Joconde ? Ah, il faut, ma fille, il faut ! Mais attends-toi à une surprise… Moi, j’ai été déçue, ma pauvre, la première fois que je l’ai vue en vrai. C’est pas une miniature, note… Mais dans mon idée, elle était plus grande. Par contre, Le radeau de la Méduse… Bref, tu vois, ils y sont tous, avec le pedigree – enfin, tous… Regarde celle-là : Voiles à Etretat. C’est un Monet-Stanislas, d’après une expertise faite après la sortie du bouquin. Autant te dire que dans le lot, il y en a sans doute d’autres. Sachant, en plus, que celles-ci sont publiques, on va dire. Tu parles que celles qui sont planquées dans un coffre en Suisse ou accrochées dans un salon privé, on ne va pas en entendre parler d’un moment. Voilà, tu sais tout sur Stan’. Enfin, tout ce que je sais. Je ne l’ai jamais rencontré, l’était pas du genre à se montrer. Personne ne sait même s’il préférait les filles ou les garçons, c’est tout dire ! »

(Fin… de l'épisode)
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Capu Rossu



Inscrit le: 22 Oct 2011
Messages: 1631
Localisation: Mittlemeerküstenfront

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 09:38    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour,

Ah les Tantes Jeanne de Gilbert Bécaud !

@+
Alain


Dernière édition par Capu Rossu le Dim Nov 03, 2019 15:13; édité 1 fois
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houps



Inscrit le: 01 Mai 2017
Messages: 607

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 10:28    Sujet du message: Répondre en citant

Ah, Casus, on a oublié celles-là:
"...Donc, mois, je ne suis allée qu’à la première messe...."
"...A force, il y en a eu que ça a indisposé…..."

mea culpa...
_________________
Timeo danaos et dona ferentes
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Hendryk



Inscrit le: 19 Fév 2012
Messages: 1130
Localisation: Paris

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 11:19    Sujet du message: Répondre en citant

Le bagout de Madame Erika est toujours savoureux.

A ce rythme-là elle va finir par donner une nouvelle vocation à la journaliste.
_________________
With Iron and Fire disponible en livre!
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Tyler



Inscrit le: 11 Oct 2008
Messages: 587

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 14:34    Sujet du message: Répondre en citant

Applause Applause Excellent!
C'est aussi divertissant que profond(au vu des nombreux éléments abordés). Et c'est très bien d'avoir des "histoires du quotidien"
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demolitiondan



Inscrit le: 19 Sep 2016
Messages: 2274
Localisation: Salon-de-Provence - Grenoble - Paris

MessagePosté le: Dim Nov 03, 2019 19:48    Sujet du message: Répondre en citant

Ach le tourisme à Paris sous l'occupation. Sad Sad Sad Sad Sad Heureusement pour elle, elle n'est pas tombé sur les Manoukians.
_________________
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