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De Juillet chaud (par Carthage)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 14:15    Sujet du message: De Juillet chaud (par Carthage) Répondre en citant

Carthage a toujours considéré que la FTL avait sous-évalué la solidité de la ceinture fortifiée des Alpes-Maritimes. Ses recherches l'ont conduit à penser qu'il y avait là-dessous une affaire que l'on avait tue...

Dans la série des "Contes de la FTL", qui comprend déjà En Tunisie, rien de nouveau et Un balcon en forêt (qui sont j'espère sur votre étagère préférée), plus d'autres textes que notre ami Carthage n'a pas achevés (mais je n'ai pas dit mon dernier mot), voici :


De Juillet chaud...

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Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 14:21    Sujet du message: Répondre en citant

De juillet chaud vient un automne pendant lequel, souvent, il tonne !


Une puissante forteresse


17 juillet 1940, 23h30 (GMT+1), Fort de Sainte-Agnès (Alpes Maritimes)

Le lieutenant Pinon cavalait dans la coursive, sûr qu’il allait se casser la figure, cela ne manqua pas, il télescopa dans la semi-pénombre un wagonnet Decauville poussé par deux types qui escomptaient prendre la direction du bloc 2, c’est vrai que l’éclairage baissait, il y avait beau temps que l’alimentation civile était coupée, d’où vingt jours sur les générateurs et une lumière blafarde, quasi agonisante, tout ça ne sentait pas bien bon, et même très mauvais d’ailleurs ! Il était passé en début de soirée dans la coursive où s’ouvraient les toilettes de la troupe, l’odeur était à tomber, quelque chose de sauvage et tristement humain.
Après s’être péniblement extrait du wagonnet, il rudoya vertement les deux pousseurs et obtint de vagues bredouillements pour toute réponse, haussant les épaules, il reprit sa course solitaire vers le bloc 3.
La situation décidément ne s’arrangeait pas, il vit un suintement d’eau qui tenait de la cascade remplir en bouillonnant les rigoles Decauville, en soupirant, il ouvrit la première porte qu’il put trouver et buta sur un tas d’hommes serrés les uns contre les autres dans les lavabos de la troupe, tous ces hommes qui attendaient leur tour pour faire, outre leur toilette, de minuscules autant qu’improbables lessives ; les douches, qu’il entrevit à peine, laissaient suinter des filets d’eau anémiques… Les dits lavabos-troupes possédant un téléphone, il décrocha le combiné et tourna la petite manivelle, après une attente qui lui sembla interminable, une longue série de crachotements inaudibles lui répondit, fataliste face à l’induction, il comprit qu’il ne serait jamais entendu et raccrocha, il fallait ventiler et pas qu’un peu. Abandonnant ses sous-mariniers et autres lavandiers dans la buée tenace, il traça vers le PC-OPS, certain qu’il était d’y trouver un peu de compréhension, d’humanité en somme.
Tel Thésée errant dans le dédale mais sûr de son chemin, le major d’ouvrage progressait dans ce qui ressemblait de plus en plus à un cloaque, presqu’un mois qu’ils se battaient, écrasant sous leur feu toute progression ennemie sur la corniche, cible préférentielle du bloc 2, le plus puissant de toute la ligne, et sur les hauteurs au nord, cible du bloc 3, pour balayer comme fétu de paille les infiltrations adverses. Vingt jours bien sûr sans relève et seulement ponctués de deux ravitaillements fort limités sauf pour les munitions, le coq avait commencé sur son ordre un discret rationnement dont les conséquences commençaient insidieusement à se faire sentir, dire qu’en temps de paix, les officiers prenaient leurs repas au Righi, un restaurant à la renommée point surfaite par exemple, que tout cela semblait loin, irréel !
Des bruits de godillots cloutés se faisant entendre, il s’arrêta brusquement et se plaqua contre la muraille, il avait aperçu un brancard porté par deux hommes précédés d’un sergent, celui-ci lui expliqua que la relève de la cloche VDP du Vieux Château s’était mal passée, la sentinelle descendante avait glissé sur un barreau humide et s’était aplatie sur la sentinelle montante qu’on emmenait à l’infirmerie, le descendant avait écopé d’un quart supplémentaire, voilà tout.
Pinon repris sa progression quasi aveugle et passa devant la cuisine d’où émanaient de puissants fumets, il se heurta une fois de plus à un wagonnet Decauville et manqua s’étaler dans les matières diverses dont il était rempli, les concepteurs de la ligne fortifiée avaient tout simplement oublié le problème de l’élimination des déchets qu’on entassait comme on pouvait dans toute sorte de récipients ! Il contourna précautionneusement les quatre wagonnets dont l’odeur était immonde et entra dans la cuisine, le coq et ses assistants s’activaient sur leurs grandes marmites, le coq s’avança et lui tendit un quart de bouillon, Pinon s’en empara avidement et but pratiquement d’un trait en se brûlant le palais, le coq lui susurra à l’oreille, tout doucement et loin de ses hommes, qu’ils allaient manquer d’eau potable.
Pinon s’affaissa quelque peu, il s’y attendait cependant, au combat, la consommation d’eau de l’armement était tout simplement délirante, mais le refroidissement des pièces passait avant tout, le tir rapide avait ses exigences, cruelles pour l’équipage. Il donna au cuistot un fameux tuyau sur la résurgence qui cascadait dans la coursive du bloc 3 et lui conseilla d’en remplir au moins un wagonnet avant d’en alimenter le bouilleur de sa cuisinière, il ferait ça demain, après cinq heures et demie, avant l’ouverture du feu.
Requinqué par le bouillon et sa solution lumineuse au manque d’eau ancillaire, il reprit sa périlleuse progression d’un pas quasi martial ou du moins décidé, sûr qu’il était de son bon droit et de la rectitude toute militaire de ses décisions. On lui avait raconté que l’ouvrage avait coûté près de seize millions huit cent vingt et un mille Francs Poincaré, il n’était plus si sûr qu’après vingt-sept jours de combat, la République en ait toujours pour son argent.
Pinon aborda le PC en souplesse et ne vit, outre deux transmetteurs, qu’un seul officier, le capitaine Testas, qui régnait en maître absolu sur l’artillerie du fort. Il s’affairait sur le transmetteur d’ordres, on tirait peu la nuit mais on tirait quand même, des obus éclairants précédant de courtes séries de projectiles explosifs en particulier sur le nord – l’ennemi, tout comme l’eau, s’infiltrait toujours, l’activité ne s’arrêtait jamais, comme une usine en quelque sorte, une usine tenaillée par un fordisme outrancier.
Testas se retourna et le blagua sur le désordre de sa tenue. C’était un artilleur froid et compétent qui aimait bien le major de l’ouvrage qu’il considérait sans le dire comme l’âme de la fortification, toujours en vadrouille, accumulant les kilomètres et furetant partout, c’était l’homme des solutions simples apportées à des problèmes parfois très compliqués. Pinon s’épousseta comme il put, Testas lui enlevant au passage un macaroni qui s’était collé à son képi, ils en avaient mangé au dîner, il ne manqua pas de lui demander où il avait pu le récolter, Pinon lui raconta ses rencontres diverses avec les wagonnets en particulier ceux qui servaient de poubelles, Testas hocha longuement la tête en suivant le récit picaresque du lieutenant, à l’issue, il ne put que lui conseiller de gagner sa chambre pour y prendre quelque repos tout en lui donnant rendez-vous à quatre heures trente toutes pétantes dans la chambre du Pacha.

A suivre


Dernière édition par Casus Frankie le Jeu Juil 03, 2014 14:29; édité 1 fois
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ladc51



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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 14:25    Sujet du message: Répondre en citant

Waow le teasing ! Cool

Déjà, du Carthage, miam... Razz

Ensuite le sujet est très alléchant... il va falloir que je me replonge dans de vieux dossiers...

Allez, vas-y, ne nous fais pas plus lanterner... envoie !
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Laurent
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Collectionneur



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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 15:33    Sujet du message: Répondre en citant

Encore un HS de ma part mais à quoi correspond Un balcon en forêt ?

Je ne connaissait pas ce roman :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_balcon_en_for%C3%AAt
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Jubilé



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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 16:05    Sujet du message: Répondre en citant

L'ambiance marine du fort me rappelle une très vieille lecture, "Orages sur la ligne Maginot" de Roger Bruge.

J'ai hâte de lire la suite. Dancing
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Alias



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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 16:08    Sujet du message: Répondre en citant

Collectionneur a écrit:
Encore un HS de ma part mais à quoi correspond Un balcon en forêt ?

Je ne connaissait pas ce roman :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_balcon_en_for%C3%AAt


C'est le titre du prologue qui a été rajouté sur la deuxième édition de "En Tunisie, rien de nouveau" du sieur Carthage.
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bonatti



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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 16:23    Sujet du message: de juillet chaud Répondre en citant

ca vous ouvre l appetit ces odeurs de Carthage

d accord je ne la ferais plu
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Juil 03, 2014 16:39    Sujet du message: Répondre en citant

Jubilé a écrit:
J'ai hâte de lire la suite. Dancing


Un épisode par jour, promis-juré !
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Casus Frankie

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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Juil 04, 2014 09:18    Sujet du message: Répondre en citant

Le chantier de trop

17 août 1938, Nice

L’archevêché reçut en fin de soirée un appel téléphonique de l’hôpital Saint-Roch, il y avait une urgence absolue disait l’infirmière-chef du Troisième, un malade allait passer et réclamait un prêtre, or l’aumônerie de l’hôpital ne répondait pas, il fallait donc quelqu’un et tout de suite !
Le secrétaire personnel de l’archevêque soupira. Seul présent dans les locaux en cette heure déjà tardive, il n’avait guère le choix, il mit tout son petit nécessaire dans une valisette et prit le bus pour Saint-Roch, vu l’urgence urgentissime, il n’y aurait point d’enfant de chœur.
………
Le vieux Gobbia était une légende dans les Alpes-Maritimes pour les métiers du bâtiment, patron d’une entreprise très spécialisée dans le génie civil, il était le roi des sondages (qui, à l’époque, n’étaient point d’opinion), le roi des sources aussi, c’était le spécialiste des eaux vives. Pas un chantier ne lui avait échappé depuis 1930 dans un rayon de cent kilomètres, il était sans conteste le maître des forages et autre carottages, d’ailleurs pour les carottages, il en connaissait un rayon.
C’était toujours le même cinoche, le vieux débarquait dès potron-minet avec son camion plateau (tout neuf depuis 37), rencontrait rapidement l’architecte, le chef de chantier ou même le propriétaire du terrain, faisait à la peinture une large croix blanche à l’endroit indiqué, repoussait sa casquette sur le sommet de son crâne et allumait une Bastos. Son premier ouvrier, pendant ce temps, dételait le compresseur américain (tout neuf depuis 37), sortait le marteau pneumatique et, aidé d’un arpète, commençait le traçage au sol, habituellement, il leur fallait une douzaine d’heures pour monter leur derrick de 15 mètres, vaste assemblage meccanoïde à base d’enchevêtrement de tubulures rondes, y installer le moteur et la pompe au palan et mettre en place la première section de tube de forage avec son trépan (le tout, bien sûr, neuf depuis 37).
En était-il fier de son matériel américain, il ne se lassait pas de monter sur la deuxième plate-forme, de scruter l’horizon en prenant l’air féroce avec de petits mouvement de menton qui trahissaient son côté romain, de prendre une photo, de regarder le tube de forage qui pissait l’eau, de scruter la vapeur qui s’échappait douze mètres plus bas. D… qu’il avait eu raison de traiter avec l’entreprise Borie pour le chantier du fort, il s’en était fourré jusque-là, payé en liquide et tout le toutim, c’est le seul et unique avantage des entreprises générales pour les petits sous-traitants.
Oui, tout cela pour dire que du Capitole à la Roche Tarpéienne, il n’y a souvent qu’un pas, celui qu’il avait fait en reculant sur la plate-forme du haut pour mieux voir l’horizon et la mer, tout là-bas au fond, dans le viseur de son appareil photo !
C’était un Eljy Lumière et Cie de 1937 (oui, aussi, les affaires avaient été bonnes), avec un objectif Lypar qui allait de 3,5 à 40 mm, une pure merveille, le magasin de Nice où il l’avait acheté lui garantissait des développements fidèles et des agrandissements d’un velouté remarquable. Sa fidèle épouse avait protesté quand il avait commencé à tapisser la maison de ses épreuves, à tel point qu’il avait fini par lui rétorquer qu’il aurait pu, à tout prendre, choisir une maîtresse jeune et ardente et qu’à soixante ans, la photographie ne constituait qu’un pis-aller, elle en était convenue et s’était contentée d’encadrer les épreuves dans de fines baguettes de bois noir, pour les plus belles du moins. La boîte à onglets ne chômait pas, Gobbia, homme soigneux s’il en était, faisait même des dossiers photographiques de ses sondages qu’il conservait dans des classeurs techniques qu’il traînait toujours avec lui dans une serviette éculée autant que saturée. La photo lui était venue comme une évidence, la passion l’avait saisi en 31, sur le site du fort à venir ; le chantier des sondages avait été photographié sous toutes les coutures, à l’époque, son appareil était beaucoup moins performant, son bon vieux Nada au soufflet bien trop encombrant mais qui restait remarquable, du fait de son format, pour les plans plus rapprochés.
Tout cela était bel et bon, mais pour l’instant, le père Gobbia était cloué sur un lit d’hôpital, deux membres, le thorax et le bassin plâtrés, en reculant sur son derrick, il avait chu de près de dix mètres sur le plateau de son camion, sa pauvre tête en avait même heurté la ridelle, ce qui n’avait pas arrangé les choses ; il était en très mauvais état, compliqué par une soixantaine quelque peu négligente avec, hélas, des abus de tabac et d’alcool. Les médecins s’étaient battus à son chevet mais il voyait bien que cette amicale présence s’espaçait de plus en plus, l’infirmière-chef passait le voir toutes les heures mais elle avait bien senti, dans tous les sens du terme, l’avance insidieuse de la gangrène qui gagnait la jambe cassée, en bref il était foutu. C’était un chrétien quelque peu distant depuis son mariage mais il savait qu’un jour il faudrait se mettre en règle, l’heure en était sans doute venue. Il ferma les yeux pendant peut-être vingt secondes, se racla la gorge et poussa un cri rauque au passage d’une fille de salle dans le couloir. Celle-ci, sensibilisée à l’état du malade qu’on avait placé dans une chambre particulière pour des raisons, hélas, point trop obscures, accourut, réprima un haut-le-cœur (la gangrène, oui) et se pencha vers sa tête, un prêtre, il voulait un prêtre, elle cavala vers l’office et rendit compte à l’infirmière-chef qui décrocha son téléphone, une demi-heure après, son épouse, son premier ouvrier et son arpète sanglotaient à qui mieux mieux dans la chambre n°12 où le révérend père Brucellaï, secrétaire personnel de Monseigneur, dûment mandé à l’archevêché, était espéré sinon très attendu.


Note de Casus Frankie - Non l'auteur n'est pas à court de noms pour ses personnages. Le RP Brucellaï est le même que celui des Joyeux. Qui d'ailleurs... mais n'anticipons pas.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 07:49    Sujet du message: Répondre en citant

Confession auriculaire

17 août 1938, Nice

Brucellaï, empêtré dans sa soutane et dans les contingences, traînait outre sa valisette, son spleen dans les couloirs de l’hôpital, c’était désespérant, au départ pourtant la signalétique lui avait paru claire et l’avait poussé à monter bravement à l’assaut de l’édifice, las, ses efforts avaient été vains ! Il s’était tout d’abord heurté à une puissance quasi satanique, celle de la batterie d’ascenseurs : sur les trois que comptait le hall de l’hôpital, deux étaient en panne et le troisième surchargé, il y avait même la queue devant ! Il avait parcouru les lieux du regard et avait aperçu dans un recoin en décrochement un monte-charge dont la porte se réduisait à un simple treillage qui se repliait sur lui-même, nonobstant la pancarte qui l’interdisait au public – n’était-il pas un auxiliaire de D… – il était entré et s’était coincé douloureusement un doigt dans la porte refermée d’un coup trop sec, il avait cherché du regard un quelconque boîtier de commande, n’en trouvant pas, c’est en se résignant à baisser le chef qu’il découvrit, un peu bas, une superbe rangée verticale de boutons-poussoirs encadrée par de multiples étiquettes manuscrites, il se baissa encore plus pour les lire et découvrit une litanie d’énoncés qui omettait de signaler un quelconque troisième étage, par contre, il existait un bloc trois ! N’écoutant que son courage, pensant aux jésuites qui avaient évangélisé la Chine et à ceux qu’avaient martyrisés les Indiens, il appuya sur le bouton d’un geste décidé. A sa grande surprise, rien ne se produisit, sauf peut- être un vague bruit d’eau lointain, un peu immatériel, ce n’est qu’ensuite qu’il aperçut la pancarte (toujours manuscrite) à côté de la serrure, qui enjoignait à l’usager de bien verrouiller la serrure du treillage, faute de quoi point de monte-charge.
N’écoutant que la logique très cartésienne de l’énoncé, il rouvrit le treillage à demi puis le referma d’un geste précautionneux pour ses doigts et le verrouilla cette fois-ci efficacement. A son intense (et renouvelée) surprise, l’ascenseur, au lieu de monter, se mit à descendre à une allure fort lente, toute faite de dignité compassée et dans une série de bruits aqueux, la cabine était bizarre, relativement étroite et toute en profondeur, les niveaux défilaient à une vitesse de tortue, la lumière devenant de plus en plus jaunasse et indistincte au fur et à mesure de la descente, il lui semblait avoir passé une infinité de niveaux quand l’engin finit par s’immobiliser – ou plutôt par tenter de le faire en une série de multiples rebonds qui allaient en s’amenuisant dans un bruit de chasse d’eau asthmatique. Il rouvrit le treillage, sortit en se heurtant douloureusement le pied droit sur le seuil, l’ascenseur s’étant arrêté dix bons centimètres en dessous, il referma sans hâte le treillage, veilla à l’encliquetage du verrou et attaqua le couloir d’un pas décidé. Sa progression fut rapidement stoppée par un individu en blouse blanche portant calotte de chirurgien, qui siégeait dans une sorte d’édicule vitré qui prenait la moitié du couloir et lui demanda d’un ton rogue ce qu’il pouvait bien ficher là, ajoutant que les ratichons étaient interdits de séjour au bloc, que le monte-charge était réservé aux malades et au personnel, qu’il était fragile parce qu’hydraulique, qu’on allait bien finir par le changer car cela commençait à faire depuis 1901, qu’à la fin de l’hiver 40 le nouveau serait livré… et que l’escalier de service se trouvait après la porte à gauche.
Brucellaï pensa alors que la laïcité pouvait être douloureuse et, un peu hagard, s’appuya pratiquement d’une traite, après une petit erreur par les archives tout de même, archives qu’il avait confondues avec le rez-de-chaussée, les sept niveaux qui le séparaient du Troisième étage, où il arriva triomphant et à bout de souffle. L’accueil de l’infirmière-chef fut des plus aigres, une heure pour faire le trajet de l’archevêché à Saint-Roch, l’Eglise avait visiblement une vision de l’urgence chrétienne des plus distanciées, sur ce, elle le cramponna par un aileron et le projeta dans une chambre à l’odeur fétide puis se tint face à lui, bras croisés. Brucellaï demanda d’une voix timide une ouverture plus conséquente de la fenêtre et envisagea l’homme crucifié de plâtre qui geignait sur le lit, mon D…, c’était vrai qu’il allait passer, il ouvrit sa valisette, sortit une étole qu’il embrassa et annonça qu’il aller confesser le malade avant l’extrême-onction, il pria donc l’assemblée de sortir, il les rappellerait pour les derniers sacrements, il demanda incidemment ce que faisait cet homme, l’infirmière-chef se retourna et lui dit que c’était un entrepreneur du bâtiment – bigre pensa Brucellaï, je vais en avoir pour un bout de temps !
La vérité doit être dite : Brucellaï n’en eut que pour une grosse demi-heure, les broutilles habituelles sur lesquelles il ne faut pas s’étendre. Le mourant, professionnellement, avait été à peu près correct et Brucellaï en était convenu. Le vieux avait eu un gros moment d’absence et le prêtre s’en était sorti une fois de plus avec de l’eau des Carmes Boyer sur un sucre, requinqué, le vieux avoua tout de go un gros péché : le sondage effectué à Notre Dame des Neiges, sur les hauteurs du fort, qu’il n’avait que très partiellement rebouché, plus les sondages préliminaires qu’il avait faits pour l’entreprise Borie – et passés sous silence parce que tous payés en liquide, il avait tout dans sa serviette, même les photos, et puis, il y avait la source aussi ! Brucellaï, soudain attentif (la chance, se demandait-il, ou le doigt de D… ?), prit la serviette qu’il ouvrit avant de compulser les dossiers jusqu’à trouver une chemise où était marqué : « Borie frères, Notre Dame des Neiges », il ouvrit sa valisette, y fourra l’enveloppe, referma sa valisette et la serviette du vieux qu’il remit en place, le vieux repartait dans son délire, il lui donna vite l’absolution et rappela la famille éplorée pour l’extrême-onction, à vingt heures tout était fini.
Le lendemain, vers neuf heures, une grande enveloppe aux armes de l’archevêché partit par la poste pour l’adresse parisienne de la Société Apostolique pour la Propagation de la Foi. L’enveloppe fut ouverte, refermée, incluse dans une plus grande et, par le courrier diplomatique de la nonciature, arriva trois jours plus tard à la maison mère, à Rome.
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Chabert



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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 10:31    Sujet du message: Répondre en citant

Que c'est bien écrit ! On dirait parfois du Contrucci.
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ladc51



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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 10:41    Sujet du message: Répondre en citant

Comment cela "à Rome" ?

La ville du Saint Père... ou celle du Duce ? Shocked Evil or Very Mad
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Laurent
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 17:46    Sujet du message: Répondre en citant

ladc51 a écrit:
Comment cela "à Rome" ?
La ville du Saint Père... ou celle du Duce ? Shocked Evil or Very Mad


Je te rappelle que le RP Brucellaï apparaît dans "En Tunisie, rien de nouveau"...
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Anaxagore



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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 17:51    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Brucellaï, empêtré dans sa soutane et dans les contingences, traînait outre sa valisette, son spleen dans les couloirs de l’hôpital, c’était désespérant, au départ pourtant la signalétique lui avait paru claire et l’avait poussé à monter bravement à l’assaut de l’édifice, las, ses efforts avaient été vains !


Carthage devrait faire des phrases plus courtes.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Juil 05, 2014 17:58    Sujet du message: Répondre en citant

Anaxagore a écrit:
Carthage devrait faire des phrases plus courtes.


Ses phrases ne sont pas longues par maladresse, elles sont volontairement construites comme telles - c'est son style. On peut aimer ou non, bien sûr !
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Casus Frankie

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