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patzekiller



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MessagePosté le: Mar Mai 07, 2019 17:13    Sujet du message: Répondre en citant

requesens a écrit:
le poireau a écrit:
Casus Frankie a écrit:
Attention, au moment de la prise de Florence, le matériel a évolué !
Les chars moyens sont des SAV-43, les chasseurs de chars des SAV-AU-42, les chars légers des M7-F (Le Poireau, OK ?).


En effet à ce moment là les SAV-41 et SAV-AU-41 ont laissé la place aux SAV-42 et SAV-AU-42 (le SAV-43 est réservé au front provençal) et les M3-F aux M7-F.


Donc pour la prise de Florence le char standard est le SAV-42 ?



oui, le SAV 42 belier + l'entrée en service du M7 mouflon

le modele suivant, le taureau entre à peine en production et est gardé pour équiper les DB qui vont participer à dragon
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Mai 08, 2019 10:00    Sujet du message: Répondre en citant

Dernier épisode kumanovesque avant de repartir dans les Balkans 44…


13 mai 1941
Première campagne de Grèce
Kumanovo
– Dès 8h00, les sentinelles virent se mettre en place les deux pinces de l’attaque allemande. La 9e Panzer et le XLe Korps mobilisaient toutes leurs réserves dans un nouvel effort pour couper la ville en deux. Au même moment, les premiers obus de 105 mm tombaient sur les positions françaises, où les 75 mm essayaient de répondre comme ils le pouvaient au déluge de feu qui s’abattait.
Quand le bombardement sembla faiblir, les hommes sortirent des abris et prirent leurs postes de combat. Les légionnaires de Muntaner occupaient un immeuble de trois étages avec des fantassins algériens. Chabert et ses Chevrolet attendaient à l’abri que les panzers approchent.
Nerveux, aux aguets, les hommes entendirent alors un ronronnement qui peu à peu remplissait l’air. A chaque seconde plus proche. Tous se regardèrent car tous connaissaient ce bruit ainsi que le danger qu’il représentait. « Là ! » Par une des fenêtres désormais sans carreaux, ils les virent arriver. Des dizaines de Ju 87 se dirigeaient droit vers eux. En les voyant voler en formation, haut dans le ciel, chacun avait l’impression qu’ils venaient pour lui. Une sorte de règlements de compte personnel entre les avions et les hommes. Arrivés plus ou moins à la verticale de leur position, les appareils se mirent à piquer sur eux.
Muntaner entendit un sifflement aigu, comme une gigantesque scie découpant l’espace. Quelques instants avant l’explosion, le bruit était tellement intense qu’il semblait émaner de l’immeuble lui-même.
Il ressentit un énorme impact qui secoua le bâtiment comme si quelque chose de gigantesque tombait du ciel et traversait les étages. Le temps sembla se figer. Une explosion les envoya tous à travers la pièce. Le souffle s’empara de lui comme une main géante, le souleva et le propulsa dans les airs. Il se retrouva à demi assommé entre la porte d’entrée et un placard encore miraculeusement debout. Le mur derrière lequel s’abritait un soldat disparut dans un nuage blanc. Ils virent comme au ralenti une langue de feu l’entourer et l’avaler, avant de continuer sa route en aspirant et incendiant tout ce qui pouvait l’être.
L’air brûlait la peau et les poumons, les vêtements roussis par la chaleur fumaient. Les survivants sentirent le sol bouger. Une seconde plus tard, toute la partie centrale de l’immeuble s’effondra sur elle-même, se transformant plus bas en une montagne de débris et de braises. Seuls étaient restés plus ou moins intacts la façade et un mur latéral sur lequel s’appuyaient l’escalier ainsi que des reliquats d’étages. De loin, les ruines ressemblaient à une sorte de peigne pour géants dont les dents étaient cassées. Tout le reste avait disparu. L’air sentait le soufre et la chair brûlée.
Tous étaient couverts de poussière et de cendres. Chino s’agenouilla devant lui et le prit par l’épaule. Le contact le ramena à la réalité, il ouvrit des yeux rougis par la fumée. « Ça va ? » dit Chino.
– Ma tête…
Il se palpa le crâne, mais il n’y avait pas de sang.
– Ce doit être le choc contre la cloison, ça passera. Nous devons sortir d’ici, tu peux marcher ?
En guise de réponse, il se mit sur ses pieds. Les survivants longèrent le mur en passant sur ce qui n’était plus qu’une simple corniche avant de rejoindre l’escalier. De là, ils purent voir que la bombe avait frappé l’immeuble en son centre, le traversant verticalement avant d’exploser au rez-de-chaussée.
A quelques dizaines de mètres d’eux un autre immeuble fut frappé de plein fouet par une bombe. Plus qu’une explosion, ils eurent l’impression que l’immeuble crevait comme une baudruche, se répandant dans la rue.
Était-ce à cause de ce nouveau choc ? Ils virent avec horreur que ce qui restait de l’édifice qui les abritait était lui aussi sur le point de s’effondrer dans le brasier qui en consumait l’intérieur. Ils descendirent, coururent et sautèrent aussi vite que l’état de l’escalier le leur permettait. Une vive douleur lui vrilla la cuisse gauche, une balle ? Non. En se retournant il vit une tige de métal qui sortait d’une paroi effondrée. Son extrémité rougie brillait dans la lueur des flammes. Une nausée lui tordit l’estomac, sa jambe palpitait et un liquide chaud coulait jusqu'à sa cheville.
Aidé par Chino, il réussit à sortir avant que tout ne disparaisse dans une énorme boule de poussières. La lumière du soleil disparut, ils se retrouvaient maintenant dans une sorte de brume blanchâtre qui empêchait de voir à plus de quelques mètres. La respiration devenait difficile, la toux fréquente, ceux qui le pouvaient couvrirent d’un foulard le bas de leur visage. Le liquide chaud qui coulait le long de sa jambe atteignait maintenant sa chaussure, il devenait urgent de s’arrêter et de soigner cette plaie. Dès qu’ils le purent, tous se mirent à l’abri dans les ruines d’une petite maison. Les yeux rouges, les cheveux, le visage gris cendre, l’uniforme d’une couleur indéfinissable, ils essayaient de reprendre leur souffle. Certains toussaient, d’autres versaient le contenu de leur bidon sur leur visage.
Un des soldats s’agenouilla près du caporal. Juan Sanchez Villa-Lobos Martinez, ancien métallurgiste, n’en était pas moins fier de son patronyme, il veillait toujours à ce que rien ne soit oublié sur ses documents administratifs. Durant les premiers mois de la guerre civile, antifasciste mais non-violent, il avait été infirmier des milices. Quand il découvrit que les Franquistes étaient aussi impitoyables avec le personnel médical qu’avec les combattants, il échangea sa trousse d’urgence pour un fusil. Il avait cependant gardé une nostalgie des hôpitaux de campagne et n´hésitait pas à soigner ses camarades. A l’aide d’un couteau, il entailla la jambe du pantalon, nettoya et examina la plaie – « Jolie coupure, profonde mais nette, tu devras aller à l’infirmerie pour te faire recoudre. » De sa musette, il sortit désinfectant et pansements et en entoura la jambe blessée.
Pendant que l’infirmier improvisé bandait la blessure, Muntaner demanda : « Tout le monde est là ? » – « Non, il en manque deux. » – « Quatre volontaires pour retourner là-bas, si vous les retrouvez, vous les ramenez, même morts. » Les hommes restants regardaient les immeubles effondrés. Il y eu comme un flottement. Jordi Comer fut le premier à parler : « J’y vais. » Originaire de Valence, fils et petit-fils de pêcheur, il croyait en Dieu pour l’après et au communisme pour cette vie. Trois autres hommes le suivirent.
D’autres explosions, plus nombreuses, résonnaient de l’autre côté de la ville. Les Allemands attaquaient en force. Près de lui, ceux qui étaient restés occupaient des positions de défense. Tous avaient le nez en l’air pour guetter à travers le nuage qui les entourait l’arrivée d’autres appareils ennemis. Ils n’eurent pas à attendre longtemps pour qu’un autre avion à croix noires les survole, un bimoteur cette fois. « Hijo de la gran p…, viens te battre comme un homme ! » – de rage, tous tirèrent avec leurs armes sur la silhouette qui s’éloignait. Durant quelques longues minutes, ils purent entendre le bruit d’avions qui tournaient au-dessus de la ville à la recherche de nouvelles proies jusqu’à ce que d’autres moteurs se fassent entendre. La chasse française faisait enfin son apparition.
Entre temps, Comer et ses compagnons les avaient rejoints. Ils portaient sur un brancard de fortune un des disparus. « Juan, regarde si tu peux faire quelque chose. » L’examen clinique fut rapide – « Il faut l’opérer et le plus tôt sera le mieux. » – « Vous savez ou est l’hôpital ? Emmenez-le tout de suite. Et l’autre ? » Comer, avare de paroles, eut un geste d’impuissance.
– Caporal, tu devrais les accompagner pour faire soigner ta jambe.
– Plus tard, Juan, quand la situation sera plus calme. Allez, partez !

Les premières heures de la matinée ne furent qu’une succession de duels d’artillerie et de chassé-croisé des deux aviations.
Vers 11h00, les groupes d’assaut allemands, appuyés par des pionniers, essayèrent de pénétrer le système défensif français, mais la densité du tir défensif empêchait les troupes allemandes de se déployer. Les immeubles devaient être attaqués un à un, étage par étage. C’était lent et coûteux. Bien retranchés, habitués à ce type de combat, les légionnaires bloquaient la progression ennemie et clouaient très souvent les Allemands au sol. Ce n’était pas le cas partout – à l’aide d’explosifs, les pionniers firent sauter des points de résistance, dégageant plusieurs couloirs par où s'infiltra l'infanterie. Mais une contre-attaque rétablit la ligne de défense, interdisant aux Allemands d’exploiter leur succès.
En début d’après-midi, l’artillerie des assaillants redoubla d’activité, atteignant une violence peu commune sur ce théâtre d’opération. Des canons furent approchés afin d’effectuer des tirs tendus sur les positions françaises. Les Allemands cherchaient la mise à mort. Malgré quelques renforts, la position du groupe de Muntaner devenait intenable. Régulièrement prise pour cible par deux pièces de 50 mm, la façade de l’immeuble s’émiettait après chaque tir. Ils risquaient d’être enseveli si l’immeuble s’effondrait. Muntaner, dont la jambe saignait de nouveau, savait qu’il allait devoir quitter ses hommes, mais auparavant il devait s’acquitter d’une dernière tâche.
– Un volontaire pour venir avec moi, les autres décrochent et rejoignent les camarades dès qu’ils le peuvent.
Tous demandèrent à rester avec lui.
– Fosforito, tu es trop précieux avec tes jouets. Chino, s’il m’arrive quelque chose tu me remplaceras, Juan tu es notre infirmier. Qui a une excellente vue et un calme à toute épreuve ? [Il regarda ses hommes.] Jordi, nous ferons équipe. Je vous remercie tous, nous nous verrons plus tard.
Il leva le poing : « ¡ Suerte ! »
En réponse, tous portèrent le poing à leur tempe. Chino le serra dans ses bras : « Soyez prudent, revenez entiers ! »
« Curieux comme ce garçon est émotif, la fréquentation des filles, je suppose »
se dit Muntaner.
Pendant ce temps, la bataille continuait. Partout, les soldats français, terrés dans leurs trous au milieu des ruines, résistaient. Quand une compagnie algérienne fut enfoncée, les “canons à roulettes” de Chabert rétablirent la situation, mais cette fois il y eu des pertes parmi les artilleurs. Comme disait le lieutenant Chabert : « La mort c’est rouge. Et puis c'est bleu… Et puis c’est froid. Et par-dessus tout, ça devient un silence ! La mort, c’est un silence de mort. » Muntaner ne put s’empêcher de frémir. Il se rappelait son rêve, que disait Azraël ? En vérité, la mort c’était l’oubli….
Muntaner et son équipier se rapprochaient lentement des canons disposés de chaque côté de la rue. Ces pièces d’assez petit calibre faisaient des ravages dans les rangs français, il devait les faire taire, au moins momentanément, afin que ses hommes puissent décrocher. En passant à travers les éboulis et les ruines, ils atteignirent un immeuble situé directement sur la ligne de front, qui offrait un angle de tir assez large. Les éclats et les balles vrombissaient. Sans son Lebel, vraiment trop encombrant pour ce genre de combats, Muntaner devait s’approcher au plus près de sa cible.
A plat ventre, postés devant un trou de mitraille au niveau du sol, une couverture sur la tête et les épaules, ils étaient immobiles. L’un regardait avec des jumelles et l’autre à travers sa lunette le canon à l’angle de la rue.
– J’abats les servants et nous partons. Toi, observe les alentours, si tu vois un danger tu me donne sa direction comme avec les heures d’une montre, tu comprends ? [Le caporal mit son poignet sous le nez de son équipier.] Le canon est à… ?
– Onze heures,
répondit Comer
– Parfait, tu as compris. Tu te souviens du chemin de repli ?
Comer, taiseux, acquiesça en remuant la tête.
– Regarde une dernière fois, prends ton temps et si tout te paraît normal… Si quelque chose peut être normal dans ce chaos… Tu me dis “C’est bon”. Pendant que je tire, ne regarde pas la cible, continue à regarder autour et tiens-moi informé.
Muntaner suivait de son arme le chef de pièce et le pointeur, les autres étaient secondaires. Au bout d’une ou deux minutes Comer murmura : « C’est bon, vas-y. » Les détonations des deux tirs se suivirent au point de presque se confondre, il y avait maintenant deux nouveaux corps étendus sur le sol.
– Mare de Deu !
De surprise, le caporal tourna la tête, cela faisait longtemps qu’il n’avait plus entendu invoquer la Vierge en catalan. « Là, là… à 2 heures ! » Du doigt, Comer indiquait un semi-chenillé équipé d’un canon de petit calibre, probablement du 20 mm, qui venait d’apparaître au coin d’une rue. Une boule se forma dans l’estomac de Muntaner quand il vit un soldat près du véhicule indiquer de façon véhémente la direction de l’immeuble dans lequel ils se trouvaient. Il n’attendit pas plus – « ¡ Vamos ! »
Aussi vite que sa jambe le lui permettait il se redressa, aidé par Comer. Ils quittaient la pièce quand les premiers obus frappèrent la façade. L’escalier était encore en bon état, ils le dévalèrent plus qu’ils ne le descendirent. Au bruit du canon s’ajoutait maintenant des rafales de mitrailleuse. Accroupis au dehors, ils reprirent leur souffle en essayant de trouver par où s’enfuir. Le chemin qu’ils avaient suivi quelques instants plus tôt était maintenant sous le feu, et pour tout arranger, sa blessure à la jambe saignait de plus en plus.
– Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je n’ai pas envie de connaître l’hospitalité allemande. La seule possibilité est de plonger plein sud pour rejoindre les lignes françaises en évitant de ne nous faire tirer dessus par les copains.
Comer acquiesça d’un hochement de tête.
Ce fut difficile. Entre les lignes, ils ne pouvaient avancer que par petits bonds, parfois en rampant, un par un en se couvrant mutuellement. Derrière eux les Allemands poussaient, devant eux les Français résistaient. La lutte était intense, Muntaner se rappelait la bataille de l’Èbre, ou durant près de quatre mois il avait lutté contre les fascistes. Au bout d’une demi-heure de reptations, de plongeons et d’attentes, des casques Adrian apparurent fugacement sur leur droite. Visiblement les servants d’un mortier installé dans un trou, protégé par une barricade de débris. « Légion étrangère, Légion étrangère ! » – les deux Catalans s’égosillaient au milieu du vacarme des combats afin d’attirer l’attention des fantassins. Leurs efforts furent couronnés de succès : un visage se tourna vers eux, puis un autre, mais tous deux disparurent de nouveau ! Comer, si taiseux de coutume, se mit à invectiver ces hommes, questionnant la moralité de leurs mères, la peu avouable profession de leurs pères et leur manque d’attributs virils, ainsi que les deux protubérances qui poussaient sur leurs crânes. Un visage réapparu, l’ancien pêcheur menaça ce pauvre diable de lui faire subir les pires atrocités s’ils ne les laissaient pas se réfugier auprès d’eux. Au final, l’artilleur leur fit signe d’approcher, mais en les mettant en joue. Il y avait une vingtaine de mètres à parcourir.
– Vas-y en premier – le caporal poussa son équipier – C’est un ordre.
Comer s’accroupit et se propulsa en avant, le buste penché, après quelques foulées il plongea en avant, manquant de peu heurter le soldat qui les surveillait. Il dut y avoir quelques explications mouvementées, mais rapidement Comer se montra, lui faisant signe de venir. Muntaner s’élança mais sa blessure le gênait. Tout à coup, il ressentit un choc dans le mollet, comme si un adversaire invisible lui avait administré un coup de pied par derrière. Il trébucha, essaya de se relever mais sa jambe céda et la douleur surgit, brutale, incandescente. Il porta sa main vers sa cheville et la ramena rouge de sang. Il avait un genou au sol quand un nouveau coup à hauteur du bras le fit tomber sur le flanc. Comer lui hurlait de se mettre à plat ventre et de ne pas bouger.
Muntaner essayait de ramper en laissant une double trainée de sang sur le sol, il avait l’impression qu’une barre chauffée à blanc lui traversait le mollet. Des petits geysers de terre apparurent tout près de lui. Les Français s’étaient joints à Comer, encourageant le caporal : « Plus que dix mètres ! » « Animo… » « Encore un effort » « Adelante…" « Tu y es presque ! « Ya estas… »
Ses trois blessures saignaient, seul un bras était indemne, il s’épuisait. Une balle frappa près de sa tête soulevant de la poussière qui l’aveugla, il secoua la tête tel un animal blessé. Il restait cinq à six mètres – ça allait être long !
Comer sauta en dehors de l’abri, fit un roulé-boulé, saisit le caporal par le col et l’entraîna avec lui dans le trou en continuant à rouler sur le sol.
– Oh là, il a pas l’air bien ton caporal ! Attends…
Un des servants du mortier lui mit presque de force un goulot entre les temps et lui versa dans la gorge une rasade de feu liquide. « C’est de la Slivovitz mon gars, ça va te réveiller ! » Une boule incandescente traversa le corps du caporal, son estomac se rétracta, une quinte de toux explosive le secoua, des larmes coulèrent le long de ses joues.
– Là, tu vois, ça va tout de suite mieux, pas vrai ?
………
À 17 heures, le général Dentz adressa un message à ses hommes : dans la nuit, les troupes alliées quitteraient la ville en brisant l’encerclement allemand. « Nous luttons maintenant depuis sept jours et sept nuits. Je connais votre souffrance, mais je vous demande de ne pas vous laisser aller à la fatigue. Nous démontrons au monde que nous n’abandonnerons notre combat que quand le dernier pouce du territoire national sera libéré. Le peuple de France, prisonnier de la force brutale de l’ennemi, nous regarde et soutient notre lutte. » (1)
L’heure du départ était fixée à 23 heures pour les premières unités. Les mieux armées et les moins fatiguées, elles devaient percer les lignes allemandes et maintenir le passage ouvert jusqu'à ce que les dernières forces alliées aient pu se replier.
Ce fut plus une ruée qu’un convoi militaire, mais ce fut efficace et couronné de succès. Etonnés et eux-mêmes épuisés, les Allemands virent leur proie se dégager et se replier in extremis. Les pertes furent minimes.
Au matin du 14 mai, Pinti, Fosforito et quelques autres allèrent prendre des nouvelles des blessés. Dans un Ford 4x4 conduit par un Chino furieux d’avoir dû abandonner ”sa” voiture, ceux qui ne pouvaient marcher s’était regroupés autour de de la Motte et Muntaner.
– Messieurs, nous avons vécu un combat proprement homérique. Mais si nous étions tels les Troyens assiégés par les Grecs, nous n’avons pas succombé à la force tudesque comme Priam à la ruse d’Ulysse. Cependant, méfions-nous des Grecs et de leurs cadeaux !
Comme le lieutenant interrompait sa harangue pour reprendre son souffle, les Espagnols se mirent à murmurer entre eux : « Pourquoi parle-t-il de cadeaux des Grecs ? Et pourquoi nous méfier d’eux, nous sommes alliés, non ? »
Pinti interrogea du regard Muntaner, qui haussa les épaules en signe d’ignorance.
– Oui Messieurs, nous nous sommes battus avec Homère – mais à présent, nous voyagerons avec Xénophon. Nous serons les nouveaux Dix Mille ! *, Thalassa… A plus tard, Messieurs. Démarrez légionnaire. Thalassa, Thalassa…
Après un moment de silence, Fosforito demanda à Pinti : « Toi qui étais maître d’école, tu dois savoir qui étaient ces gens, ces Dix Mille… »
– Oui, des Grecs qui ont vécu voici très longtemps.
– Encore des Grecs ? Et ce qu’il a crié à la fin ?
– Thalassa ? Je crois que ça veut dire mer, en grec.
– La mer ? Tu vois la mer ici ? C’est homme est fou !
– Peut-être, mais il est courageux.


Notes [de Casus Frankie]
1- Un fac-similé de l’original de ce message est exposé en permanence sur chaque quai de la station de métro Kumanovo-Grenelle, à Paris. L’Association des Anciens de la Légion étrangère ayant obtenu, en 1955, que des traductions en espagnol et en catalan soient présentées, l’ambassade d’Algérie a souhaité en 1958 qu’une traduction en arabe y soit ajoutée.

*  = désolé, le système ne lit pas le grec…
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Clappique



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MessagePosté le: Mer Mai 08, 2019 11:48    Sujet du message: Répondre en citant

Super récit !
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requesens



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MessagePosté le: Mer Mai 08, 2019 12:05    Sujet du message: Répondre en citant

@ clappique : merci

@ casus :
Un des servants du mortier lui mit presque de force un goulot entre les[/color] temps et lui versa dans la gorge une rasade de feu liquide[/color][/color][/color]

Je pense que "dents" serait plus adapté, moins onirique ... Think
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Capu Rossu



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MessagePosté le: Mer Mai 08, 2019 12:31    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour,

Citation:
Ils risquaient d’être ensevelis si l’immeuble s’effondrait.


@+
Alain
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requesens



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MessagePosté le: Jeu Mai 09, 2019 09:44    Sujet du message: Répondre en citant

Au fait, la phrase :
« La mort c'est rouge. Et puis c'est bleu... Et puis c'est froid. Et par-dessus tout, ça devient un silence...! La mort, c'est un silence de mort. »
Est d'Honoré de Balzac dans "Le Colonel Chabert" et non pas le lieutenant Chabert comme dans mon récit.

Pour terminer, vous avez peut-être vu Juan Sanchez Villa-Lobos Ramírez sous les traits de Sean Connery dans le premier Highlander Razz
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Anaxagore



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MessagePosté le: Jeu Mai 09, 2019 13:20    Sujet du message: Répondre en citant

Il faut avoir vu un nombre impressionnant de livres et vu au moins autant de films pour suivre tes récits...
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Ecoutez mon conseil : mariez-vous.
Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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requesens



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MessagePosté le: Jeu Mai 09, 2019 13:38    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Il faut avoir vu un nombre impressionnant de livres et vu au moins autant de films pour suivre tes récits...


Comment dois-le prendre, critique positive ou critique tout court Nunchaku ?

Dans tous les cas c'est pour moi un jeu ou je sème des petits cailloux, rien de plus. J'essaye de faire en sorte que la reference soit independante du recit, ne pas reconnaitre Balzac n'empêche pas de suivre la poursuite menée par le lieutenant Chabert. Comme ne pas connaître les divergences idéologiques entre communisme et anarchisme ne doit pas nuire à la compréhension de l'échange entre Muntaner et Pinti.
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“On va faire le trou normand. Le calva dissout les graisses, l'estomac se creuse, et y a plus qu'à continuer. »
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Anaxagore



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MessagePosté le: Jeu Mai 09, 2019 14:11    Sujet du message: Répondre en citant

requesens a écrit:

Comment dois-le prendre, critique positive ou critique tout court Nunchaku ?


De ma part ? Plutôt comme un compliment...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 12:04    Sujet du message: Répondre en citant

Après un premier frère Muntaner, sur le front russe coté allemand, après un deuxième, dans la Légion à Kumanovo, un troisième, dans la Légion aussi, mais dans les blindés et à Florence. Signé Requesens.


4 septembre 1943
De Guadalajara à la Toscane
Un peu au sud de Florence
« Tu te souviens quand nous sommes partis libérer Saragosse ? Nous étions plus de 2 000 à quitter Barcelone, avec les armes que nous venions de rafler dans les arsenaux. Les camions hérissés de baïonnettes, des matelas en guise de protection, nous partions vaincre le fascisme et instaurer le communisme libertaire. C’était beau et émouvant. »
– Un convoi de romanichels, avec des camions, des autobus, des voitures particulières, le tout bariolé de slogans, oui, c’était à pleurer… de voir autant d’impréparation ! Tu te souviens qu’en partant personne n’avait pensé emporter des provisions, on n’avait rien à manger, et on n’avait pas la moindre poêle ou la plus petite casserole. Même toi, un cuisinier, tu n’y avais pas songé ! Ce jour-là, j’ai appris que l’on ne fait pas une révolution le ventre vide !

Le sergent-chef Manuel Montalban et le capitaine Agustin Muntaner, de la 6e BMLE Brunete, appuyés à leur char Bélier, éclatèrent de rire.
– Et on avait bien peu de munitions ! Nous sommes partis avec la lutte des classes et le sens de l’histoire en bandoulière avant de nous apercevoir, presque à Saragosse, que si les fascistes attaquaient nous n’avions pas assez de munitions pour nous défendre. Le peu que nous avions, nous l’avions utilisé lors des premières escarmouches. Nous avons dû nous arrêter à une vingtaine de kilomètres de la ville pour attendre le ravitaillement. Le temps que nous nous organisions, les rebelles avaient eu le temps d’envoyer des renforts et la situation n’a pas bougé jusqu’à 1938.
Les deux hommes continuaient à rire de cette farce dramatique en se remémorant les événements tragi-comique qu’ils avaient vécus.
– Alors que ceux parmi nous qui refusaient la militarisation étaient benoitement repartis avec armes et bagages vers Barcelone. « Nous sommes des révolutionnaires, pas des militaires » disaient-ils, comme si la guerre était un match de football ! nous n’aurions jamais dû accepter ce comportement ! Cela me fait mal de le dire, mais les communistes avaient raison au sujet de l’organisation et de la discipline.
– Et rappelle-toi ceux qui voulaient la collectivisation des terres. Je revois encore la tête d’un paysan aragonais à qui un de nos intellectuels expliquait que maintenant, la terre appartenait à tous. L’homme tenait une mule par le licol, il a écouté et a posé une seule question : mais qui va travailler la terre si elle appartient à tout le monde ? Et il est parti avec sa mule, laissant l’autre bouche bée !
– Le plus beau, je crois que c’était les villages où on avait aboli l’argent – sans argent plus de riches ni de pauvres, pas vrai ! Comme nous étions naïfs…
– Enfin, maintenant, même si nous ne luttons plus pour le prolétariat, nous nous battons encore et toujours contre le fascisme. Et cette fois…
(Montalban tapota affectueusement le canon de son char…) on a de meilleurs arguments.
Les deux hommes avaient des parcours parallèles. Le sergent vivait avant-guerre dans un des villages qui surplombait Barcelone, quand le capitaine habitait le centre-ville de la capitale catalane. Leurs sympathies allaient à la CNT, tous deux s’étaient enrôlés dans la colonne Durruti et étaient partis vers l’Aragon dès le mois d’août 1936. Durant près de trois ans ils avaient lutté dans les unités blindées de la République, Montalban passant la frontière française lors de la “Retirada” alors que Muntaner réussissait à embarquer sur le dernier navire quittant la région de Valence. Ils s’étaient connus au centre d’instruction de la Légion à Marrakech et formaient à présent un trio inséparable avec l’homme qui maintenant se dirigeait vers eux, leur tireur.
– Regardez ce que j’ai trouvé !
José Carvalo était Galicien, fils de militaire et brillant étudiant en physique. En 1936, il passait les vacances d’été chez ses parents à Vigo, près de la frontière portugaise, quand le soulèvement s’était déclenché.
Son père était chef de corps d’une unité du génie. Plus ingénieur que militaire, il suivit sans états d’âme les ordres du général commandant la région et resta fidèle à la République. Qu’avait-il à craindre ? Il avait servi vaillamment au Maroc ou il avait côtoyé un jeune général nommé Franco, Galicien comme lui. Homme pondéré, qui pouvait lui reprocher d’être partisan d’une Espagne laïque, moderne et ouverte sur l’Europe ? Il était certes franc-maçon mais nous étions au XXe siècle, l’Inquisition n’existait plus [En 1931, le Gran Oriente de España publia une déclaration demandant l’abolition de la peine de mort, le mariage civil, le divorce, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’école neutre, laïque et obligatoire, la liberté de culte. Cela suffit aux franquistes pour considérer les francs-maçons comme de dangereux Bolcheviques ! Le Gran Oriente comptait sans doute six mille membres ; le nombre de malheureux exécutés ou condamnés pendant ou après la Guerre civile pour appartenance à la Maçonnerie est bien supérieur…] !
Le colonel Carvalo était dans l’erreur. Pour ceux qui s’étaient soulevés, être un Frère était presque pire qu’être un Camarade. Il fut arrêté et son corps apparut un matin en compagnie de ceux d’autres malheureux au pied d’un des murs du cimetière de la ville. Le médecin qui signa l’acte de décès indiqua comme cause de la mort « hémorragie massive ». Il évita simplement de mentionner les orifices de balles dans la poitrine et le tir derrière l’oreille.
José sortit trois gobelets de ses poches et les remplit de vin local. Après avoir trempé ses lèvres dans le liquide, il fit claquer sa langue : « Plutôt bon, non, ce chianti ? ».
Au mois d’août 1936, l’exécution du colonel n’avait pas suffi à calmer les plus haineux des extrémistes. Si le père était franc-maçon, le fils était sûrement lui aussi un Enfant de la Veuve, un Frère. Les menaces se faisant chaque jour plus précises, José, sur les instances de sa mère, qui craignait pour la vie de son fils unique, décida de partir. Ce fut le début d’un voyage épique.
Comme pour nombre de familles du sud de la Galice, leur parentèle se répartissait des deux côtés de la frontière. Grâce à un cousin, il put passer clandestinement au Portugal. C’était périlleux, il arrivait que le régime de Salazar renvoyât les réfugiés républicains vers une mort certaine. Une barque de pêcheur le conduisit de l’embouchure du fleuve-frontière, le Miño, jusqu’à Porto, où il embarqua sur un charbonnier britannique, le Stanbrook, qui le conduisit en Angleterre. Grâce à l’intervention de l’ambassade espagnole à Londres, il put traverser la France et passer la frontière à Port-Bou. De là, il rejoignit la nouvelle armée républicaine sur le front de Madrid.
La suite fut une longue suite de batailles parsemée de quelques rares victoires, avant la défaite finale. En dépit de ses études et de ses qualités intellectuelles, Carvalo avait toujours refusé les promotions. A la différence de son père – ou peut-être en mémoire de celui-ci – il resterait simple soldat jusqu’à la fin de la guerre.
– J’ai échangé cette bouteille contre des américaines. C’est curieux, les Italiens semblent adorer tout ce qui est Made in USA, même les bombes que l’US Air Force à généreusement larguées sur eux. Par contre nous sommes un mystère pour eux ! « Spagnolo ? Ma che cosa stai facendo qui ? » – c’est ce qu’ils disent toujours.
– Et que réponds-tu ?
– Que je viens rendre visite à la famille d’amis qui sont restés définitivement en Espagne.

Tous sourirent, amusés par cette cruelle ironie.
Carvalo s’était assis sur la tourelle entre ses deux camarades. « Depuis Naples, je me demande pourquoi les Italiens ne nous jettent pas des pierres en voyant le nom de notre char, Guadalajara – ils y ont pris une belle raclée pourtant ! »
Cette fois, le rire fut franc. En mars 1937, le Corpo Truppe Volontarie avait attaqué au nord de Madrid pour percer les lignes républicaines et encercler la ville. L’offensive fut un désastre – après avoir avancé de façon prometteuse, les Italiens furent écrasés, perdant des milliers d’hommes et la quasi-totalité de leur matériel. Franco aurait alors commenté : « Les Espagnols, même rouges, pourront toujours battre les Italiens ».
– Tu y étais, non ?
– Oh oui ! C’était mon premier combat et je peux vous assurer que je n’en menais pas large, en fait j’étais mort de peur ! J’étais dans un tout nouveau BT-5. Le reste de l’équipage était russe, les Espagnols m’avaient choisi parce que je parlais allemand et un imbécile avait dû penser que le russe et l’allemand, ça devait être plus ou moins pareil. Les Soviétiques, eux, préféraient quelqu’un sans expérience comme moi, ils trouvaient que les tankistes espagnols étaient tous des incompétents… sauf vous deux bien sûr ! Donc je me suis retrouvé au milieu de 70 chars face à la pointe de l’attaque italienne. Une météo exécrable, aucune infanterie de soutien et devant nous l’armée de Mussolini. Nous avons tenu jusqu’à l’arrivée des Brigades Internationales, mais au soir, nous n’étions plus que 9 tanks en état de marche. Vous imaginez ma journée, avec deux Russes qui hurlaient, le chef de char qui me donnait des coordonnées que je comprenais à peine, une visibilité lamentable et la peur de nous faire encercler. Et puis ça a bien tourné, nous avons fêté ça le soir même mais j’étais tellement épuisé que je me suis endormi presque immédiatement. Au matin, je me suis rendu compte que mes camarades m’avaient enveloppé de couvertures, de vraies mères poules.
– Il faudra qu’un jour tu nous explique pourquoi tu parles allemand, tu es peut-être un agent fasciste infiltré parmi nous,
lança Montalban en riant.
– Pépé [Diminutif de José.] est peut-être un affreux espion nazi, mais son vin est bon ! Finalement, je crois qu’on pourra faire quelque chose de lui, commenta Muntaner
Ils rirent et trinquèrent à nouveau
– C’est plutôt un bel endroit, reprit le capitaine en regardant autour de lui. Cela me rappelle chez nous, des oliviers, des cyprès, des vignes, des collines et… des églises partout. Au sud du pays, j’ai même vu, des représentations de caganer !
– Ah oui, votre petit bonhomme avec le pantalon descendu sur les chevilles !
ironisa le Galicien.
– Symbole de fertilité et d’égalité, ignorant !
Indifférent aux commentaires bucoliques ou folkloriques de ses compagnons, le sergent revint à la bataille de Guadalajara : « Est-ce vrai ce qu’on raconte sur les officiers italiens battus, leur Duce voulait les faire fusiller ? »
– Je l’ai entendu moi aussi, mais je ne sais pas si elle est vraie. Il parait que Mussolini était fou de rage après la dérouillée qu’avait prise le Regio Esercito, glorieux héritier des légions romaines, il voulait faire fusiller un officier sur dix. Ses conseillers lui firent remarquer que cela risquait de déplaire beaucoup aux militaires, d’autant plus que le général commandant le corps italien envoyé en Espagne, Roatta, affirmait que la cause de la défaite était l’attentisme de Franco : il n’avait pas voulu lancer l’offensive qui devait diviser nos forces. Roatta laissa même entendre que le Généralissime souhaitait en réalité jeter le discrédit sur l’armée italienne alors que, sans elle, sa croisade se serait transformée rapidement en sauve-qui-peut général. On dit que, finalement, Mussolini ordonna que tous les officiers présents lors de la bataille portent sur le dos de leur uniforme une tache noire comme signe de leur couardise.
– Moi aussi je connais cette histoire,
intervint Muntaner, et celui qui me l’a racontée a ajouté une chute. D’après lui, aucun officier n’a protesté et il n’y a pas eu le moindre suicide ; au contraire, tous ont porté fièrement leur tache noire. C’était une forme de protestation, l’armée est royaliste et non pas fasciste et les officiers de carrière ne supportaient pas les Chemises Noires. Exhiber cette tache était une façon d’humilier publiquement Mussolini, en affirmant qu’ils n’avaient pas honte de leur défaite et qu’ils continuaient à vivre !
– Un argumentaire de jésuite, non ? La prochaine fois que nous serons au contact de nos nouveaux alliés… Ah non, comment dit-on déjà ? Cobelligérants, voilà… Agustin, toi qui es officier, tu devrais demander à un de ces Signore s’il est vrai qu’ils se sont promenés avec une tache après avoir reçu un coup de pied au bas du dos ?

Il marqua un temps d’arrêt avant de gronder : « Vous savez, cela me fait vomir de me battre à leur côté, ils ont attaqué et occupé Bilbao, Malaga, Valence et Alicante, ils se sont battus en Aragon et en Catalogne, ils ont équipé l’armée de Franco, provoqué la mort de milliers de civils – rappelez-vous la route de Malaga et les malheureux fuyant la ville envahie par leurs troupes, bombardés par la marine de Franco et mitraillés par la Légion Condor, un massacre ! – et nous devrions tout oublier ? Non, jamais ! Comment le peuple italien a-t-il pu être suffisamment stupide pour croire en un bouffon comme Mussolini ? En le regardant aux Actualités, j’avais l’impression de voir ces personnages de la comedia dell’arte, Matamore ou Capitan. Les Italiens l’acclamaient alors que le reste du monde riait sous cape ou même ouvertement. Et aujourd’hui, parce qu’ils ont oublié que quand on dîne avec le diable, il faut une longue cuillère, surtout si le diable s’appelle Hitler, nous devrions les embrasser et même leur donner un coup de main ! Ça vraiment je ne peux pas ! »
– Calme-toi Manuel, et dis-toi que nous ne sommes pas seuls dans ce cas, les Français doivent penser comme toi. En 1940, les Italiens les ont attaqués alors que le pays avait déjà un genou en terre. La sœur latine, l’alliée de l’autre guerre, leur a planté un couteau dans le dos avant d’occuper une partie du pays qu’elle n’avait même pas été capable de conquérir militairement ! Cela ne doit pas être facile pour eux non plus d’oublier une pareille trahison.

Carvalo sourit amicalement à Muntaner et reprit : « Allons – parler du passé ne va pas nous remplir l’estomac. Que penses-tu nous préparer, sergent ? »
Montalban était cuisinier quand la guerre l’avait surpris. Afin de ne pas perdre la main, disait-il, dès qu’il en avait l’occasion il s’installait aux fourneaux pour préparer des plats délicieux. Il poursuivait d’une haine farouche les cuistots de la roulante, « des plâtriers, des maçons, des lâches qui pour ne pas battre se proclament cuisiniers. Une honte pour la gastronomie française et un danger pour son armée ! » Son commandant lui avait dit un jour en riant : « Sergent, tu es en train de te transformer en vrai Français : râleur perpétuel et considérant que la nourriture et la boisson sont des exercices spirituels ! » Il avait répliqué : « Eh bien, mon commandant je prends cela pour un compliment… au moins pour la nourriture. »
Il se frotta les mains avant de répondre : « Une adaptation du poulet à la catalane ! »
– Caramba, tu m’expliques ?

Si l’un aimait cuisiner, l’autre était un épicurien toujours affamé.
– Tu fais revenir un poulet découpé dans un peu d´huile, puis tu ajoutes des prunes dénoyautées que tu as auparavant laissé gonfler dans l’eau, des pignons, de l’ail, de l’oignon, de l’alcool, un peu d’eau et tu laisses réduire, tu verras ! Tu n’as pas été le seul à échanger des cigarettes avec les paysans du coin, ajouta-t-il en riant. D’ailleurs il faudra compléter la cagnotte à tabac, conclut-il en sautant du char.
– Attends, tu as parlé d’une adaptation, quelles sont les différences avec l’original ?

Montalban le regarda par en dessous : « J’ai fait comme tout bon légionnaire, je me suis adapté. Tu vois, je n’ai pas trouvé de pignons mais il y a des olives, alors j’ai remplacé les uns par les autres. »
Carvalo, qui le connaissait, insista : « C’est tout ? »
– Il y a aussi les prunes, comme elles manquent, à la place j’ai mis des poires. Mais j’ai du vrai alcool !
– Et as-tu au moins un vrai poulet ?

Le sergent prit un faux air offusqué et fit mine d’ignorer l’interruption : « Du vrai alcool, une boisson locale qu’ils appellent de la grappa. Un des paysans la distille lui-même et je pense pouvoir faire démarrer Guadalajara avec, tellement c’est fort ! »
– Des olives, des poires, de la grappa ! Ce n’est plus une adaptation mais une transformation, que dis-je ? Une transmutation ! Enfin, je compte sur toi pour sublimer les limites de la matière.
– Ah, voilà le physicien qui se prend pour un cuisinier !

Pendant qu’ils devisaient ainsi, seul l’écho lointain d’échanges d’artillerie rappelait que des hommes continuaient à mourir et que cette folie n’était pas encore terminée. La mort insatiable prélevait son butin.
Muntaner descendit lui aussi du blindé : « Je vous rappelle que nous sommes en guerre, et que c’est justement quand on l’oublie qu’elle se rappelle à nous. José, essaye de trouver les deux nouveaux, je veux les avoir sous la main si nous devons lever le camp rapidement. Je vais aux nouvelles chez Duran, je n’aime pas ce calme. C’est trop tranquille, mais ne t’inquiète pas pour le poulet, je reviens tout de suite."
L’équipage du Guadalajara venait d’être en partie renouvelé. Le chargeur avait été blessé par un éclat d’obus alors qu’il se trouvait hors du char, et le copilote venait de passer conducteur sur un autre engin. Quelques jours plus tôt, ils avaient vu arriver deux gamins d’á peine vingt ans, visiblement de « la leva del biberon » [la classe biberon], ceux qui à 17 ans avaient été appelés sous les drapeaux par une République à l’agonie. Eux n’avaient aucune expérience du combat dans un blindé et à proprement parler aucune expérience du combat tout court ! C’était à se demander ce qu’ils faisaient là.
En fait, Josep Plegamans et Francesc Melgar n’avaient connu que la retraite vers la frontière française. Leur arrivée sur le front avait coïncidé avec l’offensive franquiste sur Barcelone. Les unités d’appelés avaient volé en éclats, ouvrant la voie aux Nationalistes. Les deux garçons, pris dans le flot des fuyards, n’avaient osé ni se rendre ni déserter. Ils avaient fini par se retrouver sur les plages du Roussillon, sans but et sans espérance. Rejoindre la Légion donnait pour le moins un sens à ce qu’ils vivaient.
Muntaner se dirigea vers l’emplacement où il pensait trouver le commandant Gustavo Duran, son supérieur et ami.
Au passage, il eut un sentiment de fierté en voyant les blindés déployés, une sensation de puissance qu’il regrettait de ne pas avoir connu quelques années plus tôt là-bas en Espagne. Il savait, ou plutôt il devinait, qu’il allait gagner cette guerre, l’Allemagne serait encore une fois vaincue, mais qu’en serait-il d’eux, les légionnaires, les Espagnols ? Certes, ils bénéficiaient tous de la nationalité française, mais ce qu’ils souhaitaient au plus profond d’eux-mêmes c’était revoir leur pays. Il ne se faisait aucune illusion sur la générosité des Français à leur égard, leur pays avait besoin d’eux, simplement. Jamais encore le gouvernement de Paul Raynaud ou de Charles de Gaulle n’avait officiellement regretté la politique suivie durant trois ans par leurs prédécesseurs – dont Léon Blum, socialiste, président du Conseil français au moment du déclenchement de la Guerre civile et à présent numéro 2 du gouvernement. La France, la France de la Grande Révolution, l’ennemie des tyrans, avait laissé trois dictateurs saigner à mort une démocratie parce qu’elle voulait rester en paix. Elle avait eu le déshonneur, puis la guerre et la défaite. Voudrait-elle réparer ses erreurs ?
………
Une profonde amitié forgée au travers de multiples épreuves unissait à la fin de la Guerre civile le colonel Duran et le capitaine Muntaner. Depuis l’Espagne, les grades avaient changé, mais l’estime qui unissait le commandant et le lieutenant était restée la même. Ils s’étaient battus ensemble à Brunete, à Teruel, sur l’Ebre et lors des deux offensives nationalistes sur Valence – la première s’était brisée sur les fortifications républicaines, la deuxième avait été une ultime promenade militaire.
Les deux hommes s’étaient connus pendant la bataille du Jarama, lors d’un épisode non guerrier, mais musical…
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Anaxagore



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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 12:23    Sujet du message: Répondre en citant

Vraiment savoureux ce passage. Je me disais que la situation ne manquait pas d'une poétique fort d'humour et de philosophie sur la relativité des choses ( des Espagnols en Italie en 43 pour combattre le fascisme, après ces mêmes fasciste italiens en Espagne en 38 pour combattre le communisme... sacré retournement de situation). ... et les personnages ont fait la même remarque. Certes prévisible... mais tout de même.

Sinon, le communisme est le régime qui a tué le plus d'hommes par stupidité. Poussant à font l 'égalité et le collectivisme, il a envoyé des professeurs d'université, des techniciens et des scientifiques bêcher la terre... et déclencher une famine, et mis des paysans dans des centres de chirurgie. Tout ça parce que Mao a déclenché le Grand Bond en Avant...
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Si vous épousez une femme belle et douce, vous serez heureux... sinon, vous deviendrez un excellent philosophe.
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Archibald



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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 19:09    Sujet du message: Répondre en citant

C'est vraiment bien écrit en effet. toute l'ironie d'italiens, français et espagnols combattant ensembles les nazis détestés et détestables...
_________________
"Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État" (De Gaulle à propos d'Albert Lebrun, 1944).
...
"La Meuse, ça ne m'intéresse pas" Gamelin à Corap, mars 1940.
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requesens



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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 19:43    Sujet du message: Répondre en citant

@archibald : merci
@anaxagore : merci bis
Conçernant le communisme, la lecture du "Livre noir du communisme - Collectif " et du "Passé d'une illusion - François Furet" sont des imperatifs absolus.
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“On va faire le trou normand. Le calva dissout les graisses, l'estomac se creuse, et y a plus qu'à continuer. »
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Anaxagore



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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 19:47    Sujet du message: Répondre en citant

J'ai lu le "livre noir du communisme"... jusque là j'avais juste pensé à Maos, Saline et Pol Pot comme des criminels... La découverte des exactions de Lénine m'a fait un coup.
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requesens



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MessagePosté le: Lun Juin 10, 2019 20:09    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
J'ai lu le "livre noir du communisme"... jusque là j'avais juste pensé à Maos, Saline et Pol Pot comme des criminels... La découverte des exactions de Lénine m'a fait un coup.


Ce qui nous mène à la grande question : "La violence est-elle consubstantielle au marxisme ?". Au marxisme-léninisme c'est sur mais au marxisme tout court ?
_________________
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