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Deux généraux se font la belle -feuilleton d'hiver par Dak69
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Jeu Déc 31, 2009 10:53    Sujet du message: Répondre en citant

18 avril 1942
La Grande Evasion
Le cas des généraux bridgeurs

Gare de Munich
– Le train s’immobilisa à Munich peu après minuit, et dès, qu’ils furent sur le quai, Mast repéra deux silhouettes suspectes. Dans la lumière bleutée de l’éclairage de guerre, il y avait peu de chances qu’ils reconnaissent qui que ce soit, mais c’était le signe que, comme prévu, l’alerte avait été donnée. Laissant Juin surveiller la valise, Mast se dirigea vers le tableau des trains en partance. Salzbourg 6 heures du matin, Ulm un peu plus tard, rien d’autre ! « Va pour Ulm » se dit-il. Il se dirigea vers un guichet où, par acquit de conscience, il demanda d’abord s’il n’y avait rien pour Karlsruhe. La guichetière lui répondit qu’il y avait un train spécial de la Wehrmacht qui partait pour Metz et Bruxelles dans une demi-heure, mais que les civils devaient payer un supplément, et qu’ils risquaient de faire le voyage dans le couloir ! Sinon, il devait attendre le début de l’après-midi. Supplément ou pas, les gestapistes seraient certainement moins zélés dans un train rempli de soldats, et Mast acheta deux billets de seconde (tant qu’à faire, autant voyager avec les officiers !). De Karlsruhe, on pourrait gagner Strasbourg, puis Mulhouse, puis la Suisse. Il se fit indiquer la voie, récupéra Juin au passage et tous deux attendirent patiemment. Presque personne d’autre sur le quai, il ne fallait surtout pas attirer l’attention. Le type, là, il a une tête qui ne me revient pas. Qu’est-ce qu’il a à tourner là ? Ah, un pantalon d’uniforme et un imperméable civil. Pas de danger. Et ceux-ci ? Des employés de la Reichsbahn. Ouf, le train, enfin ! Un wagon de seconde, personne ne descend. Le suivant, c’est bon, trois sont descendus, on monte, une porte de compartiment ouverte. Heil Hitler ! Ces places sont-elles libres ? Oui. On s’installe, et on fait semblant de dormir !
Un bref coup de sifflet et le train s’ébranla.

Munich-Karlsruhe – Les deux évadés s’assoupirent, mais pas pour longtemps. Au bout de peut-être une demi-heure, le convoi ralentit dans un grand grincement de freins, la secousse de l’arrêt brutal réveillant tout le monde. Une voix hurlait dans le couloir « Attaque aérienne, baissez les rideaux, ordre absolu ! » A ces mots, un des occupants du compartiment, assis à côté de la fenêtre, dit à son voisin « Michael, qu’en penses-tu ? Je crois plutôt qu’on va regarder le spectacle, et voir ce que font nos camarades quand ils reçoivent la visite des Anglais ! Et vous, Messieurs, qu’en pensez-vous ? » Les deux autres officiers allemands n’émirent pas d’objection, et Mast préféra accepter lui aussi. Le dénommé Michael donna à la cantonade des explications succinctes : « Vous comprenez, nous sommes commandants de batteries anti-aériennes, et nous sommes vraiment curieux de voir comment ça se passe ici ! Nous sommes à proximité d’Augsburg, les Tommies vont sans doute s’en prendre aux usines Messerschmitt. » Il s’interrompit en entendant des moteurs d’avions, suivi par le spectacle de fusées éclairantes descendant à quelques kilomètres de là. Il y eut ensuite d’autres avions, cette fois-ci accueillis par les tirs de la DCA, qui parurent trouver plusieurs fois leur cible, au grand déplaisir des deux Français, qui ne pouvaient dire mot. L’alerte ne dura guère plus d’un quart d’heure, et le train repartit, lentement, le mécanicien avançant à vue jusqu’à Augsburg où il s’immobilisa. Les deux généraux étaient sur des charbons ardents. Pourvu que la Gestapo ne monte pas à bord ! Mais personne ne grimpa dans le train, qui repartit au bout d’un arrêt qui leur avait paru interminable, mais n’avait duré qu’un gros quart d’heure. La même voix qu’au moment de l’alerte annonça alors « Les bombes sont tombées sur une fausse usine », ce qui provoqua des applaudissements. Vérité ou propagande, les deux Français ne le surent jamais. Cette fois, le train prit une allure régulière et les deux ex-prisonniers s’endormirent pour de bon. Ils ne remarquèrent même pas l’arrêt de Stuttgart et descendirent à Karlsruhe sans avoir été inquiétés le moins du monde, se mêlant à la foule sortie d’un autre train arrivé en même temps.
Mais la Gestapo n’était pas restée inactive. Dans la nuit, des photos récentes des deux généraux avaient été transmises par bélino aux commandements des plus grandes villes, accompagnées de télégrammes donnant des indications sur les deux fugitifs. Si, pour Juin, les renseignements étaient assez laconiques (en dehors de son bras handicapé), il n’en était pas de même pour Mast. Ses origines alsaciennes, ses relations familiales dans le sud-ouest de l’Allemagne étaient clairement indiquées, et une vigilance toute particulière était demandée. En descendant à Karlsruhe, les deux hommes se jetaient dans la gueule du loup !


(Mais la VRAIE mauvaise nouvelle, c'est que dak69 nous lâche ici... Bref, la fin de ce suspense insoutenable est pour l'an prochain !
Bon réveillon quand même ! - Casus)
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ladc51



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MessagePosté le: Jeu Déc 31, 2009 13:50    Sujet du message: Répondre en citant

Vivement l'an prochain pour découvrir la suite !
_________________
Laurent
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Jan 01, 2010 15:48    Sujet du message: Répondre en citant

Nous y voici déjà ! Merci Dak !
Et bon 2010 à tous, à l'orée de cette grande année pour la FTL !


(18 avril, suite)
Mais, aux petites heures du matin, le dispositif était encore en train de se mettre en place, et les deux hommes sortirent tranquillement de la gare de Karlsruhe pour se diriger vers l’échoppe d’un barbier. Juin retint Mast juste à temps : le barbier était Italien, et s’ils parlaient à eux deux suffisamment la langue de Dante pour donner le change à un Saxon ou à un Bavarois, il n’en aurait pas été de même avec un autochtone. Ils se firent donc raser par un Allemand un peu plus loin, avant de revenir à la gare, où la surveillance était désormais en place, avec l’arrivée des équipes de jour.
Ils n’attirèrent pas l’attention à l’entrée de la gare, où les contrôles ne semblaient s’intéresser qu’à des hommes seuls . Mast se dirigea vers les guichets et prit place dans la file d’attente, où il remarqua que les hommes prenant des billets pour Strasbourg ou plus généralement la direction du sud étaient ensuite systématiquement contrôlés par un policier. Il demanda donc deux places pour Sarrebruck, et échappa à la vérification.
Le train ne partant que deux heures plus tard, ils n’eurent d’autre solution que d’attendre, d’abord au buffet où ils déjeunèrent à peine mieux qu’à Königstein – « Le pain était plus noir que le café, qui sentait l’orge à cinq pas ! Seule amélioration par rapport à l’ordinaire de la prison : la couche de margarine dépassait l’épaisseur d’une feuille de journal. » (Mast) – puis dans la salle d’attente, où ils durent prendre leur mal en patience, car leur omnibus était retardé. Il fut enfin annoncé vers 14 heures. Mast demanda la raison du retard. On lui répondit que la police passait tous les wagons au peigne fin et que cela prenait du temps… Déjà ! A moins que ce ne soit pas pour eux. Et impossible de discuter avec Juin. Parler français aurait immédiatement attiré l’attention, et leur italien était bien trop limité.
En montant dans le train, autre déconvenue : il n’y avait pas de wagon de seconde et ils durent monter en troisième, au milieu d’une foule uniformément vêtue de gris ou de marron. Le train à peine parti, les billets furent contrôlés, un policier accompagnant l’employé des chemins de fer. Pendant que le contrôleur leur établissait une feuille de remboursement pour le trop perçu, le policier examinait leurs papiers et leur demanda ce que deux Italiens pouvaient bien aller faire à Sarrebruck ! Mast, jamais à court d’idées, raconta que son entreprise, désignée pour effectuer des travaux de fortifications sur les côtes italiennes, espérait pouvoir récupérer des matériaux dans les différents forts de la ligne Maginot, « de l’autre côté de l’ancienne frontière », ce que l’autre goba sans difficulté. Arrivé à Landau, à une trentaine de kilomètres à peine de leur point de départ, le train s’immobilisa, pendant que les haut-parleurs de la gare hurlaient « Austeigen ! » Leur train n’irait pas plus loin. Que se passait-il encore ?
Les deux généraux descendirent, le ventre serré, cette évacuation n’annonçait rien de bon. Mais ils furent rassurés au bout de quelques instants : il y avait un problème avec les freins du convoi, et il faudrait du temps pour réparer. « Bien fait pour eux, ça leur apprendra à confier l’entretien à des prisonniers français ! » songea Juin, avant de prendre Mast à part pour lui souffler à l’oreille : « On va finir par se faire prendre ! Il faut foncer au plus vite, droit sur la Suisse, et arrêter de ruser. » Mast, lui, balançait encore : filer directement allait les faire passer par le nord de l’Alsace, d’où venait sa famille et où il courrait le plus de risques d’être recherché et reconnu, mais continuer à avancer par des voies détournées devenait aussi de plus en plus risqué. Pendant qu’une machine de manœuvre emmenait lentement leur train vers le dépôt, ils jetèrent un coup d’œil au tableau des départs : un omnibus pour Wissembourg partait dans l’heure qui suivait, et Mast alla acheter deux billets. Cap sur l’Alsace !
Du côté de la Gestapo, le dispositif de recherche s’était effectivement renforcé. Toutes les forces policières du sud de l’Allemagne étaient désormais sur les dents, mais, heureusement pour les deux fugitifs, uniquement dans la mesure où cela ne contrecarrait pas leur mission essentielle : préparer la célébration de l’anniversaire d’Hitler ! Des affiches illustrées de leurs portraits et promettant une récompense de plusieurs milliers de marks furent tirées et affichées dans les plus grandes gares. Dans l’après-midi du 18, pendant que les deux fugitifs attendaient à Landau, une première information d’importance remonta : les deux fuyards avaient été aperçus à Munich dans la nuit précédente. La Gestapo lança immédiatement des interrogatoires de tous les employés de la gare de service à ce moment-là, et la guichetière qui avait vendu ses billets à Mast leur raconta l’histoire de ce client pressé au point de prendre un train de la Wehrmacht, et, pensez-donc, deux billets pour Karlsruhe, Herr Polizist ! La police allemande renforça immédiatement ses contrôles dans ce secteur, en s’intéressant tout particulièrement à la ligne menant de Karlsruhe à Strasbourg, ainsi qu’aux gares des villes et villages alsaciens où Mast avait ses racines.
Les deux fugitifs parvinrent à Wissembourg en fin d’après-midi, mais une nouvelle déconvenue les attendait : le train du soir pour Strasbourg était supprimé. Il fallait attendre le lendemain matin, et loger sur place. Ils prirent deux chambres à l’hôtel Zur Krone sous leurs fausses identités, et utilisèrent une bonne partie des tickets d’alimentation fournis par le général Mesny pour un dîner aussi médiocre que silencieux, dans une salle quasi-déserte. Au moins purent-ils passer une nuit dans des conditions bien plus confortables qu’à Königstein… Le sommeil de Mast fut cependant troublé, il se reprochait notamment de ne pas avoir pris à Munich un billet pour aller au-delà de Karlsruhe, car à partir de là, leur itinéraire lui semblait trop prévisible, même pour un flic allemand !

(à suivre)
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 00:13    Sujet du message: Répondre en citant

19 avril 1942
La Grande Evasion
Le cas des généraux bridgeurs
Wissembourg-Strasbourg
– Pendant leur (très !) petit déjeuner, un policier municipal vint ramasser les fiches d’hôtel. L’aubergiste les désigna d’un signe de tête au schupo, qui les effleura du regard sans leur prêter attention. On n’était déjà plus tout à fait en Allemagne !
En ce dimanche, le train du matin pour Strasbourg était bien rempli, surtout par des Alsaciens et Alsaciennes qui conversaient bruyamment. En ce jour de commémoration de l’anniversaire du Führer (avec une journée d’avance sur le calendrier, mais un jour chômé supplémentaire était impensable sous le Troisième Reich !), plus d’un commentaire narquois, pour ne pas dire plus, était adressé à l’Occupant, bien que celui-ci refusât ce titre, puisque l’Alsace était allemande ! Mast commença à se sentir rassuré, jusqu’à Haguenau, où monta une dame déjà âgée qui prit place en face de lui et s’épanouit en le saluant d’un sonore « Salut, Chari ! » Il la reconnut immédiatement et dut trancher un dilemme dans l’instant : soit il l’ignorait, et dans ce cas la commère risquait de raconter dès sa descente du train qu’elle avait rencontré « un garçon qui ressemblait comme un frère à Chari », soit il lui répondait, en espérant qu’il arriverait à la convaincre de se taire quelque temps ! Il choisit de lui répondre…
– Alors, tu n’es plus prisonnier ?
– Oui, ils m’ont relâché.
– Tu rentres à Brumath ?
– Pas tout de suite, il faut que je m’arrête à Strasbourg.
– Et lui, c’est qui ?
– Un… collègue, Alphonse
– Salut, Foussi !
(“Foussi”, s’étranglant à moitié, ne dit rien… Il est vrai que le dialogue avait lieu en alsacien et qu’il n’y comprenait goutte.)
– Tu viendras me voir, c’est promis !
– Oui, mais ne le dis à personne avant que je sois passé, je veux leur faire la surprise !
– Promis !… Tu sais, il y avait plein de flics à la gare, à Haguenau, je crois qu’ils cherchent quelqu’un !
– Ah bon. Ils en ont perdu un qui est parti de Berlin en avion dans la mauvaise direction après avoir trop bu ?
– Ne rigole pas. Tu aurais du voir leur tête. Pire que s’ils étaient constipés ! Mais à Strasbourg, tu en verras sûrement d’autres, tu n’auras qu’à leur demander ! Allez, je t’attends pour bientôt, le train arrive à Brumath, je descends.
Rendus plus prudents encore par cette rencontre, les deux hommes descendirent du train à une petite gare de banlieue au nord de Strasbourg, et sans doute bien leur en prit. Ils s’assirent sur un banc dans un parc public et purent enfin converser à voix basse :
– Qu’est-ce qu’on fait, maintenant, et qu’est-ce qu’elle voulait, cette bonne femme ?
– C’était la voisine d’un cousin, mais elle m’a promis de se taire.
– Et on peut lui faire confiance ?
– Un jour ou deux, pas plus !
– Il faut avancer rapidement, et passer par là où ne nous attend pas !
– Plus facile à dire qu’à faire ! La prochaine étape est Mulhouse, d’où on nous emmènera à la frontière suisse.
– Enfin une information ! Auriez-vous décidé de me faire confiance ?
– Allons, Alphonse, je ne vous vois pas dans le rôle du traître !
– Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Et on y va comment, à Mulhouse ?
– Par le train, encore et toujours. Mais on ne va pas le prendre à la gare centrale, que les Allemands doivent surveiller encore plus que le reste. On va traverser Strasbourg en tramway, et attraper un train qui part vers le sud dans un faubourg de l’autre côté de la ville. Et à Mulhouse, pareil, on descend avant le terminus.
………
Strasbourg-Mulhouse – Mais la Reichsbahn s’obstinait à mettre des bâtons dans les roues des deux généraux… Quand ils prirent leurs billets, l’employé leur expliqua qu’ils devraient changer de train à Sélestat, pour prendre le rapide de milieu de journée qui les emmènerait à Mulhouse. Et qui dit rapide, dit contrôles… A Sélestat, ils montèrent en queue, après que les policiers du chemin de fer soient eux-mêmes remontés dans le train. Mais comment sortir discrètement à Mulhouse ? Pas question de sauter en marche ! Tant pis, il faudrait affronter les contrôles. A moins que… Mast décida de prendre un risque calculé : « Alphonse, je vais aller trouver le contrôleur. Si c’est un Alsacien et qu’il ne me semble pas ami de ceux d’en face, je lui demanderai de nous aider. »
– Et moi, qu’est-ce que je fais si quelqu’un entre dans le compartiment ?
– Vous faites semblant de dormir. Il n’y a guère de risques. Personne n’est monté dans le wagon à Colmar, et il n’y a plus d’arrêt avant Mulhouse.
Mast trouva le contrôleur dans le couloir deux wagons plus loin, et il l’aborda aussi innocemment que possible, profitant d’un début de printemps riant : « Ah, que notre Alsace est belle, sous ce soleil ! Presque autant… qu’avant, n’est-ce pas… »
– Allons, les beaux jours reviendront, dit le contrôleur, encourageant.
– Oui, mais quand la guerre sera finie.
– Le plus tôt sera le mieux, mais ça n’en prend pas le chemin. Le Reich n’est pas encore assez gross à leur goût, on dirait !
Mast se lança : « C’est vrai, et à notre goût, ça fait bien trop d’uniformes verts dans les gares ! Mais les pires sont en civil, surtout à l’arrivée, à Mulhouse. »
La réponse fut étonnamment directe : « Bon, vous êtes des prisonniers évadés, c’est ça ? »
– C’est ça !
– Vous n’êtes pas les premiers ! Je vais vous faire sortir en passant par les emprises de la SNCF, oh, pardon, héhé, de la Reichsbahn. Débrouillez-vous pour vous retrouver dans la première voiture à l’arrivée. Dépêchez-vous, c’est dans dix minutes.
– Merci, du fond du cœur !
Mast se hâta d’aller chercher Juin et ils remontèrent tout le train. Le bras plâtré de Juin fit merveille, puisque, plus d’une fois, on leur tint les portes de communication ouvertes dans les soufflets pour leur faciliter le passage. Le train entra en gare de Mulhouse et s’immobilisa le long du quai.
………
Mulhouse – Le contrôleur tint sa promesse. Il les rejoignit dans le wagon de tête, les fit descendre à contre-voie, passer le long de la locomotive, puis traverser les voies et entrer dans un bâtiment de service. Là, il leur dit : « A droite, en sortant, il y a une grille fermée à clé, puis un escalier qui mène à la rue. S’il n’y a personne de l’autre côté, je vous ouvrirai avec mon carré, et après, bonne chance ! »
La voie était libre, et ils se retrouvèrent en ville.
Restait à se rendre rue du Réservoir, où était sise la maison amie où ils devaient être pris en charge. C’est une petite dame balançant un cabas bien léger qui la leur indiqua : « La rue du réservoir ? Oh, elle a été rebaptisée et maintenant c’est une Fritz Bosch Strasse de plus ! Traversez le pont, puis prenez à droite de l’autre côté des voies. Ensuite, ah ! je ne sais plus si c’est la troisième ou la quatrième à gauche. Ecoutez ! Vous ne trouverez jamais tout seuls. Vous allez me suivre ! »
C’est ainsi qu’ils arrivèrent rue du Réservoir, où ils sonnèrent à la grille d’une maison bourgeoise semblable à toutes celles du quartier. Une autre dame, aussi bourgeoise que sa demeure, vint leur ouvrir la porte et les fit rentrer comme si elle les attendait.
– Bonsoir Madame. Nous sommes…
– Inutile de vous présenter. Vous êtes évadés, je ne veux pas savoir d’où. Ici, vous êtes en sécurité et vous pouvez parler français sans crainte. Mon mari ne va pas tarder. Mais venez donc dans le salon, plutôt que de rester là près de la porte !
L’étape fut réconfortante ! Juin : « Nous finîmes par arriver à Mulhouse sans avoir été importunés. Mais l’inquiétude constante m’avait épuisé, et, quand notre hôtesse, après nous avoir servi une collation, me montra la chambre dans laquelle je passerai la nuit, j’avoue bien humblement que je m’allongeai sur le lit et m’endormis, bien qu’il ne fût que trois heures de l’après-midi ! Mast avait si bien réussi à éviter la plupart des contrôles que je me suis toujours demandé s’il n’avait pas exagéré l’acharnement de la chasse dont nous étions l’objet. Mais les jours suivants, je n’eus aucun mal à me convaincre que les Boches étaient bel et bien à nos trousses. »
Laissant Juin endormi, Mast discuta avec leur hôte de la suite du parcours. La frontière suisse n’était plus qu’à 35 kilomètres, et Mast pensait pouvoir y être le soir même ! Leur logeur n’était pas de cet avis : « Ho, ça ne va pas être si facile que ça. Il va d’abord falloir que je contacte quelqu’un pour vous emmener jusqu’à un village proche de la frontière. »
– On ne peut pas continuer en train ?
– Trop risqué. Tout le monde connaît tout le monde dans ces patelins ruraux, vous seriez tout de suite repérés. Et demain, les Allemands mettront les bouchées doubles, ils vont faire jouer tous leurs complices. Il paraît qu’ils cherchent deux hommes, deux généraux évadés de Königstein, rien de moins ! Je ne vous demanderai pas si c’est vous… mais c’est sûr que vous n’avez pas des têtes de sous-lieutenants. En tout cas, bravo pour les avoir déjoués jusque là.
– Et nous partirons quand ?
– Sans doute demain.
– Et sinon ?
– Il faudrait passer par la France, je veux dire par celle de Laval, mais on ne s’y résoudra qu’en dernier ressort. Excusez-moi, il faut maintenant que je me prépare. Je dois être à 7 heures et demie au théâtre. Concert pour l’anniversaire du Führer, et comme je fais partie des notables de la ville, présence obligatoire ! Nous allons vous laisser seuls ici… A moins que vous ne vouliez nous accompagner. Je pourrais vous faire passer pour un cousin de ma femme…
– Non, merci, sans façon !
– Dommage, il y a un beau programme : l’ouverture du Freischütz, Zarathoustra de Richard Strauss et, pour finir, des extraits orchestraux d’opéras de Wagner…
– Oui, je vois : ça commence par un pacte avec le diable, on se prend pour des surhommes, et tout finira en crépuscule des dieux ! Toute l’histoire nazie résumée en deux heures !
Le Mulhousien sourit : « Espérons-le, mon général, espérons-le ! »


20 avril 1942
La Grande Evasion
Le cas des généraux bridgeurs
Mulhouse-Liebsdorf
– Enfin bien reposés, les deux généraux eurent droit grâce à leur hôte aux toutes dernières nouvelles : « Ils pensent que vous êtes cachés du côté de Strasbourg. En tout cas, plusieurs suspects y ont été appréhendés, puis relâchés. En plus des gares, ils surveillent maintenant les hôtels et les lieux publics. Il paraît que la Gestapo a prévu d’envoyer 5 000 hommes en Alsace ! »
Il était temps de prendre congé ! Dans la matinée, Mast et Juin furent emmenés séparément dans une maison située dans un faubourg de Mulhouse. Là, une voiture vint les prendre après déjeuner pour les emmener au petit village de Liebsdorf, à l’extrême sud de l’Alsace. Leur chauffeur était un autre notable. Mast s’étonna : « Comment faites-vous pour circuler librement et avoir de l’essence ? »
– Ce n’est pas compliqué, je suis hôtelier, et ma clientèle – bien obligé ! – se compose essentiellement de ces Messieurs Vert-de-gris. Il faut les nourrir, et bien de préférence… Donc, je dois faire le tour de mes fournisseurs, à la campagne. Tout ce que je leur achète échappe aux réquisitions et, naturellement, j’ai tous les Ausweis nécessaires. Pour l’essence, pas la peine de vous expliquer d’où elle vient.
La voiture franchit sans encombre un premier contrôle, puis un second. Chaque fois, le Feldgendarm de garde saluait cordialement le conducteur. Ils s’arrêtèrent finalement dans la cour d’une maison située à l’entrée de Liebsdorf, un peu à l’écart. C’est le presbytère, et son occupant, le curé Stamm, un religieux à barbe blanche, vint les accueillir. Leur chauffeur repartit rapidement et l’abbé partagea son repas avec les deux généraux. Dans la soirée, ils virent arriver un jeune garde forestier.
– Henri, dit le Père Stamm, je te présente deux amis, que j’ai connus quand j’étais aux colonies.
Le garde souleva sa casquette : « Bonsoir Messieurs. »
– Quoi de neuf dans la forêt ?
– Dans la forêt, pas grand-chose, mais les Allemands sont sur les dents. Deux généraux français se sont évadés de Saxe, et ils n’ont pas remis la main dessus. Depuis samedi soir, tous les Feldgendarmen sont sur le qui-vive, et ce matin, notre chef nous a demandé de participer aux recherches. Il nous a même montré leur photo !
– Ah bon, ici, je n’en avais pas entendu parler.
– Ça ne saurait tarder. Il y aurait même une grosse récompense pour qui aiderait à les retrouver, et le Struthof pour ceux qui leur prêteraient assistance !
Le curé sourit : « Tu sais, je me demande si gagner cette récompense ne serait pas un gros péché… »
– Oh, pour sûr, mais on ne vous l’avouerait pas au confessionnal, Monsieur l’abbé !
– Ces généraux, tu crois qu’ils peuvent passer par ici ?
– Qui sait ? Ils auraient été vus à Strasbourg. Enfin, s’ils passent par ici, ils ne devraient pas avoir trop de mal pour rejoindre la Suisse. On est plusieurs à espérer qu’ils réussissent, et même à les aider, Struthof ou pas.
– Et ils ressemblent à quoi, ces généraux, puisque tu as vu leur photo ?
– A deux hommes ordinaires, la cinquantaine. Ils se ressemblent un peu, on pourrait les prendre pour des cousins. Tiens, comme vos deux amis… Nom de Dieu ! Mais ce sont eux !
Le garde se mit au… garde-à-vous : « Sergent Kupfer, 4e bataillon de chasseurs à pied. A vos ordres, mon… mes généraux ! »
– Henri, tout d’abord, tu diras trois pater pour avoir juré en ma présence. Mais tu es pardonné, ajouta le religieux avec un geste de bénédiction. Pourras-tu les faire passer en Suisse ?
– Sans problème. Le temps de tout arranger avec mes collègues. Vous comprenez, avec les Boches en alerte, il faudra prendre plus de précautions que d’habitude.
– On ne pourra donc pas passer cette nuit ? demanda Juin.
– C’est que mon absence toute la nuit serait suspecte, mon général. Mais ici, vous ne craignez rien. Vous pouvez en être sûr ! Demain, j’arrange le coup, mercredi matin, on s’en va aux aurores et vous êtes en Suisse à midi. Bon, faut que je m’en aille. Personne ne m’a vu passer, mais je préfère être prudent, même si personne ne dirait un mot dans le village.
Le visiteur reparti, non sans avoir bu une petite prune d’avant-guerre offerte par l’abbé, les deux généraux purent dormir (relativement) tranquilles dans la chambre destinée aux visiteurs de passage.


Dernière édition par Casus Frankie le Mer Jan 06, 2010 18:07; édité 1 fois
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loic
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MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 07:34    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
4e bataillon de chasseurs à pied

Le garde parle-t-il ici de son unité avant l'armistice ?
Si oui, le 4e bataillon est est de type "chasseurs portés" (4e BCPortés, rattaché à la 4e DCR).
_________________
On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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dak69



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Messages: 345
Localisation: lyon

MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 08:51    Sujet du message: Répondre en citant

Bonjour Loïc

Tu as raison, le 4e fit partie des 4 bataillons de chasseurs à pied transformés en chasseurs portés (les mauvaises langues purent dire qu'on dut les porter parce que leurs pieds étaient trop faibles...). Comme quoi, il ne faut jamais faire confiance à ses sources !

Bien amicalement
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 12:29    Sujet du message: Répondre en citant

Correction reportée...

21 avril 1942
La Grande Evasion
Le cas des généraux bridgeurs
Liebsdorf
– Les deux évadés s’occupèrent en piochant dans la bibliothèque du curé, et surtout en faisant honneur à sa table, fort bien garnie malgré les réquisitions. Visiblement, le curé était apprécié de ses ouailles…
L’abbé s’était longuement promené dans le village, et leur fit part de ce qu’il avait appris : « La Gestapo est passée, plusieurs fois, et s’est arrêtée à la mairie. Mais ici, à la campagne, ce n’est pas leur territoire. Trop éloigné des bas-fonds où ils ont grandi ! Une affiche a été collée à la mairie, et elle reprend ce que nous a raconté Henri : récompense ou camp de concentration ! Sinon, rien de particulier. »


22 avril 1942
Frontière franco-suisse
– Le mercredi, comme convenu, le forestier vint chercher les généraux dès 8 heures du matin (heure allemande). Juin avait enfin été débarrassé définitivement de son plâtre et les bagages des deux hommes avaient été réduits au minimum : un petit sac à dos qu’ils porteraient à tour de rôle. Tous trois partirent, d’abord par un bon chemin de campagne, avant de se mettre à grimper à travers bois. Arrivés à une première crête, ils redescendirent de l’autre côté, à travers champs et prés, où vaquaient quelques paysans du village. Soudain, un des paysans leva le bras, et leur guide leur enjoignit de se mettre à plat ventre et de l’attendre. Cinq minutes plus tard, il revint, porteur d’une mauvaise nouvelle : « Les Allemands ont envoyé une compagnie de gardes-frontière. Ils sont sur la crête suivante, là où la Suisse est de l’autre côté, en haut du bois que vous voyez en face. Mais on va les déjouer ! »
Visiblement, leur guide était sur son terrain ! Il les fit entrer dans la forêt, qu’ils traversèrent en diagonale avant de déboucher à proximité d’une nouvelle crête, près d’une grange et d’une ferme. Un Allemand allait et venait sur la crête, mais finit par se lasser. Quand il s’éloigna, Mast et Juin se cachèrent dans la grange pendant qu’Henri Kupfer allait aux nouvelles. Il ne tarda pas à revenir : « J’ai vu la fermière. Ils sont arrivés ce matin au village que vous voyez en dessous. Pas d’équipement particulier, pas de chiens. Un homme tous les cent mètres. Elle va tirer les vers du nez au sergent quand le Monsieur va occuper sa cuisine pour son déjeuner, ce qui ne saurait tarder ! En attendant, on ne bouge pas. »
Vers 13 heures, la fermière entra dans la grange, y prit un outil et, sans même les regarder, lança : « Ce soir, après six heures, quand mes deux gosses vous feront signe » avant de retourner à la ferme. Ils passèrent leur après-midi à attendre. Vers 18 heures, comme promis, une partie de la troupe se retira pour aller dîner au village. C’était le moment ou jamais… Deux gamins sortirent de la ferme et allèrent se poster de part et d’autre, le long de la frontière. L’un après l’autre, ils levèrent le bras : la voie était libre. Cinq minutes plus tard, Kupfer pouvait retourner à sa forêt : les deux généraux étaient en Suisse.
………
Ils marchèrent une demi-heure, d’abord en descendant une pente raide, puis en suivant plus ou moins le lit d’un ruisseau, avant d’arriver à un poste de douane, parfaitement inutile en ces temps troublés, mais toujours occupé. Ils se présentèrent comme militaires français évadés. Le douanier, placide, empoigna son téléphone et informa ses supérieurs.
« Une voiture va venir vous chercher, pour vous emmener à Porrentruy. Vous coucherez à la prison, le temps de vérifier votre histoire. Si vous êtes des imposteurs, on vous ramène et on vous dépose devant le poste allemand de P… C’est le règlement ! En attendant, si vous avez faim, ma femme va vous donner de la soupe. » Et nos deux généraux passèrent leur première nuit de liberté en prison !


23 avril 1942
Porrentruy
– Mast et Juin furent présentés à un policier, qui les interrogea longuement. A la requête de Juin de contacter l’ambassade, il fut répondu qu’ils n’avaient pas d’ordres à donner ! Toutefois, dans l’après-midi, un gardien vint ouvrir la porte de leur cellule pour les ramener au policier qui les avait vus le matin : « Bien, votre histoire semble coller. Les Allemands sont toujours aussi nombreux sur la frontière, et cherchent même à savoir si nous sommes au courant de quelque chose. On vous emmènera à Berne demain matin. En attendant, vous passerez une deuxième nuit ici. Si vous avez de quoi, on peut vous fournir un meilleur repas ! »
Délicate attention, cette deuxième nuit, la porte de leur cellule ne fut pas verrouillée…

24 avril 1942
Berne
– « Grâce aux patriotes alsaciens, nous étions arrivés en Suisse, mais la Suisse ne pouvait être qu’une étape. Il fallait parvenir à Alger, et j’espérais que nos services de Berne s’en chargeraient. Après nos deux nuits en prison à Porrentruy, un lieutenant, qui s’avéra appartenir au service de renseignements helvétique, nous accompagna à Berne, où nous fûmes, après un copieux déjeuner, reçus par un lieutenant-colonel suisse . Il nous questionna longuement, et je lui répondis avec franchise.
Nous fûmes ensuite conduits dans un bâtiment situé non loin de là, et qui arborait un discret pavillon tricolore : enfin ! Un officier de marine, le commandant Ferran, attaché à notre ambassade à Berne, vint à notre rencontre et nous félicita chaudement. Je lui répondis que sans son action, sans celle des hommes et femmes qui travaillaient pour lui en Alsace, nous serions au mieux en train d’errer sans fin dans les forêts, cherchant en vain le chemin de la liberté, et au pire menottés, subissant l’ire germanique. Il nous expliqua comment nous rejoindrions l’Algérie, puis demanda à un de ses hommes de nous mener à nos quartiers. Le soir même, je commençai la rédaction de mon rapport, qui parvint à Alger largement avant moi. » (Charles Mast, op. cit.)


(à suivre... !)
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Finen



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MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 18:00    Sujet du message: Répondre en citant

C'est moi ou il manque une étape de 200km? (Wissembourg-Mulhouse)

edit: Merci casus!! Smile


Dernière édition par Finen le Mer Jan 06, 2010 18:15; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mer Jan 06, 2010 18:06    Sujet du message: Répondre en citant

Finen a écrit:
C'est moi ou il manque une étape de 200km? (Wissembourg-Mulhouse)


C'est moi !
Je me suis emmêlé les doigts.
Je vais réparer l'erreur en injectant le texte de l'étape du 19 à sa place, avant l'étape du 20.
Désolé Embarassed Embarassed
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MessagePosté le: Jeu Jan 07, 2010 01:18    Sujet du message: Répondre en citant

Note : il n'y a pas de page "25 avril"...

26 avril 1942
La Grande Evasion
Le cas des généraux bridgeurs
Aux alentours de Saignelégier (Jura suisse), 10h00
– « Major, l’état-major vous demande au téléphone ! »
– Félicitations, tu ne bégayes plus !
– Mais je n’ai jamais bégayé, Monsieur le Major !
Pierre Rosselet se dirigea vers le téléphone et reconnut immédiatement la voix de Bernard Barbey, récemment promu lieutenant-colonel : « Bonjour. La ligne est-elle sûre ? »
– Les seules taupes qui peuvent écouter sont celles qui abîment le champ en contrebas, mon colonel !
– Laissez tomber le grade… Pouvons-nous faire appel à vous pour une mission urgente ?
– Bien sûr. En rapport avec la France ?
– Pour ne rien vous cacher, oui, en rapport avec la France.
– Je commence à avoir l’habitude… A Berne demain matin, avec l’adjudant Mesnier ?
– Non, pas demain matin, cet après-midi !
– Oh ! Un dimanche ! C’est diablement urgent, alors ?
– Oui. Je vous attends tous les deux à l’ancien état-major.
Les deux hommes prirent la route immédiatement, se demandant ce qui pouvait bien motiver une convocation aussi urgente. Rosselet en profita pour s’enquérir des dernières rumeurs de la frontière : « Comment vont nos amis allemands, Maurice ? »
– D’après le poste de Goumois, ils seraient nerveux ces jours-ci.
– Ah bon ? Ils n’échangent plus leurs cigarettes contre du chocolat, par-dessus la barrière ?
– Si, mais ils sont tous sur le pied de guerre
– Tu m’excuseras, Maurice, mais depuis trois ans, ils doivent en avoir l’habitude !
– Oh, en fait, deux généraux français se sont évadés, et ils les cherchent partout.
– Ah ! C’est peut-être pour ça que nous allons à Berne : pour les accueillir à leur arrivée !
………
Berne, 15h00 – Barbey ne perdit pas de temps en préambules : « Je dois faire appel à vous pour l’affaire des deux généraux français évadés. »
– Nous nous en doutions un peu ! Où faut-il aller les chercher ?
– Il ne s’agit pas de les chercher, mais de les raccompagner !
– Quoi ? Ils sont en Suisse ? Et vous nous demandez de les ramener en Allemagne ?
– Mais non, pas en Allemagne, en France !
Mesnier s’esclaffa, mi-naïf, mi-ironique : « Alors on va en Algérie ! »
Barbey soupira : « On ne vous en demande pas tant. Arrêtez de me couper la parole, je vais vous expliquer : ces deux généraux, Charles Mast et Alphonse Juin, se sont évadés de Saxe le 17 avril. Ils sont arrivés chez nous le 22 et sont à Berne depuis avant-hier 24. En accord avec les Français, ils sont maintenus au secret, même s’ils sont sortis discrètement et séparément en ville plusieurs fois. Leur présence n’échappera pas longtemps à nos amis de l’Abwehr, c’est pourquoi il faut les emmener au plus vite du côté de Lons-le-Saunier, d’où ils partiront pour Londres en avion, très discrètement. »
– Et c’est seulement à ce moment que les Français annonceront la réussite de leur évasion ?
– Voilà. Les généraux n’auront fait qu’un petit détour par chez nous, facile à oublier, et tout le monde pourra jurer que nous n’avons été pour rien dans leur évasion ! Le doute sur leur itinéraire subsistera longtemps, du moins nous l’espérons, les Français comme nous.
– Et nous, là-dedans ?
– Vous connaissez bien votre secteur et vous savez parfaitement où passer de l’autre côté, n’est-ce pas ? Alors, vous les accompagnez et vous ne revenez que quand vous les avez vus embarquer dans l’avion.
Rosselet et Mesnier en restèrent sans voix. « Tout seuls ? » finit par questionner Rosselet.
– Non, bien sûr ! Un Français ira avec vous. Pour des évadés ordinaires, on ne se serait jamais donné toute cette peine, on les aurait internés ou, à la rigueur, repassés discrètement à la Résistance française, mais pour ces deux-là, toutes les précautions doivent être prises.
– Je comprends. Et en cas de mauvaises rencontres ?
Barbey fronça le sourcil : « Sitôt passée la frontière, commandant Rosselet, vous serez dans un pays en guerre. Mais je crois que vous en avez un peu l’expérience, non ? »
– Heu, oui. Et à la guerre comme à la guerre, c’est ça ?
– Tout juste ! Rien d’autre ?
– Si. Le Général est-il au courant ?
Barbey leva les yeux au ciel : « Quelle question ! Bien sûr ! »
Le lieutenant-colonel emmena alors ses deux envoyés spéciaux dans une autre pièce, où attendaient un officier de marine français et trois hommes en civil : « Messieurs, dit-il à ces derniers, voici Pierre et Maurice, qui vont vous accompagner. » Le plus jeune se leva le premier : « Enchanté ! Voici Alphonse et Charles, et je suis… hum, René. » Un quart d’heure après ces présentations succinctes, la voiture de Rosselet reprenait le chemin de la montagne jurassienne.
………
Frontière franco-suisse – La nuit était tombée depuis peu quand les cinq hommes, cette fois-ci tous en civil, descendirent d’un camion, peu avant un virage en épingle à cheveux de la route menant de Saignelégier à Goumois. Un sixième homme, choisi par Rosselet dans son détachement parmi les meilleurs connaisseurs du coin (et les plus discrets) les suivait, portant un lourd sac à dos. Tous descendirent un bon sentier qui menait vers le Doubs, fort large en cet endroit-là. Le sixième homme, après un bref conciliabule avec “René”, sortit du sac une paire de bottes en caoutchouc et traversa la rivière. Il revint rapidement : « C’est bon, ça passe facilement. Il n’y a pas plus d’un demi-mètre d’eau. Prenez une paire de bottes chacun, mettez vos chaussures dans le sac, et suivez-moi ! De l’autre côté, rien à craindre, personne ne patrouille dans ce coin désert. »
Facilement, facilement, c’était vite dit… Gênés dans leurs mouvements par des bottes pas vraiment à leur taille, les deux généraux français glissèrent plus d’une fois et n’échappèrent au bain dans l’eau encore froide du Doubs que de justesse. Mais tous arrivèrent à peu près secs sur l’autre rive, où ils se rechaussèrent normalement. Leur guide leur fit suivre une trace qui remontait le cours du Doubs côté français, avant de déboucher sur un bon chemin qui montait sur le plateau, à l’ouest. Il les quitta là, et repartit par où ils étaient venus.
Les cinq prirent alors la direction de Maîche. Quatre heures de marche, sur une route accidentée. Un premier village endormi fut traversé sans encombre, “René” les faisant passer entre les maisons. Un second village, plus important, fut contourné. “René” expliqua que les Allemands n’étaient pas à craindre, car leur présence se limitait aux villages-frontière et aux localités importantes. Par contre, les hommes des différentes polices ou milices plus ou moins officielles du gouvernement Laval étaient beaucoup plus dangereux, car imprévisibles.
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MessagePosté le: Ven Jan 08, 2010 13:56    Sujet du message: Répondre en citant

Vous avez je pense apprécié le retrour des Deux Suisses !

27 avril 1942
Maîche, 03h00
– Les cinq hommes arrivèrent sans mal à Maîche, un seul véhicule circulant dans la nuit les ayant obligés de se mettre à couvert brièvement. Leur accompagnateur les mena à une grande scierie et les conduisit à un hangar en les faisant passer entre des empilements de planches. Parvenus à la lourde porte, “René” appuya, de toute évidence selon un code convenu, sur une sonnette électrique, et un jeune homme vint ouvrir la lourde porte. Le prétendu René échangea quelques mots avec lui et quitta les deux généraux et les deux Suisses, sans autre cérémonie qu’un « Bonne chance, Messieurs ! »
– Vous devez être fatigués, dit le jeune homme de la scierie, mais ne vous attendez pas à dormir longtemps ! Vous voyez ces deux camions chargés de bois ? A 6 heures du matin, ils partent pour la gare de Lons-le-Saunier, et vous serez dedans.
– Ils sont bizarres, vos camions, dit l’un des généraux, qu’est-ce que c’est que ce truc qui prend la moitié du plateau ?
L’autre général parut agacé : « Et à Lons-le-Saunier, qu’arrivera-t-il ? Je vous donne l’ordre de m’en dire plus ! »
Le jeune homme ne parut pas impressionné : « Désolé, mais ici, c’est moi qui donne les ordres. Les colis n’ont pas à savoir, règle élémentaire de sécurité ! »
Les quatre “colis” s’installèrent vaille que vaille dans le hangar, les poutres et planches faisant office de bancs improvisés. A 5 heures, le jeune homme revint, portant un bidon de lait encore tiède, des quarts, une miche de pain et du beurre : « Voilà pour le déjeuner. Ne vous attendez pas à retrouver du beurre plus loin ! A votre place, j’en profiterais largement ! Et si vous ne terminez pas le pain, emmenez les restes. »
Après ce repas simple mais copieux, le jeune homme revient, les bras chargés de bleus de travail graisseux : « Mettez ça ! Vous êtes les ouvriers qui déchargeront les camions. Pas de bagages en dehors de ces deux sacs ? Passez-les moi, je m’en charge. »
Un autre homme était arrivé entre temps, qui s’était occupé du « truc qui prenait la moitié du plateau » : le trop fameux gazogène…
………
Maîche-Lons – A six heures, les deux camions étaient prêts et prirent lentement la route, ne dépassant guère les 20 km/h, leur moteur mal alimenté ne pouvant guère faire mieux. Dans un village, le jeune homme, qui conduisait le premier véhicule, ralentit encore et fit un signe de la main, quatre doigts largement écartés, à une jeune fille qui balayait devant la porte de sa maison.
Vers neuf heures, les quatre passagers s’étaient tous plus ou moins assoupis quand les camions s’arrêtèrent en pleine forêt. Le jeune homme secoua son voisin, qui n’était autre que Juin : « Vous descendez là ! »
– Mais je croyais que vous nous emmeniez à Lons ?
– J’ai dit que les camions y allaient, pas vous !
Un autre homme, plus âgé, sortit alors du couvert : « Bonjour ! A partir d’ici, vous continuez à pied. Dédé, donne-moi leurs bagages. Vous pouvez enlever vos bleus de travail. Par ici, et pas de bruit ! »
Les camions repartirent, et, sous la conduite de leur nouveau guide, les deux évadés et leurs accompagnateurs helvétiques s’enfoncèrent dans la forêt. Leur guide, qui consultait souvent sa montre, leur accorda une pause de dix minutes à dix heures, puis une autre à onze heures. Avec un sourire, Juin chuchota à Mast : « Celui-là, c’est un sous-off’ d’infanterie ! A midi, on va avoir la grande pause avec le pinard ! » La prédiction se révéla exacte, même si la ration d’Arbois fut des plus réduites, leur guide n’en ayant qu’une bouteille…
Vers quatre heures, alors qu’ils progressaient toujours le long de chemins forestiers, ils obliquèrent à travers les sous-bois et arrivèrent peu après devant une voie de chemin de fer. Le guide consulta à nouveau sa Lip et annonça : « Dans un quart d’heure, un train de marchandises va passer. Il va à Lons. Ici, il est obligé de ralentir à cause d’une courbe et, de toute manière, il ne va pas vite. Un des wagons aura la porte ouverte. Vous sautez dedans et vous fermez la porte. Quand le train s’arrêtera avant de partir dans l’autre sens, n’ouvrez surtout pas ! Vous serez alors à Mouchard, et il y a toujours des Boches par là. Vous arriverez à Lons à la nuit, et on viendra s’occuper de vous. Moi, je m’arrête ici ! »
Tout se passa comme prévu. Une fois dans le wagon, un classique “Hommes 40 – Chevaux 8”, Juin, qui avait bondi fort élégamment dans le wagon malgré son bras, ne put s’empêcher de lancer à Mast : « Je vous l’avais bien dit, la gymnastique, indispensable pour une évasion ! » Mast, qui avait été dû être hissé par Mesnier et poussé par le guide, ne répondit que par un grognement vexé.
Pendant que le train manœuvrait à Mouchard, tous quatre cherchèrent à voir ce qui se passait dehors… Ils en furent pour leur peine : de la porte entrouverte du wagon, ils ne pouvaient voir que d’autres wagons semblables.
Enfin, le train s’immobilisa sur une voie de la gare de marchandises de Lons.
………
Lons-le-Saunier – La locomotive dételée, un cheminot les fit sortir et les mena à une maison où une femme les accueillit : « Oh, mais vous êtes quatre ! Ça va poser un problème ! »
– Ne vous inquiétez pas, seuls ces messieurs s’en vont, expliqua Rosselet, nous deux, nous restons.
– Ah. Vous ne repartez pas ?
– Si, mais pas dans la même direction.
– Bon. Vous en parlerez à Antoine. En attendant, reposez-vous, vous n’êtes encore pas rendus !
Le dénommé Antoine arriva vers 11 heures du soir et Rosselet lui expliqua la situation. L’homme hocha longuement la tête, puis : « Bon, on verra plus tard. Pour l’instant, c’est l’heure d’y aller. Suivez-moi. »
Ils descendirent au sous-sol, où étaient entreposées une demi-douzaine de bicyclettes. Ils en prirent chacun une, Mesnier se plaignant de n’avoir droit qu’à un « vélo de bonne femme », et ils partirent sous un magnifique clair de lune, empruntant dès la sortie de la ville une petite route de campagne. Au bout d’une dizaine de kilomètres, Antoine leur fit signe de s’arrêter. Les vélos furent abandonnés dans le fossé, et ils poursuivirent à pied. Au moment de franchir une haie bordant un grand pré, une voix les héla : « Patience et longueur de temps… »
– Vit aux dépens de celui qui l’écoute !
Mesnier ouvrit des yeux ronds, il ne retrouvait plus son La Fontaine. Rosselet sourit : « Hé ! Imagine que nous soyons des agents de Laval, c’était trop facile de répondre “Font plus que force ni que rage”, tu ne penses pas ? »
Le mot de passe était bon, mais une difficulté imprévue surgit :
– Il y a un problème, Antoine !
– Avec qui ? Les Boches ? Les gendarmes ?
– Non, avec Victor. Il a aussi amené deux clients !
– Merde. Ils ne tiendront jamais à quatre ! Trois, à la rigueur. Tu sais qui c’est, ses clients ?
– Oui. Il y a un ancien ministre et un Anglais spécialiste radio, malade.
– Bon, l’Anglais est prioritaire, et si le ministre ne part pas, on va l’avoir sur les bras et je n’aime pas ça ! On va demander au pilote, mais je crois que je vais repartir avec un des miens.
Vers une heure du matin, un bourdonnement se fit entendre, et les trois lampes balisant la piste d’atterrissage furent allumées. L’avion se posa sans problème et le comité d’accueil fit descendre rapidement l’unique passager, ainsi que plusieurs valises apparemment fort lourdes. L’homme qui avait discuté avec Antoine s’approcha du pilote, et lui expliqua la situation, pendant que le malade était hissé à bord, le moteur de l’avion tournant au ralenti.
– Well, vous n’avez qu’à tirer au sort ! proposa le Flight Lieutenant Lockhart, qui pilotait le Lysander. La solution aurait sans doute satisfait des sujets de Sa Majesté, mais ne pouvait évidemment pas s’appliquer à des descendants de Gaulois. Les militaires cédèrent la place au pouvoir civil – vive la République ! – et appliquèrent entre eux l’ancestrale règle de préséance du « plus ancien dans le grade le plus élevé ». Juin partit donc ce soir-là. Mais, monté le dernier, il fit le voyage assis fort inconfortablement par terre…
Le pilote fit faire demi-tour à sa machine, aidé par les Suisses et le comité d’accueil, puis décolla en direction de l’Angleterre. Il n’était pas resté au sol plus de cinq minutes.
Mast, Rosselet et Mesnier, maussades, reprirent leurs bicyclettes et retournèrent à Lons sous la conduite d’Antoine.
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MessagePosté le: Ven Jan 08, 2010 15:35    Sujet du message: Répondre en citant

C'est en effet sympa de voir les 2 suisses, mais à mon avis leur rôle devrait se cantonner à faire franchir la frontière. Leur présence aussi loin ne se justifie guère, la position occupée par leur pays n'étant pas tellement différente de l'OTL.
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On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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MessagePosté le: Ven Jan 08, 2010 17:21    Sujet du message: Répondre en citant

Loîc,

ils sont là pour s'assurer que les deux généraux gardent le silence jusqu'à leur montée dans l'avion... On peut penser qu'ils l'auraient fait quoiqu'il advienne, mais on n'est jamais trop prudent !

Bien amicalement
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Ven Jan 08, 2010 19:13    Sujet du message: Répondre en citant

Qu'ils gardent le silence et qu'ils ne soient pas repris (vivants en tout cas).
Bon, voici la fin !


28 avril 1942
Lons-le-Saunier
– Au matin, le moral de Charles Mast et des deux Suisses descendit de plusieurs crans. En effet, les trois hommes comprirent rapidement que les liaisons aériennes avec la Grande-Bretagne étaient très aléatoires et que l’avion de la nuit précédente était le seul prévu pour le moment. Bien sûr, Antoine avait préparé un message urgent pour expliquer la situation, mais il ne put même pas être transmis dans la matinée. Ils passèrent donc toute la journée à Lons.
………
Londres – Pendant que Mast et les Suisses se désolaient, Alphonse Juin était arrivé à bon port et avait été accueilli avec joie à la mission militaire française. Il avait fait, selon des témoins, une relation fort vivante et imagée de son aventure, minimisant peut-être un brin le rôle de son partenaire d’évasion. Ce n’est qu’en fin de journée qu’arriva le message d’Antoine, soulignant que Mast n’entendait pas attendre la Libération dans le Jura !

29 avril 1942
Londres
– Contrairement à ce que l’on a pu lire, ce n’est pas le chef de la mission militaire française qui réclama aux Anglais un vol supplémentaire, mais bel et bien le lieutenant-colonel Livry, de l’Armée de l’Air, qui se trouvait là par hasard. De sa propre initiative, il se rendit à l’aérodrome de Tempsford pour « arranger le coup sans paperasserie avec les collègues britanniques. »
Le Flight Lieutenant Lockhart repartit donc dans la nuit du 29 au 30, pour un « vol d’essai des instruments de navigation. »


30 avril 1942
Londres
– Charles Mast arriva à la mission militaire française à Londres le 30 avril, à l’heure du breakfast et à la surprise générale, et surtout à celle d’Alphonse Juin, qui pensait que son partenaire de bridge devrait faire le mort un bon moment !
Nul ne sut quelles amabilités ils échangèrent alors, mais ils ne rejouèrent plus jamais au bridge ensemble. Rien, dans le fond, qui dépassât les conséquences d’un contrat lourdement chuté… Mais celui des deux généraux avait été brillamment réussi.
Quant aux deux Suisses, ils furent de retour chez eux le dimanche 3 mai, ayant fait l’essentiel du trajet de retour à vélo, avant de franchir le Doubs au même endroit qu’à l’aller, et sans se mouiller davantage. Le Général (Guisan) fut fort satisfait, ainsi d’ailleurs que l’autre Général, à Alger.


27 mai 1942
Le cas des généraux bridgeurs (épilogue)
Alger
– Le général de Gaulle se sentait de bonne humeur, ce matin-là, et même d’humeur taquine. Il avait obtenu l’accord des Alliés pour attaquer la Sicile (en attendant mieux) et la Wehrmacht était partie creuser sa tombe dans les steppes russes, même si elle ne le savait pas encore (mais lui n’en doutait pas). Il ouvrit la porte de son bureau, sortit la tête (toujours à une hauteur surprenante pour un non-initié), et interpella son aide de camp : « Courcel, j’ai vu Groussard, tantôt. Pourriez-vous le faire quérir ? »
– Oui, mon Général. Y a-t-il urgence ?
– D’aucune sorte. Il a le choix d’être là immédiatement ou tout de suite !
On voit à ces propos que le Général était bel et bien de bonne humeur !
Geoffroy Chodron de Courcel s’empressa donc de partir en personne à la recherche du colonel Groussard, qu’il rattrapa s’en allant dans l’escalier : « Mon colonel, le Général vous réclame. »
– De quelle humeur est-il ?
– Je ne sais pas trop. Il s’exprime à la mode médiévale !
Groussard entra donc dans le bureau du Général, qui compulsait un petit carnet rempli de chiffres : « Asseyez-vous, Groussard. Si mes comptes sont bons, vous m’avez maintenant ramené largement de quoi constituer une division. »
– Grâce au travail et à l’abnégation de ceux qui sont restés, mon général !
– Mais quel dommage, je ne puis vous en confier le commandement, et c’est votre faute !
Groussard resta muet, ouvrant des yeux ronds.
– Mais oui, comme vous avez récupéré des généraux, les promotions sont arrêtées !
– Mon général, qu’importent les étoiles, pourvu qu’on se batte pour la France !
– Eh bien, même si vous n’en voulez pas, vous les aurez ! sourit De Gaulle. Le Conseil a donné son accord.
Groussard retint une exclamation joyeuse et osa : « A titre temporaire, mon Général ? » – avant de regretter immédiatement son audace. Mais c’était jour de bonne humeur et la scène n’avait pas de témoin. Aussi De Gaulle se contenta-t-il de faire les gros yeux et de gronder : « Filez, Groussard ! Vous avez encore des tas de gens à récupérer ! »
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patrikev



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MessagePosté le: Sam Juil 24, 2010 12:03    Sujet du message: Répondre en citant

Merci à Galileo qui m'a signalé ce récit palpitant. J'avais besoin de Mast pour l'envoyer en Extrême-Orient, du fait de sa connaissance des Japonais (attaché militaire à Tokyo avant-guerre). Il est disponible, mais seulement à partir de mai-juin 42, c'est parfait. Compte tenu de la météo, il peut rejoindre les maquis autour de Dien Bien Phu à l'automne.

Il devrait aussi figurer dans les autorités de libération de l'Indochine et au procès des généraux japonais à la fin de la guerre, mais n'anticipons pas.

Sur Wikipedia, le colonel japonais s'appelle Numata et non Nagato. Qui a raison? Compte tenu de sa connaissance des Français, l'état-major impérial devrait le nommer à un poste en Indochine, et il risque de retrouver son ami Mast dans des conditions peu agréables.
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