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1940 - La France continue la guerre
 
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L'Espagne
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loic
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MessagePosté le: Sam Nov 03, 2018 21:26    Sujet du message: Répondre en citant

Allez, on va en rester là et revenir au sujet qui nous intéresse.
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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requesens



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MessagePosté le: Sam Nov 03, 2018 21:33    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Voyons, leurs galions sont en retard techniquement (et je sais de quoi je parle, j'ai écris un livre sur l'histoire de la navigation), ils n'avaient pas de chronomètre assez précis pour déterminer leur position... et ce n'est pas un détail de l'histoire, c'est ce qui a provoqué son naufrage. Elle n'avait pas non plus de canons aussi léger que ceux des britanniques à la même époque.


Avec tout mon respect ce ne sont pas ce type d'éléments qui permettent d'évaluer si un pays est développé ou pas, au début du XVI siècle les grands navigateurs sont espagnols ou portugais, la fin du siècle sera certes différente. Mon propos est qu'au XVI siècle l'Europe n'est encore que peu développée elle n'en est encore qu'au frèmissement de sa puissance, aucun pays ne s'impose.
Si l'on considère l'histoire économique mondiale à la période de la Renaissance ( donc en partie le XVI siècle), le classement est le suivant : Chine, l’Inde, empire Ottoman, Espagne et France.
Après nous pouvons toujours discuter ce qu'est un pays développé, mais en termes de richesses l'Espagne est devant les autres et c'est logique puisqu'elle capte les richesses américaines, c'est une richese artificielle j'en conviens, profite-t-elle au peuple sans doute pas mais le XVI siècle voit la constitution de l'empire espagnol, la conquête d'une partie de l'Italie, les oeuvres de Cervantes, Lope de Vega, de Gongora, les travaux de l'ecole economique de Salamanque....
Au fait ou est le chat ?
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Territoire tribal du nord-est de la péninsule ibérique connu sous le nom de Catalunya.
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loic
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MessagePosté le: Dim Nov 04, 2018 10:41    Sujet du message: Répondre en citant

Le chat réfléchit et collecte des éléments sur le sujet qui nous concerne, pour le reste il va sortir la tronçonneuse.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Lun Mar 25, 2019 19:14    Sujet du message: Des Espagnols dans la tourmente Répondre en citant

Ce texte est le premier de Requesens - un bien joli coup d'essai. Il se présente comme le premier d'une série, voyons jusqu'où il nous mènera…
En attendant, l'ambiance y est !



Dimanche 24 mai 1942

Devant le cinéma Femina, Paseo de Gracia, Barcelone, 03h00
« Guerre contre la Russie soviétique – Croisade européenne contre le communisme ! »
Ces titres barraient la une de La Vanguardia, devenue La Vanguardia española. Toute la première page était consacrée aux opérations militaires en URSS et plusieurs photos de soldats et de chars allemands illustraient les articles. Un éditorial résumait la situation et les buts de guerre du Reich : « L’Allemagne doit substituer au pouvoir nocif actuellement en place un régime humain et civilisé et utiliser les immenses richesses du sol russe pour pouvoir affronter les Anglo-Saxons. Après avoir détruit l’Armée rouge et occupé les grands centres industriels de Saint Petersbourg, de Moscou et du Donetz, l’armée allemande devra occuper l’Ukraine, grenier de la Russie, et le Caucase, dont les puits de pétrole sont par leur importance les deuxièmes du monde. »
Appuyé près de la porte du cinéma, Ramon surveillait d’un œil fatigué la porte d’entrée du cabaret de l’autre côté du Paseo de Gracia. La lecture du journal de la veille, trouvé sur un banc, l’aidait à ne pas s’assoupir… « Au milieu de gigantesques combats terrestres et aériens, l’armée allemande se dirige vers la victoire sur les forces rouges. » Les pages suivantes étaient consacrées aux nouvelles de la Phalange, de l’Eglise, de l’Armée et pour finir aux sports et aux spectacles, théâtres et cinémas. Rien sur la vie et la mort quotidienne des Espagnols.
Il revint à la première page, mais avant de se replonger dans sa lecture, il s’assura que la porte qu’il surveillait était toujours fermée. Ils ne devraient plus trop tarder maintenant : les derniers clients étaient partis et le portier avait disparu. Ramon parcourut d’un œil distrait un article sur « l’état d’esprit exalté des volontaires espagnols contre les Soviets ». « Qu’ils aillent se faire tuer en Russie, pensa-t-il ironiquement, cela fera toujours quelques fascistes de moins. »
Un carré de lumière se dessina de l’autre côté de la rue. Une silhouette apparut, portant des boîtes à ordures qu’elle déposa sur le trottoir. Ramon plia son journal et le passa dans la corde qui retenait son pantalon. Il traversa la rue en courant – ce qu’il y avait dans ces seaux représentait plusieurs jours de subsistance pour sa famille. Arrivé de l’autre côté de l’avenue, il resta prudemment en retrait, attendant que la porte soit bien refermée – certains employés étaient compréhensifs, mais d’autres le menaçaient et l’insultaient. D’un geste précis, il vida silencieusement les ordures dans deux grands sacs de jute qu’il gardait sur lui en veillant à ne rien laisser tomber sur le trottoir. Tout devait rester propre.
Tout en accomplissant cette tâche ingrate, il se rappelait que quelques années plus tôt, il venait ici même rêver devant les photos de Jean Harlow, ses cheveux platine et ses curieux sourcils dessinés. Ses frères aînés disaient qu’elle ne portait jamais de soutien-gorge et que ses seins étaient libres sous sa blouse, quand ils parlaient d’elles leurs voix se faisaient plus rauques. Lui avait 12 ans quand il avait vu Mer de Chine ; il avait passé le film à essayer vainement d’apercevoir sa poitrine. Il avait alors décidé que, plus tard, il se laisserait pousser une fine moustache pour ressembler à Clark Gable et séduire toutes les Jean Harlow du monde. C’était une autre époque, une autre société. Aujourd’hui il avait 17 ans et une légère moustache, mais les côtes saillantes – un chat maigre qui ne connaissait aucune blonde platine à part Laura Solari, la vedette des films allemands.
Ramon rebroussa chemin, son ombre déformée par les sacs, en espérant ne pas croiser les patrouilles des “Gris”, la nouvelle police franquiste. Pour eux, un pauvre était par essence dangereux, un Rouge caché – ils avaient la gifle facile et certaines rencontres se terminaient par une balle dans le dos : « abattu en tentant de prendre la fuite », la loi l’autorisait. Il savait aussi que les Gris ramassaient les femmes qui se prostituaient occasionnellement, les violaient en groupe afin de leur faire voir ce qu’était un Vrai Espagnol, puis leur administraient un “café”, un passage à tabac afin qu’elles ne recommencent pas. Ramon se souvenait de ce qu’il avait entendu “avant” au sujet des établissements du Barrio Chino et du Parallelo, les filles et les travestis, le luxe et le sordide… Tous ceux-là vivaient maintenant sous la chape de plomb moralisatrice qui s’était abattue sur le pays. Le corps et le sexe étaient bannis du quotidien, les homosexuels étaient frappés ou emprisonnés pour trouble à l’ordre public, et les femmes devaient rester à la maison pour s’occuper de leur intérieur et de leur famille.
A cette heure de la nuit, les rues étaient vides. En dépit de l’obscurité, Ramon pouvait voir les dégâts causés par les bombes et la mitraille des années de guerre. Les réparations tardaient, par manque d’argent et de volonté politique… Barcelone était encore une cité blessée. Le jeune homme s’arrêtait de temps à autre pour caler ses sacs sur son dos. Aujourd’hui dimanche, les commerces resteraient fermés : il n’avait pas suivi son chemin habituel par les marchés municipaux et n’avait pu fouiller leurs déchets. Il ne reviendrait donc pas avec quelques légumes abîmés voire à demi pourris qu’il aurait disputés à d’autres malheureux – les hommes se nourrissaient à présent avec ce que l’on ne donnait même pas aux bêtes avant la guerre.
Ses espadrilles ne faisaient pas de bruit sur les pavés. D’un pas souple et silencieux, il traversait les rues les plus luxueuses de Barcelone, celles des vainqueurs où l’argent était facile et où les fêtes faisaient oublier la grande frayeur des longues années du conflit. Le vent jouait dans ses cheveux frisés et la lune le baignait de sa clarté… Il arriva au chantier de la Sagrada Familia, près duquel il habitait avec son père et ses deux sœurs aînées. Quand il était petit, il allait parfois jouer au ballon sur le parvis de l’église – aujourd’hui plus aucun gamin n’oserait se livrer à une activité aussi sacrilège.
Devant la porte de son immeuble, Ramon n’appela pas le serreno, comme c’était l’usage. Celui-ci disposait de toutes les clés des immeubles du quartier et, contre un pourboire, venait ouvrir quelle que soit l’heure de la nuit. Mais c’était sans aucun doute un informateur de la police et Ramon préférait ne pas l’alerter.
Quand il rentra chez lui, il trouva ses sœurs Mercedes et Federica qui l’attendaient. Ici il redevenait Raimon. Le nouveau régime combattait hystériquement tout ce qui n’était pas castillan. Les influences régionales, anglo-saxonnes ou françaises étaient traquées, les hôtels “de France” ou “de Londres” étaient rebaptisés Hôtel de Castille ou de Madrid, le football se transformait en futbol voire, pour les plus furieux, en balonpie.
Le garçon embrassa ses sœurs et demanda à voix basse : « Et papa ? »
– Dans la chambre. Mais il ne dort pas, je l’ai entendu ouvrir les rideaux, il devait attendre ton retour.

L’appartement était maintenant trop grand pour eux. Avant la guerre, Raimon le partageait joyeusement et bruyamment avec ses parents, ses trois frères et ses deux sœurs, aujourd’hui ils n’étaient plus que quatre.
En 1936, le départ au front des deux aînés avait libéré une chambre qu’à son grand désespoir, ses parents avait décidé de louer. Un après-midi, il resta abasourdi quand, en rentrant de l’école, il avait trouvé un homme seulement vêtu d’un caleçon dormant sur un des lits. Il était gros et s’appelait Jack Tippit. Américain, fumeur de cigares, il portait un drôle de chapeau dont l’avant était recourbé et parlait un espagnol empâté où les R se prononçaient L. Ramon lui servit parfois de guide dans sa visite de la ville – il était journaliste et était venu à Barcelone pour faire un reportage sur la vie quotidienne, le ravitaillement, les bombardements.
Au bout de deux semaines Jack repartit pour Paris. Il fut vite remplacé par un jeune homme dont les cheveux étaient blonds et la peau marquée par le soleil : Christian Slütter, Allemand, médecin et dont les sympathies pour le KPD l’avaient obligé à fuir Berlin. Grand amateur de poésie, il récitait parfois à haute voix des vers d’Holderlin, de Blake, de Shelley ou de Rimbaud :
« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l'âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature – heureux comme avec une femme. »

Ramon restait là sans comprendre, la bouche entrouverte. Christian et lui devinrent durant presque deux ans les meilleurs amis du monde : il lui apprenait le peuple de Barcelone et l’autre complétait son enseignement scolaire. Lorsqu’en 1938, Christian quitta l’Espagne, Ramon parlait un allemand très acceptable.
Puis vint ce terrible16 mars 1938 et le premier des 17 raids que l’aviation italienne allait lancer durant deux jours sur Barcelone. Teresa, la mère de Raimon, et Mario, son plus jeune frère, ne revinrent jamais du marché de la Barceloneta. Un millier de personnes connurent le même sort. Ordures de fascistes…
………
Une quinte de toux le ramena à la réalité et au présent.
– Il va de plus en plus mal, il a besoin de nouveaux médicaments.
Leur père, ancien ébéniste, souffrait de problèmes pulmonaires. Il avait été tout sa vie un gros fumeur. La mort de sa femme et d’un de ses fils, la disparition de deux autres et la misérable vie qui était aujourd’hui la leur faisaient qu’il ne voulait plus se battre. Comme des milliers d’autres, il attendait la mort, mais la sienne revêtait une forme plus lente tout en pouvant frapper à n’importe quel moment.
– Tu sais bien que c’est impossible, tout notre argent passe dans la nourriture et le médecin, sans les loyers, nous n’y arriverions pas.
Au fur et à mesure de l’avancée des troupes franquistes, la ville s’était remplie de réfugiés. Les réquisitions ne suffisaient plus à loger les nouveaux arrivants, les gens dormaient dans la rue. La famille avait donc décidé de sous-louer les deux chambres du couloir, à présent vides – mais même cette solution suffisait à peine pour équilibrer les comptes. Sans parler de la réputation !
– Je sais mais il faut faire quelque chose, je l’entends respirer d’ici.
Ils se turent et écoutèrent le faible sifflement qui émanait de la chambre paternelle.
– Si au moins nous avions la cartilla, nous pourrions épargner un peu d’argent pour le soigner.

La cartilla, la carte de rationnement, avait été instaurée dès 1939 pour presque chaque famille. Presque, car souvent, celles des prisonniers ou des condamnés en étaient exclues – une double peine ou un moyen de pression sur les présents afin qu’ils donnent des informations. Pour l’obtenir (comme pour inscrire un enfant à l’école), il fallait l’accord du responsable du quartier. Et autour de lui régnait bien sûr la faiblesse, la lâcheté, la compromission et le désespoir.
– Et alors, que tu veux faire ? Il y a un mandat d’arrêt contre Agusti pour rébellion armée, tu sais ce que ça veut dire s’ils le capturent. Syndicaliste et volontaire pour le front, il aura droit à un paseo.
Le paseo (la promenade) était la formule employée pour les exécutions sommaires – un terrain vague, le mur d’un cimetière ou un fossé, et une balle. Le lendemain, les passants découvraient un nouveau cadavre.
– Mais enfin, vous savez bien qu’il est en France avec Marcel !
Agusti, l’aîné de la fratrie, passionné de mécanique, était devenu conducteur de tramway et syndicaliste de la CNT. Il avait participé aux combats de Juillet 36 contre les militaires soulevés, avant de rejoindre le front d’Aragon aux commandes d’une automitrailleuse fabriquée avec un camion renforcé de plaques de blindage. Une fois les milices intégrées dans la nouvelle armée de la République, il avait troqué son camion pour un vieux char Renault FT-17 puis pour un bien plus performant T-26 venu d’Union Soviétique.
Marcel, un peu plus jeune, avait commencé à travailler dans l’atelier paternel dès l’âge de 12 ans. Il aurait lui aussi dû devenir ébéniste, si la guerre n’en avait décidé autrement. En 1937, il avait rejoint la 30ª Division de l’armée républicaine et participé aux batailles de Teruel et de Catalogne, comme simple fantassin.
En février 1939, fuyant l’avancée des troupes franquistes, près de 500 000 personnes étaient passées en France lors de la retirada. Les deux frères avaient franchi la frontière sous les quolibets des gendarmes français avant d’être internés durant le rude hiver 39-40 dans les camps bâtis à la hâte sur les plages du Roussillon.
Instinctivement, Raimon et ses sœurs se mirent à chuchoter.
– Oui, mais nous n’avons aucune nouvelle, personne ne les a vus depuis la retirada.
– C’est ce que je dis, nous supposons qu’ils sont en France. Alors, allons rendre visite à la police politique et disons-leur que nous avons eu une révélation, que maintenant nous comprenons la justesse de la lutte du Caudillo pour une Espagne unie, grande et libre et que nos frères, ceux qui ont combattus contre lui durant trois ans, sont en France. Peut-être qu’un appel à leurs collègues allemands permettrait de les localiser et de les ramener ici afin de leur infliger un juste châtiment ! Si la radio des Français dit vrai, ils doivent tous les deux être en Afrique, alors ils ne risquent rien.
– C’est ça que tu proposes ? Tu veux que je te rappelle ce qui est arrivé à d’autres familles de combattants ? Et s’ils étaient encore en France ? Non, nous trouverons une solution, je trouverai une solution.

En 1940, ils avaient tous été convoqués au commissariat de la via Layetana par la Brigada de Investigación Social. Ils avaient attendus debout durant plusieurs heures qu’on les interroge sur la résidence de leurs frères. Leur père, alors en meilleure santé, privé de tabac depuis des mois, respirait à plein poumons l’atmosphère enfumée des couloirs, pour ça, il aurait pu revenir tous les jours ! Quelques mois plus tard, deux inspecteurs vinrent chercher « Agusti Muntaner ». Devant les dénégations du père de famille, ils le bousculèrent quelque peu puis procédèrent à une fouille rapide de leur appartement.
………
Une grande bâche militaire recouvrait le sol. Les deux sœurs attendirent que Raimon renverse dessus le contenu des sacs avant de s’agenouiller avec lui. Au milieu des déchets laissés par des privilégiés insouciants, ils se mirent à rechercher le tabac, qu’il s’agisse de cigarettes à peine entamées comme de celles réduites à l’état de misérables mégots. Ils les manipulaient avec délicatesse, attentifs à ne pas déchirer le papier pour ne pas répandre les brins.
– Pourquoi y a-t-il autant de coquilles d’œuf ? demanda Merce.
– Un des serveurs m’a raconté l’autre jour que la boisson à la mode s’appelle le porto-flip, du porto avec un œuf battu, répondit Raimon d’un ton blasé.
– Tu crois que c’est bon ?
– Sans aucun doute, c’est 25 pesetas le verre !

Les deux sœurs se regardèrent, incrédules. Mercedes réalisait des travaux de couture et gagnait 4 pesetas par jour. Et Federica travaillait dans le Somorrostro, un quartier bâti sur le sable, insalubre et peuplé de gitans, à décharger des caisses remplies de morue salée, de hareng ou de tonneaux d’olives apportés par des charrettes ou par de rares camions. Elle gagnait une misère, 50 pesetas par semaine, à prendre ou à laisser. Toutefois, un peu de morue, un hareng ou quelques autres petits larcins permettaient d’améliorer l’ordinaire…
Sans commentaire, elles se remirent à trier.
Parfois, une cigarette apparaissait ostensiblement marquée d’un rouge éclatant. Raimon avait déjà vu ses sœurs essayer d’en récupérer délicatement des traces ou bien prendre en riant une pose alanguie, la cigarette au bout de leurs doigts abîmés. Il repensa à Jean Harlow et une boule se forma au creux de son estomac. Mais les véritables trésors étaient les restes de cigare ou de cigarettes blondes. Les puros venaient surtout des Canaries, mais les américaines ou les anglaises arrivaient en contrebande jusqu’à Barcelone par le Portugal.
Après avoir terminé le tri, chacun récupéra son tas de mégots et s’accouda sur la toile cirée pour défaire avec lenteur les cigarettes, écartant le papier et veillant surtout à ne perdre aucun brin. Ce soir, la collecte était formée presque uniquement de tabac brun ; les cigarettes blondes étaient très rares. Cette tâche terminée, ils répartirent le tabac sur la table afin qu’il s’aère et allèrent dormir quelques heures.
Au petit matin, après avoir avalé un bol de mauvais café accompagné d’un pain dont la composition n’avait plus rien à voir avec celle d’avant-guerre, les trois jeunes gens se mirent à conditionner le tabac en petits paquets serrés, sous le regard gourmand de leur père. Les Espagnols roulaient leurs cigarettes par habitude et par souci d’économie. Des enfants ou des femmes vendaient dans la rue, près du métro, un mauvais mélange de feuilles de maïs séchées, hachées et mélangées aux restes des mégots des rues. Raimon, lui, vendait uniquement du tabac d’une qualité supérieure. Il l’échangeait contre les tickets de rationnement un homme adulte
Pour une semaine, un tel homme avait droit à 500 grammes de pain, 2 kg de pommes de terre, 750 grammes de légumes secs, un demi-litre d’huile, 75 grammes de café, 500 grammes de morue séchée, 1,5 kg de poisson frais, 950 grammes de viande de bœuf et 150 grammes de viande de porc. Malheureusement, cela restait du domaine du théorique, car il arrivait bien souvent qu’après une longue attente, tel ou tel produit ne soit plus disponible. Le ravitaillement officiel ne suffisait pas et il fallait recourir à l’estraperlo, le marché noir.
Les quatre locataires étant sortis, la famille déjeuna seule d’un plat de pois chiches et de morue. Au moment du café (ou de ce qui en tenait lieu), la conversation roula sur la guerre européenne.
– Il paraît que les Russes sont en train de perdre.
Raimon se leva pour aller chercher le journal du samedi.
– C’est ce que raconte la Vanguardia.
Son doigt glissa au bas de la première page : « Vous avez vu que des volontaires espagnols vont se battre contre les Russes ! Incroyable, non ? »
– Ils ont senti le sang, ils accourent pour la mise à mort, comme pour une corrida. Ils veulent participer à l’estocade, répondit Merce. Des militaires ou des phalangistes ?
– Peu importe,
intervint Federica, ils ont massacré notre peuple. Les exécutions journalières ne leur suffisent plus, ils veulent de nouveau leur part de chair fraîche, voir souffrir des Rouges et nous enlever tout espoir.
C’était l’aînée et la plus politisée des trois. Durant deux ans, elle avait été infirmière bénévole. Les deux autres, plus jeunes, étaient surtout antifranquistes par le sang versé, par les épreuves et par les morts innocentes que par les convictions.
– Les pauvres, comment ils auront froid…
Tous trois se tournèrent vers leur père, qui venait de prononcer ces paroles. Homme modéré, taiseux, amoureux des beaux meubles et du travail bien fait, ses autres traits de caractère étaient dominés par son tabagisme et son indépendantisme catalan, tous deux extrêmes. Le premier était en train de le tuer, le second lui avait valu une vie pleine d’amertume.
– Et alors papa, qu’ils souffrent !
– Ne t’en fais pas pour ça, ils souffriront… et ils auront froid. Vous vous souvenez quand je vous racontais… les histoires de Napoléon… La Russie avalera les Allemands et tous leurs mercenaires… comme elle a avalé la Grande Armée des Français.

La phrase, entrecoupée de sifflements, les laissa songeurs.
………
Dans l’après-midi, Ramon partit livrer son tabac. Il se dirigea vers un petit passage en terre battue près des Puces de Barcelone, los Encantes, où son acheteur vivait avec sa nombreuse descendance.
Cet homme disposait d’une véritable fortune sous la forme d’une vache avec qui il partageait le rez-de-chaussée de la petite maison où ils habitaient. Le pauvre animal ne voyait jamais un champ et restait attaché là. Les plus jeunes des enfants lui rapportaient de l’herbe des terrains vagues qui bordaient la ville et son lait frais permettait à la famille de disposer d’un petit capital et de se livrer à d’autres activités. Les aînés vendaient dans la rue du tabac (dont celui livré par Ramon) pendant que d’autres parcouraient la ville à la recherche de morceaux de tissu à récupérer.
Notre homme était un gitan qui parlait un catalan étrange parsemé de castillan et de mots inconnus. Très religieux comme tous ceux de son peuple, il avait vu d’un bon œil la victoire nationaliste, mais vainqueur ou vaincu, la faim les frappait tous. Le tabac de Ramon lui permettait, une fois coupé avec d’autres ingrédients, de doubler la quantité en vente tout en maintenant une qualité acceptable.
La rencontre fut brève et l’échange rapide. Les tickets provenaient de n’importe où et pas forcément d’une personne réelle : depuis que les autorités avaient instauré un livret de rationnement par famille, certains nouveau-nés avaient été déclarés deux fois sous des noms différents, des morts continuaient à vivre ou des absents revenaient sous le toit familial pour de très furtives et hypothétiques apparitions.
Ramon, les tickets d’alimentation en poche, repartit vers le centre-ville.
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