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Mai 1944, petites nouvelles du front sud

 
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Auteur Message
Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Mar 06, 2019 10:51    Sujet du message: Mai 1944, petites nouvelles du front sud Répondre en citant

Je crois avoir déjà posté ce texte de HOUPS, mais tant pis, j'ai décidé de faire défiler d'un coup la série des "petites nouvelles du (des) front(s)" de mai 44.
Donc, une par jour (après celle d'avril, hier, qui ne restera pas sans suite, vous l'auriez deviné).



2 mai
Carnet de notes
Non loin du front…
Hé, Santini, les pelles te font peur ?
‒ C’est pas ça, sergent. C’est que les fayots de Bruno me foutent la chiasse. Les feuillées sont pas faites, mais j’ai les boyaux qui tricotent des napperons, là !
‒ Ah, d’accord ! T’as besoin d’un peu d’intimité ? Mais fais gaffe où tu poses culotte, y peut rester des trucs pas clairs !
‒ Ben pareil pour toi, sergent. Si jamais tu sens que ça sonne bizarre sous ta pelle…

Le caporal laissa le reste de l’équipe s’atteler à la tâche. Pas trop compliqué : on avait décidé d’aménager une tranchée. Les Frisés avaient fait la moitié du boulot, pourquoi se gêner ? Et le coin était propre, d’après le génie. Enfin, ce coin-là, du moins.
Il s’approcha d’une épave déjà marquée de rouille, que les équipes de récupération avait négligée. Un blindé allemand. Pas de croix jaune signant sa dangerosité. Bon. Dans le sol, le trou fait par la mine qui avait démantelé le blindé était plein d’une eau boueuse traversée de rubans irisés. Divers débris s’y livraient à une régate âprement disputée.
Il contempla pensivement la chose tandis que la Nature opérait.
Sa méditation laissa la place à une certaine curiosité : vu sous cet angle, il y avait comme un truc bizarre dans toute cette saloperie. Libéré de son fardeau et ayant retrouvé sa martiale dignité, il jeta un regard à la ronde. Son choix s’arrêta sur une branche déchiquetée. Une grosse mouche aux reflets métalliques venait de s’y percher.
La branche heurta quelque chose. Prenant garde de ne pas choir dans ce cloaque, notre pêcheur en eaux troubles insista. Un remous lui permit un court instant d’y voir plus clair.
‒ Dis donc, Santini, il t’en faut du temps pour chier quatre fayots !
‒ Fais chier, Jacob ! Ramène-toi plutôt avec les gars !

Peu après, la petite équipe se tenait à l’opposé du cratère, les yeux rivés sur la branche qui fouillait la bouillasse. Plusieurs expressions imagées fusèrent lorsque la trouvaille du caporal daigna enfin se montrer.
‒ Putain ! T’as raison, une paluche !
‒ Et m’est avis que le proprio est au bout, tu vois…
‒ Bon Dieu ! C’est si profond que ça ? fit le sergent en reculant préventivement.
‒ Ça, sergent… Sûr qu’y a mieux comme baignoire…

Santini leva les yeux vers le sergent : « Alors ? »
‒ Bon, d’accord. On va pêcher. Ahmed, file chercher un bout de corde et de quoi faire un grappin. T’arrives à le bouger, caporal ?
‒ Nan. Si ça s’trouve, l’est coincé sous un morceau du truc, là.
‒ Ouais, alors, il nous faudra une grue… Comment ça s’fait qu’on l’a pas vu ?
‒ Tu crois que les gars de la récup’ et les collectionneurs de souvenirs ont regardé ça de près ? Comme tu dis, ça doit être profond. P’têt un PC souterrain ?
‒ PC souterrain toi-même ! Suffit que deux trucs tombent au même endroit, pas forcément en même temps. L’a pas plu que d’la flotte, ici.
‒ Pis, le niveau d’vait être plus haut. Pis, on s’en fout ! Tiens, file-moi le machin, Ahmed.

Avant de lancer l’assemblage de ferraille, Santini en éprouva la solidité. Au troisième essai, on eut quelque espoir. Au cinquième, le bricolage mordit. On se mit à trois – chacun, y compris les spectateurs, avec des pensées diverses.
Et le fruit de leurs efforts apparut. Le grappin de fortune avait croché dans un ceinturon. Le ceinturon faisait son boulot, en ceinturant un uniforme. L’uniforme faisait ce qu’on attendait de lui : vêtir un type. Un officier, même. Le dit officier était boche.
Santini sortit son mouchoir pour s’essuyer les mains.
………
– Mes respects, mon capitaine.
Une musette flasque aussi douteuse que son célèbre mouchoir pendait à l’autre main du caporal. « C’est le serg… »
‒ Repos, caporal, repos. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de cette visite ?
‒ C’est le sergent, mon capitaine. Il a dit que c’était moi qui devais vous transmettre les affaires du macchab’, vu que c’est moi que j’l’avais dégotté.
‒ Doucement, caporal, doucement. Ma nuit a été brève. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce que j’ai manqué ? Quel macchabée ? Les autres ont profité de la réunion d’hier pour faire des leurs ?
‒ Ha, c’est vrai, mon capitaine… Alors, voilà… On cherchait un coin. Pour les feuillées. Vous vous rappelez ?
‒ Hon hon…
‒ Et tout soudain, j’aperçois un truc. « Pierre-Ange », que j’me dis, savez, mon capitaine, j’ai du nez… « Pierre-Ange », que j’me dis, « ça, c’est bizarre… » Je m’étais un peu écarté, mon capitaine…
‒ Pour montrer l’exemple…
‒ Sûr, mon capit… enfin, non. C’est rapport aux fayots, mon capitaine. J’avais… euh… comme qui dirait les boyaux qui…
‒ … la chiasse à cause des fayots ? Pas de chance, hein…
‒ Tout à fait, mon capitaine. Alors, j’m’éloigne un peu, vous voyez… et là, le trou, l’était plein d’flotte… Et… euh, oui, mon capitaine… Alors, voilà t’y pas que j’vois comme qui dirait un truc pas catholique. Faut dire qu’à cet endroit, y’avait un tas de saloperies, mon capitaine ! Une chatte y r’trouv’rait pas… Heu, oui, mon capitaine. Alors j’me dis « Pierre-Ange, ça, c’est pas catholique. » Alors, j’prends un bout de bois, je tire, je pousse… et merde, c’était une main. J’appelle les gars, parce que la main, ben elle était pas toute seule. Y’avait le bras, et toute la collection d’abattis.
‒ Un corps ?
‒ Ah, ça, mon capitaine, sûr ! L’sergent s’est radiné avec les gars, on l’a sorti de la flotte. C’est qu’il était lourd, l’salaud ! Heureusement qu’y fait frisquet, parce qu’y d’vrait sacrément schlinguer, sinon. L’a même pas gonflé…
‒ Mais… il était là depuis quand ?
‒ Ben, mon capitaine, on a pas pu lui demander. D’après moi, et l’sergent, il est d’accord, l’a été touché au ventre. P’têt qu’il a essayé d’se planquer quand on est arrivé. Et…
‒ Mouais, le froid, la flotte, l’hémorragie… D’accord. Et… ?
‒ Ben, on l’a foutu dans un trou, avec les autres, avec une croix, et un bout d’planche. On est chrétiens, quand même. J’ai filé ma musette au sergent, il a mis tout c’qu’on a pu récupérer du gars dedans, et j’vous les amène, c’est des papelards…
‒ Après trois… cinq jours dans la flotte ? Un torchon, oui ! Vous vous foutez de moi ou quoi ?
‒ Ben, c’est vrai c’que vous dites, mais y z’étaient dans l’enveloppe, là.

Il brandit la musette.
‒ Faites voir !
De Fresnay ouvrit la chose. Une espèce d’étui formant une double enveloppe taillée dans une toile de tente et une capote de cuir en occupait la plus grande partie. Il s’en empara. L’ouvrit.
‒ Son livret…
‒ C’est plutôt l’carnet, que l’sergent il a dit qu’ça pouvait être intéressant. C’est bizarre qu’il a pris toutes ces précautions. Enfin… Alors, j’ai dit au sergent : « Ben, sergent, toi, tu parles chleu, t’arrives pas à lire ? » Et y m’a répondu que pour le charabia d’Adolf, il avait bien appris deux ou trois trucs, comme ça, à droite et à gauche, mais pas à lire, pas comme le latin, qu’il savait lire, mais pas trop parler. C’est curieux, parce que moi aussi, j’ai appris l’latin, quand j’servais la messe, que j’étais môme « Si ouisse pas kem, dominous vobiscoum » comme disait l’curé. Pardon mon capitaine… Mais pour de vrai, mon capitaine, que, si je réfléchis, moi, après tout… ben, j’suis capable de parler arabe ou berbère assez, mais pour lire leurs tortillons, là, macache !
‒ D’accord.

Distraitement, délaissant le livret réglementaire, le capitaine feuilletait un calepin. Son rapide passage dans l’eau ne l’avait pas détérioré outre mesure. A première vue, une espèce de journal. Il repéra des dates, quelques mots… Un croquis au crayon… Un autre, captant à la va-vite une scène du quotidien… Oui, oui… On pouvait peut-être tirer quelque chose de cette trouvaille. Il jeta un dernier regard au fond du sac. Une montre, un bout de tissu, et la plaque d’identité… La demi-plaque, plutôt. La suite du lettrage “Pz…” disparut quand il extirpa le bout de tissu : une épaulette, arrachée à l’uniforme. Ah ! Un Hauptmann, un collègue, donc…
‒ Très bien caporal. Bonne pêche ! Bravo ! Et le reste ?
‒ Le… le reste, mon capitaine ?
‒ Faites pas l’imbécile, caporal ! Il n’avait rien d’autre ? Pas d’alliance ? Pas de décoration ? Pas d’arme ?
‒ Ah… Ben, on savait pas que ça vous intéresserait, mon capitaine. Et puis, l’étui était vide. Si ça tombe, son arme est au fond du trou, mon capitaine. C’est qu’ça a pas été facile d’le repêcher, l’Fridolin ! Vous voulez que…
‒ C’est bon, caporal. C’est bon. Ce sera tout. Vous pouvez disposer…
‒ Mercimoncapitaine. Mon capitaine…

Le caporal Santini s’éloigna, laissant le capitaine songeur, tournant soigneusement les pages du carnet. Les premières étaient collées entre elles et il n’essaya pas de les séparer. Elles semblaient avoir été écrites à l’encre, une encre qui cédait la place au crayon, tandis que l’écriture se faisait de plus en plus petite, sans aucun doute par souci d’économie. Il chercha la dernière date. “April 4” (?) Mouais, les journées suivantes avaient dû être mouvementées… Et puis, deux lignes, plus épaisses, tracées d’une main malhabile. Et puis… plus rien…
Il fit passer les objets à qui de droit, et oublia l’incident, jusqu’à ce qu’un courrier, un beau matin (ou plutôt par une triste après-midi de nuages gris) se plante devant lui pour lui remettre le carnet, ainsi qu’une poignée de feuillets. Le tout accompagné d’un mot de Serviac : « Les gars du renseignement se plaignent que vous n’ayez pas mis la main sur les plans des champs de mines, mais je crois savoir qu’ils ne sont quand même pas mécontents d’avoir jeté un œil sur le moral des fiers guerriers d’Outre-Rhin. Vous trouverez ci-joint la traduction des passages les plus intéressants de leur point de vue, et qui recoupent ce que nous avons appris des correspondances saisies à l’ennemi. Je prends sur moi de vous retourner l’original, si par aventure vous vouliez en apprendre plus. »
De Fresnay jeta un regard dubitatif à l’archive, roula les feuilles dactylographiées, s’en tapota le menton, les déroula, parcourut la première en diagonale, sauta à la dernière, tapa la petite liasse sur la tranche pour l’égaliser, et mit le tout de côté pour une lecture ultérieure à tête reposée.
De prime abord, c’était le journal d’un soldat qui notait son quotidien, et qui avait eu le temps, au début tout au moins, de croquer son équipage en quelques coups de crayon. Car le salopard combattait dans un StuG, et certaines phrases vous hérissaient.
« Un char français. Puis un autre. Trop loin encore. Je guide Kurt. A petits coups, il nous aligne selon mes indications. 600 mètres. Feu ! Mjöllnir sursaute. Dans le mille ! Le Sherman s’embrase ! A l’autre ! Il stoppe et se met à fumer ! L’équipage évacue, et nos grenadiers les fauchent.
Ha, Trudy ! Si tu savais ! C’est à toi que je pense ce soir tandis que Georg ajoute trois nouvelles marques à notre tableau. »

Trudy ? Sa fiancée ? De Fresnay revint en arrière. Non… Apparemment, sa petite sœur. Il reprit sa lecture, picorant sans souci de chronologie.
« Alerte Jabos ! Je surveille le ciel. Nous nous collons contre une grange. Ils sont passés ! Mjöllnir avance de cache en cache. Les Jabos s’en prennent à une colonne d’artillerie. Là ! Celui-ci nous a vus ! Je referme la trappe à temps. Une grêle de coups sonne sur le blindage. L’acier allemand se moque du plomb des ploutocrates d’Afrique ! Des copeaux de métal volent dans l’étroit habitacle. Une coupure à la joue. Je saigne. Plus de bruit. Je jette un œil dehors. Le ciel est vide. En route ! »
Bon sang, il n’écrivait quand même pas sur le vif ?
(Sous un croquis au crayon) « Kurt surveille notre réchaud. Georg (de dos) et Helmut chargent les obus dans notre vaillant petit blindé. »
« Nous avons passé la journée à sauter de trou en trou, dans la boue et la neige. Maintenant, il pleut. Nous avons trouvé refuge dans une espèce de cave. Ce n’est pas un bon endroit, mais je suis crevé, et mes hommes aussi. Helmut monte la garde. Nous repartirons à la nuit. »
« Nous avons travaillé de longues heures, mais le résultat en vaut la peine. Je me suis éloigné, et à cinquante mètres environ, pas plus, on distingue à peine Mjöllnir. Je n’en dirais pas autant du StuG de Rudolph ! »
« Nous avons dû abandonner ce cher vieux Mjöllnir. Le char de dépannage a été détruit lui aussi. En attendant un nouveau matériel, nous voici fantassins ! Helmut et Georg sont chargés de la mitrailleuse, et deux autres membres de l’équipage d’un véhicule lui aussi irréparable nous ont rejoints. Nous nous consolons en nous disant qu’en général, les Jabos ignorent les petits groupes de pékins à pied. »
« Ah, Trudy ! Vois comme elle est belle, cette croix ! Ernst sera fier de moi, quand il saura ! Lui contre les hordes asiates, et moi face aux judéo-maçons, nous sommes le rempart du Reich ! S’il le faut, nous donnerons notre sang pour le Führer. Nous vengeons ton lâche assassinat et celui de combien des nôtres ! Mais bientôt, l’ennemi connaîtra un sort bien pire et pleurera des larmes de sang ! »
« Le char ne nous a même pas vus. Georg a poussé un grand cri quand il est passé sur son trou, un cri qui résonne encore dans mes oreilles. J’ai couru vers lui. A la place de ses jambes, il n’y avait qu’une masse informe et sanguinolente. »

(Un autre croquis) « C’est mon anniversaire. On a remplacé le gâteau par une saucisse. Helmut a sorti son harmonica. Il joue un air traditionnel. Trude, te souviens-tu de notre dernier Noël ? Noël. Nous étions tous les six. Où est Ernst ? Et Greta ? Quelle pensée négative ! Trude, si on savait cela… »
« Feu ! But ! Les fantassins sautent en l’air ! Là ! Un blindé ! Vite, un obus perforant ! 600 mètres ! Feu à nouveau ! Helmut ! Espèce d’imbécile ! Tu t’es trompé ! Tu lui as envoyé un explosif ! Au tour de Rudolph. Il rate ! Il l’a raté ! Le char recule à l’abri. Tonnerre d’acier ! L’artillerie nous a repérés ! Le StuG de Rudolph est touché ! Surtout, ne pas bouger. Nous ont-ils vus ? Un second obus s’abat plus loin. Le calme revient. A travers la fumée, j’aperçois le char qui revient. Laissons-le venir encore. Feu ! But encore une fois ! Marche arrière ! Fichons le camp ! »
« Les larmes aux yeux, nous avons écouté le discours du Führer. Il ne peut y avoir aucune pitié pour les traîtres ! »
« Touchés ! Nous sommes touchés ! Mjöllnir est immobilisé ! Vite, dehors ! Dehors ! Où est l’ennemi ? Quels dégâts ? La chenille gauche est arrachée ! Vite, vite ! Tout le monde dans un trou ! Nous attendons le coup de grâce. Rien. Une mine ? Suivi de Georg, je retourne vers ce pauvre vieux Mjöllnir. Georg démonte la mitrailleuse. Fébrilement, nous récupérons nos affaires. »
« J’ai mal, Trude. J’ai mal. J’ai froid, et pourtant, je brûle… »

Bon sang ! C’était pas un truc à mettre entre toutes les mains !
De Fresnay décida qu’une lecture complète pouvait attendre… la fin de cette saleté de guerre. Il plia la note du commandant, la glissa dans le carnet, replaça le tout dans la double enveloppe et enfouit celle-ci au fond de sa cantine.
En rabattant le couvercle, il eut un doute : la croix… la croix… Santini n’avait pas parlé d’une décoration, non ? Ou ça lui était sorti de l’esprit ?
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