Fantasque Time Line Index du Forum Fantasque Time Line
1940 - La France continue la guerre
 
 FAQFAQ   RechercherRechercher   Liste des MembresListe des Membres   Groupes d'utilisateursGroupes d'utilisateurs   S'enregistrerS'enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

Intégrale Janvier-Avril 42 Politique et Information

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Fantasque Time Line Index du Forum -> 1942 - Politique intérieure, Diplomatie, Information
Voir le sujet précédent :: Voir le sujet suivant  
Auteur Message
Casus Frankie
Administrateur - Site Admin


Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10135
Localisation: Paris

MessagePosté le: Mar Aoû 07, 2012 13:52    Sujet du message: Intégrale Janvier-Avril 42 Politique et Information Répondre en citant

Janvier 1942
6 – La bataille de l’information
Naissance du Monde

1er janvier
Meilleurs vœux
Alger
– Tous les quotidiens d’Afrique du Nord paraissent ce jeudi malgré le Nouvel An, grâce aux ouvriers du Livre qui ont revendiqué (et obtenu, il va de soi, les patrons de Presse n’ayant pas appris le courage en traversant la Méditerranée) le paiement intégral de cette journée en heures supplémentaires.
Les journaux consacrent encore une très grande partie de leurs quelques pages à la tragédie de Tulle et aux réactions d’horreur qu’elle continue de susciter dans « le monde civilisé » (ce qui semble inclure implicitement les neutres, et même les non-belligérants comme l’Espagne et la Finlande, en tout cas pour l’occurrence).
Tous citent cependant en bonne place les messages d’amitié et de confiance adressés en ce Jour de l’An au sultan du Maroc et au bey de Tunis par le président de la République Albert Lebrun, au nom de la France, même en exil. Présentant aux deux souverains ses vœux de bonne année, le président Lebrun ajoute : « Je saisis cette occasion pour féliciter Votre Majesté (Votre Hautesse pour le bey) du courage indomptable et de la valeur dont les combattants marocains (tunisiens) de tous grades qui luttent aux côtés de leur camarades français ont démontrés. Ils en feront encore la preuve en toute occasion, j’en ai la certitude, et ils comptent d’ores et déjà parmi les meilleurs artisans de notre victoire. » Et il conclut : « Toute la France sait comme moi qu’elle peut faire fond, aussi adverses que puissent aujourd’hui nous paraître les circonstances, sur les liens de fidélité, de loyauté et d’affection que le Maroc (la Tunisie) a tissés avec elle, dans le respect mutuel. »
Ce texte a été diffusé la veille, sous embargo absolu, par Havas libre, à destination des journaux d’AFN et des postes diplomatiques. Les autres abonnés ont attendu 08h00 GMT.
L’un des journalistes politiques du Figaro, James de Coquet, aurait voulu ironiser, sans vraie méchanceté, sur « la part de formalisme, de protocole et de fiction – à la limite du surréel quelquefois – qu’exige la réalité des protectorats ». Mais il se fait taper sur les doigts par son rédacteur en chef. La phrase litigieuse n’apparaîtra pas dans son article.

Gai Paris
Paris
– Afin d’économiser le papier, aucun journal ne paraît ce jeudi en Métropole. Seule la radio diffuse les nouvelles, édulcorées avec soin, qu’autorise la censure.
L’OFI transmet à midi les thèmes imposés aux quotidiens de Paris et de Province pour les éditions du 2 par les consignes de Pierre Laval et de Paul Marion : « Les beaux réveillons de la France en paix », « Les Français ont fait bombance grâce au Gouvernement » et le classique, mais inusable, « Paris sera toujours Paris, la France sera toujours la France ». Ce dernier sujet sera obligatoirement illustré d’une photo de Maurice Chevalier, le canotier martial, chantant à l’Alhambra, pour un public d’officiers allemands en grande tenue de ville, et, en robe du soir et en smoking, de profiteuses et profiteurs de l’Occupation. Le photographe, professionnel qui sait son monde et son métier, a eu soin d’inclure les fauteuils d’orchestre dans son cadrage, si bien que les amateurs de mondanités reconnaîtront, au premier rang, Ernst Jünger, avec sa croix Pour le Mérite au cou, assis non loin du lieutenant Heller, Sacha Guitry (qui achève aux studios de Joinville le montage de son « Fabuleux destin de Désirée Clary »), le critique de théâtre de Je suis partout, Alain Laubreaux à la plume redoutée, et puis Jean Cocteau et Jean Marais, Arletty, Gaby Morlay et Suzy Solidor, sans parler de la fille et du gendre du Président Laval, Josée et René de Chambrun. En somme, le Tout-Paris de la Collaboration, outre, peut-être, celui des grandes inconsciences et des petits accommodements : très précisément les gens qui croient (ou qui veulent se persuader) que Paris pourrait rester toujours Paris, comme le NEF a l’intention d’en convaincre les Français, même sous la botte allemande.
En matière de désinformation, Pierre Laval, titulaire du portefeuille de l’Information, et Paul Marion, son secrétaire d’État, savent se réconcilier et trouver des points d’accord – au moins, s’entend, jusqu’à leur prochaine brouille.

Nouvel an et radios noires
Sur les ondes (et quelque part en Grande-Bretagne)
– Sans se laisser décourager par les mauvaises nouvelles, der Chef présente des vœux pleins de sarcasmes aux combattants du Reich grand-allemand : « Officiers, sous-officiers, officiers mariniers, soldats, marins et aviateurs allemands, et vous, paladins de la SS, je ne vous souhaite pas du courage. Car je sais, et le monde entier l’a appris, parfois à ses dépens, depuis 1939, que le courage, vous en possédez à revendre. Mais ce courage, vous en aurez plus que jamais besoin dans cette année qui commence car des jours terribles et chargés de gloire vous attendent sur tous les théâtres où vous combattrez. Les grandes plaines de l’est, où les oiseaux ne chanteront plus , attendent notre armée. La Kriegsmarine devra briser les banquises de la Baltique et de l’Océan Arctique. Les brouillards sans fin d’un ciel sans soleil obscurciront les arènes des Luftkämpfer . Mais le Reich saura reconnaître les sacrifices de ses meilleurs fils ! Viel Glück und viel Spaß ! »
Après quoi, à l’attention des officiers, il faut le supposer, der Chef conclut en citant Horace, sans souci d’originalité : « Dulce et decorum est pro patria mori. » Qu’il soit ou non doux et beau de mourir pour le Grand Reich, ce vers du poète latin figurait partout dans les académies militaires allemandes depuis Frédéric II. Il devait y demeurer jusqu’à la chute du IIIe Reich.
Pour des raisons de sécurité, la BBC a fait installer le studio réservé à Sefton Delmer dans un village (1 937 habitants en temps de paix) de la verdoyante campagne de Reading. Le nom de cette localité a disparu des poteaux indicateurs depuis l’automne 1940 – comme c’est le cas partout sur le territoire principal (Mainland) du Royaume et en Ulster.
………
Sur les ondes (et quelque part en Afrique du Nord) – Pour la nouvelle année, le tenente-colonello De Natale a choisi de frapper fort : « À l’Italie et au peuple italien qui souffre et qui a été contraint de se battre sur l’ordre d’un régime inique, il faut souhaiter la chute du tyran imbécile. Morte al stronzo! Abbasso il Duce. Evviva il re! »
Et il ajoute : « Le cœur de chaque Italien saigne à l’idée de la défaite. Mais ne l’oublions pas : notre soi-disant Duce, che ha solo condotto gli asini , nous avait promis des victoires et nous sommes partout vaincus. Maintenant, il faut qu’ils soient, lui et sa clique d’incapables et de profiteurs, vaincus sans recours pour que l’Italie, notre patrie bien-aimée, remporte la victoire ! La vraie ! La seule ! Pour qu’elle retrouve sa paix, sa gloire et sa liberté ! » La conclusion peut surprendre : « Écoutez-moi tous. De la Sicile aux Dolomites, du rivage de la Méditerranée à la côte dalmate, que chaque épouse, que chaque mère, dise des neuvaines pour que questo Mussolini nous débarrasse le plancher de lui-même – ou pour que Sa Majesté le roi nous en débarrasse enfin ! »
Si le speaker qui annonce les interventions d’Aldo Fenestrellino répète tous les jours que le colonel parle « à partir du sud de l’Italie », son studio, pour des raisons de sécurité (il se pourrait que l’Abwehr ait réussi à parachuter des agents en Afrique du Nord, et le BCRAM a la certitude qu’il est parvenu à en infiltrer deux groupes par le Rif espagnol) a été transféré d’Alger à Rocher-Noir. Il s’y dissimule sous l’apparence d’un atelier des ingénieurs du son.


2 janvier
Clandestins mais nombreux
Alger
– Le ministère de l’Information fait le point sur la Presse clandestine. Au 31 décembre 1941, il recense 246 titres ! Ceux-ci vont des journaux à parution régulière ou presque, tirés par de véritables imprimeries à plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’exemplaires, comme Défense de la France, aux petits canards locaux réalisés au stencil qui ne dépassent pas le cadre d’une ville, d’un quartier ou d’une usine, tel le Bib combattant (pas plus de 100 exemplaires sans doute) destiné aux ouvriers de Michelin à Clermont-Ferrand. Un point commun : les risques immenses que prennent rédacteurs et imprimeurs.


6 janvier
Le drame de Tulle sur les écrans américains
New York
– Le Brésil et le Venezuela sont encore neutres, malgré les pressions, à vrai dire pas très soutenues, que Washington a commencé d’exercer sur les états de son “arrière-cour” après Pearl Harbor. Il faut ménager leur susceptibilité, si bien que le Consolidated 32 La Marseillaise, du GB II/60 (chef de bord : commandant Henri de Rancourt), a été repeint aux couleurs d’Air France pour une mission spéciale : apporter en Amérique latine, aux États-Unis et au Canada les bobines des copies du film tourné à Tulle par le gendarme sans nom.
L’avion est accueilli sur le tarmac du Glenn Curtis Airport par le commandant Antoine de Saint-Exupéry, en civil comme l’avion (si l’on peut dire) et accompagné du consul général de France, Jean-Henri Patry de Bernières (toujours suivi, à la Charlus, du chauffeur en leggins de sa Lincoln) et surtout de plusieurs délégués de la Film Industry : trois représentants du US Office of Information de la Maison Blanche et deux du US Newsreel (les actualités cinéma). Dans la journée, ils dirigeront le montage, ainsi que la rédaction et l’enregistrement du commentaire de la bande destinée au public américain. Puis les techniciens assureront à la chaîne le tirage des bobines à ajouter à la livraison bihebdomadaire du “Newsreel” que les milliers de movie theaters du pays recevront dans les trois jours, par avion et par train.
Il y a aussi deux jeunes réalisateurs arrivés d’Hollywood dans la nuit, Frank Capra et Anatole Litvak. L’un et l’autre ont connu de beaux succès avant la guerre. Litvak a souvent tourné en France pendant les années 30, et remporté un vrai triomphe, critique et commercial, avec L’équipage, d’après le roman de Joseph Kessel (avec Charles Vanel, Annabella, Jean Murat et Jean-Pierre Aumont). Il est devenu l’adjoint de Capra, auteur de l’inoubliable New York - Miami, avec Clark Gable et Claudette Colbert, pour une série de films de montage tout juste commandés par le gouvernement américain, en coproduction gratis pro Deo (l’unité nationale a son prix) avec les cinq majors de la capitale du 7e Art (la Metro-Goldwyn-Mayer, la Warner Bros, la 20th Century-Fox, la Paramount et la RKO). Intitulée Pourquoi nous combattons (Why we fight), cette série aura pour but d’expliquer à l’opinion américaine, dont le penchant à l’isolationnisme n’est certainement pas éteint en dépit de l’agression japonaise, et d’abord aux soldats, marins et aviateurs qui servent et vont servir sous la bannière étoilée, les raisons de la participation des États-Unis au versant européen de la guerre. Le premier volet est attendu pour la fin de l’été.
Capra, dès qu’il a appris qu’il existait un film de la tragédie de Tulle, a souhaité pouvoir en inclure plusieurs séquences dans ce premier épisode, dont il vient d’achever le canevas – ce que l’ambassadeur de France à Washington, Édouard Daladier, lui a accordé sans même consulter Alger. Le plus difficile a été, sans doute, de convaincre l’état-major de l’Armée de l’Air de distraire de son ordre de bataille, serait-ce pour une semaine seulement, l’un de ses précieux et trop rares bombardiers lourds, pour convoyer un chargement d’une trentaine de kilos tout au plus – mais d’un poids politique considérable. Un avion de transport civil aurait évidemment pu faire le travail, mais on devait pouvoir faire écrire dans les journaux américains que le document avait été transporté par un B-24 Liberator…


7 janvier
Vu de Sirius
Alger
– Grand seigneur, Hubert Beuve-Méry accorde deux journées de congé aux journalistes, employés et techniciens du Monde après le bouclage de l’ultime numéro zéro. Ils doivent se retrouver le 9, à 14h00, pour entamer la confection de la première véritable édition du quotidien, prévue pour être distribuée le lundi 12 à partir de 13h30 (heure d’Alger).
Dans le courant de la matinée, des coursiers apporteront les morasses au desk d’Havas libre, au fur et à mesure des BAT (bons à tirer), pour assurer le maximum d’audience au nouveau journal.


8 janvier
Entraide franco-anglaise
Singapour
– Conclusion d’un accord franco-britannique local sur la couverture du conflit en Asie du Sud-Est. Négocié par télégramme à la demande de Pierre Brossolette, il prévoit que les journalistes et techniciens des bureaux d’Havas libre de Saigon et Hanoi pourront se replier sur Singapour pour y poursuivre leur tâche lorsqu’ils auront dû, sous la pression des Japonais, quitter l’Indochine. Un local assez spacieux est d’ores et déjà prévu, à côté du siège régional de Reuters.
Reuters mettra une partie de ses capacités de transmission à la disposition d’Havas libre. Les messages dépourvus d’urgence seront cependant confiés aux télex du Post Office ou de la compagnie privée Exchange Telegraph, avec les retards et les aléas inévitables. Cet accord est la préfiguration d’un gentlemen’s agreement en cours de négociation entre les deux agences, depuis le 15 décembre, dans la plus grande discrétion – il s’agit de s’entendre pour mieux faire face à la concurrence des agences américaines qui se sentent les coudées franches depuis que Pearl Harbor a mis fin aux servitudes entraînées par une neutralité, au fil des mois de plus en plus fictive, qu’elles ressentaient comme un carcan.
Toutefois, Anglais et Français n’ignorent pas que l’accord sera peut-être dépassé avant même d’entrer en vigueur. Auquel cas, Reuters et Havas libre seraient amenées à se replier sur Batavia – ou peut-être, au bout du compte, sur Colombo ou sur le nord de l’Australie… à moins que Nouméa…


12 janvier
Vu de Sirius
Alger
– Parution, ce lundi à 13h30, du premier numéro du Monde, tiré depuis 07h30 sur les presses de L’Écho d’Alger. Des motards de la Garde républicaine et des unités de circulation routière en apportent aussitôt plusieurs exemplaires à la présidence de la République, à la présidence du Conseil, à l’Assemblée nationale, dans tous les ministères et à chaque ambassade ou légation – à commencer, protocole oblige, par la nonciature apostolique et le haut-commissariat du Royaume-Uni. L’état-major est servi lui aussi, comme les sièges des grandes entreprises, les rédactions des autres journaux, les bureaux des agences étrangères et les correspondants accrédités. Des yaouleds crient le journal au coin des rues.
Signé Sirius, le pseudonyme d’Hubert Beuve-Méry, un “À nos lecteurs” annonce les ambitions du journal : « Servir la France et rechercher la Vérité, car s’attacher d’abord à dire la Vérité, c’est le meilleur service que la Presse d’aujourd’hui puisse rendre à la France. » Beuve-Méry, pour autant, n’esquive pas la filiation du Monde avec le Temps : « Ce journal ressemble à un quotidien qui continue de paraître en France occupée. Certains d’entre nous appartenaient à sa rédaction. Ils s’en sont séparés après Munich ou après notre défaite. De lui, nous ne voulons garder que le sérieux qui fut le sien en des temps moins difficiles. »
Le Monde affiche déjà sa personnalité, avec une mise en pages aussi peu racoleuse que le style de sa manchette sur trois colonnes : « Situation difficile en Asie pour les Alliés », surmontée, en caractères bâton, d’un « Le Japon attaque sur tous les fronts » qui confirme le refus de tout sensationnalisme. Il n’y a, bien entendu, aucune photo, à peine quelques cartes. Par contre, la publicité ne manque pas : les grandes sociétés, d’Afrique du Nord ou expatriées de Métropole, ont débloqué des budgets afin d’acquérir de l’espace dans un organe qui s’adresse, d’évidence, aux moins démunis.
Comme à la Une du Temps, la colonne de gauche accueille le Bulletin de l’Étranger, consacré, avec un beau souci de l’intemporel, ou peu s’en faut, à l’avenir de la SDN, qui a sombré dans le discrédit depuis qu'elle a démontré son impuissance à propos de l’Éthiopie puis de l’Espagne. On trouve aussi, au rez-de-chaussée de la Une, le billet d’humeur – « Le tour du Monde » – d’un débutant qui paraît doué, Albert Camus, ainsi que des nouvelles de l’Étranger signées « De notre correspondant », et les premiers paragraphes d’un grand reportage de Rémy Roure, « Avec les aviateurs français sur Sofia ». La fin vaut d’en être citée : « L’un après l’autre, guidés dans leur procédure d’atterrissage par le contrôleur qui les suit à la jumelle, le micro à la bouche, les grands quadrimoteurs touchent la piste puis viennent s’aligner devant les hangars, comme pour une prise d’armes au petit matin – pour un peu, on attendrait le « En colonnes ! Couvrez ! » de rigueur dans les casernes. Les équipages sont jeunes, les dessins qui ornent les fuselages sous le poste de pilotage évoquent des gamineries. Mais les visages arborent tous la gravité de la maturité, parfois une tristesse insondable. Tout à l’heure, la DCA et la chasse de nuit allemandes ont réagi durement sur l’objectif.
Dix avions ont atterri. Le onzième, on l’apprend à l’instant, ne rentrera pas. On est sans nouvelles du douzième. Le commandant J., chef du Groupe, a les traits soucieux.
Enfin, voici le manquant. Il fait un passage à basse altitude au-dessus du terrain. Son pilote ne répond pas à la radio. L’un de ses moteurs pend au bord de l’aile, presque arraché du bâti, sans hélice, portant les stigmates d’un incendie mêlés aux traînées noirâtres de l’huile dégorgée par tous ses joints. Les impacts se voient à l’œil nu. On distingue sans peine qu’il manque plusieurs mètres carrés de duralumin au plan gauche. L’un des ailerons a disparu.
Du bombardier partent trois fusées rouges qui disent : « des blessés, plus de radio, train d’atterrissage en panne. »
Le contrôleur tire deux fusées vertes en réponse. L’avion bat à peine des ailes. Son pilote redonne des gaz autant qu’il le peut pour s’aligner face à la piste. Poussés à fond, ses moteurs semblent lâcher des râles d’agonie. Il sort en hâte ses volets et descend, un peu cabré semble-t-il, parallèlement à la piste – que les jeunes aviateurs appellent le runway, à l’anglaise. Il va tenter d’atterrir sur l’herbe le long de la piste elle-même. À l’instant où l’avion va toucher le sol, une violente saute de vent le déporte. C’est sur le béton de la piste qu’il touche, avec un raclement géant et un feu d’artifice d’étincelles. Il paraît glisser mais, soudain, le fuselage se brise en deux dans un fracas d’enfer. Des flammes jaillissent des deux tronçons.
Les pompiers parviennent à noyer l’épave sous un déluge de neige carbonique. Ils vont en retirer quatre morts et cinq blessés. Le Ville de L. [nom caviardé] ne volera jamais plus.
C’est la fin d’une nuit ordinaire pour un groupe de bombardement lourd de l’Armée de l’Air française. »


13 janvier
Les radios noires renseignent Moscou
Moscou
– Avec l’accord de Staline, Lavrenti Beria constitue au sein du NKVD une Commission politique pour l’Écoute des Radios étrangères (Politcheskii Komitet dlya Proslushivaniya Zarubezhnyh Radiostantsii – PKPZR). Elle sera composée de deux tchékistes de haut rang qu’il choisira lui-même, de deux officiers désignés par la Stavka – en fait par Georgui Joukov, qui se refusera à nommer pour cette fonction des postulants suggérés par l’Administration politique de l’Armée – et de deux diplomates sélectionnés par Viatcheslav Molotov en personne. Tous les six seront polyglottes et auront en commun d’avoir vécu et travaillé (légalement ou dans la clandestinité) hors d’URSS. Ils offriront, il va de soi, toutes les garanties requises d’orthodoxie et de fidélité au régime et à son chef, sans nécessairement appartenir au Parti. Mais lorsque la composition de la PKPZR sera connue, les apparatchiks ne manqueront pas de noter qu’aucun de ses membres n’a été envoyé en Espagne durant la période de la Guerre civile.
L’unique mission de la PKPZR, que vient dissimuler l’adjectif « politique », est simple : interpréter et, au jour le jour, évaluer les informations militaires fournies par les ténors des “radios noires”, der Chef et le tenente-colonello De Natale – dont la Loubianka n’a pas encore pu percer les identités. Du moins est-il clair que l’un et l’autre, quels qu’ils soient en réalité, en savent long et distillent des renseignements de première importance sur les projets de l’Axe en général et, en particulier, sur les intentions de l’Allemagne et même de l’Italie à l’encontre de l’URSS. Le tout est de les comprendre et de découvrir ce que parler veut dire : tâche qui exige l’esprit de synthèse des analystes et l’esprit de finesse des stratèges.
La commission devra soumettre un rapport quotidien au Kremlin (Staline, Beria et le Politburo) et à la Stavka, et préparer une synthèse hebdomadaire destinée à une nomenklatura (liste) d’une vingtaine de destinataires triés sur le volet (y compris, après un triple chiffrement s’entend, l’ambassadeur d’URSS à Berlin).


19 janvier
De l’argent pour informer
Alger
– Alors que l’année financière vient tout juste de commencer, Pierre Brossolette obtient de Vincent Auriol, avec l’appui de Jean Zay et l’accord de Paul Reynaud, une rallonge de quatre millions au budget 1942 d’Havas libre négocié à l’automne 1941. Il s’agit, en urgence, de faire face à l’accroissement des dépenses entraîné par l’extension de la guerre au Pacifique et à l’Asie du Sud-Est, d’où la nécessité coûteuse d’un renforcement du dispositif rédactionnel à l’est de Suez et en Amérique du Nord, qu’un document préparé par Brossolette pour le gouvernement décrit en détail :
– Washington : détachement par Alger de deux journalistes du siège et recrutement de trois journalistes locaux ;
– Pearl Harbor : détachement par le bureau de Washington de deux envoyés spéciaux, l’un accrédité auprès du CINCPAC, l’autre embarqué sur un grand bâtiment de combat (tous deux à remplacer au plus vite). Un troisième, qui n’a pas encore été choisi, dans l’attente des renforts promis par Alger, rejoindra sous peu, avec le statut de Special War Correspondent, la 1ère division du Marine Corps créée le 1er février 1941 et assignée, d’ores et déjà, aux opérations dans le Pacifique Sud.
– Manille (si et dès que possible) : un envoyé spécial, accrédité auprès du général Douglas MacArthur ;
– Indochine : deux envoyés spéciaux du Siège en renfort des bureaux de Saigon et Hanoi et préfinancement du transfert de ces bureaux à Singapour (ou ailleurs) ;
– New Delhi : création d’un bureau provisoire avec un journaliste du Siège et deux pigistes locaux (un freelance britannique et, en moonlighting , un rédacteur indien du Times of India).
– Indes néerlandaises : deux envoyés spéciaux, l’un venu d’Alger, l’autre de Tananarive (et, par conséquent, remplacement du directeur du bureau de Tananarive – également en charge de La Réunion – par un journaliste envoyé d’Alger) ;
– Nouvelle Calédonie : un envoyé spécial détaché par le bureau du Caire (à remplacer) ;
– Australie : un envoyé spécial détaché par le bureau de Londres (à remplacer) ;
– Alger : recrutement de deux journalistes parlant japonais pour le service des Écoutes (si de tels oiseaux rares peuvent être dénichés en AFN, dans l’Empire, ou ailleurs !) ;
– À prévoir : un journaliste pour renforcer le bureau de Nankin, un journaliste accrédité auprès des navires de l’escadre française du Pacifique.
Le tout sans préjudice des reporters envoyés, seuls ou en équipes, sur tous les autres fronts où les Alliés combattent l’Axe. Pierre Brossolette fait valoir en outre une progression impossible à maîtriser des frais de transmission et de déplacement.
« Décidément, la liberté de la Presse me coûte cher ! » aurait grincé Vincent Auriol, que l’expérience du Front populaire a transformé en chaud partisan de l’orthodoxie financière – ou du moins en défenseur de la mise en œuvre d’une dose raisonnable d’orthodoxie financière, comme Pierre Mendès-France, voire même (dit-on) comme Léon Blum.


22 janvier
Un “contrat” contre une radio noire
Cité du Vatican
– À l’issue de la messe quotidienne du pape Pie XII, un haut dignitaire italien du Saint Office, Mgr Alfredo Ottaviani , sous le sceau d’un secret à prendre, avertit-il, dans un sens aussi absolu que celui de la confession – “assoluto segreto cosi la confessionne” – confie au cardinal Tisserant que Mussolini lui-même a donné l’ordre d’abattre le tenente-colonello De Natale, qui qu’il puisse être et où qu’il puisse se trouver. Le service extérieur de l’OVRA s’est vu ouvrir un crédit illimité en devises sur le compte spécial “Opérations à l’Étranger” tenu à la Banque d’Italie.
Mgr Ottaviani, jeune encore et d’un abord d’une bénignité trompeuse, s’est déjà taillé une renommée de gardien sans faiblesse de la Tradition et du Magistère apostolique. Il passe aussi pour proche du palais royal, malgré les relations tumultueuses de la famille de Savoie avec le Vatican depuis le Risorgimento. Il est donc écouté avec attention quand il laisse aussi entendre au cardinal que le roi Victor-Emmanuel et son entourage prennent de plus en plus leurs distances avec le Duce et n’hésitent plus tout à fait à saboter certaines de ses initiatives : chez les Piémont-Sardaigne, ainsi que l’Histoire le démontre, on a toujours eu le souci de tenir deux fers au feu pour ménager l’avenir.
L’irritation du Duce contre “De Natale” se comprend. Se fondant, disait-il, sur des informations « de source sûre », Aldo Fenestrellino a révélé le 20 à ses auditeurs que le Duce a prévu d’envoyer un corps expéditionnaire en Russie aux côtés de la Wehrmacht dès que, « comme c’est inévitable », l’Allemagne aura attaqué l’URSS. Le corps en question sera formé en principe de trois divisions.
Fenestrellino a ajouté que le général Cavallero était peu enthousiasmé par le projet, mais qu’il aurait proposé au Roi et au Duce de retenir d’ores et déjà la 3e Division “Celere” Amedeo Duca d’Aosta (encore pour partie montée), la 9e Division d’Infanterie motorisée Pasubio et la 52e Division d’Infanterie motorisée Torino. Outre ses éléments organiques de corps d’armée, le corps expéditionnaire devrait aligner aussi une brigade aérienne mixte d’une petite centaine d’avions. L’ensemble devrait être commandé par le général Giovanni Messe.
Le soi-disant De Natale l’a souligné avec ironie : le Duce n’a pas insisté pour que le CSIR comprenne aussi une division de Chemises noires. « Les bons Italiens, a-t-il ricané, pourront toujours se faire tuer dans les steppes pendant que les sicaires du régime paraderont, déguisés, au pied du balcon de la place de Venise, avec des fusils en bois comme les balilla, ou pendant qu’ils pourchasseront les esprits libres. »
Pire encore pour le Duce, der Chef, le même jour, a cru pouvoir affirmer à ses auditeurs allemands qu’en prévision de l’attaque contre l’URSS (que lui aussi décrit comme inévitable), le Generalmajor Alfred Jodl prépare l’organisation d’une armée mixte, sous commandement allemand bien entendu, regroupant un corps d’armée de la Wehrmacht non encore désigné, le corps expéditionnaire italien et un corps d’armée hongrois que le régent Horthy sera lui aussi prié de dépêcher à l’est pour demeurer dans les bonnes grâces du Führer. Cette armée n’a pas encore reçu de numéro.
Par des voies qui lui sont propres – aussi impénétrables, sans nul doute, que celles du Seigneur – Mgr Tisserant, assez délié d’esprit pour en remontrer aux meilleurs analystes du BCRAM, transmet aussitôt à Alger les informations de Mgr Ottaviani.


26 janvier
Cocorico !
Washington
– Il n’y a pas de victoires trop petites pour l’amour-propre français dans la conjoncture, ni de satisfactions jugées minces à l’excès.
Menacé d’un procès devant la Cour suprême par le régiment d’avocats du cabinet Weil, Gotshal & Manges de New York, mandaté par Pierre Brossolette, le conseiller juridique de la Présidence a suggéré à Harry Hopkins qu’il fallait reculer devant la perspective d’une instance Havas libre News Agency vs. the President of the United States of America, désastreuse du point de vue de la cause alliée. Sur décision de Franklin D. Roosevelt en personne – qui, dit-on sur les rives du Potomac, a fulminé, une fois de plus, contre « l’arrogance des Français » – la Maison Blanche a donc décidé d’accorder aux accrédités de l’agence française une place au premier rang dans la Press Room .
C’est, symboliquement, reconnaître à Havas libre la même importance et le même statut qu’aux trois agences anglo-saxonnes : Associated Press et United Press International, américaines, et Reuters, britannique. S’asseoir au premier rang dans ce temple de la Liberté de l’Information (aux États-Unis, les majuscules sont de rigueur) est un privilège réservé aux grandes agences, au New York Times, au Washington Post et au Boston Globe, ainsi qu’aux trois réseaux de radio, ABC, NBC et CBS. Les correspondants des journaux britanniques et français les plus fameux, (le Times, le Daily Telegraph et le Manchester Guardian, le Figaro ainsi que le Monde, déjà considéré ipso facto comme le successeur du Temps) doivent se contenter du cinquième rang.
Désormais, le représentant d’Havas libre sera sur le même pied que ses concurrents lors des briefings du porte-parole du président Roosevelt, ou des interventions du Président lui-même. Il n’y aura fallu qu’une dizaine d’années de démarches et de récriminations, l’entrée des États-Unis dans le deuxième conflit mondial, les pressions exercées par Édouard Daladier (qui avait pris fait et cause pour Havas libre depuis son arrivée à l’ambassade de France) et le chantage d’une des Law Firms les plus respectées du pays.


Notes
1 Réminiscence, peut-être involontaire dans une bouche britannique, d’un célèbre discours d’Aristide Briand à la Société des Nations.
2 Les combattants du ciel.
3 Bonne chance, et bien du plaisir !
4 Qui n’a jamais mené que des ânes.
5 Le monde du cinéma français dit la Profession, mais les professionnels américains préfèrent the Industry.
6 Expression britannique qui désigne l’exercice d’un second métier, ou d’une seconde fonction, par un salarié. En pareil cas, les journalistes français, moins poètes, parlent de « perruque ».
7 Les usages du Vatican étant ce qu’ils sont, Alfredo Ottaviani, alors seulement prêtre, avait droit à l’appellation de Monsignore en tant que “prélat d’honneur de Sa Sainteté”. Il sera élevé au cardinalat en 1953, mais n’accèdera à l’épiscopat qu’en 1962, en tant que titulaire du siège in partibus infidelium de Berrhoée.
8 En droit strict, ce problème ne relèverait que de la White House Press Association, qui regroupe les journalistes accrédités. Mais la Présidence n’est pas sans exercer sur elle une influence en général décisive pour tout ce qui ne touche pas à l’information proprement dite.
Revenir en haut de page
Voir le profil de l'utilisateur Envoyer un message privé
Casus Frankie
Administrateur - Site Admin


Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10135
Localisation: Paris

MessagePosté le: Mar Aoû 07, 2012 13:57    Sujet du message: Répondre en citant

Février 1942
6 – La lutte politique
Initiales

3 février
PCF
Alger
– Sur proposition de Georges Mandel (ministre de l’Intérieur), le Conseil des Ministres décide de modifier la situation des anciens représentants du Parti Communiste Français, actuellement dissous depuis près de trois ans. Détenus jusqu’alors dans une prison spéciale près de Sidi-Bel-Abès, ils doivent être transférés à Alger, et simplement mis aux arrêts à domicile. Cette décision résulte de contacts établis entre le gouvernement français et des délégués des mouvements de Résistance en France occupée (que le PCF ne soutient pourtant pas officiellement). En fait, un accord a été négocié entre Léon Blum, Georges Mandel et André Marty, chef de l’ancien groupe parlementaire communiste à l’Assemblée. En fin de journée, Marty est conduit à Alger par un avion spécial.


12 février
PMF
Alger
– Extrait du Bulletin Officiel du ministère de la Guerre (section Air) : « Sur recommandation de la Commission Médicale Permanente du Personnel Navigant, le capitaine Mendès-France (Pierre), navigateur breveté, chef de bord au GB II/60, est rayé des cadres du Personnel Navigant de l’Armée de l’Air à dater du 15 mars 1942. »



Mars 1942
6 – La lutte politique
Vive les femmes !

19 mars
Qui a peur du vote des femmes ?
Alger, présidence du Conseil
– Le sujet abordé par Paul Reynaud et deux de ses ministres, Georges Mandel et Louis Marin, est bien loin du champ de bataille grec, où se joue pourtant le retour des Alliés sur le continent européen.
« Il s’agit bien de cela, Monsieur le Président du Conseil, un lent et insidieux travail de sape, complété par cet art typiquement parlementaire de sournois lanternement… » affirme Louis Marin.
Georges Mandel grimace et Paul Reynaud laisse échapper un soupir d’exaspération : « Est-ce que Messieurs les élus de la République vont continuer longtemps à se moquer du monde de cette façon ! »
L’agacement de Paul Reynaud est bien compréhensible. Depuis la première session parlementaire de 1941, le gouvernement, par l’intermédiaire de Louis Marin, cherche à faire voter une réforme de la loi permettant le vote et l’éligibilité des femmes dans l’ensemble des élections républicaines. Profitant des circonstances exceptionnelles de l’Exil, Reynaud a même osé un projet de loi, alors toutes les précédentes tentatives de propositions de loi depuis 1919 avaient eu lieu par la voie parlementaire.
Mais ses bonnes intentions ont subi l’épreuve des urgences imposées par la guerre. Il a fallu restaurer le travail parlementaire, remettre sur pied les commissions permanentes et examiner rétroactivement les mesures prises par le gouvernement depuis l’ajournement de fait des assemblées en mai 1940.
A ce titre, le ministre des Relations avec le Parlement a eu, par ailleurs, fort à faire pour éviter la mise en œuvre d’une Commission d’enquête sur les événements de mai 1940. Cette dernière a fini par être repoussée à la Libération, au grand soulagement de la fraction « réaliste » des parlementaires, discrètement soutenus par les militaires (le général Huntziger s’en inquiétait encore à la veille de sa disparition) et par le Président du Conseil. Certains esprits chagrins (ou simplement intéressés ?) souhaitaient même profiter de cette commission pour mettre en évidence les carences de certains acteurs du drame de 1940 encore en activité – une prudente majorité a considéré que le déballage de linge sale qui en découlerait n’améliorerait en rien le moral de la Nation, occupée ou en exil.
Quand enfin le projet de loi sur le vote des femmes a pu avancer, il s’est heurté à une véritable obstruction parlementaire. Cette guérilla contre le projet de réforme favori du Président du Conseil fait depuis des semaines les délices des salons de la capitale de la France en exil. Bien entendu, la presse, par l’intermédiaire des « sources autorisées », y est rien moins qu’indifférente ! La rumeur veut que le parti Radical et une frange des ex-sénateurs de la Gauche démocratique soient à la manœuvre, les uns pour le plaisir de mettre des cailloux dans la chaussure de Paul Reynaud, les autres « par conviction ». Rien ne vaut un bon adversaire commun pour souder d’improbables alliances de circonstance.
………
Du point de vue législatif, Reynaud et Marin étaient partis du vote unanime de la Chambre en 1936. La proposition ainsi votée par les députés devait être examinée au Sénat, mais le délai n’était pas spécifié, et près de cinq ans plus tard, rien n’avait bougé. Interrogé par le gouvernement, le Comité consultatif constitutionnel avait rendu un avis indiquant que, la lettre et l’esprit des lois en vigueur en 1936 exigeant un vote du sénat, la constitution réformée devait en tenir compte et que le texte devait être approuvé par les Elus de la République.
Dès septembre 1941, lors d’un conseil des ministres tendu, Paul Reynaud avait obtenu l’accord du gouvernement pour présenter le texte comme un projet de loi, grâce notamment au soutien résolu des poids lourds du gouvernement, notamment Léon Blum, Georges Mandel et (ce qui n’avait pas laissé d’en étonner certains) Charles de Gaulle.
Après bien des atermoiements, la commission des Lois a donc fini par se saisir du sujet. Mais les débats ont été vifs entre les partisans du statu quo ante et les élus convaincus de la nécessité du changement. Ce sont justement les résultats de ces cogitations parlementaires qui sont aujourd’hui la cause de la colère de Paul Reynaud.
La commission a retenu à la majorité simple « le principe du vote des femmes aux élections à la Chambre des députés » (le Sénat reste intouchable), mais « en différant son application jusqu’au retour des prisonniers dans leurs foyers ». Et pour l’élection des députés, « la Commission n’a pas retenu le principe de l’éligibilité des femmes avant un délai raisonnable (sic) ». Inversement, pour les élections locales, si la commission admet l’éligibilité des femmes (en la différant de la même façon), elle leur refuse le droit de vote !
« Ce tissu d’absurdités est donc leur dernier mot ? » s’étouffe Reynaud.
« Hélas oui, Monsieur le Président du Conseil… Je vous avais prévenu : le bon sens et la constance ne sont pas toujours les qualités les mieux partagées par nos parlementaires. Je me permets de vous rappeler, en effet, que parmi les membres de la commission des Lois actuelle, il y a des ex-députés qui ont voté avec enthousiasme le projet de loi de 1936 et des ex-sénateurs opposés à tout changement. »
« Il est navrant, Monsieur le Ministre, que l’on s’aperçoive que, si les sénateurs n’ont pas varié d’un pouce, certains de ces députés ont tourné casaque, démontrant qu’en 1936, ils n’avaient voté en faveur du suffrage féminin que parce qu’ils savaient le Sénat hostile à cette réforme... Quant aux arguments de nos adversaires, je suis atterré de voir que les mêmes vielles rengaines ont encore cours ! »
La note de synthèse préparée par Louis Marin reprend en effet les principaux arguments retenus par la commission des Lois. Ceux-ci sont de la même farine que ceux brandis par les adversaires du vote des femmes depuis presque trente ans (voir appendice).
Trois raisons, à les entendre, justifient leur opposition : le suffrage des femmes est contraire à la Nature, il est dangereux pour la République, et de toute façon il est prématuré.
D’abord, l’immense majorité des femmes ne seraient pas intéressées par la politique, préférant parler mode et ménage. Leur descente dans l’arène politique les désorienterait, dégradant leur moralité. Non seulement les femmes se dévaloriseraient dans l’exercice de la citoyenneté, mais elles pourraient ensuite réclamer d’autres droits, mettant en cause la famille et le mariage, ciment de la Société !
Ensuite, leur dangereuse intrusion dans la vie publique ne ferait que donner des voix à l’Eglise, ce vieil adversaire de la Démocratie. En effet, les femmes suivraient évidemment, au jour du vote, les consignes de leur curé !
Enfin, la réforme est réputée prématurée, étant donné les circonstances et les périls de l’heure, comme l’illustrent deux édifiants verbatim. « Pensez-vous qu’il soit très sage, dit l’un, en une période aussi troublée que celle que nous traversons, de nous lancer ex abrupto dans l’aventure que constitue le suffrage des femmes ? » Et un autre de renchérir, la main sur le cœur : « A l’heure actuelle, les intérêts les plus élevés, les plus graves, les plus poignants de notre pays sont en cause, et vous y feriez apparaître les femmes, avec leur faiblesse infiniment respectable, leur manque d’équilibre physiologique, et vous ne seriez pas inquiets ? »
………
Après quelques instants de silence, Paul Reynaud reprend la parole, essayant visiblement quelques mots d’un prochain discours : « Quand il s’agit de jeter les femmes dans le creuset de la guerre, est-ce que nous attendons ? Sera-t-il dit toujours que l’on exigera de nos compagnes l’égalité devant l’effort de la peine, devant le sacrifice et le courage, jusque devant la mort sur le champ de bataille – et que nous mettrons des réticences au moment d’affirmer cette égalité ? Puisque la commission des Lois fait de l’obstruction à une réforme nécessaire et juste, il n’est pas question de se contenter de cette réponse ni de reculer devant l’obstacle, dussions-nous passer en force. »
Georges Mandel, silencieux jusqu’à présent, l’interroge : « Qu’avez-vous à l’esprit, Monsieur le Président du Conseil ? »
- Je compte légiférer par décret sur ce sujet ! S’il le faut, j’engagerai la responsabilité du gouvernement lors de la ratification ultérieure par l’Assemblée nationale. »
Mandel tempère : « Pour engager la responsabilité du gouvernement, même à retardement, il est préférable d’obtenir un large consensus auprès des ministres. Il nous a fallu beaucoup de fermeté la dernière fois, pour obtenir leur accord pour présenter le projet de loi. Il serait souhaitable de parvenir à un compromis avec l’Assemblée. »
Paul Reynaud prend quelques instants pour répondre : « Très bien. Monsieur le ministre des Relations avec le Parlement, je vous charge de tenter de négocier une dernière fois un arrangement acceptable avec la commission des Lois. Faites leur bien comprendre que nous ferons en sorte qu’en cas d’échec, ils portent seuls la responsabilité devant les femmes de France… et devant leurs maris, sur lesquels elles ont, paraît-il, quelque influence ! D’ici là, nous allons porter l’affaire sur la place publique. »





Appendice
1919-1942 : les vingt-trois ans de retard du vote des femmes

Lorsqu’en 1942, les Françaises obtiennent enfin le droit de voter et d’être éligibles, malgré ou grâce à la guerre et à l’Exil du gouvernement et du corps législatif, c’est une grande victoire pour les femmes, mais aussi pour beaucoup d’hommes, et d’abord pour le Président du Conseil, Paul Reynaud, et son ministre des Relations avec le Parlement, Louis Marin. C’est bien leur action obstinée, pendant près de deux ans, qui a permis à la France de rejoindre enfin le chœur des nations modernes.
La situation avait fini par tourner au ridicule : « Des pays protestants, catholiques, orthodoxes et même musulmans, républicains ou non, pas forcément démocratiques, avaient imposé le vote des femmes avant le pays qui se targuait d’avoir inventé le suffrage universel ! » (Alain Garrigou) .
Le retard de la France était imputable à l’hostilité manifestée par le Sénat, avant la Première Guerre mais aussi tout au long des années Vingt et Trente, à l’égard de tout projet allant dans ce sens. Cette attitude aujourd’hui qualifiée de réactionnaire était en particulier le fait du groupe de la… gauche démocratique, qui rassemblait les sénateurs radicaux, inscrits ou non au parti, et détenait la majorité au sein de la Chambre Haute. Le Sénat avait ainsi empêché l’adoption des différentes propositions de loi votées par la Chambre des députés – sous la Troisième, une loi devait être adoptée en termes identiques par les deux Assemblées, et la Chambre des députés n’avait pas la possibilité de statuer en dernier recours.
Quatre fois, entre les deux guerres, la Chambre avait accordé l’électorat et l’éligibilité aux femmes, et avec des majorités de plus en plus importantes. Le 20 mai 1919, les députés reconnaissaient aux femmes les mêmes droits politiques qu’aux hommes par 329 voix contre 95. Le 7 avril 1925, à la veille des municipales et des cantonales, une réforme plus limitée était adoptée : le droit de vote et l’éligibilité aux seules élections locales. Mais le 1er mars 1935, puis le 31 juillet 1936, la Chambre accordait aux femmes l’égalité complète des droits politiques. En 1936, c’est même par 495 voix contre… zéro (le seul vote hostile ayant été ensuite rectifié) qu’était adopté le droit pour les femmes de voter et d’être éligibles à toutes les assemblées élues.
A chaque fois, ce fut un coup d’épée dans l’eau : aucun de ces votes n’eut de suite, en raison de l’obstruction de la chambre haute qui rejeta sans pitié les propositions de lois, quand elle eut la bonté de les mettre à l’ordre du jour ! Il fallut ainsi attendre trois ans et demi avant que la proposition de loi adoptée en mai 1919 vînt en discussion au Sénat. Et le 21 novembre 1922, au terme de la discussion générale, le débat tourna court, les sénateurs repoussant le passage à l’examen des articles par 156 voix contre 134. En 1932, le Sénat se saisit une seconde fois du problème, en examinant une proposition de loi de Louis Marin , partisan résolu du suffrage des femmes, qui tendait à reconnaître aux femmes le droit de vote et l’éligibilité à toutes les élections. Une fois encore, après deux semaines de débat et au moment de passer à l’examen de l’article unique du texte, les sénateurs enterrèrent le projet en rejetant l’urgence et en le renvoyant ainsi aux calendes grecques. Par la suite, même une proposition aussi modeste que celle déposée en février 1936 par Eugène Milliès-Lacroix, sénateur-maire de Dax, ne fut jamais discutée : il ne s’agissait pourtant que de permettre aux communes qui l’auraient souhaité de faire élire par les hommes et les femmes des conseillères municipales en nombre limité (par exemple 6 dans les communes élisant 27 ou 30 conseillers), à l’image de ce que certains maires d’avant-gardes (comme Pierre Mendès-Frances à Louviers) avaient expérimenté de façon probante mais en marge de la stricte légalité.
Les arguments des adversaires du vote des femmes sont légion.
D’abord, la femme est « d’une nature différente ». Sa sensibilité comme sa physiologie la prédisposent à être la reine du foyer, l’éducatrice des enfants, tandis qu’à l’homme, chef de la famille, incombent les rudes besognes, les responsabilités et les soucis du dehors. Ainsi, le droit de vote et la participation à la vie publique détourneraient la femme de son rôle naturel et, en introduisant un risque de conflit au sein du couple, seraient une cause fatale de désunion et de désorganisation de la cellule familiale. La femme elle-même « a tout à perdre à entrer dans les luttes électorales. Que de déceptions et de souffrances nous lui éviterons en ne lui donnant pas le droit de vote ! » Et, qui l’eût cru : « La plupart n’ont-elles pas des bouches trop petites pour qu’en puissent sortir les gros mots qui sont trop souvent la monnaie courante des discussions électorales ? »
Mais même si cette incompatibilité entre la nature féminine et la fonction politique n’existait pas, il y aurait un intérêt public évident à refuser le droit de vote aux femmes. C’est l’argument sur lequel insistent les sénateurs radicaux : le sort de la République serait compromis. « On a constamment laissé les femmes dans toutes les familles, même dans les familles républicaines, fréquenter le clergé. De cette situation, le clergé profiterait immédiatement (…). Vous verriez les élus républicains disparaître pour faire place à l’opinion contraire ». Permettre à la femme de voter, c’est, en raison de l’influence qu’exerce sur elle le prêtre, donner un avantage décisif à la droite conservatrice et cléricale et faire planer une menace sur les institutions républicaines. Le péril est d’autant plus redoutable que le déséquilibre démographique résultant de l’hécatombe de la guerre donnerait aux femmes la majorité absolue au sein du corps électoral. Elles seraient maîtresses des destinées du pays : il faut refuser ce saut dans l’inconnu !
De toute façon, une telle réforme est prématurée : les femmes ne sont pas prêtes actuellement à voter. « Elles n’entendent rien aux problèmes essentiels de la politique, aux problèmes économiques et financiers. » D’ailleurs, répète-t-on volontiers, les femmes elles-mêmes, les femmes de nos provinces (sous-entendu : les vraies !), ne réclament pas le droit de vote !


Dernière édition par Casus Frankie le Mar Aoû 07, 2012 14:02; édité 1 fois
Revenir en haut de page
Voir le profil de l'utilisateur Envoyer un message privé
Casus Frankie
Administrateur - Site Admin


Inscrit le: 16 Oct 2006
Messages: 10135
Localisation: Paris

MessagePosté le: Mar Aoû 07, 2012 14:00    Sujet du message: Répondre en citant

Avril 1942
6 – La lutte politique
La cause des femmes

18 avril
L’opinion à témoin
Alger
– Depuis un mois, le gouvernement multiplie consultations et tribunes dans les colonnes de la presse et sur les ondes de la radio, prenant l’opinion à témoin pour faire évoluer la commission et préparer l’utilisation éventuelle du décret si rien ne bouge.
Havas Libre, dans ses dépêches fait état, à l’attention du reste du monde, de la volonté du gouvernement français de faire évoluer la cause des femmes. Cette attitude ne passe pas inaperçue – nous en possédons de nombreuses preuves, telles qu’un échange de lettres inédit entre Eleanor Roosevelt et Irène Joliot-Curie sur ce sujet.
Pour illustrer cette position du gouvernement, on entend par exemple le général de Gaulle déclarer, comme incidemment : « Une fois l’ennemi chassé du territoire national, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous éliront l’Assemblée nationale qui décidera souverainement des destinées du pays. »
Sur les ondes de Radio-Alger, Maurice Schumann lui fait écho : « Si, dans la dernière guerre, la femme a donné des centaines d’héroïnes à la liberté, pour la première fois, dans cette guerre, elle lui donne des centaines de milliers de combattantes ! La délivrance de la Patrie entraînera l’émancipation de la Française. »
Lors d’une interview parue dans l’Echo d’Alger, Pierre Mendès-France commente la seule expérience de suffrage universel complète connue par les femmes en France, menée à Louviers à son initiative . Il en tire des enseignements nuancés mais positifs.
Et De Gaulle, à nouveau, défendant le pacte de rénovation républicaine prôné par Paul Reynaud, y intègre le vote des femmes. Comme, à ce sujet, un journaliste américain fort bon connaisseur de la France observe que la France ne faisait pas de réformes mais seulement des révolutions, le Général répond : « C’est inexact – la France ne fait de réformes que dans la foulée des révolutions. »

Note - Mendès-France a repris une idée expérimentée ailleurs mais avec des modifications importantes. L’élection de décembre 1936 à Louviers est dans le droit fil du programme de mai 1935 de la « liste républicaine » dont il a pris la tête : si celui-ci ne fait qu’une vague allusion à la participation éventuelle (et épisodique, semble-t-il) de femmes au travail municipal, on peut y lire dans le chapitre consacré aux œuvres sociales, après l’aide au dispensaire, aux crèches, aux garderies et à la lutte contre les taudis : « Introduction de femmes chaque fois que cela sera opportun au sein des commissions municipales, et notamment des commissions d’urbanisme ». Le 25 juillet 1936, le conseil municipal décide la création de six postes de conseillères adjointes. L’originalité de l’initiative lovérienne tient au mode de désignation de ces conseillères : l’élection au suffrage universel complet, par les hommes et par les femmes. Le règlement établi par la commission désignée à cet effet et publié en octobre fixe les deux tours de l’élection aux 13 et 20 décembre et invite les Lovériennes à s’inscrire sur une liste électorale spéciale ouverte à leur intention. Les conditions sont les mêmes que pour les hommes : être âgée de 21 ans avant le 31 mars 1936 et être domiciliée à Louviers.
Si moderne qu’il se veuille, un réformateur doit composer avec les pesanteurs de son époque et lui-même n’est pas à l’abri des idées reçues. Pierre Mendès-France a voulu donner aux femmes toute leur place dans la vie publique. Il n’en pensait pas moins que leur activité devait se déployer avant tout dans le secteur social.




Avril 1942
7 – La bataille de l’information
Nécrologie sur radio noire

8 avril
Carnet noir
Londres, dans la soirée
– Au micro de Gustav Sender eins, Der Chef, toujours informé de bonne source, dévoile à ses auditeurs, comme incidemment, qu’Ernst Udet, mort le 22 mars dernier, s’est (semble-t-il) suicidé : « Er war ein Held in beiden Weltkriegen, der das Pour le Mérite und das Ritterkreuz verdient hatte. Er war ein Ehrenmann, der seine Ehre behalten wollte. Trotz ein Selbstmord ist er auch im Felde gefallen. »
« C’était un héros des deux guerres mondiales, il avait gagné la médaille Pour le Mérite et la croix de Chevalier. C’était un homme d’honneur qui voulait garder son honneur. Suicide ou pas, il est tombé lui aussi sur le champ de bataille. »
Les Allemands à l’écoute pourront en conclure que le pouvoir leur a menti sur les conditions de la mort d’un héros authentique.
Revenir en haut de page
Voir le profil de l'utilisateur Envoyer un message privé
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Fantasque Time Line Index du Forum -> 1942 - Politique intérieure, Diplomatie, Information Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas voter dans les sondages de ce forum


Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com